‹ Essai sur la philosophie des sciences, ou, Exposition analytique d'une classification naturelle de toutes les connaissances humaines (volume 3)Chapitre 20 sur 42 · CHAPITRE SECOND · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND

Sciences cosmologiques qui ont pour objet les propriétés inorganiques des corps , et V arrangement de ces corps dans te globe terrestre.

N ous allons maintenant étudier ce même univers, non plus dans son ensemble, et en n’empruntant à l’observation que des notions de grandeurs et des mesures, mais relativement aux matériaux dont il est composé, et en recourant à l’expérience pour découvrir toutes les propriétés de ces matériaux; en nous bornant toutefois aux propriétés inorganiques , et en remettant au chapitre suivant la classification des vérités relatives aux êtres organisés.

Sciences du troisième ordre relatives aux propriétés inorganiques des corps, et aux phénomènes qu'ils présentent considérés en général.

C’est ici que nous avons à examiner les propriétés inorganiques et les phénomènes que présentent les corps indépendamment de la diversité des lieux et des temps.

a. Enumération et définition».

t . Physique expérimentale. La première science relative à l’objet, spécial qui nous occupe, renferme toutes les vérités qui résultent de l’observation

nnmé<liate des corps. Elle décrit leurs divers états, leur dureté, leur élasticité , leur pesanteur, tous les phénomènes dus à leur action mutuelle, et les instrumens à l aide desquels nous les constatons. Cette science a reçu le nom de physique expérimentale.

C’est Lien à tort, suivant moi, qu’on a voulu borner la physique expérimentale a l’étude des propriétés générales des corps , et de celles de leurs propriétés particulières , qui dépendent de l’action de la chaleur, de la lumière, de l’ électricité , etc. Elle doit embrasser toutes celles qui ne supposent, pour se manifester, ni changement dans la combinaison des élémens des corps , ni vie dans ceux qui sont soumis à l’expérience. Si dans un cours, dans un traité élémentaire , où l'on n’offre qu’un précis de la science , on peut ne s’occuper que des propriétés dont je viens de parler comme les plus importantes, il n’en est pas de même quand il s’agit d’un ouvrage destiné à l’exposer dans son ensemble. Tous les faits donnés immédiatement par l expérience lui appartiennent ; mais elle doit laisser à une autre partie de la physique générale , dont je vais parler sous le nom de sléréonomie , l’emploi des formules d’interpellation ou autres, à l’aide desquelles on parvient à donner aux résltats qu’on en déduit le plus haut degré de précision possible.

2. Chimie. \ Alors si l’on va chercher dans les corps les élémens dont ils se composent et les proportions dans lesquelles ces élémens sont combinés , toutes les vérités résultant de cette étude

composeront une seconde science du troisième ordre , déjà connue sous le nom de chimie. Elle doit être placée à la suite de la physique expérimentale , qui lui prêle la connaissance de propriétés auxquelles la chimie a recours à chaque instant, tandis quelle n’a rien à en emprunter, si ce n’est des corps tout préparés, sans que le physicien ait à s’enquérir de la manière dont ils l’ont été.

3. Stéréonomie. En comparant les diverses valeurs que prend une des propriétés que présentent les corps, lorsqu’on fait varier successivement les circonstances dont cette propriété peut dépendre , on détermine les lois des phénomènes, et de ces lois exprimées en formules , on déduit ensuite , à l’aide du calcul, toutes les vérités qui en dépendent. De là une autre branche de la physique générale, eue j’ai cru devoir nommer stéiéojiomic , de «-TeptcV, corps, et vifn s, loi. 11 est vrai que le mot «-repso'f ne s’applique proprement qu’aux corps solides; mais les Grecs eux-mêmes l’ont employé dans un sens plus général quand ils ont fait le mot CTiptO/UtTplCL.

4. Atomologie. Pour connaître à fond l’objet des sciences qui nous occupent , il reste à découvrir les causes des phénomènes , et , quand on les connaît, à en conclure ce qui doit arriver dans les cas qui n’ont pas encore été observés. Or , ces causes résident dans les forces que les molécules de la matière exercent les unes sur les autres; c’est pourquoi j’ai donné à cette science le nom d’atomologie, d CLTO/jLOS*

Elle suppose évidemment l'étude des trois pré-

cédentes ; car, à moins d’en faire un roman semblable aux rêveries des anciens sur la nature , on ne peut remonter convenablement aux causes des phénomènes qu’après qu’on a acquis dans la physique expérimentale une connaissance générale des propriétés des corps ; dans la chimie , celle des élémens dont ils se composent; et surtout qu’après que la physique mathématique nous a fait connaître les lois des phénomènes , puisque la pierre de touche de toute hypothèse sur la valeur et le mode d’action des forces moléculaires est dans la détermination, à l’aide du calcul, des diverses valeurs que doivent prendre, dans cette hypothèse, les qualités des corps à mesure que varient les circonstances dont elles dépendent, et dans la comparaison des résultats ainsi obtenus avec ceux que fournit l’expérience.

Dans la plupart des traités qui existent sur les quatre parties de la physique générale , on sépare la chimie , qui en est la seconde. Mais on n’a pas eu jusqu’à présent le soin de faire la même chose pour les autres parties de la même science. — L’art de faire les expériences précises , d’en corriger les résultats, les formules qui résultent delà comparaison de ces expériences , en un mot , ce que j’appelle physique mathématique , se trouve intimement mêlé dans la plupart des traités destinés à l’enseignement , avec ce que j’ai désigné sous le nom d e physique expérimentale. Les ti’aités élémentaires où elle ne se rencontre pas , ne peuvent

être regardés comme des traités de physique expérimentale proprement dite, parce qu’en abrégeant, pour les faire , des traités complets , on a ôté indifféremment des choses qui appartiennent à la physique expérimentale, et d’autres qui sont du ressort de la physique mathématique. Cependant rien ne serait plus utile à l’enseignement qu’un traité de physique expérimentale qui décrirait tous les phénomènes, qui en montrerait l’enchaînement et la dépendance mutuelle, en réservant pour un autre traité également complet tout ce' qui est relatif à la physique mathématique. Alors le premier pourrait être étudié avec fruit par des hommes qui n’auraient que quelques teintures de mathématiques, et devrait laire partie de 1 instruction commune ; le second serait destiné à ceux qui se proposent de connaître la physique à fond , et , par leurs propres travaux , d’en étendre le domaine.

b. Classification.

Ces quatre sciences renferment toutes les connaissances que nous pouvons acquérir relativement à leur objet spécial. J en ferai donc une science du premier ordre , à laquelle je donnerai le nom de PHYSIQUE GÉNÉRALE; nom consacré par rusage , mais dont j’étends seulement un peu la signification , eu y comprenant la chimie. Maintenant, des quatre sciences que renferme la physique générale , les deux premières réunies formeront la

science du second ordre que j’appellerai physique GÉNÉRALE ÉLÉMENTAIRE , et les deux dernières celle que je nommerai physique mathématique.

Voici le tableau de ces divisions :

Science dut°r ordre. | Sciences du ordre. | Sciences du ordre ■

(! Physique expérimentale.

Chimie.

I Stcréonomie.

Physique màtuématiqüi... <

( Àtomologie.

Observations. Qui pourrait, dans ces diverses branches delà physique générale , ne pas reconnaître une nouvelle application des quatre points de vue à l’objet spécial de cette science du premier ordre? La physique expérimentale n'est-elle pas le point de vue autoptique ; la chimie le point de vue cryptoristique ? Le point de vue troponomique ne s’offre-t-il pas dans les changemens de valeur qu’observela physique mathématique, et dans les lois qu’elle en déduit , aussi évidemment que le point de vue cryptologique dans la recherche des causes cachées , qui est le but de l’atomologie ?

Sciences du troisième ordre relatives aux procédés par lesquels nous transformons les corps de la manière la plus convenable a l'utilité ou à l'agrément que nous nous proposons d'en retirer.

Maintenant que nous connaissons les propriétés inorganiques des corps , et les phénomènes qui résultent de leur action mutuelle , il est temps de nous occuper des procédés que les arts emploient pour les approprier à nos besoins.

a. Enumération et définitions.

1 . Technographie. Pour approprier les corps aux divers usages auxquels ils sont destinés, il faut leur faire subir diverses transformations; par exemple, changer successivement la laine en fils , en draps , en habits ; un lingot d’acier en ressorts , en instrumens Iranclians ; les substances alimentaires en mets qui puissent flatter notre goût; un sable grossier en verres et en cristaux , etc. : il faut les transporter des lieux où ils sont en abondance dans ceux où la consommation les réclame, les conserver jusqu’au moment de les livrer au consommateur. Des instrumens et des machines sont nécessaires pour opérer ces transformations. Or, la connaissance des procédés par lesquels on les opère , des instrumens ou des machines qu’on y emploie , constitue une science du troisième ordre , que j’appelle technographie, de rt'xyn , art.

2. Cerdoristique industrielle. Il ne suffit pas de connaître les procédés, les machines , tous les instrumens employés dans les arts ; il faut encore qu’on sache se rendre compte des profits et des pertes d’une entreprise en activité , et prévoir ce qu’on peut attendre d’une entreprise à tenter.

Tour cela il faut calculer exactement , dans les deux cas , les mises de fonds nécessaires, soit pour les locaux et appareils convenables , soit pour l’achat des matières premières et la main-d œuvre ;

il faut apprendre à connaître l«s qualités diverses et les prix relatifs de ces matières premières ; celui qu’elles acquièrent par les transformations qu’on leur fait subir. Mille autres circonstances analogues doivent être prises en considération , et de toutes les recherches de ce genre se compose une science du troisième ordre, à laquelle je donne le nom d ecerdoristique industrielle, de *.lfft!,gain} profit , o'p tfa,je détermine. A cette science appartient éyiàemmentY art de tenir les livres, au moyen duquel un industriel peut à tout instant se rendre comptede ses profits ou de ses pertes.

3. Economie industrielle. Tant que, dans l’étude des procédés des arts , l’homme se borne à ces deux sciences du troisième ordre, il n’apprend qu’à répéter ce qu’on fait dans le lieu qu’il habite, il reste sous le joug de la routine. Pour que l’industrie puisse faire des progrès, il est nécessaire de comparer les procédés, les instrumens, les machines, etc., usités en différens temps et en diflerens lieux. Cette comparaison peut se faire de deux manières ; la première consiste à comparer les résultats qu’ils donnent , tant sous le rapport de la perfection des produits obtenus, que sous ce’”.i des frais qu’exigent l’emploi de ces procédés ou de ces instrumens, la construction de ces machines, etc. , pour juger quels sont les plus avantageux, et en déduire des lois générales qui puissent diriger dans une entreprise industrielle. C’est par des comparaisons de cette espèce

quon a découvert et démontré , par exemple , les avantages de la division du travail pour obtenir les produits les plus économiques , c’est-à-dire , réunissant les conditions les plus favorables au producteur et au consommateur. C’est à cette science que je donne le nom d 'économie industrielle.

4- Physique industrielle. Par ce mode de comparaison, purement empirique, il faudrait souventfaire beaucoup de dépenses en essais de procédés, en constructions d’instrumens ou de machines, pour n’arriver qu’à des résultats qui tromperaient les espérances qu’onauraitconçues. Il est un autremode de comparaison , qui consiste à s’aider des connaissances de physique générale, acquises précédemment , à étudier les phénomènes qui se passent dans les transformations que les arts font subir aux corps, à remonter à leurs causes , à prévoir ainsi les résultats qu’on peut attendre des nouveaux procédés et des nouvelles machines , avant d’en faire l’essai. Cette application de la théorie à la pratique a un autre avantage : la connaissance des causes peut seule conduire à perfectionner les procédés connus , à en inventer de nouveaux, et à faire également prévoir dans ces deux cas le succès qu’on peut espérer. Tel est l’objet de la physique industrielle. C’est à cette science que la plupart des arts doivent leurs progrès et les perfectionnemens qu’ils ont atteints. Ainsi, par exemple , depuis des siècles, on blanchissait les toiles en les exposant à l’air et à la

l’osée. L’illustre Berthollet chercha la cause de ce phénomène; il découvrit que c'est l’oxigène de l’atmosphère qui brûle et détruit la matière colorante; il remplaça cet oxigène de l’air par celui que le chlore dégage de l’eau , et parvint à décolorer en quelques instans ces mêmes toiles dont ie blanchiment, pâlies procédés ordinaires , aurait exigé plusieurs mois.

b. Gassification.

Ces quatre éciences embrassent tout cg qu’il nous est donné de connaître relativement à leur objet spécial , les procédés par lesquels nous transformons les corps pour les approprier à nos besoins ou à nos jouissances. J’en composerai une science du premier ordre, la TECHNOLOGIE. Dans les deux premières, on n’emploie que des procédés usités , et je donnerai à leur réunion le nom de technologie ÉLÉMENTAIRE; les deux autres ont un autre but : on y compare tous les procédés qui peuvent être employés, pour choisir les plus avantageux; seulement, dans la première, cette comparaison est fondée uniquement sur les résultats obtenus , et dans la seconde , sur ceux que la théorie nous fait prévoir. C’est pourquoi je désignerai sous le nom de TECHNOLOGIE comparée la réunion de ces deux sciences du troisième ordre. L’analogie m’avait d’abord porté à donner à cette science du second ordre, qui en jésuite, le nom de technognofîe : mais cette ex;, cession, déduite de

connaissance , ne m’a pas semblé devoir s’appliquer à une science où l’on n’étudie pas les corps pour les connaître , mais pour en retirer 1- utilité qu’ils peuvent nous procurer. Les deux sciences du troisième ordre qui y sont comprises ayant également pour objet de choisir entre les différens procédés qu’on peut suivre pour atteindre un même but , supposent toutes deux la comparaison de ces divers procédés , et c’est pour cela que l’expression de technologie comparée convient à la science du second ordre qui les réunit.

Le tableau suivant représente les divisions de la technologie :

Science du i*r ordre . | Sciences du ae ordre .

Sciences du 3« ordre .

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