CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES , BUT ET PLAN DE L’OUVRAGE
§ Ier.
Des classifications en général, de leur utilité, et de ce qu'on doit entendre par classification des connaissances humaines .
Aussitôt que l homme a acquis un cerlain nombre de notions sur quelque objet qtie ce soit, il est porté naturellement à les disposer dans un ordre déterminé, pour les mieux posséder, les retrouver, les communiquer au besoin. Telle est l'origine
des classifications, qui non-seulemeut procurent à l’homme les avantages dont nous venons de parler, mais encore contribuent à augmenter la somme de ses connaissances relatives à chacun des objets dont il s occupe, en l’obligeant à considérer cet objet sous différentes faces, et en lui faisant découvrir de nouveaux rapports, que, sans cela, il aurait pu ne pas apercevoir.
11 y a long-temps qu’on a senti combien une classification générale des sciences et des arts pouvait être utile , et I on sait quels ont été sur ce sujet les travaux des Bacon , des d’Àlembert et de tant d autres. Mais ces tentatives n ont pas eu le succès désiré , et l’on peut en assigner plusieurs causes. A 1 époque de Bacon , il n’existait dans aucune science de classification fondée sur les véritables rapports de 1 eurs objets , on n’avait pas même encore idée de ce qu’on nomme aujourd'hui une classification naturelle. Comme Bacon l’avait fait lui-même , ceux qui sont venus après lui n’ont cherché à classer que les groupes de vérités auxquels le caprice de l’usage avait donné des noms ; et ils n’ont pas senti la double nécessité soit de grouper d’abord toutes les vérités d’une manière rationnelle , soit d imposer des noms nouveaux à chacun des groupes ainsi formés qui n en avaient pas encore reçu. Enfin, on parlait d un principe choisi arbitrairement, d après lequel on supposait qu elles devaient être faites, far exemple, le Système figuré des connaissances
humaines , qui est à la tète de l’Encyclopédie , a pour principe, comme celui de Bacon, dont il est imité, de faire d’abord trois grandes divisions des sciences , correspondantes aux trois facultés auxquelles on avait cru , à cette époque , pouvoir réduire toute l’intelligence humaine; la mémoire, la raison et limagination. Pour que le îésultat de ce travail pût être considéré comme une bonne classification , il faudrait du moins que les sciences les plus disparates ne fussent pas comprises dans une même division, et surtout que celles qui sont réellement rapprochées par de nombreuses analogies, ne se ti’ouvassent pas, partie dans une division , partie dans une autre.
Or, il suffit de jeter les yeux sur ce Système figuré, pour voir, d’une part, l'histoire des minéraux , des végétaux, des animaux, des élémens , à côté de l’histoire civile, sciences enti-e lesquelles on n’aperçoit aucune analogie réelle; tandis que la minéralogie , la botanique , la zoologie et la chimie, qui se confondent avec les premières ou n’en diffèrent tout au plus que par le point de vue sous lequel les mêmes objets y sont considérés, se trouvent dans une autre des trois grandes divisions, réunies à la métaphysique, à la logique, à la morale et aux mathématiques ; pourvoir, d’autre part, la zoologie séparée de la botanique , par l’interposition entre ces sciences de l’astronomie, de la météorologie et de la cosmologie, qui sont a
leur tour séparées des sciences pliysico-mathémaliques par cette meme zoologie.
Les classifications proposées depuis par divers auteurs ne présentent peut-être pas toujours des anomalies aussi singulières. Mais toutes offrent des rapprochemens dont il est difficile de deviner le motif, et sépai'ent des sciences dont l’analogie est évidente. Il en est où la confusion est étrange. Ou trouve, par exemple, dans une classification toute récente, les mathématiques entre la chimie et l’anatomie; et la physique , qui a tant besoin des mathématiques , placée avant celles-ci , à la suite de la zoologie et de la botanique, par lesquelles elle est séparée de la minéralogie et de la géologie, liées à la physique par des rapports si intimes. Enfin, l’astronomie, qui est encore plus étroitement unie avec les mathématiques , dont elle n’est, pour ainsi dire, qu’une application, se trouve placée à la tête du tableau, comme la science la plus simple de toutes, et la plus saisissable ; et voilà ce que hauteur appelle grouper les sciences en familles naturelles , de manière à passer facilement de l'une à l' autre et à n avoir que peu de redites.
Jusqu’à présent il n’y a que les classifications auxquelles on est parvenu en histoire naturelle , api’ès tant de tentatives et d’essais malheureux , qui puissent soutenir un examen un peu sévère; et ce sont en effet celles qui devaient les premières atteindre un certain degré de perfection, parce que
les objets qu’on y considère présentent des caractères déterminés avec précision , et dont le simple énoncé suffit pour définir les divers groupes qu’en forme le naturaliste; au lieu que quand on entreprend de metti’e de l’ordre dans cet immense ensemble de toutes les connaissances humaines, la première difficulté qui se présente, est de savoir ce qu’on doit précisément entendre par une science.
On distingue ordinairement les arts des sciences. Cette distinction est fondée sur ce que dans les sciences l’homme connaît seulement, et que dans les arts , il connaît et exécute ; mais si le physicien connaît les propriétés de l’or, telles que sa fusibilité , sa malléabilité , etc. , il faut bien que l’orfèvre , de son côté, connaisse les moyens à employer pour le fondre , le battre en feuilles, ouïe tirer en fil , etc. ; et dans les deux cas , il y a également connaissance. Il n’y a donc réellement , quand il s’agit de classer toutes les vérités accessibles à l’esprit humain , aucune distinction à faire entre les arts et les sciences : le6 premiers doivent , comme les secondes, entrer dans cette classification ; seulement les arts n’y entrent que relativement à la connaissance des procédés et des moyens qu’ils emploient, abstraction faite de l’exécution pratique, qui dépend de la dextérité de l artiste, et non de l’instruction plus ou moins complète qu’il a acquise , suivant qu’il est plus ou moins savant dans son art.
fcous le rapport de la connaissance , tout art ,
comme toule science , est un groupe ue ventés démontrées par la raison , reconnues par l’observation ou perçues par la conscience, que réunit un caractère commun ; caractère qui consiste soit en ce que ces vérités se rapportent à des objets de même nature, soit en ce que les objets qu’on y étudie y sont considérés sous le même point de vue.
Ainsi , la botanique est séparée de la zoologie par la nature des objets auxquels ces deux sciences sont relatives ; elle est , au contraire , distinguée de l’agriculture , qui se rapporte comme elle aux végétaux , en ce que , dans la botanique , ils sont considérés sous le point de vue de la simple connaissance, et dans l agriculture, sous celui de leurutilité et des procédés que nous employons pour les multiplier et en retirer les substances dont nous avons besoin.
L’agriculture nous otfre un exemple de ces groupes de vérités relatives aux moyens dont nous nous servons pour atteindre un but déterminé , auxquels ou a donné le nom d’art, par opposition aux sciences proprement dites, mais que, pour abréger, je comprendrai , comme ces dernières , sous le nom général de sciences , puisque ces deux sortes de groupes de vérités font également partie de l’ensemble de nos connaissances.
On peut dire que , dans la classification de toutes les connaissances humaines , le philosophe doit considérer les vérités individuelles comme le natura-
liste considère les diverses espèces de végétaux, et d’animaux. De même que celui-ci , pour classer les corps organisés, commence par x'éuuir en genres les espèces les plus voisines ; qu’il rapproche ensuite dans une même famille les genres qui ont entre eux le plus d’analogie ; qu’il groupe à leur tour les familles en ordres , les ordres en classes , celles-ci en embranchemens, et les embranchemens en règnes ; de même le philosophe doit former successivement avec les vérités qu’il veut classer des groupes de différens ordres. Les groupes ou se trouveront réunies les vérités qui ont entre elles les rapports les plus intimes , correspondront aux genres du naturaliste, et seront des sciences du dernier ordre. Elles se réuniront en sciences de l’ordre immédiatement précédent, comme les genres se réunissent en familles. De ces nouvelles sciences se formeront des sciences plus étendues qui correspondront aux ordres adoptés en histoire naturelle , et ainsi de suite , jusqu’à ce qu’on arrive a deux grandes divisions de vérités qu on puisse comparer au règne végétal et au règne animal.
De même encore que la classification des espèces se compose, i°. de la réunion des espèces en genres ; 2°. de la classification de ces genres ; ainsi , la classification de toutes les vérités que l’homme peut connaître se composera, i°. de la réunion de vérités en sciences du dernier ordre , et a0, de la classification de ces sciences.
Mais si , comme il arriva à l'égard des végétaux, lorsque Bernard de Jussieu eut formé ses familles naturelles de tous les genres alors connus , on avait déjà , à l’égard des connaissances humaines , réuni les vérités dont elles se composent en sciences plus étendues, correspondantes non aux genres, mais aux familles des plantes , il ne resterait plus qu à classer ces dernières sciences comme le digne héritier du nom et du génie de ce grand botaniste acheva son ouvrage en classant les familles naturelles.
Lorsque plusieurs sciences d’un certain ordre se trouvent ainsi comprises dans une science de 1 ordre précédent , leur distinction peut provenir de ce que chacune d’elles n’embrasse qu’une partie des objets dont cette dernière étudie l’ensemble , ou bien de ce que ces sciences , en quelque sorte partielles , embrassent également tout cet ensemble , mais que chacune d’elles l’étudie sous un point de vue particulier. En réunissant , par exemple , sous le nom de zoologie toutes les vérités relatives à la connaissance des animaux , on dira , dans le premier cas, que la zoologie comprend la mammalogie , l’ornithologie, l’entomologie, etc. ; et dans le second, quelle se compose de la zoographie , à laquelle s’est borné Buffon ; de l’anatomie animale , objet des travaux de d Aubenton ; de l’anatomie comparée de l’illustre Cuvier , etc. ; ces sciences embrassant également tout le règne animal , mais le considérant, la première sous le point de vue des formes extérieures
el des mœurs des animaux, la seconde sous celui de leur organisation intérieure , la troisième sous le point de vue des lois généi'ales de cette organisation , résultant de la comparaison de toutes les modifications quelle présente.
§ II
Distinction entre les classifications naturelles et les classifications artificielles. — Caractère distinctif des premières , et conditions auou/uelles elles doivent satisfaire.
On a distingué deux sortes de classifications : les naturelles et les artificielles. Dans ces dernières , quelques caractères choisis arbitrairement, servent a déterminer la place de chaque objet ; on y fait abstraction des autres , elles objets se trouvent par là même rapprochés ou éloignés souvent de la manière la plus bizarre. Dans les classifications naturelles , au contraire, on emploie concurremment tous les caractères essentiels aux objets dont on s’occupe, en discutant l’importance de chacun d’eux; et les résultats de ce travail ne sont adoptés qu’autant que les objets qui présentent le plus d’analogie se trouvent toujours les plus rapprochés, et que les groupes des divers ordres qui en sont formés, se trouvent aussi d’autant plus voisins qu’ils offrent des caractères plus semblables, de manière qu d y ait toujours une sorte de passage plus ou moins
marqué rie chaque gi-oupe au groupe qui le suit.
Par cela même que les classifications artificielles reposent sur des caractères dont le choix est arbitraire, on peut en imaginer à volonté. Mais ces diffé rens systèmes qui se succèdent et s’effacent comme les flots de la mer, loin de contribuer au progrès des sciences , ne servent trop souvent qu’à y porter une confusion fâcheuse. Leur principal inconvénient est de disposer ceux qui les suivent à n’examiner dans les objets que ce qui se rapporte au mode de classification qufils ont adopté. C’est ainsi que les disciples de Linné ne tenaient souvent compte, dans leurs descriptions des végétaux et des animaux, que des caractères relatifs au système de leur maître. Au contraire , les classifications naturelles, précisément pai’ce quelles emploient tous ceux qu offrent les objets, exigent qu’on en considère toutes les faces, qu'on en étudie tous les rapports, et conduisent ainsi à la connaissance la plus complète qu’il soit donné à l’homme d’atteindre.
Mais celte nécessité même d’étudier à fond les objets dont on s’occupe , fait qu’à mesure qu’on découvre de nouveaux rapports , il faut modifier les classifications ; modifications qui tendent de plus en plus à les rapprocher de la perfection, à laquelle elles ne pourraient parvenir, que si l’homme n’ignorait rien de tout ce qui est relatif aux objets classés. On ne doit donc pas s’étonner de ce que , occupé depuis trois ans d une classification naturelle des
sciences , j’ai fait de nombreux changemens a celle classification. Il serait tout à fait inutile que j’essayasse de retracer ici tous les motifs qui m’ont déterminé à ces divers cbangemens.
Ce sera au lecteur à juger si , en classant toutes les vérités dont se composent nos connaissances , je suis parvenu à les disposer de manière que chacune d’elles fût la plus rapprochée possible de celles avec lesquelles elle a le plus d’analogie , et si ]’ai satisfait en même temps à d’autres conditions qui sont particulières à la classification naturelle des sciences , et dont je parlerai tout à l’heure. Je me bornerai ici à remarquer combien la marche de celui qui cherche à faire une classification vraiment naturelle , diffère de la marche suivie par l’auteur d’une classification artificielle. Ce dernier, maître des caractères d après lesquels il l’établit , choisit d’abord ceux des premières divisions , et ensuite ceux d’après lesquels il forme leurs subdivisions successives ; l’autre , au contraire , doit commencer par les dernières subdivisions , composées d’individus moins nombreux , et dont les analogies sont plus frappantes et plus aisées à déterminer. En réunissant celles de ces subdivisions qui se l'approchent le plus , il établit les divisions de l’ordre précédent , et n’arrive ainsi qu’en dernier lieu aux grandes divisions par lesquelles le premier avait commencé. Ce n’est qu’après ce ti’avail qu'il doit cherchera déterminer les caractères par lesquels il définira chaque groupe , de même que ce 11e fut
qu’après la distribution en familles naturelles , faite par Bernard de Jussieu, des genres déjà formés par Linné et ses prédécesseurs, qu’on dut s’occuper de la classification de ces familles, et chercher dans le nombre des cotylédons , dans l’insertion des étamines , dans la présence ou l’absence de la corolle , les caraclères d après lesquels on devait définir les groupes composant cette classification.