III
Caractère particulier à la classijication naturelle des sciences. — De l'ordre général qui doit y être suivi.
D’après ce que nous avons dit plus haut , les deux principaux moyens de caractériser une science et de fixer les limites qui la séparent de toutes les autres , sont, d’une part , la nature des objets qu’on y étudie ; de l’autre, le point de vue sous lequel on considère ces objets. Ce n*est qu’en combinant ces deux moyens de définition et de classification, qu’on peut espérer de trouver l’ordre dans lequel elles s’enchaînent le plus naturellement , et les réunir en groupes de différens ordres, d’après leurs véritables analogies.
11 semble d’abord que la nature des objets devrait seule être consultée; mais si c’est à ces objets que se rapportent les vérités qu’on a à classer , ces vérités sont conçues par l’intelligence humaine : les sc iences sont faites par l'homme et pour l’homme,
et de là la nécessité d’avoir égard aux divers points de vue dont nous venons de parler. C’est pour cela aussi qu’il y a deux sortes de caractères auxquels on peut reconnaître si une classification générale des connaissances humaines est vraiment naturelle ; tandis qu’il n’y en a qu’une sorte , ceux qui dépendent de la nature des objets , lorsque ce sont les êtres eux-mêmes qu’il s’agit de classer.
Quant à la première sorte de caractère, on reconnaîtra que les sciences sont effectivement classées comme elles doivent l'être, lorsque, excepté dans le cas où la nature même de la science exige une distribution différente, les groupes qu’on aura formés avec les vérités dont elles se composent, correspondront aux groupes qu’on aurait formés avec les objets eux-mêmes, s’il n’avait été question que de la classification de ces derniers ; et lorsque l’ordre dans lequel ces groupes sont rangés correspond de même à l’ordre naturel des objets. Mais relativement à la seconde espèce de caractère , il faudra en outre que l’on trouve en général réunies dans un même groupe les sciences dont les mêmes hommes s’occupent ; celle circonstance indiquant entre elles une analogie réelle. 11 faudra aussi qu elles soient disposées dans un ordre tel qu’un homme qui voudrait en parcourir toute la série , les trouve rangées à la suite les unes des autres , de manière qu’en les suivant dans cet ordre , il n’ait jamais besoin , du moins autant que cela est possible , d’avoir x-ecours , pour l’élude d’une
science , à d'autres connaissances qu’à celles qu’il aurait acquises en étudiant les sciences précédentes. Satisfaire à cette condition c’est faire à l’égard des sciences ce que M. de Jussieu a fait à l’égard des végétaux, en en commençant l’ordre naturel par ceux dont l’organisation est la plus simple, et en l'élevant graduellement à ceux dont l’organisation devient de plus en plus compliquée. Depuis, on a jugé préférable de renverser cet ordre , en commençant par ces derniers. L’une et l’autre méthodes peuvent être également suivies, lorsqu’il s’agit de la classification naturelle des êtres organisés ; mais on ne peut balancer quand il est question de celle des connaissances humaines ; puisqu’en commençant par les sciences qui reposent sur un plus petit nombre d’idées et de principes, celui qui les étudie n’a besoin, pour comprendre successivement chacune d'elles , que des connaissances qu’il a dé;à acquises ; aulieu que, s’il voulait commencer par les plus compliquées, il lui faudrait continuellement recourir à des connaissances qu’il n’a pas encore.
C’est cette idée qui m’a guidé dans les premiers essais de mon travail, bien avant que je pusse soupçonner le développement qu’il prendrait. Je vis alors que dans toute classification vraiment naturelle des seiences , c’est par celles qu’on réunit ordinairement sous le nom de mathématiques, que l’on devait commencer ; parce que ces sciences, comparativement aux autres, ne se composent que d’un petit nombre d’idées qui dérivent toutes des
notions de grandeur, d étendue, de mouvemens et de forces , et parce qu’on peut les étudier sans rien emprunter aux autres sciences.
Aux mathématiques doivent succéder les sciences où 1 on s’occupe des propriétés inorganiques des corps , celles-ci n’ ayant , comme on sait , de secours à réclamer que des mathématiques. On doit placer ensuite toutes les sciences où l’on étudie les êtres vivans , le naturaliste et le médecin ayant souvent besoin de recourir aux sciences mathématiques et physiques ; tandis que le mathématicien n’a jamais, et que le physicien n’a que bien rarement à emprunter quelques données aux sciences naturelles.
Mais l’ensemble de ces sciences qui nous font connaître le monde et les êtres organisés qui l’habitent, ne renferment qu’une moitié des vérités que nous avons à classer ; car parmi ces êtres organisés qui peuplent la surface de la terre, il en est un qui doit nous intéresser et nous occuper à lui seul autant que le reste de Funivers : c’est l’homme luimême, dont l’étude est si importante pour nous. X)e là toute la série des sciences philosophiques , morales et politiques.
L’étude de l’homme ne doit venir qu’après celle du monde et de la nature ; car de même que nous nous servons de l’œil sans connaître sa structure et la manière dont s’opère la vision, de même le mathématicien , le physicien, le naturaliste peuvent se passer , dans leurs travaux , de l’étude philoso-
phique des facultés qu’ils emploient à mesurer l’univers , à observer et à classer les faits relatifs à tous les êtres qu’il renferme. Tandis que c’est dans une connaissance au moins générale des sciences mathématiques , physiques et naturelles , que le philosophe trouvera des matériaux pour étudier les facultés de l’intelligence humaine , dont ces sciences mêmes sont le plus beau produit; c’est là qu’il voit les méthodes qui ont conduit l’esprit humain à la découverte de toutes les vérités dont elles se composent. Et d’ailleurs , dans ses recherches sur la nature des facultés intellectuelles et morales de 1 homme , que de secours ne doit-il pas tirer de la connaissance physiologique de notre oi’ganisation , qui fait partie des sciences naturelles.
Alors il est temps d étudier les moyens par lesquels les hommes se transmettent leurs pensées , leurs sentimens , leurs passions , etc. Ici vient se placer l’étude des langues, de la littérature et des arts libéraux , en comprenant parmi ces derniers , dans un rang à part , le premier de tous , celui d’instruire les hommes en les guidant dès leur jeunesse dans la route de la vertu et de la science. Sans doute le philosophe a besoin du langage pour fixer ses idées, pour déterminer les rapports qui existent entre elles et les signes qui les représentent ; mais il en fait alors usage comme le mathématicien des méthodes de raisonnement , sans qu’il soit nécessaire qu’ils aient l’un ni l’autre examiné la nature
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des instrumens dont ils se servent. Au contraire, on ne peut se livrera une étude approfondie des moyens par lesquels l’homme communique à ses semblables des pensées, des sentimens, des passions, etc., sans connaître ses facultés intellectuelles et morales, les différens sentimens qu’il peut éprouver , la manière dont il acquiert et combine ses idées, etc.
A l’étude des langues, à celle des lettres et des arts libéraux doit en succéder une autre , c’est l’étude des sociétés humaines et de tout ce qui se rapporte , soit aux faits relatifs à leur existence passée ou actuelle, soit aux institutions qui les régissent.
Ainsi se trouve réalisé le caractère, dont nous parlions tout à l’heure , du passage de chaque science à une science voisine. Car comment ne pas voir l’analogie qui existe entre les mathématiques et les sciences relatives aux propriétés inorganiques des corps ? entre ces sciences et celles qui ont pour objet les êtres organisés , enti’e ces dernières et l’étude des facultés humaines ? Enlîn , de cette étude à celle des langues , de la littérature et des arts libéraux ; et de celles-ci aux sciences sociales , la liaison n’est-elle pas également évidente ?
§ iv.
Avantages dune classification naturelle des connaissances humaines .
Les nombreux essais qu’on a faits jusqu’ici pour classer les sciences, prouvent combien l’on sentait
l'importance d’nne telle classification. J’ai dit plus haut pourquoi ces tentatives ont eu en général si peu de succès , pourquoi elles ont si peu servi aux progrès des sciences. Mais il n’en serait pas ainsi d’une classification fondée sur la nature même des choses et de l’intelligence humaine, elle présenterait de grands avantages, dont plusieurs frappent au premier aperçu.
Tout le monde voit qu’une classification vraiment naturelle des sciences devrait servir de type pour régler convenablement les divisions en classes et sections , d’une société de savans qui se partageant entre eux l’universalité des connaissances humaines , voudraient que sciences mathématiques , physiques , morales et politiques , histoire, procédés des arts, etc. , rien ne fût étranger à leurs travaux.
Qui ne voit également que la disposition la plus convenable d’une grande bibliothèque, et le plan le plus avantageux d’une bibliographie générale ou même d’un catalogue de livres plus restreint, serait encore le résultat d’une bonne classification de nos connaissances? que c est à elle d’indiquer la meilleure distribution des objets d’enseignement et le nombre des cours , soit dans les établissemens destinés à l’instruction commune, soit dans les écoles supérieures ?
Et si l’on voulait composer une encyclopédie vraiment méthodique où toutes les bi'anches de nos connaissances fussent enchaînées , au lieu d’être
dispersées par l’ordre alphabétique , dans un ou plusieurs dictionnaires, le plan de cet ouvrage ne serait-il pas tout tracé dans une classification naturelle des sciences? Quel avantage pour l’auteur de pouvoir éviter la confusion et les redites, et pour le lecteur de trouver ces sciences tellement graduées , qu il n’eût, autant qu’il est possible , jamais besoin , pour comprendre celle qu’il étudie , de recourir à celles qui viennent après ?
Il est d’autres avantages peut-être moins apparens, mais non moins réels. On sait comment, en général, les sciences se sont faites : trop souvent le hasard a présidé à leur formation. Ceux qui ont cherché à réunir les vérités relatives à un objet pour en former des sciences, n’ont pas toujours su ou embrasser cet objet, ou s’j borner; ils ont rarement songé à chercher les rapports des vérités dont ils s’occupaient, avec l’ensemble des connaissances humaines. De là tant de sciences dont les limites sont mal tracées; par exemple, pour séparer l’algèbre de l’arithmétique, au lieu de s’attacher au . caractère essentiel fondé sur la nature même des opérations , qui ne change réellement que lorsqu’on arrive aux équations , on n’a eu égard qu’à un caractère artificiel, la différence des signes par lesquels les grandeurs sont représentées. De même la cristallographie a été mal à propos associée à la minéralogie ; car , concernant également tous les corps, produits de la nature ou de l’art, qui présententdes formes déterminées, c’esf une science
purement géométrique, et qui ne s’applique à la minéralogie, bornée aux corps que la nature nous offre tout formés , que comme les autres branches des mathématiques s’appliquent elles-mêmes aux sciences physiques et naturelles. La minéralogie, de son côté, que l’usage réunit à la botanique et à la zoologie, sous le nom d’histoire naturelle, ne doit réellement être considérée que comme une partie de la géologie, ainsi que je le ferai voir en son lieu; dans les sciences médicales, les limites qui en séparent les diverses parties ont été fixées arbitrairement, et quelquefois même entièrement méconnues ; on est allé, par exemple, jusqu’à prendre la matière médicale et la thérapeutique pour une seule et même science, comme si connaître les propriétés générales des médicamens était la même chose que de savoir les appliquer convenablement à chaque maladie. La confusion est plus grande encore dans les sciences philosophiques : les divers noms donnés à leurs subdivisions ont été pris dans des acceptions toutes différentes , selon les systèmes divers des auteurs; en sorte, par exemple, qu’une science qui , selon les uns , n’est qu’une branche d’une autre, devient, suivant d’autres philosophes , la science générale. dont cette dernière fait partie.
On verra, quand je parlerai des sciences médicales et philosophiques, la manière dont j’ai circonscrit chacune de leurs subdivisions, et les raisons qui mont déterminé dans le choix des caractères distinctifs par lesquels je les ai définies. Celui qui
entreprend une classification générale des connaissances humaines , doit planer en quelque sorte audessus de ce vaste ensemble , en bien démêler le9 parties , et assigner à toutes leur rang et leurs véritables limites ; s'il est assez heureux pour être à la hauteur d’une telle entreprise , il produira un travail véritablement utile , où le lecteur pourra voir clairement l’objet et l’importance relative de chaque science, et les secours quelles se prêtent mutuellement.
C’est ce que je me suis efforcé de faire ; et pour qu’on puisse apprécier mon travail , ou du moins avant qu’on ne condamne les réformes qu’il ma paru nécessaire d’introduire , soit dans les noms des sciences, soit dans les coupes que j’ai établies entre elles, je désire qu’on daigne peser les motifs qui m’ont déterminé à les proposer.
Une distribution plus naturelle des sciences , si elle était admise dans l’enseignement public, contribuerait certainement à le rendre plus méthodique et même plus facile à comprendre. Si j’ai atteint mon but, celui qui se proposerait de faire un cours sur une partie quelconque des connaissances humaines , ou de l’exposer dans un traité , trouverait dans la manière dont j’ai divisé les sciences du premier ordre en sciences du second et du troisième , une sorte de plan tout fait, pour disposer dans l’ordre le plus naturel les matières qu'il doit traiter dans son cours ou dans son ouvrage. Voudrait-il
embrasser tout l’ensemble d’une science du premier ordre , il verrait qu’il doit le distribuer en autant de parties séparées que cette science en contient du troisième. S’il voulait , au contraire , se borner à une science du second , les sciences du troisième ordre qui y sont renfermées lui donneraient encore une division naturelle de son ouvrage. Mais c’est surtout dans ces établissemens où l’enseignement supérieur est partagé entre plusieurs professeurs isolés , que cette meilleure distribution des sciences serait utile , pour que rien ne fût omis, et que chaque cours fût renfermé dans ses limites naturelles.
L’ouvrage qu’on va lire n’est que le programme d’un traité de matliésiologie plus complet, que j aurais publié, à la place de cet Essai, si le temps m’eût permis de l’écrire. Alors, j’aurais eu soin, en parlant de chaque science , de ne pas me borner à en donner une idée générale : je me serais appliqué à faire connaître les vérités fondamentales sur lesquelles elle repose ; les méthodes qu’il convient de suivre, soit pour l’étudier, soit pour lui faire faire de nouveaux progrès ; ceux qu’on peut espérer suivant le degré de perfection auquel elle est déjà arrivée : j’aurais signalé les nouvelles découvertes , indiqué le but et les principaux résultats des travaux des hommes illustres qui s’en occupent ; et quand deux ou plusieurs opinions sur les bases mêmes de la science partagent encore les savaus ,
] aurais exposé et comparé leurs systèmes , montré l’origine de leurs dissentimcns , et fait voir comment on peut concilier cc que ces systèmes offrent d'incontestable.
C’est ce que j’ai essayé de faire au collège de France, où, chargé du cours de physique, j’ai senti la nécessité de montrer les rapports de cette science avec les sciences voisines. Le gi’and intérêt qu offraient ces rapprochemens m’a entraîné plus loin, et j’ai conçu le plan d’un cours ou d’un ouvrage spécial , dont je ne publie ici qu’une esquisse ; mais qui , s’il existait , ne serait certainement pas sans influence sur les progrès ultérieurs des sciences.
Ft celui qui s’intéresse à ces progrès , et qui, sans former le projet insensé de les connaître toutes à fond, voudrait cependant avoir de chacune une idée suffisante pour comprendre le but qu elle se propose , les fondemens sur lesquels elle s’appuie, le degré de perfection auquel clic est arrivée , les grandes questions qui restent à résoudre , et pouvoir ensuite, avec toutes ces notions préliminaires , se faire une idée juste des travaux actuels des savans dans chaque partie , des grandes découvertes qui ont illustré notre siècle, de celles quelles préparent, etc., c’est dans le cours ou dans 1 ouvrage dont je parle que cet ami des sciences trouverait à satisfaire son noble désir.
Il pourrait ensuite , et sans éludes spéciales ,
s’intéresser également aux discussions qui partagent les diverses écoles en histoire naturelle, en médecine, en philosophie , en littérature , en politique, etc. ; comprendre et apprécier jusqu’à un certain point ce qu’il entend dans une séance académique, ce qu’il lit dans un j ournal ou dans un compte rendu des travaux d’une société savante ; et lorsqu’il aurait le bonheur de se trouver avec ces hommes qui ont jeté un si grand éclat dans les sciences , retirer plus de fruit de leurs conversations instructives et profondes.
Enfin , les membres eux-mêmes de ces sociétés , quelquefois étrangers aux travaux de leurs confrères, se plairaient peut-être à trouver dans l’ouvrage dont je parle tout ce qui leur serait nécessaire pour écouter avec plus d’intérêt les savantes communications des membres, soit d’une même classe , soit surtout d’une classe différente.
Plan de cet ouvrage.
Si, pour conduire le lecteur aux résultats auxquels je suis parvenu , je voulais tracer ici la route que j’ai suivie moi-même, je ne lui offrirais qu'un chaos de tentatives d’abord infructueuses , de fréquens retours sur mes pas. Je dois cependant m'en rapprocher autant qu il me sera possible, pour présenter mes idées dans l’ordre le plus naturel, \oici, pour cela, la marche que je suivrai-
Je m occuperai d’abord des groupes formés de vérités qui , se ressemblant à la fois par la nature de l’objet et le point de vue sous lequel il est considéré , me paraissent correspondre aux familles naturelles des végétaux et des animaux. C’est à ces groupes que je donnerai le nom de sciences du troisième ordre.
a. Je parcourrai successivement ces sciences; je les définirai en indiquant l’objet auquel elles se rapportent, et le point de vue sous lequel cet objet y est considéré; et lorsque la limite entre une d’elles et ld$ sciences voisines ne résultera pas immédiatement de cette indication , j’insistei'ai sur les caractères d’après lesquels cette limite doit être tracée. C’est à cette occasion que, quand l'usage aura établi une distinction qui ne me paraîtra pas fondée sur la nature des choses, j’exposerai les motifs qui m’ont déterminé à la changer.
b. Mais si je parcourais ainsi , sans interruption , toute la série des sciences du troisième ordre, je n’ofïfirais au lecteur qu’une énumération sans fin , qui lui ferait perdre de vue des rapports que je veux lui faire saisir. Dès que j’aurai examiné toutes les sciences du troisième ordre relatives à un même objet spécial considéré sous tous ses points de vue, je m’arrêterai un instant pour former, de leur ensemble, une science du premier ordre. Et comme parmi les sciences du troisième ordre comprises dans une science du premier, les unes contiendront
(les vérités qu’on trouve par une élude directe des objets considérés- en eux-mêmes, les autres des vérités qui résultent de l'observation et de la comparaison des cbangemens que ces mêmes objets éprouvent en dilTérens lieux et en différens temps, observation et comparaison d’où l’on déduit des lois qui conduisent elles-mêmes à découvrir les causes des faits observés, je diviserai chaque science du premier ordre en deux sciences du second, entre lesquelles se partageront les sciences du troisième ordre, comprises dans celles du premier; l’une pour ainsi dire élémentaire, l’autre donnant sur 1 objet en question les connaissances les plus approfondies auxquelles les hommes aient pu parvenir.
Pour continuer de rapporter nia classification, des sciences à celles des végétaux et des animaux qui sont bien connues, je dirai que dans cette classification les sciences du premier ordre correspondent aux classes, et celles du second à ces divisions intermédiaires entre les classes et les familles auxquelles Cuvier a donné le nom d ordres dans son Tableau du règne animal.
Quoique chaque science du premier ordre ait son objet spécial, on peut considérer cet objet comme un simple point de vue d’un objet plus général ; et alors toutes les sciences du premier ordre relatives à un même objet général formeront un groupe plus étendu de vérités, et les groupes ainsi composés correspondront aux embranchement que ce grand
naturaliste a établis entre les règnes et les classes.
a. Mais pour l'éunir en •embranchemens les sciences du premier ordre , il ne suffit pas qu elles soient déterminées par les définitions individuelles des sciences du troisième ordre qu’ elles comprennent; il faut quelles soient définies elles-mêmes indépendamment des sciences qu elles renferment; que leurs caractères propres soient tracés, et que les limites qui les séparent des sciences voisines soient fixées avec précision. C’est de ce travail que je m’occuperai d’abord.
b. Ensuite , pour ne pas tomber dans l'inconvénient que j'ai déjà signalé page 25, dès que j’aurai examiné les sciences du premier ordre relatives au même objet général, je m’arrêterai un instant pour opérer leur réunion en embranchemens.
Un embranchement résultera pour moi de toutes les sciences du premier ordre qui se rapporteront à un même objet général considéré sous tous les points de vue possibles. Mais comme nous verrons qu’il y a, d’un coté, de ces sciences où l’objet général sera étudié en lui-même ; de l’autre, des sciences où l’objet sera considéré dans ses rapports de changemens et de causalité , il s’ensuivra que chaque embranchement devra être partagé en deux sousembranchemens , entre lesquels se distribueront les diverses sciences du premier ordre relatives à un même objet général.
Enfin , comme toutes les vérités que 1 homme
peut connaître se rapportent en définitive à deux objets plus généraux encore, le MONDE matériel et la PENSÉE,
A. Je m’occuperai d’abord des embrancliemens relatifs au pi’emier de ces grands objets , pour les classer, les définir, et fixer par des caractères précis les limites qui les séparent les uns des autres.
B. Quand j’aurai passé en revue tous ces embrancliemens, je les réunirai en un groupe d’un ordre supérieur, auquel je donnerai le nom de règne des SCIENCES COSMOLOGIQUES , de xoV^of , monde , et Ao'yof > discours , connaissance.
Je ferai ensuite une second travail tout semblable au premier, sur les embrancliemens des sciences relatives à la pensée humaine , aux sociétés que l’homme a formées sur la terre, aux institutions qui les régissent, etc., et j’obtiendrai ainsi un second groupe de vérités auquel je donnerai le nom de règne des sciences nOOLOGIQües, de NoV , pensée ; en admettant avec les philosophes des écoles les plus opposées , depuis Descartes jusqu’à Condillac , que ce mot pensée comprend dans son acception toutes les facultés de l’entendement et toutes celles de la volonté.
Chacun de ces règnes sera à son tour divisé en deux sous-règnes. Les sciences cosmologiques contiendront , dans leur premier sous-règne , toutes les vérités relatives à l'ensemble inorganique du monde ; et , dans le second , toutes celles qui se
rapportent aux êtres organisés. Le premier sousrègne (les sciences noologiques aura pour objet l’étude de la pensée et des moyens par lesquels les hommes se communiquent leurs idées , leurs sentimens, leurs passions; tandis que le second s’occupera des sociétés humaines et des institutions qui les régissent.
Je remarquerai ici que la détermination des divers points de vue sous lesquels un objet, soit spécial, soit général, peut être étudié, donne lieu à des considérations qui jettent une grande lumière sur ma classification. Elles en lient entre elles toutes les parties, en font saisir les rapports et la dépendance mutuelle , et en sont en quelque sorte la clef. Mais, comme cette classification en est indépendante , qu elle était même presque achevée lorsque je me suis aperçu qu’on pouvait l’en déduire , je les ai rejetées à la fin de chaque paragraphe, sous le titre d observations , et imprimées en plus petits caractères , pour avertir le lecteur qu elles ne sont pas indispensables à l’intelligence du reste de mon ouvrage.
Dans ma classification, je ne suis descendu que jusqu’aux sciences qui me semblent correspondre au \ familles des naturalistes. Si j’avais tenté d’en venir jusqu’à ce qu’on peut considérer comme des genres ou des sous-genres de vérités; si j avais, par exemple, divisé la zoologie en autant de sciences différentes qu’il y a dans le règne animal d ernbranchemens ou de classes; si, dans l’histoire, j’avais
voulu poursuivre toutes les subdivisions possibles , celles des diverses époques et des divers pays, et en venir jusqu’à l’histoire spéciale d’une petite contrée, d’une ville , d’une institution, d’une science, d’un homme, etc. , je me serais jeté dans des détails infinis et sans aucun avantage réel.
Il est encore un objet sur lequel je dois appeler l’attention du lecteur : ce sont les noms par lesquels j’ai désigné les sciences des divers ordres. Loin de chercher dans les désinences de ceux que j’ai employés une symétrie qui, toujours conforme aux divisions de la classification, n’eût indiqué rien de plus que ce qu’expriment ces divisions elles-mêmes, j’ai fait en sorte, quand j’ai été obligé d’établir des dénominations nouvelles, d’indiquer, par le choix des mots, les modifications qu’éprouvent , d’après la nature des objets , les caractères mêmes sur lesquels repose ma classification. Toutes les fois que les noms consacrés par l’usage s’accordaient avec les limites que j’avais jugé nécessaire d assigner aux diverses sciences , je lésai religieusement conservés ; quand des auteurs, faute d’avoir embrassé tout IJcnsemble d’une science , et ne se proposant que d’en traiter une partie , ont donné à cette partie le nom qui aux-ait convenu à l’ensemble , et quand l’usage, en adoptant ce nom, a consacré cette restriction souvent peu rationnelle , j’ai cru qu’il valait encore mieux conserver ce nom et en étendx*e la signification, que d’en imaginer un nouveau.
Mais lorsque j'ai rencontré des sciences encore sans nom , et pour lesquelles notre langue ne me fournissait aucune périphrase qui pût les désigner, j’ai Lien été forcé de leur en donner , comme Linné , Bernard de Jussieu et tous les auteurs de classifications quelconques , ont été obligés d’en faire pour les diverses divisions, classes, ordres, familles, qu’ils établissaient. On a vu dans la Préface d après quels principes j’ai dérivé tous les termes nouveaux de la langue grecque ; quant aux. sciences elles-mêmes auxquelles j’ai donné ces noms, je ne me flatte point de les avoir inventées ; elles existaient déjà réellement, puisque la plupart avaient été l'objet de nombreux ouvrages; et, pour n’en citer qu’un exemple, ayant que j’eusse donné le nom de cinématique à la science que j’appelle ainsi, ne se trouvait-elle pas, du moins en partie, dans ce qu’a écrit Carnot sur le mouvement géométrique , et dans le Traité sur la composition des machines de Lanz et Bétancourt?
Que s’il n’existe pas encore de traité complet sur cette science et sur plusieurs autres, peut-être me saura-t-on gré d’avoirindiqué des lacunes à combler, des travaux à entreprendre ou à achever ; et , si j’en crois un pressentiment qui m’est cher , j’aurai peutêtre indirectement donné naissance à de nouveaux ouvrages spéciaux qui ne pourront manquer de répandre de plus en plus les sciences et leurs salutaires effets ; et ce ne sera pas à mes yeux un des
moindres bienfaits de la mathésiologie. C’est sous ce nom formé du mot grec y.âh<n r, enseignement , que j’ai désigné dans ma classification une science dont cette classification elle-même est la base , et quia pour objet, non-seulement de classer toutes les connaissances humaines , comme les naturalistes classent les végétaux et les animaux, mais encore de déduire de leurs rapports mutuels les lois générales de la manière dont elles doivent être enseignées, pour que celui qui les étudie puisse tirer un jour de ce qu’il aura appris le plus grand parti possible, pour que son intelligence se fortifie en même temps qu’elle s’enrichit , et qu'il apprenne à déduire des sciences qu’il aura cultivées toutes les applications qu’il peut être dans le cas d’en faire. Ce n’est qu’après avoir long-temps médité sur la nature et les rapports mutuels de nos connaissances , qu’on peut bien juger des avantages et des inconvéniens des diverses méthodes d’enseignement, ainsi que des perfectionnemens dont elles sont susceptibles , et comprendre tout ce qu’il reste à faire à cet égard. Si j’éprouve un regret en publiant mon ouvrage , c’est que les limites dans lesquelles j’ai été obligé de le restreindre ne m’aient pas permis de parler des méthodes qu’il convient de préférer dans l’enseignement de chaque science, en même temps que je marquais la place que cette science devait occuper dans la classification générale des connaissances humaines.