‹ Essai sur la philosophie des sciences, ou, Exposition analytique d'une classification naturelle de toutes les connaissances humaines (volume 2)Chapitre 2 sur 39 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Avant d'exposer la classification générale des connaissances humaines que je présente aujourd'hui au puhlic, je crois devoir entrer dans quelques détails sur la marche que j'ai suivie pour arriver aux résultats que je viens lui offrir.

En 1829, lorsque je préparais le cours de physique générale et expérimentale dont je suis chargé au Collège de France, il s'offrit d'abord à moi deux questions à résoudre : :

i°. Qu'est-ce que la physique générale , et par quel caractère précis est-elje distinguée des autres sciences?

Je pensai que ce caractère devait être déterminé en <disani qu'elle a pour objet d'étudier les propriétés inorganiques des corps et les phénomènes qu'ils présentent, indépendamment de l'utilité que nous en retirons et des modifications que ces propriétés ou ce$ phénomènes éprouvent selon les temps , les lieux et les climats. Je dis les propiétés inorganiques des corps, pour séparer Japhy^i* que générale des sciences naturelles ; j'ajoute

indépendamment de l'utilité que nous en retirons, pour la distinguer de la technologie ; je dis enfin indépendamment des modifications que ces propriétés ou ces phénomènes éprouvent selon les temps , les lieux et les climats, pour fixer d'une manière précise les limites qui la séparent de la géographie physique et des autres sciences qui ont pour objet l'étude du globe terrestre* a°. Quelles sont les différentes branches de la physique générale ainsi circonscrite , qu'on peut considérer , à Volonté , comme autant de sciences particulières , ou comme les^diverses parties de la science plut étendue dont il est ici question? * ■ j î " "n vr : Depuis long- temps j'avais remarqué qu'il est nécessaire, dans la détermination des càractcres distinctiis d'après lesquels on . doit définir et classer les scienees , d'avoir égard non -seulement à la nature des objets aux-» quels elles, se rapportent , mais encore aux divers points de vue sous lesquels on consi-t dère ces objets. Je partageai donc la physi-» que générale en deux ordres de sciences sub vant les divers points >dè vue sous lesquels on peut considérer les propriétés inorganiques des corps. Je la divisai d'abord en pfvjrsique générale élémentaire ? et en. physique >mathàna~> tique. Pour tracer une ligne dé démarcation entre ces deux parties de la pliyigique géaé-

raie , je réunis dans la première tout ee que l'observation et l'expérience peuvent nous faire connaître, lorsque nous considérons les corps en eux-mêmes ; et dans la seconde , d'abord les lois générales qui résultent de la comparaison , soit des phénomènes que nous observons dans les différens corps, soit des changemens qu'éprouvent ces phénomènes , lorsque les circonstances où 6e trouvent les corps viennent à varier, ensuite les causes à la connaissance desquelles nous parvenons en expliquant les phénomènes et en déduisant les conséquences qui dérivent de ces lois.

De là deux points de vue principaux , nonseulement pour la physique générale , mais , ainsi qu'on le verra dans cet ouvrage, pour toutes les sciences qui, comme elle , embrassent l'ensemble des connaissances relatives a l'objet auquel elles se rapportent. Sous le premier de ces points de vue, les objets qu'on étudie sont considérés en eux-mêmes, et le second consiste à les considérer corrélativement, c'est-à-dire, à comparer les faits pour établir des lois générales, ou à les expliquer les uns par les autres, jusqu'à ce qu'on parvienne à remonter des effets aux causes qui les produisent/ et à prévoir les effets qui doivent résulter de causes connues.

Je remarquai ensuite que chacun de ce*

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n points de *rue principaux se subdivise en deux points £e fus Êujjjordpnnés, Ainsi , dans les objets considérés en ^ui-mêwes , on peut n'étudier que ce qu'ils offrent immédiatement à l'observation , ou chercher ce qui y est d'abord ça^hé , et que nous ne parvenons à connaître qu'en analysant pu^n interprètent les faits. jEn conséquence d&ns une première subdivision d,e M pjbysique général? , je compris tomes les yértfés qui se r^ppiwiteni »i*x phénomènes et aux pr^prié^és inorganiques 4$ue nous ppuyon> pbser#er immédiatement dans les cçrpsy et, q^i c^^utueni-cp qu^on appelle physique <&périmmfd*j pjaU.>je formai . une autre subdivision !<^s : v^iu?S; (relatives k ; ce qui est caç>? flans ces niçaie* q^r^, p'mà-dire, aux élémens dan t. ils sont composés et qu'on ne peut connaître xniVn lesanalysant. JLa chimie devins ainsi pour moi la seconde .partie de la physique ■générale.

Al égard du second fttitrt de vue principal, xxxi il Vagit de .comparer, et xi expliquer les laits, ,il se subdivise aussi en ; deux points de vue subordonnés. X/uném^iie les modi&ca* lions successives qu'éprouve inii même objet, soit dans ,ce -qu'il a d'immédiatement j<xhsavyable, soit dans ce qn'jon y, peut découvrir par l'analyse P» i'intexpté talion >des faits y a£n .de trouver les lois que suivent ces nao-

difications; et, lorsqu'il y a lieu, il compare ce qui a été observé dans un objet à ce qu'on observe dasxs un autre, pour généraliser les )oi$ ainsi trouvées, autant que le comporte la nature des choses. L'autre part des résultats .obtenus dans les trois précédens, pour découvrir les causes des l'aies donnés par les deux premiers points de vue subordonnés, et des lois reconnues dans le troisième, et pour prévoir ensuite les effets à venir d-après la connaissance des causes. Ainsi , dans la première subdivision de la physique mathématique , je -compris 1 étude comparée des moyens par lesquels on peut donner aux -expériences toute la précision dont elles sont susceptibles, les corrections qu'il fout faire aux résultats qu'on en tire, suivant les circonstances de température, de pression atmosphérique , etc. , les formules qu'on déduit de la comparaison des -résultats obtenus, et toutes les conséquehcès où Ton esjt conduit en appliquant à ces formules les xalculs de la dynamique ; tel est le i>àt «tes recherches dont je formai la science subordonnée à laquelle' je donnai le nom de siéréonomie. Dans la seconde subdivision de la même science j je plaçai tout ce qui est relatif à la recherche soit des causes des phénomènes de la physique expérimentale et de la chimie ,<soit des lois de la physique mathéma-

tique proprement dite; causes qui se réduisent, en dernière analyse, aux forces d'attraction ou de répulsion qui ont lieu entre les molécules des corps, et entre les atomes dont ces molécules sont composées (1).

Je remarquai alors que les autres sciences où Ton étudie les corps, comme la géologie, la botanique, la zoologie, etc., se divisent naturellement en deux parties et en quatre subdivisions, précisément d'après la même considération de ces divers points de vue* Quelque temps après, je vis qu'il en était de même des sciences mathématiques et physicbmathématiques, et de celles qui sont relatives à l'art de guérir, et aux arts industriels.

Je trouvai toujours que les objets de ces diverses sciences étaient susceptibles d'être considérés sous les mêmes points de vue , déterminés par les mêmes caractères distinctifc que dans la physique ; seulement ces caractères, sans changer essentiellement, éprouvaient des modifications dépendantes de la nature des objets; ce qu'on remarque aussi dans les caractères naturels dont on se sert en botanique et en zoologie. Le lecteur verra en quoi

(i) On peut voir, sur la distinction que je fais ici des molécules. et des atomes , le Mémoire que j'ai inséré dans la bibliothèque universelle > en mars i83a, tome XUX , pages as5 et anj vante*.

consistent ces modifications, lorsque , dans le cours de mon ouvrage , je ferai l'application de ces points de vue aux diverses sciences.

J'achevai dès le printemps de l'année i83o, pour les sciences que j'appelle cosmologiques, c'est-à-dire, relatives à tous les êtres matériels dont l'univers est composé , une classification à peu près semblable à celle que je publie aujourd'hui. Ce ne fut que quelque temps après , dans le courant de la même année , que je songeai à classer aussi les sciences relatives à l'étude de la pensée et des sociétés humaines, désignées dans cet ouvrage sous le nom de sciences noologiques.

Jè vis que dans ces sciences les deux mêmes points de vue principaux, et leurs subdivisions, donnaient une distribution aussi naturelle des matières dont chacune s'occupait, que celle que les mêmes considérations m'avaient fournies pour les sciences cosmoiogiques.

Ainsi, j 'obtins des sci ences d'ordresd i fFérens; f appelai sciences du premier ordre celles qui réunissaient toutes les connaissances relatives à un même objet. Chaque science du premier ordre se trouva partagée en deux sciences «lu second , correspondantes aux deux points de vue principaux sous lesquels on pouvait considérer cet objet , et chacune de ces der-

nières était à son tour subdivisée en deux sciences du troisième, correspondantes à chacun des quatre points de vue subordonnés.

Toutes les sciences du second et du troisième ordre étant ainsi groupées en sciences du premier, j'en étais, relativement à la classification: des. connaissances humaines, à peu près au mime point que Bernard de Jussieu, lorsqu'il eut groupé en familles naturelles tous les genres de plantes alors connus. H me restait à classer les sciences du premier ordre, en les réunissant dans des divisions plus étendues , comme Fauteur du Gênera plantarurtf réunit ces familles naturelles en classes, et les classes elles-mêmes en trois grandes divisions : celles des ^cotylédqnes , des monocotylédones et des dicotylédones', qui correspondent parfaitement aux divisions établies par Cuvier dans le règne ani mal » sous le nom iïembranfiliemens.

J avais donc à former des règnes et des embr&ncbemens avec les sciences du premier ordre que je considérais comme des classes de vérités , tandis que celles du troisième répondaient pour moi aux familles naturelles.

J'adoptai d'abord la division de toutes no6 connaissances en deux règnes; l'un comprenant toutes les vérités relatives au monde matériel; l'autre tout ce qui se rapporte à la

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pensée humaine. La distribution des sciences du premier ordre entre ces deux règnes ne pouvait souffrir aucune difficulté ; mais j'avais besoin de subdivisions intermédiaires pour en former, dans chaque règne, une série naturelle qui mît en évidence les rapports plus ou moins intimes qu'elles ont entre elles.

Bien convaincu que ces subdivisions , pour être naturelles , ne devaient pas être établies d'après des idées préconçues , des caractères choisis d'avance , mais d'après l'ensemble des rapports de tout genre que présentaient les sciences qu'il s'agissait de classer et de coordonner, j'essayai successivement de les grouper tantôt trois à trois, tantôt quatre a quatre, suivant les divers degrés d'analogie qu'elles me présentaient. Chacun de ces ar~ rangemens me faisait découvrir entre elles de nouveaux rapports , mais il me restai ta choisir l'arrangement qui mettrait ces rapports en évidence de la manière la plus complète, et cè né fut qu'au priri temps de 1 83 1 que je m'aperçus que, pour n'en négliger aucun, je devais d'abord grouper Jes sciences dit premier ordre deux a deux, en joignant chacune d'elles avec cellô qui lui était liée par des analogies plus marquées et plus multipliées; que les groupes ainsi formés devaient être de même réunis deux a deux, chacun avec celui dont

il se rapprochait davantage. Ce travail continué jusqu'à ce que j'arrivasse aux deux règnes , me fit retomber sur la grande division que j'avais établie entre eux; et c'est ainsi que je parvins aux divisions constamment dichotomiques, qu'on trouvera dans cet ouvrage , de chaque règne en deux sous-règnes, de chaque sous- règne en deux embranchemens, et de chaque embranchement en deux sousembranchemens, contenant chacun deux sciences du premier ordre.

J'en étais là lorsque , dans le Cours dont je suis chargé au collège de France, voulant profiter d'un travail que je n'avais entrepris que pour servir à ce cours , mais qui avait pris des développemens que je n'avais pas d'abord prévus , je réservai une leçon par semaine pour en faire une rapide exposition; je m'aperçus alors que mon travail n'était pas complet; que je manquais de caractères précis pour distinguer et coordonner les divisions intermédiaires que j'avais reconnues entre les règnes et les sciences du premier ordre dont je viens de parler. Il fallait à ma classification une sorte de clef, semblable à celle que M. de Jussieu, pour classer les familles naturelles des végétaux , a déduite du nombre des cotylédons, de l'insertion des étamines, de l'absence ou de la présence de la corolle, etc«

Là se présentèrent beaucoup de difficultés.

Comme les différens groupes que j'avais formes avec ces sciences, d'après les analogies ' naturelles, étaient faits d'avance , il fallait changer de clef jusqu'à ce que j'en trouvasse une qui reproduisît exactement ces groupes dans leur ordre naturel. Je trouvai bientôt le moyen de déterminer l'ordre et les caractères des sous-règnes et des eqabranchemens ; mais il n'en fut pas de même à l'égard des sous-embranchemens.

Je n'avais encore arrêté définitivement que ceux du premier régne en assignant à chacun les deux sciences du premier ordre qui devaient en faire partie , et je m'occupais du même travail sur ceux du second règne, lorsqu'en i832, une esquisse de ma classification fut publiée dans la Revue encyclopédique. La distribution des sciences noologiques du premier ordre en sous-embranchemens, et les noms mêmes par lesquels ils y sont désignés, ne pouvaient donc être considérés que comme une tentative, et j'ai dû y apporter divers changemens, en général peu importai» v ^l'exception des trois suivans : i°. La science de l'éducation , que je nomme pédagogique'.^ JCLon pédagogie, parce que ?r**«f*yoyU. ne signifie pas cette science , mais l'éducation elle-même , et par laquelle je finissais

alors la série de toutes les connaissances \m* maines, vint se placer parmi celles où l'on étudie tous les moyens par lesquels l'homme peut agir $ur la pensée de ceux avec qui il se met en rapport à laide de ces moyens.

a°. L'archéologie que j'avais d abord réunie à la science dont les beaux-arts sont l'objet * et que je nomme technesthétique dut être reportée dans l'embranchement qui comprend tout ce qui est relatif à la connaissance des nations, puisqu'elle en décrit et en explique les monumens , comme l'ethnologie fait connaître les lieux qu'elles habitent , les peuples dont elles tirent leur , origine , comme l'histoire en raconte les progrès et la -décadence, comme leurs religions sont Tûhjet de l'hîérologie ; , l'étude d'un antique monument considéré sous le rapport de l'art, appartient sans doute à la technesthétique, comme celle d'un monument moderne , mais sous le point de vue archéologique, elle va naturellement se placer entre l'ethnologie et l'histoire»

3°. Enfin, la nomologie , c'est-à-dire la science des lois, faisant partie des moyens de gouverner les hommes , objet de l'embranchement suivant, a dû y prendre place auprès de l'art militaire et de la science que j'appelais alors économie politique, seule dénomination usitée à cette époque , au commencement

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de l'embranchement suivant; c'était là évidemment sa véritable place, et c'est ce qui m obligea de changer les noms que j'avais donnés aux sous -embTanchemens contenus dans les deux derniers embranchemens ; j'ai remarqué depuis que les auteurs qui ont écrit récemment sur ce sujet, ont substitué à l'expression économie politique celle à! économie sociale, plus convenable à tous égards, et que j'adopterai dans cet ouvrage.

Mais après ce retour à Tordre le plus naturel, il me restait toujours à trouver des caractères propres à diviser le règne des sciences noologiques en sous-règnes, embranchemens et sous-embranchemens, conformément à et nouvel arrangement*

Enfin , aù mois d'août i832 , je m'aperçus que toutes ces divisions et subdivisions , si péniblement obtenues , auraient pu être déterminées en quelque sorte , à priori , par la considération des mêmes points de vue qui m'avaient d'abord servi seulement a retrouver la division des sciences du premier ordre en sciences du second et du troisième.

J'avais déjà remarqué qu'il suffisait d'appliquer cette considération aux deux grands objets de toutes nos connaissances, pour partager chaque règne dans les mêmes sous* règnes et les mêmes embranchemens qui 6e

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