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XXII. — L'Avenir du Buddhisme

Un grand nombre d'auteurs, surtout en ces dix dernières années, ont traité du Buddhisme.

Certains, Chrétiens fervents, quelle que soit du reste la secte qu'ils confessent, n'ont touché à la doctrine de Sakya-Muni que pour s'efforcer d'établir son infériorité, sinon sa dépendance, à l'égard des dogmes reçus en général par les fidèles de Jésus-Christ, et de ceux retenus en particulier par leur propre communauté. Usant, ou mieux, mésusant pour cette œuvre des ressources d'une érudition souvent vaste et profonde, toujours ployée à une discipline spéciale, ils prodiguent la lumière à de ces défaillances dont n'est exempte nulle

théodicée, nulle ontologie, nulle cosmogonie, et qui s'expliquent assez pai* les aberrations de zélateurs ne comprendra pas, comprenant mal, ou ne comprenant plus, et par les corruptions fatales subies par toute crojanceen tel milieu, ou en telle période de son développement. Ils présentent sous un jour favorable à leurs desseins des points, susceptibles de se prêter à l'équivoque — pour qui les a examinés insuffisamment. Et s'ils se heurtent enfin à de ces vérités universelles et éternelles^ qu'il est malaisé de contester, et sur lesquelles il serait impolitique de se taire, ou même de glisser, ils ne sont pas embarrassés de démontrer comme quoi des principes ou des préceptes aussi sublimes ne peuvent qu'avoir été empruntés aux écritures judseo-latines.

C'est par des procédés exactement contraires que plusieurs publicistes, Voltairiens purs , se sont ingéniés à exalter le Buddhisme aux dépens du Christianisme. Non pas que leur prédilection fût plus effective pour l'un que pour l'autre de ces

systèmes ; mais la préoccupation unique des adeptes de cette philosophie, — s'il est possible de donner ce nom à un mode de pensée à ce point négatif, — étant de prouver que n'importe quelle autre religion est préférable à celle qui domine encore, virtuellement, les pays où ils vivent, ils ont pris le Buddhisme parce qu'il leur semblait le plus propre à servir leur thèse.

Beaucoup enfin, sceptiques par profession , n'ont vu dans ces matières qu'une mine vierge où puiser, quelques semaines au moins, la pâture de ce que l'on est convenu d'appeler, sans doute par antiphrase, le grand public, et la parole de Gautama, à titre d'actualité, d'amusette neuve, a eu ainsi droit d'entrée dans les « livres » de vulgarisation, si bien qualifiés, puisqu'ils ont pour but d'avilir les plus hauts sujets, et, pêle-mêle avec les menus propos du turf, du boudoir, de la Bourse, dans la chronique des feuilles quotidiennes.

Mais pour que des esprits de cette classe, aussi mal informés sur les réalités les plus importantes

qu'ils le sont à souhait quant aux futilités transitoires, aient été amenés à admettre au nombre de leurs cogitations habituelles , la principale croyance de l'Asie méridionale et orientale, il a fallu qu'un flux bien puissant de cette intellectualité lointaine se déversât sur les races germano-latines, et qu'il fut tellement considérable, et que l'atmosphère envahie en fût troublée si profondément, que nul Européen cultivé ne pût éviter de s'y intéresser.

Ce mouvement est l'œuvre d'une secte fameuse, usurpatrice de l'épithète de théosophiste, que du reste il n'y a guère d'inconvénient à lui laisser. Mondains blasés, génies incompris, névropathes dévoyés, âpres besoigneux, — et tous impavides familiers de mystères insondables, sphingient détenteurs de secrets épouvantants, tous initiés, ces maraudeurs de l'idée paraissent n'avoir été d'abord que des jouets à l'usage de Yoghis point mécontents de se distraire aux dépens d'Occidentaux naïfs, et surtout des instruments, peut-être

pas toujours inconscients (1), entre les mains de Brahmanes, avides de régénérer leur pairie, cérébralement d'abord, mais qui n'ont pas tardé à se séparer d'aftîliés devenus compromettants. Ceux-ci, appelant les réminiscences de lectures nombreuses mais hâtives et mal entendues, s' appropriant la substance de maint livre oublié ou peu connu, pillant au petit bonheur les systèmes religieux, les doctrines philosophiques, les théories scientifiques, à mesure qu'ils s'offraient à leur pensée, ont élaboré des compilations, où se retrouvent des lambeaux de Védantisme, des morceaux de Taoïsme, des bouts d'Égyptianisme, des échantillons de Mazdéisme, des fragments de Christianisme, des reliefs de Brahmanisme, des brins de Gnosticisme, des détritus de Kabbale hébraïque, des broutilles de Paracelse, de Darwin et de Platon, des bribes de Swedenborg et de Hegel, de Schopenhauer et

(1) Les fondateurs étaient des Nord-Améticains, des Russes, peu suspects de sympathie pour les actuels dominateurs de rinde.

de Spinoza, — et ont propagé cela par tous continents en affirmant que tel était l'Esotérisme buddliiquo.

L'humanité, tourmentée d'amour pour l'ignoré, et puis, depar la crise qu'elle traverse actuellement, pantelante dans l'angoisse du culte attendu, de la foi promise, de ce qui doit, durant l'ère qui va s'ouvrir, donner à ses aspirations éternelles l'illusion de l'assouvissement, se dresse à toute parole imprévue, croyant reconnaître le verbe du dieu nouveau. Aussi l'école thèosopliiste , en dépit de ses contradictions perpétuelles, de ses erreurs aveuglantes, de ses hontes avérées, a-t-elle plu un moment, pour s'être posée en révélatrice de toute chose cachée, dispensatrice de tous « pouvoirs latents », édificatrice de l'ultime synthèse.

Cette manière d'accommoder une philosophiequi, en somme, telle qu'elle est dans sa réalité, satisfait plus de cinq cent millions de nos frères (1),

(1) On évalue la population humaiue de la terre à un peu plus de quinze cent millions.

parmi lesquels il faut supposer qu'il se rencontre plusieurs de ces grands esprits, dont notre monde occidental ne saurait s'attribuer le monopole, je n'ai pas plus à l'apprécier ici au point de vue éthique, que je ne veux me prononcer sur la valeur morale des méthodes mentionnées précédemment. Si j'envisage donc simplement les résultats bruts, je pense que l'on aurait mauvaise grâce à refuser à cette secte une gratitude, analogue, par exemple, à celle que le dissecteur peut vouer au cadavre en putréfaction qui l'induit à mieux connaître le corps vivant et sain. Elle a popularisé le nom du Buddhisme, éveillé l'attention sur ce qu'il peut v avoir derrière ce mot, et, des innombrables notions qu'elle a livrées, — ou rendues — à la circulation, il en est quelques-unes dont l'essence émane vérital^lement des doctrines de Sakya-Muni, et qu'il est aisé de compléter, ou de rétablir en leur figure exacte.

Aussi bien, cette reconstitution est faite déjà. Des savants — et je réclame pour ce titre la portée

la plus haute, — ont approfondi, approfondissent, les origines et l'iiistoire, la littérature, la métaphysique et la morale, le clergé, la liturgie et les rites, les superstitions, les sectes du Buddhisme, ont édité et traduit la majeure part de ses textes, sacrés et profanes, sanskrits et palis, tibétains, chinois, japonais, etc. Leur méthode est la passion du Vrai, leur guide, la soif du Bien, leur but, la réalisation du Beau ; ils s'inquiètent pardessus tout d'élucider, de constater et de fixer, ne s'autorisent l'hypothèse que s'ils la peuvent faire reposer sur une base inébranlable, et n'osent conclure qu'après s'être assurés que nul élément de l'édifice n'est susceptible de fléchir sous le faix suprême. Et ce sont là, et là seulement, les principes de la science éternelle.

Par malheur, leurs ouvrages, publiés, à des prix généralement élevés, soit en des périodiques spéciaux peu répandus, soit en volumes de formats incommodes, et remplis de controverses, de commentaires, de notes, de citations, certes indis-

pensables à rillustration parfaite des objets à l'élude, ne sont accessibles qu'à une infime élite d'érudits.

Il serait de la plus urgente nécessité qu'un public moins restreint pût trouver la substance de ces travaux condensée sous une forme précise et claire en un petit livre élémentaire, offrant le Buddhisme tel que la science l'a avéré, c'est-à-dire bien différent de ce que s'efforcent de propager les polémistes chrétiens, les apologistes voltairiens, les amuseurs mondains, les fanatiques théosopliistes.

J'ai voulu essayer d'écrire ce livre. Je n'ai eu d'illusions ni sur la grandeur de cette œuvre ni sur ses périls presque inévitables, et je n'ignore point que je ne possède aucune des qualités requises pour l'accomplir avec succès. Mais j'ai osé espérer que, tenant compte justement des difficultés affrontées, et aussi de la bonne volonté qui m'a jeté sur celte tentative et de la conscience avec laquelle je l'ai poursuivie, l'on m'accorderait de l'indulgence.

Gomme la tâche que j'ai conçue est toute d'énonciation et d'éclaircissement, je ne suis entré, sur aucun point, dans une discussion, pour laquelle d'ailleurs je ne puis avoir la prétention d'être armé.

Et, si profonde que soit ma sympathie pour les doctrines philosophiques dont j'ai traité, je crois que, là où il ne m'était guère possible de la dissimuler, elle a su se maintenir suffisamment discrète, et que là où je pouvais avoir lieu de la restreindre ou de la contester tout à fait, l'on ne saurait me reprocher d'avoir rien tu, effleuré ni atténué des particularités qui en étaient l'occasion. En un mot j'ai eu à cœur de ne me jamais départir de l'expression impersonnelle qui seule convient aux labeurs de ce genre.

Persuadé que l'état actuel des esprits et le but même de cette esquisse me commandaient d'insis-

ter sur la partie théorique, je n'ai donné quant à l'histoire que les notions essentielles. Partout j'ai écarté les détails qui me semblaient ne devoir que compliquer inutilement le sujet et en retarder, sinon empêcher, l'assimilation parfaite. Pour cette raison aussi j'ai été avare de notes, de renvois, de citations. A qui d'ailleurs s'étonnerait, au rencontrer de certaines assertions, d'une telle parcimonie de références, j'affirme n'avoir rien avancé qui ne soit puisé aux sources les plus sûres. Je n'ai abordé ma rédaction qu'après avoir étudié la plupart des ouvrages publiés sur la question dans les langues des souches germanique et latine. Pour la France, je tiens à rendre hommage aux travaux d'Eugène Burnouf, de MM. Emile Sénart, Léon Feer, Edouard Foucaux, Auguste Barth, Léon de Rosnj, Emile Guimet, Léon de Milloué, FernandHu, et de M™^ Mary Summer, imprimés, soit à part, soit dans le Journal Asiatique, la Revue de l'Histoiy^e des Religions, les Annales et la Bibliothèque de Vulgarisation du Musée Guimet^

V Encyclopédie des Sciences Religieuses, Isl Bibliothèque Orientale Elzèvirienne éditée par Ernest Leroux, etc., et c'est à eux spécialement que je renvoie le lecteur que le présent abrégé aurait mis en goût de pénétrer plus intimement clans la connaissance du Buddhisme.

Pour la fixation des dates et l'identification des détails géographiques, j'ai adopté naturellement les opinions qui me paraissaient ofii'ir le plus de vraisemblance et être appuyées par le plus d'autorités.

L'orthographie des noms propres et de ces vocables que l'on pourrait qualifier de techniques, translittérés des langues, vivantes ou défuntes, de l'Asie, a été réglée pour reproduire autant que possible, selon les usages les plus généraux en Europe, la prononciation enseignée dans les pays d'origine.

C'est ainsi que, sauf dans le titre, où j'ai voulu ne pas encore heurter trop violemment les habitudes acquises, je donne partout à la voyelle i(, le

son OU, parce que les idiùmes où telle n'est pas la loi sont bien rares ( 1 ).

J'écris B^ddha, B?(ddhisme, Hind«, Hindwstan, r^/pa, guvK, là où il faut dire Bouddha, Bouddhisme, HindoH, Hindo«stan, ro^^pa, gourou.

Le son exprimé en français par ch, en anglais par sh, en allemand par scJi, devient sh : iSAariputra, Upani.^Aad, rivAi, pour CAaripoutra, OupanirAadd, vïchi.

Le c italien se traduit par is/t : fshelix, Sankara/?Aarya = tcJiélsi, Sànnkara^^/^arya.

Le s n'est jamais doux : asura, upa.vaka, -sutra, •S'ukhavati = açoura, ouparaka, (;outra, Çouk, avati.

Quant au x et au ç employés par plusieurs sanskritistes, je rends le premier par sa valeur, hsJi (kshditinyd. au lieu de ajattriya), et la nuance (|ui sépare le second du y dur est si minime, que

(I) Le français est une de ces exceptions et néanmoins beaucoup de ses dialectes cl patois se conforment à l'usage presque universel.

je n'hésite pas à la négliger (8akja-Muni, A-voka, pour Ç'akya-Muni, Aroka).

e n'est jamais muet : deva == dt'va.

Les finales non plus : arhai( = ar'a^^

h indique une aspiration légère : vyu//a = vyou'a

y est rendu par sa valeur, dy. radjah, (//aïna, au lieu de rajah, j/'aïna.

g est toujours fort : ^ita =^Aita.

n est ]e même qu'en espagnol [gn français): pra;7a = pragna.

ang est le même qu'en allemand (1) : iSrtJ^^ha, ang'd. = Sang7ighix, angngd..

Les diphtongues se décomposent en leurs éléments : Ga^dama , tantra = Grto^damo , iânniv^.

Chaque fois que j'ai cru pouvoir me le permettre, j'ai substitué le k au c dur (Kambodje pour Cambodge), le c étant un caractère superflu

(1) Analogiquement, bien que l'on ait coutume de prononcer \inga à la française, je pense que \igngdi vaudrait mieux.

dont l)eaucoiip de bons esprits souhaitent la suppression.

Enfin, en écrivant Barmanie, Tibet, Népal, à l'imitation d'Klisée Reclus, plutôt que Birmanie, Thihct, Ncpaul, je cherche à me rapprocher des autres langues européennes, et en remplaçant, comme je le fais aussi souvent que possible, Japon, Perse, Siam, par Nippo/i, Iran, T/iaï, j'emploie simplement le nom que ces nations s'attribuent elles-mêmes, de préférence à celui que leur donnent les étrangers, et qui n'est parfois qu'une insulte (1).

(I) C'est ainsi que \' Ethiopie est appelée couramment Abyssinie, de l'arabe habesh, grouillis de vermine.

SAKYA-MUXI, S.V VIE ET SA LEGENDE

Il est certain qu'Homère, et vraiseml)lable que Moïse, n'ont jamais existé. Roland non plus, (luillaume Tell pas davantage. On a accumulé Lien des arguments pour démontrer que Jésus et Shakespeare sont dans le même cas. Un auteur de la lin du xviii" siècle a identifié .Esope avec Lokman et celui-ci avec Salomon, qui n'est autre que Ag-ur-ben-Iakeh, ou Jésus-ben-Siracli, ou Asaph, lesquels sont des masques de Joseph, c'està-dire de Siphoas, qui est Hermès Trismégiste, dont la personnalité réelle ne saurait être soutenue. Un plaisant, sous la Restauration, a établi que l'histoire de Bonaparte était un mythe solaire, et l'un des plus grands savants contemporains du Royaume-Uni, étudiant, dans sa jeunesse, à puis-

sauts reiiforls de philologie comparée, la <( légende d'Oxford », a pu dénoncer M. Max Mûller luimême comme suspect de non-être.

Sakya-Muni aussi, est très contesté.

N'est-il lui-même qu'un symbole astronomique, ou encore météorologique, ou, au cas où il aurait vécu véritablement, un mythe de cet ordre n'est-il pas venu, après sa mort, se greffer sur sa biographie ?

Ou bien, supposant de nouveau que l'on ait affaire à une individualité authentique, la tradition n'a-t-elle point altéré sa physionomie, dissimulant telle erreur ou la corrigeant, transmuant en prodige telle œuvre mal comprise ou incompréhensible alors, développant jusqu'à des proportions démesurées tel acte louable, interpolant deci delà quelque geste ou quelque parole sublimes, avec une libéralité, et une liberté, qui allaient grandissant à mesure que la succession des années et des siècles en reculait l'objet plus loin dans le passé, enfin déployant à surhumaniser son héros toutes les ressources de l'imagination pieuse, et de l'imagination asiatique.

Ou plutôt, admettant décidément que Gautama ait été vu sur cette planète, la multitude, par un

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