LA RELIGION
Il est , en toute religion , deux choses qu'il faut distinguer essentiellement, si l'on ne veut courir le risque de condamner la vérité en même temps que Terreur. C'est , d'un côté , l'idée de l'existence de Dieuetdelavie future, de l'autre, le mode particulier de la représentation de ces deux idées. Cette distinction fournit la clef de tous les cultes. Elle sépare l'élément invariable et universel , qui sert de base à la religion , d'avec l'élément historique , dépendant de l'époque , du pays^ du caractère national, surtout du niveau intellectuel , élément transitoire , qui produit les religions et doit disparaître avec les circonstances qui lui donnèrent naissance.
Cet alliage des intuitions originaires qui reposent dans la conscience de l'homme avec les résultats amenés par le travail successif de l'intelligence, n'est pas seulement un phénomène inhérent à la religion ; il se retrouve dans toutes les manifestations de l'activité humaine. Il y a partout quelque chose de permanent dans nos
œuvres , ce sont les instincts primitifs et indélébiles de notre nature, et quelque chose qui se meut sans trêve, c'est l'intelligence, la pensée, l'esprit. Le développement est progrès dans la permanence. Sans point de départ pas de mouvement. Gomme sa première condition, le mouvement implique donc la fixité.
Transformation de l'instinct en idée , telle est la série ininterrompue des révélations de l'esprit humain à travers les siècles , telle est l'histoire : une élaboration perpétuelle de la substance première , qui est instinct et sensation , par l'intelligence. L'intelligence est l'activité créatrice, conservatrice et progressive de l'homme moral. De l'aveugle elle fait le voyant , de l'esclave l'homme libre , qui a échangé le joug de la matière, imposé et subi , contre l'esclavage de la raison , volontairement accepté. La matière alimente l'esprit par la sensation, mais elle s'épure en lui , se métamorphose, se fait lumière et pensée. Ce travail est de tous les instants. Il constitue la vie intérieure de l'âme , scène mouvante où tout alterne dans un jeu perpétuel des impressi ons et des idées , et où se développe , de générations en générations
et de siècles en siècles, le grand drame de Thistoire humaine. L'esprit maîtrise progressivement la matière , montant par elle les degrés qui doivent rélever au trône souverain , où il prendra pleine possession de lui-même et de la nature dans la vérité. C'est là l'histoire du genre humain, et c'est aussi l'histoire de la nature. Dans ce livre admirable où nous commençons à lire , nous retrouvons , gravées sur chacune de ses pages, les empreintes du principe universel, identique en nous et hors de nous , éternellement un et créateur, partout le même dans la progression de ses manifestations successives. Contemplez cette magnifique ascension des êtres , depuis la matière chaotique et élémentaire à la matière organisée, de la matière organisée à la vie, delavieàl'intelligence. N'est-ce pas la même action , la même force , spiritualisant , gloriiSant la matière successivement dans l'intelligence? Xa matière devient le temple de l'esprit et le monument de sa révélation. Pensée! flamme divine de la création ! nous vivons en toi, nous voyons en toi ! — Fiai htx. — Que la lumière soit !
oui , voilà bien le verbe créateur dans l'univers.
Il est, avons-nous dit, deux notions immanentes en toute religion. L'idée de l'existence de Dieu et celle de l'immortalité. Nous pensons avoir établi irréfutablement dans la première partie de notre étude sur la science , que la première de ces idées n'est pas un résultat du raisonnement, mais le principe même duquel tout raisonnement et toute pensée procède. Nous ne reviendrons pas sur la preuve que nous avons donnée de ce fait capital. L'idée d'une vie à venir a également pour principe un instinct, et d'autant plus opiniâtre qu'il résume l'homme tout entier. Chaque organe, en vertu de sa fonction individuelle dans l'ensemble, possède un instinct spécial ; l'âme , unité concentrée de toutes les facultés de l'organisme , traduit les instincts particuliers dans un instinct unique , dont la force , produit de toutes les forces multipliées ^ est im-
mense : c'est l'instinct de la vie , identique avec celui de la conservation personnelle. L'amour de la vie , en sens inverse , est l'horreur du néant. Or, cet instinct universel se traduit dans la religion par la foi à une existence nouvelle de l'individu au delà du tombeau.
Ces deux données fondamentales , Dieu eirimmortalilé, traversant Tàme d'un homme, d'un peuple , ou d'une société , prennent l'empreinte de l'individualité avec laquelle elles font alliance ; elles se moulent dans le caractère national , se teignent des idées dominantes , des mœurs , des tendances. Ces milieux divers où sont appelés à se développer les principes fondamentaux de la religion , exercent sur la forme , c'est-à-dire le symbole où se manifestent ces principes , une influence inévitable et profonde. L'histoire et la raison le démontrent. Le développement de l'esprit humain et celui de la religion s'accomplissent parallèlement. L'intelligence ne suit pas les fluctuations de la religion ; c'est la religion , au contraire, qui s'élève ou s'abaisse avec l'intelligence. La science comprend la religion en elle, et non pas la religion la science. Lorsque cette vérité sera devenue populaire, la liberté des consciences n'aura plus rien à redouter, et la révélation religieuse, devenue progressive, marchera de front avec l'esprit humain.
Sociétés , nations, individus , leur religion les mesure à sa taille. C'est la règle, et qui la veut
contester ferme les yeux volontairement, ou bien il est né aveugle. L'histoire est là, l'histoire qui ne se récuse pas, les mains pleines de témoignages. Il faut la nier, ou il faut accepter ses conclusions. Un dogme qui s'entête à vivre, lorsque l'esprit humain l'a dépassé, devient bientôt, d'un bienfait qu'il était, un fléau social. Se voyant distancé, il ameute les traînards, harcelle la société dans sa marché vers de nouvelles conquêtes, et s'ingénie à lui créer des embarras toujours renaissants. Il n'en saurait être autrement. Mais c'est là l'écueil des religions révélées ; elles se sont dès le début fatalement rivées à leur parole: l'immobilité est leur loi, tandis que le mouvement est la loi de l'esprit humain , le grand révélateur. La foi pose une révélation définitive, complète, infaillible, en vertu d'une autorité extérieure à l'homme. L'intelligence engendre une révélation successive, toujours plus étendue et plus profonde , plus élevée et plus digne, révélation qui ne connaît d'autre autorité que la pensée humaine s'appliquant à l'étude du principe universel dans sa double manifestation: la conscience de l'homme et la na-
ture extérieure. Il faut opter, on ne peut servir deux maîtres à la fois..
Tant que l'homme a vécu dans une ignorance presque complète de lui-même, il n'a pas pu comprendre qu'il tirait de son propre fonds ses croyances religieuses , et que révélateur et révélation étaient en lui. C'était un mirage extérieur, une projection de son individualité dans sa religion. Ce qui reposait en son âme, sous une forme plus ou moins grossière , instincts de divinité et d'immortalité , il se le figurait hors de lui dans l'image idéalisée de sa propre conscience. La religion partout reproduit la physionomie vivante du peuple qui l'a conçue. Depuis le sauvage prosterné devant son fétiche informe , jusqu'au chrétien qui adore un Dieu d'esprit, de vie et de vérité , la notion de la divinité reste la conception suprême, l'être souverain de la pensée humaine, comme l'autre monde est l'idéal de conception de la félicité , l'amour de là vie dans son plus haut épanouissement.
Ainsi , les religions sont semblables dans leurs éléments, diverses seulement quanta leur expression. En chacune. Dieu et l'immortalité parlent
un langage particulier , qui est celui de la nation ou de l'individu, mais c'est toujours l'instinct d'immortalité et de cause première que ce langage s'efforce de symboliser. La religion est au fond de toutes les religions , mais les religions ne sont pas la religion. Nous comprenons en ce sens ce mot de Schiller : « pourquoi n'êtesvous d'aucune religion? — par religion.» Et cependant peu d'âmes portèrent plus haut que celle du glorieux poète le sentiment religieux. Mais Schiller était de cette grande religion universelle, la religion par excellence, celle qui embrasse toutes les autres en elle , parce qu'elle les domine toutes ; la religion du progrès , de la liberté, de l'idéal. Ce culte-là n'appartient à aucune nation , ni à aucun homme ; tous les âges , au contraire , tous les peuples et tous les hommes lui appartiennent. Il est éternellement progressif, croissant et se purifiant sans cesse avec la conscience humaine. Les grands impies furent tous de cette religion.
La religion se nuance à l'infini, non-seulement chez les diverses nations , mais dans les in^ dividus. Ainsi un même rayon passant à travers
des prismes différents. La diversité surgit partout , et c'est du sein même de l'unité. Où trouver deux hommes qui pensent , sentent et s'expriment absolument de la même manière? Où en trouver deux qui pensent , sentent et parlent d'une manière absolument différente? La religion ne connaît pas l'identité. Mais ces diversités, nuances seulement dans les esprits qui puisent au même fond d'idées , d'habitudes et de tendances , combien elles apparaissent tranchées , accusant avec vigueur les physionomies nationales , à mesure qu'on recule vers ces époques où les peuples vivaient isolés dans la haine et l'orgueil , sinon confinés dans une ignorance absolue les uns des autres , et que la hache de la guerre faisait seule brèche dans ces murailles jalouses des nationalités !
Si la religion se retrouve au fond des religions , c'est que l'homme , Y humanité , demeure au fond des individualités. Et comment la diversité dans l'unité, qui apparaît en toutes choses de l'âme humaine , ne se montrerait-elle pas dans la religion, qui est l'effort collectif des facultés de l'âme? L'uniformité, tant prônée en certaines
régions , est la mort. Pour la produire , il faut tuer la pensée , tuer l'individualité. Est-ce là ce que Ton entend vanter ? La diversité est la vie , diversité dans l'unité. Gardons-nous donc de confondre l'unité , l'échange spontané et libre des consciences , communion qui augmente la puissance individuelle de toutes la force collective , avec l'uniformité, qui supprime l'individualité, supprime l'homme, supprime Dieu. Le système de l'uniformité se traduit dans le domaine religieux de la conscience par un mot, le catholicisme, dans la région politique et sociale par un autre , le communisme: D'un côté et do l'autre , tyrannie.
Telle société , telle religion ; telle religion , telle société. La religion est la société concentrée. C'est le moule dans lequel elle a jeté ses idées , ses mœurs , ses traditions , sa gloire , ses désirs , toute sa vie , en un mot , et toute sa substance. La religion traduit le peuple dans sa plus haute synthèse. Elle est le maadmum de sa pensée. Bons et mauvais , tous les éléments de la nationalité se retrouvent en quintessence dans sa formule.
Apprenez à voir : la nation vous dira sa religion ; la religion vous enseignera son peuple,
Tant qu'une croyance religieuse reste l'idéal de conception de la société , elles s'alimentent mu* tuellement et se soutiennent ; la société fait la religion forte , pleine de vie et de sève ; à son tour , la religion rend à l'âme du peuple , avec accroissement, ce que celle-ci lui a prêté. Cependant le jour arrive où, poussée en avant par l'audace du génie , la raison voit son idéal s'abaisser au-dessous d'elle ; l'heure alors a sonné, la foi déserte les âmes qui en furent remplies , et le dieu du sanctuaire tombe sous le sarcasme. Triste spectacle , sans doute , que celui d'un peuple qui se rit de lui-même , et fait son suaire des croyances qui furent sa force , et dont il se parait avec orgueil aux jours de sa grandeur! Mais telle est la loi , l'implacable loi du mouvement: il faut qu'elle s'accomplisse jusqu'à un iota et un seul trait de lettre. Les peuples naissent et meurent avec leurs religions , l'humanité et la religion elles-mêmes sortent triomphantes des angoisses de la mort. La mort est là pour frayer le chemin à la vie , qui s'avance à travers les ruines. D'une main mourante , la nation qui s'éteint tend le flambeau de la civilisa-
tion à celle qui va s'élever sur ses débris. Ne craignons pas que le flambeau tombe jamais !
Point de regrets stériles ! En avant ! en avant ! suivons la lumière ! ne nous attardons à gémir auprès des cadavres*
Il faut à une nation un idéal de conception , une foi , un but. L'architecte a besoin d'un plan pour construire. Ainsi des peuples, ainsi des sociétés, qui bâtissent l'édifice du progrès. Tant qu'un idéal vit au fond des âmes , la nation grandit ; de son sein sortent des individualités robustes; l'idéal la sustente , renouvelle son sang, forme la moelle de ses os , sa chair , son âme. 11 est sa lumière , il est sa chaleur , il est sa vie. Maïs qu'il vienne à lui manquer , elle retombe sur elle-même , découragée ; sans point d'appui , elle s'affaisse, hésite et se trouble. C'est que, en perdant la foi dans sa divinité , elle a perdu la foi en elle-même. Voyez ce navire sans boussole, sans étoile directrice, marchant au hasard des tempêtes sur des flots irrités : l'ouragan mugit dans ses voiles déchirées; une nuit épaisse l'enveloppe , noire comme l'abîme, qui s'ouvre dévorant devant lui , illuminé par
de livides éclairs. C'est là Timage d'une société sans idéal. L'humanité , par intervalles , est ainsi condamnée à des crises pleines d'épouvantes.
Les esprits tâtonnent alors dans les ténèbres , les cœurs se glacent ; de ce brasier qui les réchauffait , il ne reste plus que des cendres. Ceuxci se cramponnent au passé avec une ardeur désespérée, tandis que ceux-là s'efforcent, dans l'élan d'une pensée audacieuse , de franchir l'inconnu qui les sépare encore de l'avenir. Ils ont trouvé , disent-ils , une nouvelle formule sociale. Les systèmes abondent. Insensé ! tu veux le bien, je le sais, mais n'as-tu pas appris encore que l'humanité ne tient pas dans une cervelle d'homme? As-tu tenté aussi d'enfermer l'Océan dans le creux de ta main? Il faut les efforts de l'humanité tout entière pour sauver l'humanité. En ces temps de trouble , combien en est-il qui cherchent un honteux oubli I Ils se vautrent sur les fumiers du matérialisme. Ils éteignent dans la fange la flamme divine de l'idéal , qui le§ poursuit encore de ses ardeurs inassouvies. La société paienne expira, étouffée entre les bras des courtisanes et des Césars ; despotisme et dé-
hauche , c'est la loi ; l'édifice vermoulu s'est effondre dans le tumulte de l'orgie et des camps , sous les regards mornes des philosophes , impuissants à le soutenir , et cherchant , d'un œil éperdu , s'ils ne verraient pas à l'horizon poindre l0s promesses d'un jour nouveau.
Le monde païen avait dépassé son idéal ; la sève le quittait , il devait périr. Mais nous , enfants du christianisme , notre heure n'est pas venue encore , quoi qu'en puissent dire de ténébreux prophètes. Nous vivons et nous vivrons. L'idéal chrétien , l'âme du christianisme , fait un dernier effort pour rompre les liens des traditions vieillies et briser sans retour le moule du symbole , où, durant dix-huit siècles, il resta emprisonné. La lettre disparaît , l'esprit surgit de toutes parts et illumine les peuples des splendeurs futures de l'amour et de la liberté. Mais d'où vient l'angoisse, et pourquoi cette lutte acharnée? Le voici: Notre société porte à la fois dans son sein un monde nouveau , né d'hier, . et un monde qui se meurt. De là, la terreur et les menaces d'une part , de l'autre , la jeunesse , la vie, , l'espérance. Le monde qui meurt, c'est
le inonde du moyen âge , prolongeant dans son vieux moule catholique les lenteurs désespérées de son agonie ; le monde nouveau , né du souffle le plus pur de Tesprit chrétien , l'amour, c'est le monde de la foi fondé sur la liberté des consciences ; c'est l'association spontanée des âme& libres , en présence du Dieu de liberté , pour le triomphe des grands et éternels principes de l'humanité y que le Christ proclamait dans ces magnifiques paroles : «l'esprit du Seigneur est sur moi, c'est pourquoi il m'a oint ; il m'a envoyé pour annoncer l'Évangile aux pauvres, pour guérir ceux qui ont le corps brisé , pour publier la liberté aux captifs , et le recouvrement de la vue aux aveugles ; pour renvoyer libres ceux qui sont dans l'oppression. »
Le christianisme et l'humanité n'ont qu'une seule âme ; ils vivent du même souffle de liberté et d'amour. Or, les temps sont venus de les interpréter l'un par l'autre , laidement et de haut. Non pas « par la lettre qui tue , mais par l'esprit , qui vivifie. » L'unité se fera , et c'est de la diversité infinie de^ sectes , qui semble la détruire à jamais y .qu'elle sujrgira. Les dernières sectes em -
porteront les derniers fragments de la lettre; elles y travaillent sans relâche , elles briseront les liens à jamais , et le grand souffle du chris* tianisme, enfin délivré, se répandra sur le monde, pour envelopper les âmes dans une âme universelle , atmosphère pure et lumineuse , où elles respireront la vie, la force et l'élévation , aux sources éternelles de Tidéal. Le christianisme est le spiritualisme , le spiritualisme est l'humanité. « Je vous ai dit ces choses par des similitudes ; mais le temps vient que je ne vous parlerai plus par des similitudes , mais je vous parlerai ouvertement de mon Père.» Ce que Jésus annonçait en ces termes à ses apôtres , cela s'est accompli ; le temps est venu de lire , dans le symbolisme de l'Évangile, l'esprit de vie et de vérité. Il est bon de ^ voiler la lumière pour des yeux affaiblis par de longues ténèbres , de peur qu'une clarté trop subite ne vienne à les aveugler. Le symbole est le voile protecteur, qui laisse transpercer seulement, en l'atténuant, l'éclat du soleil de vérité. Mais nos yeux aujourd'hui peuvent supporter le grand jour : que le voile tombe, et que la révélation soit complète. Reconnaissons dans le
christianisme ce qu'il contient au fond de son dogme et de sa morale : le symbole de la conscience humaine ; llnfmi se manifestant à Thomme dans la justice, l'amour et la vérité. Désormais la superstition et le passé seront avec les esclaves de la letlre; la religion et l'avenir, le génie du christianisme , seront dans le cœur des hommes indépendants , qui affranchiront l'esprit évangélique de la servitude où le retiennent encore les langes du judaïsme, souvenirs du ber* ceau où il naquit.
Notre société cherche un principe directeur ; il est dans ces simples paroles : « Aimez-vous les uns les autres ! » Nous sommes las de nier. Le siècle dont nous héritâmes , a nié avec une rage enthousiaste, avec une frénésie de volupté : il faisait sa tâche. Elle est accomplie; les derniers coups de cognée ont retenti , et l'arbre de la féodalité est à bas ; quelques hommes seulement , attardés sur la route dans la nuit , s'efforcent de le relever. Aveugles ! ne voyez-vous pas que ses racines sont coupées ? Ne touchez pas à cette hache sanglante qui repose auprès de lui!
La place est vide , il faut édifier. Où trouverons-nous le type idéal de la cité nouvelle? Des hommes d'enthousiasme ont cherché à créer pour les sociétés modernes une religion , un idéal nouveau. Tous, qu'ont-ils fait? Une paraphrase plus ou moins éloquente du christianisme. Ce qu'ils ont dit de vraiment grand , avant eux le Christ l'avait dit. Amour, vérité , Justice, le christianisme contient l'homme tout entier , et il le contient dans sa suprême perfection. L'idéal de christianisme est l'idéal d'humanité. Désormais ils font cause commune. C'est pourquoi le christianisme ne périra point dans son principe. Ce qui périra de lui , ce sont de vaines formules , une interprétation mesquine et fausse , l'alliage du temps et des hommes. Eh , quoi ! la vérité aurait quelque chose à redouter des progrès de la raison humaine? Blasphémateurs de la vérité et de la raison ! L'erreur seule tremble devant l'intelligence et se dérobe à son regard. C'est étrangement suspecter la vérité chrétienne que de lui faire un manteau de ténèbres, et de dire à la raison : « N'approche pas , ne touche pas à mes autels ! » Ceux qui redoutent l'examen pour le
christianisme , ne le connaissent pas dans son principe , ils le calomnient ; la forme , inflexible , stérile et morte , est tout pour eux. Ils s'attachent à ce qui doit tomber ; ils ne possèdent que le corps. Si leur christianisme pou vait jamais prévaloir, ne serait-ce pas en immolant la raison? Étrange religion, en vérité, qui exige le sacrifice de la seule faculté qui fait de Thomme un être religieux ! Celte doctrine aujourd'hui est jugée sans appel. La vérité s'affermit et triomphe par la critique. C'est le signe auquel on la reconnaît. La discussion est l'analyse qui sépare l'or de l'alliage. La vérité est une, absolue , simple, indécomposable. Ce qui est vrai l'a toujours été, et le sera toujours. Ce qu'il y a d'essentiellement vrai dans le christianisme , cela était avant que le christianisme ne fût. Le temps apporte à l'éternelle vérité son contingent, mais ce que le temps apporte, le temps le remporte aussi, comme le flot fait de la terre d'alluvion qu'il forma lui-même. Que craint-on ? La raison elles siècles seraient-ils donc plus puissants que Dieu lui-même ? — Redouter pour la parole de Dieu l'épreuve du temps et de l'intelligence , c'est sç
méfier , non du temps et de la raison , mais de Dieu. Étranges croyants ! Il y a là une impiété ou une sottise.
Le christianisme n'est plus dans vos cathédrales ; il n'a laissé sur vos autels que sa dépouille. Voyez ! il a bâti son temple dans le cœur de l'homme de bien ; il travaille en lui à l'œuvre de régénération ; il lui donne la foi qui surmonte les obstacles et triomphe de la misère, de l'ignorance, de l'égoïsme, par la justice et la vérité. Quelles sont les œuvres vraiment grandes et durables de nos temps, dites-le, qui ne soient issues de l'esprit chrétien ? Nous demandons si le christianisme existe encore , et il est la pensée de notre pensée , notre chair , notre sang : nos institutions tendent partout à le réaliser dans les faits ; son triomphe définitif sera celui de la société humaine. 11 faut que la conscience humaine s'incarne dans les institutions , là est le progrès social. Qui nous a formés, hommes des temps modernes ? Qui a enfanté cette nouvelle société qui se développe? Qui en a posé les grands et immortels principes ? Qui lutte avec nous , toujours à nos côtés , pour la justice , pour la liberté , pour
la civilisation? Le christianisme , en tout et partout le christianisme. Mais ce christianisme-là n'est plus affaire de théologie seulement , il est affaire de pratique avant tout et d'humanité. Ne cherchez donc pas ailleurs la vérité sociale et la voie des destinées humaines. Encore une fois, il faut proclamer enfin cette grande vérité qui renferme tout , société et religion : le christianisme est l'humanité , et il n'y a point de christianisme hors de l'humanité. Alors disparaîtront toutes ces puériles tentatives d'isoler l'esprit chrétien , de l'enfermer dans les coteries , de pétrifier l'âme et la vie dans d'étroites formules ; alors cette parole du Christ, profonde entre toutes , retentira avec force et brillera de tout son éclat , rendant l'ouïe aux sourds et la vue aux aveugles : a La lettre tue , mais l'esprit vivifie! » formalistes ! ô sectaires à l'étroite cervelle ! ô hommes de mort et de mutilation , c'est à vous qu'il faut redire sans cesse, et redire encore les admirables paroles du maître que vous invoquez et qui vous renierait : « La lettre tue , mais l'esprit vivifie ! »
« Les Pharisiens , dit saint Matthieu , ayant ap-
pris que Jésus avait fermé la bouche aux Sadducéens , ils s'assemblèrent. Et Tiin d'entre eux , qui était docteur de la loi , l'interrogea pour réprouver , et lui dit : Maître , quel est le plus grand commandement de la loi? Jésus lui dit:
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée. C'est là le premier et le plus grand commandement. Et voici le second qui lui est semblable : tu aimeras ton prochain comme toi-même. Toute la loi et les prophètes se rapportent à ces deux commandements. » Tel est, formulé de la bouche même du Christ, le christianisme en substance. Examinons le sens des deux commandements qu'il renferme.
Le Dieu du christianisme est l'infini d'amour, de justice, de vérité. Aimer Dieu de tout son cœur , de toute sa pensée et de toute son âme , consiste donc à rechercher par-dessus tout la vérité , l'amour et la justice. Vivre en Dieu , c'est vivre dans l'amour, la justice etla vérité. Le ciel est dans un cœur pur et aimant, et dans l'esprit où brille la vérité. A mesure que nous augmentons en amour et en vérité , nous prenons une part
plus grande au royaume de Dieu , à la vie céleste , en participant davantage à l'idéal qui est en nous. «Soyez donc parfaits, dit Jésus, comme votre Père qui est dans les cieicx est parfait. » Le triomphe de la vérité, de la justice et de l'amour est le règne de Dieu. La vie égoïste, l'envie, la haine , tuent l'amour, comme la vie matérielle, qui est le triomphe de l'ignorance et de la brutalité sur l'esprit, tue l'intelligence et la vérité. L'homme qui s'abandonne à la matière s'éloigne de Dieu et de son royaume; le ciel lui reste fermé. S'élever vers Dieu , c'est croître par l'intelligence , organe de la vérité , et par le cœur , organe de l'amour. L'intelligence et le sentiment sont les facultés essentielles par lesquelles l'âme humaine se met en communion avec Dieu.
Mais grandir en intelligence et en amour, n'estce pas s'élever en humanité ? Se relier à Dieu , en lequel réside la souveraine perfection de toute les vertus humaines , n'est-ce pas se rattacher à l'idéal de l'humanité? Aimer l'humanité , n'estce pas aimer Dieu? Devenir plus humain, n'estce pas devenir plus chrétien? Accomplir la loi d'humanité , n'est-ce pas accomplir la loi divine?
Tant que l'homme aura une intelligence et un cœur, son Dieu restera Tidéal de vérité et d'amour, et l'Être souverain du christianisme sera celui du genre humain.
Telle est l'identité, la solidarité absolue et irrécusable entre l'humanité et le christianisme. Jésus lui-même aflSrme cette solidarité en termes explicites. Ne l'avez-vous pas entendu? «Aimer Dieu, c'est là le premier commandement; et voici le second , qui lui est semblable ; tu aimeras ton prochain comme toi-même. » En quoi les deux commandements sont-ils semblables ? Qu'est-ce qui les relie ? L'humanité. En Dieu , comme dans mon prochain, c'est l'humanité que je dois reconnaître , l'humanité que je dois aimer , l'humanité que je dois respecter. Là est l'indestructible anneau qui rattache l'un à l'autre la morale et le dogme de l'Évangile.
La religion chrétienne apparaît ainsi comme le lien entre la créature imparfaite, douée d'une part limitée de vérité , d'amour et de justice, et la plénitude absolue de la justice, de l'amour et de la vérité. Le Dieu de l'Evangile est la vision "de l'humanité dans l'infini, ou bien, à l'inverse,
la vision de l'infini dans l'humanité. « Dieu fit l'homme à son image, » dit l'Ancien-Testament. « Soyez parfaits , ajoute l'Évangile , comme votre Père est parfait. « Comment pourrions-nous aspirer à cette perfection, si elle n'était pas la nôtre? Affirmons-nous quelque chose que le christianisme n'ait affirmé lui-même formellement?
L'homme n'est pas identique à Dieu , il n'est pas Dieu , mais il y a en lui quelque chose de Dieu , par où il participe de l'essence infinie. Ainsi que mon corps se rattache à l'infini de la matière universelle , mon intelligence et mon amour se relient à l'intelligence et à l'amour infinis répandus dans l'immensité. D'où viendrait l'amour imparfait et limité , si ce n'est de l'amour illimité et parfait? Et toute parcelle d'intelligence et de vérité , sinon de la vérité et de l'intelligence infinies? L'amour imparfait est encore de l'amour, la vérité imparfaite est encore de la vérité. L'amour est le lien des cœurs, il naît de leur échange ; la vérité est le lien des esprits , et elle naît de la communion entre les esprits. Or, Dieu, en toutes choses, est le lien , le milieu par lequel tous les échanges particuliers entr.e les êtres de-
viennent possibles et se réalisent. L'univers est un mouvement incessant dans l'échange, Téchange un mouvement dans l'unité, et l'unité universelle est en Dieu.
Le christianisme a ses assises inébranlables dans la conscience du genre humain. Recueillezvous dans la paix de votre âme, et vous y lirez la loi que le Christ vous a révélée , et qu'il y a lu, mais le premier, comme vous la lisez après lui. Cette loi est née avec l'homme , car elle est écrite dans ses facultés ; elle s'est développée , elle se développe avec elles. Le progrès de la conscience humaine est le progrès de la religion et celui de l'humanité en même temps. Avant que la parole chrétienne n'eût retenti dans le monde, son germe était en nous , dans notre cœur , dans notre raison. La pensée du Christ fut l'éclair qui illumina dans les âmes les tables éternelles de la loi. Aurions-nous compris, si nous n'avions eu un cœur , que l'amour est une loi de notre être ? Et la loi de vérité ne supposait-elle pas l'intelligence ? L'oreille est l'organe révélateur du son , l'œil celui de la lumière. Saint Paul dit dans son épitre aux Romains : « Or , quand les gentils qui
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n'ont pas la loi , font naturellement les choses qui sont dans la loi , n'ayant point la loi , ils font voir que ce qui est prescrit par la loi est écrit dans leurs cœurs , puisque leur conscience leur rend témoignage , et que leurs pensées les accusent ou les défendent. »
La révélation n'est pas d'un jour ni d'un homme, elle est de chaque jour, progressive, incessante, de tous, par tous, pour tous. Le Christ nous a montré le but ; à nous d'avancer toujours davantage vers l'idéal de vérité par la science , vers l'idéal de justice par la fraternité.
La conscience du Dieu vivant habite dans notre esprit et dans notre cœur. C'est elle qui nous inspire , elle qui nous conduit. « Les paroles que je vous dis , je ne les dis pas de moi-même , mais le Père qui demeure en moi , est celui qui fait les œuvres que je fais. » Et encore : « Si je ne fais pas les œuvres de mon Père , ne me croyez point. Mais si je les fais , et que vous ne vouliez pas me croire , croyez à mes œuvres, afin que vous connaissiez et que vous croyiez que le Père est en moi et que je suis en lui. » Ainsi parlait Jésus , s'adressant aux incrédules. Nous aussi, nous
sommes issus du Père , nous vivons , nous agissons en lui. C'est ce que dit formellement Saint- Paul : (Lin eo sumiis , vivimus, et movemur. » Tous , nous sommes les enfants de Dieu par Tamour et la vérité : «Vous n'avez tous , dit l'Évangile , qu'un même père et qu'un même maître : c'est Dieu , et vous êtes tous frères. » Jésus- Christ a eu une plus large part à l'infini de l'amour et de la vérité qu'aucun de nous ; l'inspiration de Dieu a été plus visible en lui , parce qu'elle était plus profonde. Plein du Père, il sentait au fond de son cœur jaillir les sources inépuisables de la charité universelle. Le génie de l'humanité l'emplissait, et sous ce large rayon de l'amour, un monde nouveau lui apparut, monde de miséricorde , de sagesse et de puissance.
Jésus a été par excellence le fils de Dieu , car l'essence infinie s'est manifestée en lui avec plus d'intensité et d'éclat qu'en aucun autre mortel ; elle l'inspirait de l'esprit vivant dont elle pénètre l'âme de l'humanité, et cet esprit parlait en lui , agissait en lui, le dominait en entier. De là cette foi profonde en sa divinité, qui lui faisait
dire sans mensonge : « Philippe , celui qui m'a vu , a vu mon Père. > — € Croyez-moi que je suis en mon Père et que mon Père est en moi. » — ( Moi et mon Père , nous ne sommes qu'un. » — Oui, il disait vrai, le grand apôtre de l'amour, et tout homme qui se sentira embrasé comme lui du feu divin de l'amour et de la vérité , prêt à donner sa vie pour leur triomphe, celui-là aussi connaîtra Dieu, et il pourra dire : € Croyez-moi que je suis en mon Père et que mon Père est en moi. » Celui-là ailssi pourra se lever au milieu de la foule et prêcher, disant : « Mes paroles sont esprit et vie. » — Écoutez , c'est lui-même qui l'aiSrme : « En vérité , en vérité je vous le dis : celui qui croit en moi fera aussi les œuvres que je fais, et il en fera même de plus grandes que celles-ci. »
Croire au fils, n'est-ce pas croire au Père? le Père n'est-il pas amour , justice et vérité? Ayez foi dans l'amour et la vérité, et vous accomplirez des miraoles. a Encore un peu de temps , disaitil à ses disciples , sentant que le moment du sacrifice approchait , et le monde ne me verra plus , mais vous me verrez ; parce que je vis , vous vivrez
aussi. En ce jour-là vous connaîtrez que je suis en mon Père, et qm vous êtes en moi, et que je suis en vou^. » N'est-ce point la communion de rhumanité en Dieu , l'être idéal deThumanité? Que vos cœurs s'échangent donc dans l'amour , et vos esprits dans la vérité ! Vous serez unis en Dieu, le Père, et dès ce monde son ciel vous sera ouvert.
Dieu est la loi, le lien, l'échange universel : l'échange universel est le principe universel, l'unité, en laquelle et par laquelle toute fraction existe et se manifeste. L'homme connaît deux liens de son être avec le Tout : lien par la nature, lien par l'homme, son semblable. Ce dernier lien constitue réellement l'humanité , et la constitue par la double communion des cœurs et des intelligences. Cette communion ne se réalise que dans l'amour et dans la vérité ; la vérité et l'amour sont donc principe , être essentiel , supérieur et souverain du genre humain.
Chaque être est l'expression d'un ensemble de relations particulières avec le principe universel : ces relations , rapports nécessaires dérivant de sa nature , sont ses lois , les instruments de
ses rapports , les oi^anes dont il est doué. Il est incontestable qu'avec de nouveaux oi^anes nous aurions de nouvelles révélations de l'absolu, parce que nous aurions de nouvelles relations avec lui. Mais que pouvons-nous savoir de Dieu en dehors de ses rapports avec nous? Or , la religion y qui signifie lien ou loi , est l'intelligence de ces rapports. La science de nos relations avec la substance universelle , en même temps qu'elle produit la conscience morale , fait donc la religion. Avoir de la religion , c'est avoir conscience de l'infini en soi. Le développement de la conscience humaine est le développement religieux. La relation que le christianisme a indiquée entre l'âme humaine et Dieu est la double relation de l'esprit et du sentiment, organes de l'échange de notre être avec l'être universel et souverain. Ce lien ne peut se rompre, la religion chrétienne est par conséquent , dans son essence , vraie , indestructible , radicalement humaine. Toute chose qui a existence ou vie est reliée à Dieu , et ne dépend que de lui; l'homme peut voir ce lien; il existe pour lui une révélation , et entre toutes les créatures qu'il connsut, il est seul capable de
religion , parce qu'il est seul capable de prendre coDscience de la divinité en lui. Cette conscience , vision de l'Éternel reflété en son âme , il ne la doit qu'à l'intelligence, a L'œil est la lumière du corps , est-il écrit; si donc ton œil est sain , tout ton corps sera éclairé. » L'intelligence est l'œil interne , la lumière de l'âme, où agit le principe éternel des choses^ . Nous disions souvent: l'homme possède la vérité , l'homme possède l'amour. N'est-ce pas plutôt l'homme qui appartient à l'amour et à la vérité? La lumière appartient-elle à l'ceil qui la voit, la musique à l'oreille qui l'entend? L'organe est possédé par l'objet de sa destination , avant de le .posséder , car il est fait pour lui ; ainsi que l'œil ne peut voir que dans la lumière et par elle, l'esprit ne voit que par la vérité et dans la vérité , le cœur ne se sent vivre que dans l'amour et par l'amour. L'œil n'est pas fait pour les ténèbres , il aspire à la lumière et elle le réjouit ; l'esprit n'est pas fait pour l'ignorance , l'ignorance lui est une angoisse , l'ignorance absolue , sans remède , est sa mort. La haine éteint le cœur , le resserre , l'amoindrit , le dessèche , l'a-
néantit. L'ignorance et la haine existent, mais comme existent les ténèbres , afin que la lumière se fasse et que les hommes , se souvenant des angoisses où la nuit les plongea, se puissent ré* jouir des clartés du jour. Amour et vérité , cha^ leur et lumière, que répand, avec la vie, le soleil de l'univers moral , centre autour duquel gravitent les âmes , se rapprochant de son foyer ou s'en écartant, mais sans pouvoir jamais ni sortir de sa sphère , car ce serait l'anéantissement dans le vide, ni s'identifier avec lui, car ce serait l'anéantissement de leur être individuel dans l'existence infinie.
Le cœur est né de l'amour , et il vit de l'amour ; l'esprit est issu de la vérité , et il vit de la vérité. Que l'amour et la vérité disparaissent , l'humanité n'est plus. Le principe souverain, dont à chaque instant nous renaissons , et dans le sein duquel notre être plonge ses racines et tire sa substance, lui qui nous soutient, nous développe de lui , en lui , c'est bien le Dieu dont parle l'Évangile , ce Dieu , notre père à tous ! Que sont nos facultés morales , l'intelligence et le cœur? les organes par lesquels nous nous assimilons les
éléments nécessaires à la vie morale et entrons en échange avec le principe de toute vitalité, océan sans bornes , insondable , mystérieux , où l'infinité des existences puise dans Téternité des temps , sans jamais le tarir!
A ce point de vue , combien paraît profond et vrai le dogme de TÉvangile ! Comme ces mots de Fapôtre rayonnent avec une éblouissante clarté : « En Dieu nous sommes , nous vivons et nous agissons. » Et c'est ainsi que Jésus a pu dire : « Le Père seul connaît le fils , et il n'y a que le fils qui connaisse le Père. » Oui , car il n'y a que le cœur qui connaisse l'amour , il n'y a que l'esprit qui connaisse la vérité. Avant que l'humanité ne fût, le principe de l'humanité était. « En vérité, en vérité, je vous dis : avant qu'Abraham fût, j'étais. » Les hommes passent, et les générations tour à tour; la semence divine demeure dans le sillon , et de nouvelles moissons s'élèvent.
« Où irai-je , s'écrie David dans un sublime élan de poésie , où irai-je pour m'éloigner de ton esprit? Où fuirai-je pour me cacher de devant ta face? Si je monte au ciel, tu y es^ si je me
couche dans le sépulcre, tu y es encore, si je prenais les aîles de l'aube du jour pour aller au bout de la mer, ta main même m'y conduirait , et là , ta droite m'y saisirait. » — « Ne remplis-je pas , moi, les cieux et la terre? » dit encore TÉternel par la bouche de David. L'homme , répétons-le , par son double rapport avec l'humanité et l'univers extérieur, connaît deux révélations de l'infini ; en lui , dans sa conscience ; hors, de lui, dans la nature. «Les deux plus grandes choses qu'il soit donné à l'homme de connaître, a dit un philosophe allemand , c'est le devoir au fond de nos cœurs, et le ciel étoile sur nos têtes. »
Le symbolisme chrétien a personnifié le mal , comme il a personnifié le bien. D'un côté, Satan et l'enfer, l'esclavage de la matière, les tourments, les ténèbres de l'abîme; de l'autre. Dieu et le ciel, avec la suprême félicité, la vie éternelle et bienheureuse dans le sein de l'infini , les régions éthérées de la lumière et de la paix. Ce symbole , interprété dans son esprit , est profondément vrai et saisissant par la grandeur dramatique de sa conception. Pris au pied de la lettre^
il conduit directement à la dualité des principes dans l'univers, au manichéisme, qui est une négation de l'unité et de la toute-puissance en Dieu, attributs sans lesquels la divinité n'existe plus ; négation formelle , par conséquent , de la divinité elle-même. Si l'on admet deux principes dans l'univers, on peut en admettre une infinité; cette pente aboutit au paganisme. Et voilà l'œuvre du formalisme! Cette observation en passant seulement , pour montrer ce que peut, dans Yinr lérêt de la religion chrétienne, l'interprétation littérale. Il en est ainsi de tous les symboles , lorsqu'on n'y veut pas voir des symboles ; ainsi de la religion entière , qui n'est que le symbole général où tous les autres sont contenus. Le dogme chrétien pris à la lettre mène droit à l'absurde ; ce n'est pas tout : il devient barbare. La lettre est son ennemie mortelle , implacable. Elle a fait les sectaires , elle a engendré les fanatiques. Horreur! elle est souillée de sang humain! Saisi dans son esprit , le christianisme se montre admirable de bon sens, de cœur, d'humanité. Que regardez-vous le masque! Ne savez- vous pas que le corps n'est là que pour révéler l'âme? Le
maître ne vous a-t-il pas prévenu lui-même que la lettre est Técueil et la mort? C'est sur cet écueil sinistre que les religions vont toutes se briser tour à tour. Allez à l'âme , elle vous dira le secret des mystères.
L'interprétation que nous avons appliquée au dogme de l'existence de Dieu , nous l'appliquerons aux vérités de la morale évangélique : interprétation par l'humanité. C'est à la lumière du sens intime , la lumière des lumières , que nous lisons la parole du Christ. Comme cetle parole profonde s'anime et resplendit sous le rayon de la révélation intérieure! et comme la conscience , frémissante et fascinée , retrouve à cha que pas , dans ce pur miroir du cœur de Jésus , sa vivante et expressive image !
La morale chrétienne est le dogme appliqué , la foi dans le principe souverain de notre nature pénétrant les relations sociales: Dieu, l'amour et la vérité, se réalisant dans les faits. Satan, avec le mal et la douleur qui lui font cortège, est la négation de toute justice, de toute vérité et de tout amour, la négation de l'humanité : en un seul mot, il est le matérialisme. Satan nie l'hu-
manité. «Qui es-tu? demande Faust à Méphistophélès : «Je suis l'esprit de négation. »
Le symbole chrétien , nous Tavons dit , assigne à Satan les régions souterraines et obscures ; à Dieu, les régions supérieures , éthérées et lumineuses. Le sens de ce symbole est facile à saisir. L'ignorance et la haine plongent l'âme dans les * ténèbres , la déchirent et la font déchoir dans les régions inférieures de la vie ; tandis que l'intelligence et l'amour lui ouvrent les portes du royaume supérieur, où résident la paix, le bonheur et la lumière. Le remords, réaction de l'idéal contre le matérialisme , le remords brûle , mais pour purifier ; il est un feu implacable , un brasier terrible qui dévore les âmes dans les tortures! Supplice cruel, mais salutaire. Le catholicisme a traduit ce phénomène intime dans l'idée du purgatoire, symbole d'une réalité saisissante et d'une haute portée philosophique. Lequel de nous n'a senti , passant sur les souillures de son âme comme une langue de feu , la flamme purifiante du remords? Lequel dira qu'il ne s'est pas retrouvé, au sortir de cette épreuve, régénéré et meilleur? Ciel, enfer et
purgatoire sont des réalités dés ce monde; il n'est pas nécessaire pour les concevoir de franchir Tabime qui nous sépare de la vie à venir. L'enfer? il est en vous qui vous haïssez , qui vous persécutez, qui vous déchirez. Voulez-vous ou* vrir à vos âmes les i:égions sereines du royaume «céleste? donnez accès laidement à la vie du cœur, à la vie de Tintelligence ! Le ciel est le monde intérieur, profond , invisible , de l'esprit. Oui, il y a un ciel en vous, mais vous n'y entrerez que par la fraternité. Aimez-vous , soyez unis , soulagez-vous dans vos misères , guérissez vos blessures par la charité , et quand le moment sera venu de vous confier à votre tour au flot qui nous emporte tous dans les insondables mystères d'une existence nouvelle, que vous puissiez dire : et moi aussi j'ai vécu de la vie des hommes, et je laisse à ceux qui restent, avec un regret, un exemple et un encouragement !
Le péché ou le mal exisle-t-il en principe? le christianisme n'hésite pas à répondre affirmativement. Qu'est-ce donc que le mal ? Toute idée nait d'une opposition, l'idée du mal résulte de l'opposition en nous entre le fini et l'infini. Le
senlimeiU du péché est le gentiment de T imperfection. Si je n'avais en moi le sentiment de la perfection, comment me sentirais-je imparfait? Si je n'avais le sentiment de l'imperfection, où puiserais-je celui de la perfection? L'homme ne peut se voir imparfait qu'à travers l'idée de la perfection , il ne peut aspirer à la perfection qu'à la condition de se sentir imparfait. C'est notre loi de nature , partout confirmée , de n'exister , sentir, penser, que dans la dualité du contraste. Le contraire engendre son contraire, a déjà dit Socrate. Que puis-je savoir, si je ne le distingue? Que puis-je distinguer, si je ne l'oppose? Ainsi de mes idées, ainsi de mes sentiments. De la douleur naît la joie ; si nous ne savions souffrir, comment jouirions-nous de rien? Le souvenir de la souffrance passée est le sel de la joie présente. Livrez l'homme à une douleur permanente, et si elle ne le conduit à la mort, elle finira par anéantir en lui complètement la sensibilité , principe de la vie morale. Enchaînez-le à une félicité sans fin : par un chemin opposé au précédent, vous aboutirez au même résultat ; viendra d'abord la satiété, puis le dégoût , et comme
conséquence dernière, le suicide, ou bien Textinciion de la vie morale dans la torpeur; par un excès de félicité vous aurez tari la source même de la félicité.
Comment avons-nous la notion de l'infini ? par voie d'opposilion avec le fini. Comment Tidée du fini? en l'opposant à l'infini. Si l'infini n'était en nous , jamais l'idée du fini n'aurait pu y sui^ir, et à l'inverse. Que sommes- nous? une révélation de l'infini dans le fini; la conscience de. notre être est celle de leur rapport. Tout problème aboutit là; nous constatons cette relation , nous ne l'expliquons pas. Nulle philosophie ne l'a expliquée, toutes la reconnaissent; c'est le secret de Dieu, et il est bien gardé. Sous des noms divers , la religion et la philosophie n'agitent au fond et ne poursuivent que ce problème unique. . S'il pouvait être résolu , il n'y aurait plus de mystère pour notre esprit; mais alors l'homme ne serait plus une émanation de l'infini , il serait l'infini lui-même, il serait Dieu. Nous savons l'existence de la matière, l'existence de l'esprit. Nous les distinguons. Mais savons -nous ce qu'est la matière, savons-nous ce qu'est
l'esprit? Non. Gomment donc saurions-nous la nature de leurs rapports? Cependant la philosophie n'est pas chose vaine , car elle constate partout cette alliance de l'infini et du fini , de l'esprit et de la matière , de l'éternité et du temps, et par là elle proclame l'immuable au sein des métamorphoses , l'immortalité au sein de la mort , Dieu , en un mot , au sein de l'univers et de l'humanité. Nous ne séparons pas Dieu de l'univers, parce que nous ne séparons pas l'infini du fini, la forme révélatrice du principe révélateur. Ils sont unis dans la nature extérieure comme en nous; unis, mais pas identiques. Les séparer serait admettre deux principes dans l'univers , c'est-à-dire le chaos , car là où il y a deux principes, il n'y a plus de principe. Qui dit principe dit unité.
11 est étrange que des hommes qui affirment l'immortalité de Tâme nient la présence de l'infini dans l'âme. Si l'infini n'est pas en elle, comment échappera-t-elle à la loi de tout ce qui est fini , la décomposition? Ou l'infini est en nous , ou il n'y est pas. S'il est en nous, Dieu est en nous. Dieu qui est l'infini ; s'il n'est pas en nous,
comment sommes-nous , puisque rien n'est que par Dieu , comment vivons-nous , comment surtout possédons-nous la vie éternelle? Qui nie le panthéisme, du même coup nie la divinité et l'immortalité; il est, quoique à son insu, un matérialiste.
Avant que de connaître sa loi , c'est-à-dire les rapports de son être avec l'être universel, l'homme tend d'instinct à la liberté ; il cherche sa perfection. Toute limite le resserre, l'oppresse, l'enchaine dans son expansion. Ce sentiment de la contrainte le pousse à s'affranchir de la limite et à chercher partout une réalisation plus parfaite de sa nature. Chaque progrès dans cette réalisation de l'humanité est un degré supérieur de liberté et de vertu. Ceux qui savent la loi de l'humanité, qui est l'idéal, connaissent le péché ; pour ceux qui ignorent cette loi , il n'y a point de péché , et la douleur morale , conscience du péché , n'existe pas. Tout acte, toute pensée qui éloigne l'homme de l'humanité, est péché, péché envers lui-même. Or , qu'est-ce qui nous éloigne de l'humanité ? Tout ce qui nous rapproche de la brute. Le chri&tianisme a donc dû proscrire
la servitude de la chair , parce qu'elle est , dans sa dernière conséquence , la bestialité. Des disciples aveugles , poussant à l'excès un principe vrai , l'ont faussé par l'exagération et conduit à l'absurde. Ils ont conclu, prenant au pied de la lettre , selon leur procédé habituel , quelques protestations un peu véhémentes de Jésus contre le matérialisme où les cœurs étaient plongés alors, qu'il fallait mortifier la chair, l'abolir comme chose absolument vile en ellemême; ils ont opéré ce divorce violent , impie , de la matière et de l'esprit, qui a fait le moyen âge, s'efforçant de séparer ce que Dieu a uni. En rendant le christianisme impossible, ils l'on rendu suspect. La parole de Dieu ne peut commander une mutilation de l'œuvre de Dieu.
L'Evangile n'a pas eu , il n'a pas de pires ennemis que les hommes qui prêchent cette morale. Mais c'est la règle partout ; ce que les maîtres ont fondé de grand, les disciples, ne pouvant embrasser l'œuvre dans toute son étendue, s'en emparent par l'un des côtés , le plus étroit , et détruisant l'harmonie de l'ensemble , en détruisent en même temps la vérité. A quoi devait
aboulir ce point de vue exclusif et mesquin? A la vie ascétique , à l'immobilité , au quiélisme , à un sublime abêtissement dans les extases inféconds de la contemplation . Fuir le monde, s'isoler de l'humanité et de soi-même , est-ce là, nous le demandons , le véritable christianisme , l'action et la vie dans l'esprit?
Aux yeux de ces divins béats, le monde s'est dissipé comme la vapeur du matin aux rayons du soleil ; ils passent leur vie à genoux, se pétrifiant en Dieu , le Dieu de leur imagination , avec lequel , ô paroxysme de l'orgueil ! ils se croient en commerce intime, exclusif, privilégié. Mais savez-vous ce qu'ils adorent en réalité, ces chrétiens-là? Ils s'adorent eux-mêmes, eux seuls. Regardez-les passer, dans leur superbe humilité, écoutez-les parler, quelle fatuité en Christ ! quel incommensurable orgueil sous la soumission affectée de leurs gestes et de leurs paroles ! Oui , il y a là un abîme de vanité , de contemplation de soi-même , il y a un égoïsme incalculable dans ces cœurs prosternés devant leur propre image ! Dieu les aime , Dieu les gâte , Dieu les a préférés : ils s'agenouillent , mais ils
sont grands aux yeux de Dieu. Ils s'abîment en lui ; qu'est-ce que le reste des vulgaires mortels ? un pauvre troupeau de pécheurs , indigne du regard du maître; le monde? la vie? l'action? un vain tumulte , qui distrait de l'entretien sublime où l'on vit avec Dieu. Voilà le mystique , voilà l'homme détaché de la chair et du monde.
égoïsme ! ô orgueil! les plus profonds où l'homme soit jamais tombé! Le mystique est le Narcisse du christianisme ; il est amoureux des beautés de son âme, il se contemple avec extase en Christ, dont il se croit le disciple bien^aimé ; l'Évangile lui sert de miroir. Au nom de la morale chrétienne et de l'humanité-, au nom de l'esprit de charité et de pratique, le seul qui soit chrétien, il faut flétrir de pareilles aberrations, et les classer résolument parmi les nombreuses variétés de l'aliénation mentale qui se rencontrent chez l'homme. Le chrétien est dans l'action ; les grimaces, les longs soupirs, les extases et les flagellations ne sont pas le christianisme. Le chrétien ne se détache pas de l'humanité, car l'humanité souffre et l'appelle : elle a besoin de lui. Jésus est resté au milieu des hommes jusqu'au dernier mois.
ment, pour guérir les malades, relever Fespérance dans les cœurs, consoler les aflBigés. Ses apôtres ont fait comme lui ; ils n'ont pas pensé que Ton pût vivre humainement en dehors de l'humanité. Ils n'ont pas condamné la vie à n'être qu'une destruction continuelle , un suicide en détail. Anachorètes des anciens jours, mystiques des jours nouveaux , vous êtes le mensonge vivant et la caricature du christianisme. Ne vous dites pas les disciples bien-aimés de Jésus : sa parole et ses actes vous renient. Croyez-le! dans la balance de Dieu, l'action d'un homme de bien pèse plus que toutes les momeries , les ravissements et les extases. Ce n'est pas en $* évaporant dans des cieux de fantaisie et en s'écriant : Seigneur ! Seigneur ! que l'on sert l'humanité. Elle demande des hommes de cœur, toujours prêts, toujours dispos, de bon conseil et de bonne volonté, prompts au secours. Il n'y a que les lâches qui fuient la mêlée. Ce -n'est pas en perdant pied sur terre , et en s'en allant rêver sur les cimes solitaires et infertiles du mysticisme, que l'on ait son salut et celui des autres. Le monde, dites-vous , est œuvre de chair, œuvre de Satan.
Oui , la chair est mortelle à l'humanité , lorsqu'elle se fait le despote de l'esprit. Le christianisme n'ordonne pas d'anéantir la matière , mais il commande de la régler , de la discipliner sous le joug de l'intelligence et du cœur, pour la faire servir aux vraies jouissances de l'homme. Il veut la chair purifiée , élevée , sanctifiée dans l'intelligence et l'amour, il ne veut pas que la chair soit maudite. 11 y a un abîme entre cette doctrine , éternellement humaine et vraie , et la vôtre, souverainement absurde et impossible.
Que la matière serve aux jouissances de l'esprit, et non l'esprit aux jouissances de la matière ; voilà tout. Soyons des hommes, ne soyons pas des brutes. L'homme met dans la sensation une volupté que la bru te ne connaîtra jamais , celle de la pensée et du sentiment. La matière se spiritualise en lui, elle est la substance qui nourrit ce foyer intérieur de l'âme, foyer ardent et lumineux, flamme sacrée qui monte vers Dieu comme un holocauste éternel de la créature. Gardons-nous donc d'une funeste méprise. Ce que le christianisme a condamné dans les œuvres de la chair , condamnons-le, nous aussi/ au nom de la dignité humaine.
Qu'avons^nous fait de la religion de l'Évangile? Un culte morose, formaliste, lugubre, menaçant; de Dieu , un Père barbare , armé contre les aspirations légitimes qu'il inspira lui-même à ses enfants , l'anathéme sur les lèvres et le bras levé sans cesse pour frapper ! Aux fanatiques le triste honneur d'avoir faitle plus d'incrédules. Qui a engendré cette vertu bégueule, peu importe le mot s'il est juste, où l'on prétend nous faire voir la souveraine perfection de notre nature dans une mutilation insensée? l'esprit sectaire, le fanatisme. Qui a cherché à dominer les âmes par la terreur, au lieu de les attirer par la charité et l'espérance, instituant ainsi le terrorisme au sein de l'Évangile ? l'homme de la lettre , l'homme au cœur froid et à l'étroite cervelle , le fanatique. Rendez la vertu aimable par votre exemple, vous la ferez aimer. Montrez qu'elle donne la paix de l'âme , la dignité , la force, la liberté ; faites comprendre aux hommes par vos actes , par vos paroles , vos sentiments et vos pensées , qu'il n'est qu'une vertu pour l'homme , l'accomplissement de tout ce qui le fait homme : l'humanité.
Le péché est l'esclavage , le péché est la dou-
leur. « L'affliction et Fangoisse seront sur tout homme qui fait le mal , dit saint Paul , mais la gloire, l'honneur et la paix seront pour tout homme qui fait le bien. » — La vertu est l'épanouissement de l'âme dans l'être infini de l'humanité. L'échange, condition nécessaire de celte expansion , n'a lieu que par la vérité pour les intelligences, par l'amour pour les cœurs. Au regard du christianisme, comme au regard du genre humain , l'égoïsme est le mal par excellence , le principe même du péché. Égoïsme et matérialisme sont un dans te langage évangélique; profonde vérité ! la vie matérielle isole, elle est la vie en dehors de l'humanité. La brute vit isolée , en guerre avec la brute ; l'homme est né pour s'associer à l'homme par la charité et par l'esprit.
La morale du christianisme est dans la charité , mais la charité elle-même est dans l'œuvre de la charité. 11 ne suffit plus aujourd'hui de s'agiter dans des convulsions sacrées , de fulminer l'anathème sur les pécheurs, de tonner ou de nasiller dans les temples, de brailler des psaumes et de se poser en plénipotentiaire de l'Être suprême.
Le temps des momeries et des mascarades est passé. La gente incrédule des mortels demande à voir le sceau du maître dont on se dit envoyé. Montrez vos œuvres! Vous êtes des hommes , après tout , de quel droit vous levez-vous pour juger les hommes? Où sont vos titres? Où votre mandat? Qui vous institua, fils de pécheur , pécheurs vous-mêmes , pour condamner ou pour absoudre ? Qui vous fit souverains des consciences pour pénétrer ainsi dans le domaine de Dieu? La conscience, ce sanctuaire inviolable ! la consciende , qui seule fait la force de l'homme vis-à-vis de lui-même, vis-à-vis de ses semblables et vis-à-vis de Dieu ! Si vous êtes les meilleurs , prouvez-le. Prêchez , mais par l'exemple, on vous comprendra. L'action ! nulle éloquence ne vaut la sienne. « A ses fruits, disait celui que vous invoquez, je reconnaîtrai l'arbre. > Ce n'est rien de paraître; tout hypocrite habile en peut faire autant : il faut être.
a Dieu, dit Leibnitz , vous a mis dans le monde pour agir suivant sa volonté , et non pas pour lu faire des harangues et des compliments. » Et Jésus encore: «Je vous donne un commande-
ment nouveau, que, comme je vous ai aimés , vous vous aimiez aussi les uns les autres. C'est à cela que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples , si vous avez de l'amour les uns pour les autres.» Agissez, agissez, la charité n'est point thème à déclamation. Et vous, philanthropes bavards ! vous dont la bouche est pleine des grands mots de liberté, de justice, d'amour, et que l'infortune a toujours trouvés secs , vains et égoïstes , par pudeur du moins , sachez vous taire. Votre parole est fausse monnaie, votre charité, lorsque par aventure elle semble se montrer, orgueil et parade. Un bienfait où l'on veut être admiré n'est plus un bienfait ; la vanité est le linceul de la charité. Lequel d'entre nous fut assez malheureux pour n'avoir rencontré sur sa route aucune âme vraiment grande et dévouée ? Ces cœurs ne font point de fracas ; ils ont cette admirable, pudeur qui voile les choses divines et se cache pour les accomplir. Avec quelle délicatesse ils touchent aux plaies qu'ils sont appelés à bander, s'ils ne les peuvent guérir, de peur de les envenimer encore par un toucher rude et brutal ! Quelle différence d'avec ces gens
dont l'assistance est une humiliation et un fardeau , la pitié une insulte , et qui vous font sentir qu'il peut y avoir dans l'infortune la plus amère une infortune plus amère encore : celle d'être secouru par son semblable.
Nous avons cherché à montrer le génie chrétien dans son identité avec celui de l'humanité. Mais on pourrait nous reprocher, si nous arrêtions là notre examen, de dissimuler un des côtés du christianisme , le côté qui est tourné vers la tradition juive, côté de l'ombre, selon nous, et de l'erreur, pour n'indiquer que celui qui regarde l'avenir, côté lumineux, où resplendit dans l'amour la vie et l'humanité. Si nous reconnaissions dans les choses humaines , dont la religion est la première puisqu'elle les renferme toutes en substance, un autre révélateur que l'esprit humain lui-même , et une autre autorité pour nous enseigner Dieu que celle Âe la conscience intime éclairée progressivement par la réflexion, nous serions enchaîné, et réduit à accepter l'Évangile ou à le rejeter dans son entier; Mais la raison est notre autorité , la raison qui ne pourra jamais que raffermir la vérité et l'ho-
norer , la raison sans laquelle il n'y a pas de vérité, la raison hors laquelle toute religion devient impossible, puisqu'en la supprimant on fait de Thomme une brute et que la brute n'a pas de religion , la raison , enfin , en laquelle nous avons foi , parce qu'elle vient de Dieu et qu'elle est en nous sa plus haute révélation. Or, la raison nous commande d'envisager le
christianisme dans ses origines, de l'interpréter par l'histoire dans ^a filiation , comme nous l'avons interprété par la conscience humaine dans ses symboles. Nous le faisons, non pas pour l'ébranler, mais pour le dégager de tout élément hétérogène , impur, accidentel^ et l'asseoir immuablement sur son fondement véritable, qui est l'humanité. Comme nous avons fait la part du symbole , nous ferons aussi la part de l'histoire. Si Jésus était pour nous la divinité même, et non un homme, inspiré pins qu'aucun autre homme ne le fut jamais en aucun temps, mais un homme néanmoins et l'un de nos semblables, nous commettrions, en discutant aucun point de sa doctrine^ au regard de la religion une impiété, une inconséquence aux yeux de la lo-
gique. Dés que Dieu en personne a parlé, l'homme doit faire silence. Dieu ne se discute pas y et la logique n'est pas fondée à lui marchander sa parole. Qui ne le croit pas d'emblée sur parole , qui lui demande des preuves, veut être persuadé logiqueinent: ce n'est plus en Dieu qu'il croit, c'est en lui-même, c'est en la raison qui est en lui. Sur ce point , il en coûterait peu pour convaincre tout chrétien d'hérésie. N'a-t-on pas toujours au moins une raison de croire? et d'où viendrait cette raison , quelque débile et imparfaite qu'elle soit , sinon de la raison ? C'est donc la raison qui engendre la foi, ce n'est pas la foi qui enfante la raison. La raison est la seule raison d'êlre de la foi ; elle est par suite supérieure à la foi, qu'elle précède nécessairement. Où est-il le chrétien , parmi les plus fervents , qui , plus ou moins , ne soit en contradiction avec le principe même de la révélation extérieure ? Autorité révélée, elpar suite soumission absolue , spontanée de la raison en tout et pour tout^ ou bien autorité ratùninelie et liberté illimitée d'examen : il n'y a point de transaction possible. La théologie, qui prétend ra26onn6r lafoi, estunedoublehérésie, unedouble
inconséquence: elle détruit la raison dans son principe en la soumettant à la foi , elle détruit la Ibî dans son essence en lui appliquant le raisonnement. Elle n'est plus la raison , elle ne sera jamais la foi.
La religion du Christ offre un mélange des principes éternellement vrais ,de la conscience humaine avec les traditions juives au sein desquelles il est né, et qui l'embarrassent aujourd'hui dans ses progrès. Ce sont les langes de l'enfance. Nous indiquerons en peu de mots , et seulement dans ses points les plus apparents, cette alliance , source de toutes les disparates , de toutes les dissonances et de toutes les contradictions qui se rencontrent dans le Nouveau Testament, regrettant de ne pouvoir approfondir ici une question dont la solution nette et catégorique nous paraît être la seule issue pour sortir enfin le christianisme des vaines controverses où son esprit est étouffé , et lui rendre , avec sa pureté, l'avenir et les destinées du monde.
Le christianisme , pour tout œil non prévenu , porte les marques visibles de son origine; il a gardé dans sa physionomie quelque chose du
type hébraïque, qui le fait grimacer parfois , et altère la beauté simple , calme et grandiose , de ses traits. Des lambeaux de la robe de Moïse sont restés suspendus à celle du Christ; le Dieu du Sinaï reparait encore çà et là, au bruit de la foudre et à la lueur des éclairs. C'est, en bien des passages de TÉvangile, ce même Dieu qui se montra à Moïse dans le buisson ardent , puis à Abraham , à Isaac et à Jacob , sous les traits d'un vieillard majestueux, s' entretenant humainement avec ses serviteurs et daignant leur donner ses ordres en personne. Bien que le Christ ait dit, réagissant contre la pensée profane de ce Dieu personne : « Dieu est esprit et vie , et ceux qui l'adorent doivent l'adorer en esprit et en vérité , » son imagination se montre obsédée encore et poursuivie par l'idée de Jéhovah , ce Jupiter juif, armé du tonnerre aussi, à l'instar de son confrère de l'Olympe. 11 n'est point paillard comme le Dieu des Grecs , et sous ce rapport plus respectable assurément, mais il est exclusif, dur aux étrangers, atrabilaire, fantasque, régnant par la terreur, l'incendie, le massacre, les fléaux de tout genre ^ que sa colère, prompte
à déborder, déverse tour- à tour sur le peuple de son choix et sur ses ennemis.
Il n'est pas possible, nous le reconnaissons^ d'expliquer historiquement le Nouveau Testament sans le rapprocher de l'Ancien. Telle non plus n'est pas notre inlention. Peut-on faire abstraction dansla fleur du germe dont elle estsortie? Mais il n'en est pas moins une règle certaine pour isoler philosophiqiiement y en ce qu'ils ont de contraire, la Bible et l'Évangile. Moïse a donné la loi ancienne ; Jésus a apporté la loi nouvelle. En toute législation , c'est là un principe nécessaire et fondamental , lorsque deux dispositions de loi sont contradictoires , la plus récente abroge de droit la précédente. A moins de les supprimer toutes deux, ne faut-il pas opter? car choisir l'une , en un pareil conflit, c'est rejeter l'autre forcément. La seule question est donc de savoir si la loi nouvelle de Christ est contradictoire avec l'ancienne loi de Moïse, et en quels points elle l'est. Une critique faite dans cet esprit serait, ce nous semble , inattaquable. Nous ne pouvons ici qu'effleurer les points les plus saillants où se montre l'incompatibilité.
Le Dieu chrétien est celui de toutes les nations ; par la fraternité il appelle Tuniversalilé des hommes à participer à son règne : il égalise , il unit; il est l'expression culminante de la con-science du genre humain tout entier, c'est-àdire l'idéal d'humanité. Jéhovah, par contre, est l'expression exclusive de la conscience hébraïque; il exclut des bénéfices de son royaume tous les peuples étrangers ; il les traite en barbares , en ennemis ; il n'a pour eux que haine et courroux. Au lieu de renverser les barrières entre les peuples, il se fait sur un petit coin du globe une famille de privilégiés dans la grande famille humaine; le reste des mortels , il ne s'en soucie pas. Ce Dieu est le chef-d'œuvre de l'iniquité et de l'orgueil national. ^
Le Dieu du Christ est esprit et infini ; le Dieu de Moïse apparaît à ses élus en chair et en os. Le Dieu chrétien est l'amour universel, et il règne par l'amour. Jéhovah gouverne par la crainte et la menace. Tels sont les contrastes les plus apparents , mais nous sommes loin, dans cette rapide indication , d'avoir épuisé le parallèle.
Le divorce n'a pu avoir lieu complètement dans le Nouveau Testament entre ces deux conceptions de la divinité, et Jéhovah s'est glissé dans la pensée du christianisme, pour y produire des dissonnances logiques qui n'échapperont pas à un esprit attentif. Jéhova i>'y est plus qu'un fantôme , il est vrai , mais il hante encore les pages de l'Évangile , et surgit tout à coup pour arrêter l'intelligence et le cœur, lorsque ravis, entraînés par une langue vraiment divine , ils allaient se livrer sans retour. Nous en aj)pelons à la sincérité de chacun ; quelle est la foi assez robuste qui n'ait fai lli chavirer sur cet écueil ? Combien qui ont dû y périr I Les contradictions dont nous parlons sont faciles à relever. Les esprits indépendants les trouveront aisément; quant aux autres, ils ont tourné le dos héroïquement à la logique et au sens commun ; il ne peut s'agir de leur opinion^ car ils n'en sauraient avoir, l'opinion supposant la réflexion , à quelque degré que ce soit. Nous citerons en passant deux exemples encore de ces contradictions, résultats infaillibles de celles que nous avons signalées plus haub
Dieu est proclamé d'une part l'Esprit univer-
sel y présent partout , ce qui est du panthéisme , car le christianisme se montre partout panthéiste dès qu'il s'abandonne sans restriction à son génie ; d'autre part , Dieu reparait sous sa forme hébraïque, il redevient le Dieu d'Abraham , le Dieu personne , de chair et d'os, qui , par une conséquence inévitable de sa nature , habite une région limitée de l'univers et se localise dans le ciel, où l'a relégué l'imagination. Ici, c'est l'amour suprême , Père en qui abonde le pardon et la justice; là, c'est Jéhovah qui surgit de nouveau , pour jeter au sein de cette paix et de ces clartés la sombre menace de l'éternelle damnation. C'est le Dieu foudroyant du Sinaï qui revendique ses droils. Quoi ! Dieu est la perfection de l'amour, et vous ne lui en laissez pas assez pour pardonner ! Où est donc parmi vous , mortels imparfaits , le père assez barbare . pour jeter ses enfants , alors même qu'ils auraient forfait mille fois à tout ce qui est sacré , dans des tourments éternels? Et quand ce Père n'est pas seulement la perfection de l'amour , mais encore la pei^ection de la puissance , quel nom faut-il donner à une pareille contradiction? N'est-ce
pas compromettre la vérité chrétienne que de la vouloir opiniâtrement garder souillée d'un pareil alliage?
Laissons-là enfin, le moment est venu , ce Dieu croque-mitaine et ses fournaises ardentes. Oui , il est temps que le vieux levain de judaïsme, qui fermante dans l'Évangile, disparaisse^ et que la vérité chrétienne ne s'expose plus en pareille société. Il faut en finir avec toutes ces puérilités de la superstition, dont on a bercé nos premiers ans. Gomment une religion indigne de l'homme, serait-elle digne de Dieu ? Bannissons Moïse de l'Évangile avec son Dieu courroucé à barbe blanche, Dieu d'un peuple enfant; restituons à l'Évangile l'intégrité de sa véritable doctrine. Le Christ, s'il n'avait mêlé un peu de boue h l'or pur et brillant de sa parole , n'eût pas été compris du peuple auquel il parlait. La loi nouvelle transigea, que son fondateur le sût ou qu'ill'ignorât, avec l'ancienne loi. Aujourd'hui ce compromis se traduit clairement en contradiction. Relevons donc la vérité d'une solidarité funeste , désarmons les fanatiques , séparons la religion d'avec la superstition : nous ferons tom-
ber devant le temple l'obstacle qui en défend l'entrée à la raison. Il faut que la religion devienne quelque chose de plus qu'une querelle théologique ou une affaire de police. Â l'œuvre donc, et sans scrupule! Arrachons ces vieux lambeaux de la tradition juive que nous traînons après nous. Soyons juifs ou soyons chrétiens tout à fait. Servons Jéhovah ou servons le Dieu qui est esprit et vie. Le Christ a transigé avec Moïse ; il vivait en Judée. Mais pour nous , soyons de notre temps, et rendons à Moïse ce qui est à Moïse. Soyons francs surtout. Point de ruse visà-vis de nous-mêmes , point de subterfuge hypocrite pour concilier ce qui est inconciliable. C'est mal entendre les intérêts de la religion et de l'humanité que de les servir aux dépens de la raison. Le courage physique est quelque chose de noble dans l'homme , mais le courage moral est chose infiniment plus noble et plus rare encore. Il s'appelle la sincérité. Si nous ne voulons pas que l'humanité abandonne le christianisme, il ne faut pas que le christianisme délaisse l'humanité. Que demandons-nous? Que la loi nouvelle abroge l'ancienne loi, que le Dieu du genre
humain, qui est esprit, amour et vérité, triomphe du Dieu d'Israël , taillé sur le patron d'une nation exclusive, tyrannique et lâche ; que la grande âme du christianismesorteenfînd'unraouletrop étroit et se répande partout comme une sève fortifiante, éclatant en œuvres de paix , de justice , de liberté , et conviant les peuples à la grande unité qui se prépare.
La parole chrétienne a pénétré dans la conscience humaine et Ta développée. Aujourd'hui, c'est à l'humanité à développer à son tour, au souffle d'une interprétation large et vivante, la parole du Christ. Ah ! encore une fois, gardons-nous bien de la lettre qui divise , de la lettre qui dessèche, de la lettre qui tue ! Gardons-nous de l'esprit de secte , qui vit de la lettre. Toute secte condamne, donc elle est condamnée. Rappelez-vous les paroles du Christ : « Que , comme je vous ai aimés , vous vous aimiez aussi les uns les autres. C'est à cela que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples , si vous avez de l'amour les uns pour les autres. » Vrais disciples de Jésus, où êtes-vous ? Si tu les voyais à l'œuvre, doux apôtre de l'humanité, mettant en lambeaux ta blanche robe
sans tache, les reconnaitrais-tu, ces fauteurs de haine qui se proclament tes disciples?
L'esprit de secte est un fléau ; la persécution couve dans ses conseils ; le levain acerbe du fanatisme aigrit son sang. Ils osent condamner; soyez-en sûrs , ils oseraient frapper. Ils frapperaient encore, vous dis-je, ils frapperaient au nom de Dieu. La pente est aisée : rexclusion devient l'intolérance , l'intolérance la haine , la haine le fanatisme : le fanatisme se fait bourreau. Sans contrôle , sans frein ; c'est de l'hiètoire , histoire écrite avec du sang. Donnez le pouvoir à une secte quelconque , livrez-lui une nation, livrez-lui le monde, et vous verrez! En religion, en politique, partout l'esprit de secte a fait les tyrans ; or , il n'est pire tyrannie que celle-là ; agissant au nom de Dieu , l'oppression lui devient un devoir envers Dieu , envers le prochain. sainte rage des sectaires! Dieu nous préserve éternellement du retour de vos bienfaits! Il ne faut qu'un seul fanatique pour répandre des flots de sang, et il n'est point de secte qui n'accouche de ces monstres de piété.
Aujourd'hui les sectes se tiennent mutuelle-
ment en échec , et entre elles , le pouvoir séculier amortit les chocs. C'est la garantie. Mais- en chacune d'elles , peu importe le nom , l'inquisition est en germe ; l'inquisition , qui par une logique fatale conduit au bûcher. On a failli , elle avertit. — On persiste ; le danger augmente pour l'orthodoxie, on menace. La menace reste sans effet; on a la prison: on emprisonne. Le scandale a été public , il faut que la rétractation le ' soit. Rétractez-vous I Non. — Que faire? le cachot n'a pas suffi. Force doit rester pourtant à l'orthodoxie, ou l'orthodoxie est perdue. N'a-ton pas le bûcher? On ne peut convaincre l'incrédule, on le brûle. Tant pis pour lui : qui l'obligeait à douter? Il l'a voulu. Le bûcher est la conséquence forcée , le dernier anneau de cette chaîne qu'une implacable logique a formée , et dont le premier anneau est rivé à cette maxime où se formule l'esprit sectaire : je suis la vérité, hors de moi il n'^st point de vérité. — Le premier bûcher en allume un autre : cela devient la contagion du fagot. Nous n'avons pas vu cela ; mais ils l'ont vu , nos aïeux qui protestèrent au nom de la raison et de la liberté. Levez-vous ,
martyrs , et parlez ! Lève-toi , Galilée ! et toi , Yanini ! et toi , Campanella I et toi y Jordano Bruno ! et toi aussi , Jean Servet , holocauste abominable servi au Dieu de Calvin !
L'esprit de secte est l'individualisme ; l'esprit chrétien , au contraire , est l'esprit universel de charité et de justice , qui rassemble les âmes et les relie. Déjà cet esprit de paix s'est éveillé au delà de l'Océan , sur cette terre qui semble avoir été marquée comme le champ où doivent germer les premières semences des temps à venir. Le christianisme , sous l'influence de la liberté , s'y est fractionné à l'infini , mais voilà que y sous cette même influence , il tend aujourd'hui à se reconstituer dans l'unité. L'expérience a été faite , elle devait l'être, afin que les hommes comprissent que la vérité n'est pas le monopole de quelques-uns , et que le génie de l'Évangile est assez large pour renfermer en lui tous les esprits et tous les cœurs. L'unité qui s'organise est l'unité vraie , l'unité vivante, l'unité dans la variété. C'est cette unité-là qu'en toutes choses la liberté est appelée à fonder. La religion aussi a besoin des épreuves de la liberté pour s'étabhr solidement. La conscience se
donne à la religion ; on n'achète par la peur que rhypocrisie. Dans le sentiment religieux surtout, il est un besoin inhérent à Thomme, celui de se joindre àl'homme.Neredoutons rien delaliberté. L'homme se lassera d'être seul à adorer et à espérer; il verra combien, au prix de ce qui le relie à son semblable , ce qui l'en sépare est peu de chose. Par ces points où les âmes se touchent, les seuls essentiels , elles se réuniront dans un culte supérieur de Dieu et de l'humanité. N'estce donc pas assez , pour se donner la main , des
mêmes misères et des mêmes espérances ? N'estce pas assez d'être homme et lié aux destinées générales de l'humanité? Peut-il y avoir deux charités , deux justices , deux vérités ? — La morale nous unit; — est-ce le dogme qui nous sépare? Eh! quoi, ne nous prostemons-npus pas tous deux devant le grand Inconnu? L'intelligence infinie , dans son essence éternellement insondable, n'éclate-t-elle pas dans la nature à vos yeux comme aux mien,s? N'est-elle pas manifestée dans votre cœur comme dans mon cœur ? Vous avez foi dans l'immortalité? Je ne crois pas à la mort. Vous êtes convaincu qu'il y a un lien
entre notre situation présente , nos actes , nos pensées , et les relations nouvelles , mais inconnues, où nous entrerons avec l'univers après que cette métamorphose mystérieuse , la mort , sera accomplie? Et moi je sais, la nature me le démontre à chaque pas, que tout s'enchaîne étroitement, et que là où il n'y a pas de néant , il n'y a pas de vide ni de solution de continuité ; je sais également , ma conscience en porte témoignage journellement , que si l'homme fait son œuvre , à son tour son œuvre le fait et le développe; je sais donc que mon œuvre me suivra nécessairement, si mes joies et mes douleurs, mes espoirs , mes progrès et mes défaillances ^ si, en un mot, tout ce que j'ai été et tout ce que je suis, ne doit pas aller aboutir à un monceau de pourriture. Nous croyons tous deux à Dieu, à la liberté, à l'immortalité, qu'est-ce donc qui peut nous diviser? Une forme, une hypothèse, une ombre de l'imagination ! Quoi ? ce seraient là des barrières ? Non ; si elles nous séparent encore, c'est que nous sommes petits et vains ; élevons nos cœurs , çlevons notre pensée , et au-dessus des barrières ,
nos mains pourront se donner Télreinle fraternelle.
. Si le christianisme n'était pas assis indestructiblement dans la conscience humaine , il n'aurait pas survécu à l'œuvre des sectaires , épreuve toujours mortelle pour l'erreur. Mais de leurs étreintes il sortira plus fort, plus vivace, plus pur. ils ont mis la lettre en poussière ; l'esprit, éternellement victorieux, leur a échappé. 11 est le présent, il sera l'avenir. Vous qui le niez, descendez bien au fond de votre pensée : vous le retrouverez. Quelque chose est mort, et ne se relèvera plus, mais ce n'était pas lui. La critique n'a atteint que le christianisme dans sa forme historique. Elle a rendu aux hommes et au temps ce qui leur appartenait; vêtement usé qui devait tomber , afin qu'on reconnût l'âme dans sa pure idéalité.
Le christianisme de nos jours veut des faits. Les querelles Ihéologiques ne réveilleront pas les morts. Agissons! Agissons! Toi, par la parole, toi, par la plume, toi, par la fortune : tous par la puissance qui nous fut donnée en partage. Artistes! Savants! Industriels! en avant, tous.
pour rhumanité ! Poursuivons avec ardeur cette rédemption de la chair et de l'esclavage commencée par le Christ. Soyons , nous aussi , médiateurs entre Thorame et Dieu. Nous le pouvons. Le temple s' élèvera partout où des hommes de cœur se réuniront pour faire triompher la justice : l'esprit du Dieu chrétien , la grande âme du genre humain s'emparera d'eux ; ils la sentiront vivre dans chacune de leurs pensées.
Discuter le christianisme? Quand on est homme, discute-t-on l'humanité? Pratiquez le christianisme , et vous sentirez qu'il renferme la vérité. — « Je ne vous laisserai pas orphelins , disait Jésus , au moment où il allait quitter ses disciples ; je reviendrai vers vous. »
Résumons-nous et concluons.
Toute créature tend à se réaliser , en s'appropriant la plus haute somme de vie qu'il lui est donné d'atteindre par Fensemble de ses organes. L'homme subit, comme tous les êtres doués de vie, celte loi universelle de l'existence. Sa réalisation ne peut consister que dans l'épanouissement complet et harmonieux de toutes les puissances qui le constituent, au triple point de vue de sa nature physique , morale et intellectuelle.
Se réaliser, c'est s'affranchir. Toute entrave apportée à l'exercice de nos facultés , et par suite au développement qui en est la conséquence nécessaire, est ressentie par l'âme comme une servitude , une souffrance , un mal. En revanche , l'expansion franche et régulière de toutes les forces derfotreâme, lui donne, avec le sentiment du bien-être, celui de la liberté et du progrès.
L'âme libre est celle qui, maîtresse de toutes ses facultés , coordonne leurs mouvements et les fait servir à une même fm : Thumanité.
La liberté e^t identique avec l'humanité. Nous avons posé cet axiome au début de notre travail, comme l'assise fondamentale sur lequel il de* vait reposer, et nous en avons conclu que nul ne saurait croître en liberté , s'il ne purifie et n'augmente en lui le sens idéal de l'humanité. Le sens de la liberté est le sens moral , qui n'est autre lui-même que le sens de lldéal. Plus la conscience de notre destination se dégage des liens de l'erreur et du matérialisme , qui est la brutalité égoïste , plus se fortifie le grand instinct de la liberté. Moraliser l'homme, c'est le délivrer. L'homme vraiment libre ne peut être que moral , car il s'est fait l'esclave intelligent et volontaire de la loi. Il la sert, parce qu'il la connaît ; il la respecte , parce qu'il la comprend dans sa grandeur et sa nécessité ; il l'aime, parce qu'il sait qu'elle est l'unique chemin du développement et de la félicité. La loi esl^la vérité. Aimez la vérité , recherchez-la de toute votfe âme ; la vérité seule vous affranchira. L'ignorance vous
jettera inévitablement dans Tesclavage, dans la douleur et dans le mal.
Avant tout, c'est donc la loi de Thumanité qu'il faut chercher. Où trouver cette loi? La réponse est facile. Toute loi est rapport; la loi de l'homme est dans le développement harmonieux desfacultésquileconstituent ; en d'autres termes, dans une expansion de ces facultés , conforme aux relations établies entre elles par la nature. Ces facultés sont multiples , mais toutes, du moment qu'elles existent , doivent avoir leur part nécessaire et légitime dans l'œuvre commune : elles ont droit, par conséquent, et un droit sacré, inviolable, à l'existence et au développement.
L'organisation est une dans son principe , elle l'est dans sa fin; le progrès ne peut résulter que du concours de toutes les forces en vue d'une destination commune. Point de mutilation d'une force au profit de l'autre ; elles existent pour concourir, et non pour se combattre. Toute usurpation bientôt devient faiblesse. L'équilibre est la loi souveraine , la règle devant laquelle doit fléchir tout droit individuel . L'équilibre est la force
collective ; il fait Tordre, la puissance, la liberté et la beauté. Équilibrer, nous le répétons encore ici, c'est organiser. Partout la nature nous présente des témoignages à Tappui de ce fait capital , nous enseignant ainsi à le prendre pour modèle dans nos propres œuvres. Ce même principe de Tunité, régulateur des forces naturelles, qui du sein de la divinité infinie fait sortir Tharmonie, et luire l'éclair de Fesprit dans les abîmes du chaos , ce principe souverain est en nous. Dans la nature extérieure comme dans notre être, éternellement actif et créateur, il s'appelle du même nom : l'intelligence. L'intelligence, c'est l'unité se révélant à elle-même.
Cette loi de l'équilibre , que l'univers manifeste et que nous portons écrite dans notre raison, cette loi que , sous le nom de justice ou de liberté , l'humanité s'efforce de réaliser de plus en plus dans l'ordre social, l'individu doit en poursuivre la réalisation en lui-même. A cette condition est sa liberté. Tout homme est un état en miniature, et son âme le siège d'un conflit perpétuel. Naus l'avons dit ailleurs : chaque force spéciale tend , par l'organe qui lui fut attribué ,
CONCLUSION. 29i
à empiéter sur les autres et à se les asservir : elle ne connait qu'elle seule, elle est, par essence, égoïste, partant despote. Ce phénomène se produit invariablement partout où plusieurs forces viennent à se trouver en contact. Il faut donc une discipline , il faut un frein supérieur ; réquilibre Texige^ l'équilibre qui fait la puissance, parce gu'il fait l'union, l'équilibre qui fait la beauté, parce qu'il fait l'harmonie. C'est une fédération des forces qui doit s'établir. Ainsi qu'un bon cavalier se rend maître, en les rassemblant, de toutes les puissances qu'il est appelé à diriger, ainsi l'homme qui veut se posséder et diriger ses forces vers le progrès , doit les concentrer pour les faire agir de concert dans l'œuvre générale. Où il y a désordre, il y aura toujours faiblesse.
L'intelligence seule peut constituer dans l'homme cette justice interne des facultés, et répartir les rôles selon les indications que lui fournit la nature. Le motif en est évident. La raison est l'unique faculté de l'homme qui lui permette de se comprendre lui-même; or, le principe de la souveraineté ne peut se trouver
que là où se trouve celui de la science. C'est à la science de l'homme à gouverner l'homme.
Plus cette science augmente y plus elle gagne en autorité. Mais gouverner n'est pas opprimer, et comprimer n'est pas résoudre. Si la raison excluait de l'œuvre collective de la vie humaine une force quelconque inhérente à notre nature, elle abdiquerait en faisant preuve d'ignorance. A ses yeux, toutes les facultés physiques, morales et intellectuelles sont nécessaires , et servent de degrés à l'âme pour s'élever vers la liberté. On a dû s'apercevoir aisément dans tout le cours de cet essai que notre notion de la vertu, absolument équivalente à celle d'humanité , n'a rien à démêler avec cette morale farouche qui enseigne , sous prétexte de perfection , une mutilation idiote et sacrilège de l'œuvre de Dieu. Dans un pareil système il faudrait, pour bien vivre, s'empêcher d'exister. Ces mêmes hommes, ô pitié! que l'on voit refuser un peu de terre au malheureux qui a fini des jours intolérables, prêchent eux-mêmes le suicide en -détail. Si telle est, comme ils osent le prétendre, la morale chrétienne , nous nous inscrivons en faux et protes-
tons énergiqueraent au nom du progrès et de l'humanité. Mais non ! ce n'est pas là , dans son esprit et sa divinité , la loi idéale que le Christ proclama. L'ennemi que ce grand cœur a combattu , c'est le matérialisme, c'est la brutalité de la chair, c'est l'égoïsme dégradant, dont il veut qu'on triomphe par l'esprit et la vérité. Le spiritualisme constituera toujours essentiellement dans l'homme la morale et la religion ; non pas ce spiritualisme faux, encore une fois, qui se fait le tyran de la chair, et pour la dominer ne sait que l'écraser, mais le spiritualisme qui respecte la matière , et en l'élevant dans les régions de l'amour et de la vérité , la fait sainte et inviolable.
L'homme a une intelligence formée pour la vérité, un cœur qui est fait pour l'amour, une imagination pour contempler les splendeurs de la beauté ; il a xme volonté pour triompher des obstacles qui , en lui-même et au dehors lui, s'opposent à la réalisation toujours plus complète de l'humanité. Mais il a un corps aussi, instrument de son échange avec la vie universelle , qu'il est appelé à respecter. Vivons donc de toutes les
puissances de notre être; élargissons chaque jour autour de nous le domaine de la vérité, de l'amour et de la beauté. Vivons du travail qui brise les fers, vivons de l'effort et de la lutte, qui sans cesse réveillant nos facultés , les développent par l'exercice, et donnent à l'homme, dans le sentiment du triomphe sur lui -même et sur la nature , la plus noble récompense qu'il lui fut appelé à connaître.
La vertu est l'aspiration ardente , enthousiaste et désintéressée vers tout ce qui fait l'homme, vers tout ce qui accroît, élève et fortifie son être, dans toutes les directions où il est capable de se développer. La plus grande somme de vie est aussi la plus grande de liberté, de vertu, de bonheur. Toul ce qui fait obstacle en nous ou hors de nous à l'expansion légitime delà vie, tout ce qui nous amoindrit, abaisse nos facultés et comprimé leur essor, est une infraction à la loi. L'ignorance obscurcit la raison et la rétrécit : l'ignorance est un mal ; la haine et l'envie nous rongent le cœur, corrompent et dessèchent dans notre sein les sources vives de l'amour : la haine et l'envie sont un mal ; la misère physique, l'épuisement,
la maladie, éteignent dans les privations du corps le foyer de la vie morale et intellectuelle : ils sont un mal; l'oisiveté, plus dangereuse encore que Texcès du travail , use dans l'inaction les ressorts de Tâme et la laisse bientôt en proie à des énervements funestes, si elle ne la livre désarmée aux mauvaises inspirations : l'oisiveté est un mal. La bestialité nous dégrade, et de tous les fardeaux nous inflige le plus insupportable , le mépris de nous-même : la bestialité est un mal. Voilà les monstres qu'il faut combattre partout où ils se présentent ; voilà les chaînes qu'il faut briser ! A ce prix seulement est la liberté. Nous la plaçons haut, parce que nous ne savons rien qui lui soit supérieur et ne doive plier devant elle pour la servir. La liberté est le sommet de l'humanité. Elle n'est pas cette chose aisée que la plupart imaginent, la confondant avec la faculté d'agir, dont elle diffère au même degré que l'intelligence diffère de la parole. Donnez à un homme la faculté de parler sans empêchement, lui aurez-vous donné en même temps celle de penser avec intelligence? Agir librement n'est pas encore, tant s'en faut, vouloir librement. Si la
volonté ne s'est affranchie , affranchie dans la vérité, l'acte où elle se traduira ne pourra jamais accuser que sa servitude : nous n'aurons devant nous qu'un esclave. La liberté matérielle n'a de valeur que lorsqu'elle vient en aide à la liberté morale pour lui servir d'interprète. La volonté peut être libre sans que l'action le soit , comme l'action peut s'accomplir sans contrainte et la volonté rester enchaînée. La perfection de liberté est dans la liberté morale se traduisant par la liberté matérielle. En même temps que l'homme doit chercher à dégager sa volonté de toute entrave intérieure , par une science et un amour toujours plus grands de l'humanité, il doit tendre à lui assurer les moyens nécessaires à sa réalisation extérieure. C'est ainsi qu'il accordera le savoir avec le devoir , le vouloir avec le devoir , et le pouvoir avec le vouloir. La liberté se fêta par lui vivante et active, et il se présentera comme une révélation complète de la loi.
L'humanité est indivisible et obligatoire pour tous. Peut-être, cependant, les forces qui la constituent n'apparaissent- elles chez aucun homme dans une harmonie parfaite. L'expé-
rience de la vie nous enseigne un mélange infiniment varié des rapports où se trouvent , dans les individus, les facultés constitutives de l'espèce. Mais les individualités sont destinées à se compléter les unes par les autres ; leur diversité , créant des aptitudes qui les vouent chacune plus spécialement à un travail nécessaire au progrès général, devient une condition même de ce progrès. Le respect des organisations individuelles est donc , pour chacun et pour tous , une garantie de force et de bonheur. Il faut que l'individu reste à la place que lui assigna la nature dans la ré^ partition des facultés humaines. L'humanité a intérêt à ce que chacune de ses forces , disséminées dans l'infinité des individus qui surgissent de son sein , trouve son meilleur emploi ; elle doit respect à l'individualité, mais à charge par celle-ci de la respecter à son tour elle-même.
Chacun de nous a sa pente , qui , s'il n'apprend à la connaître , peut le conduire à une destruction complète de l'harmonie, qui est la santé et la force. On tombe du côté où l'on penche; c'est donc dans ce sens qu'il faut faire contre-poids et que l'éducation doit surtout diriger ses efforts.
On s'abuserail profondément , si Ton devait croire qu'en équilibrant, par le développement des autres, la force dominante qui crée l'aplitude particulière de l'individualité, on devait atteindre celle-ci dans son énergie originelle. C'est l'inverse qui a lieu. Est-ce l'imagination qui prévaut? De peur qu'elle ne dégénère en des rêves vides, il est indispensable de fortifier en regard les facultés de la réflexion, et de ramener l'esprit sans cesse à la contemplation de la réalité et de la vie. Ainsi l'on formera une organisation véritablement puissante. — Est-ce la sensibilité qui domine? Donnez-lui pour appui un jugement calme et droit, de crainte qu'elle n'aille échouer sur l'écueil de ce mysticisme stérile et fiévreux , où tant de cœurs vont se perdre dans de vaines agitations. Est-ce l'activité intellectuelle qui se montre disposée à absorber les autres facultés, et qui, ne trouvant pas dans le cœur une assez grande force d'amour, ni dans l'imagination un idéal suffisamment élevé , court le risque de ne profiter qu'à l'égoïsme et de faire de l'homme un être tout pétri de calcul et de ruse? En présence d'une pareille orga-
nisation, il faut soigneusement réveiller les germes de Tamour et de la justice , il en reste toujours dans une âme humaine , et en nourrissant rimagination de l'aspect de la beauté idéale, chercher à rétablir dans les forces l'équilibre qui menace d'être anéanti. La puissance de volonté fait-elle défaut, phénomène très -fréquent, à une grande intelligence et à de nobles instincts du cœur? Obligez la volonté à des décisions promptes et à la persévérance dans l'exécution ; en la mettant souvent en présence de difficultés à surmonter , vous l'exercerez et augmenterez ainsi la trempe du caractère.
Il y aurait, ce nous semble, à ce point de vue , que nous devons-nous borner à indiquer ici , un livre utile et neuf à écrire. Il nous fut toujours impossible de comprendre l'éducation sans en faire reposer le fondement dans l'étude consciencieuse des individualités. Qu'elle soit personnelle ou collective , l'éducation ne peut avoir d'autre objet que de faire des hommes libres, et heureux par la liberté. Or, la condition pour parvenir à la liberté est double : la science de l'humanité d'abord , car l'humanité est le but ;
la science de l'individualité ensuite , car Tindividualité est lé point de départ.
Isolé, l'individu n'est rien, ne peut rien. A son dernier degré , l'individualisme s'appelle la barbarie. L'appauvrissement des facultés se manifeste bientôt dans l'homme isolé; l'échange avec ses semblables est pour chacun de nous une nécessité première de son développement; la société , force collective née de cet échange, devient l'élément où nous puisons la substance de notre progrès individuel.
Cette vérité incontestable nous a fait passer naturellement de l'étude de l'individu à celui du milieu où il se réalise par l'exercice de ses facultés. Nous avons considéré la société comme la résuhante de toutes les forces individuelles, et de la réciprocité sociale nous avons vu surgir quatre puissances collectives: l'industrie, l'art, la science et la religion. Ce sont là , en effet , les différentes formes de la communion sociale.
L'échange entre les intelligences engendre la science ; l'art résulte de l'échange entre les imaginations, vaste communion dans l'idéal; l'ér change des cœurs et des consciences fait la re-
ligion et la morale ; l'échange des intérêts matériels, l'industrie .
Dans l'examen rapide auquel nous avons soumis les puissances sociales, examen qui ne nous a permis que de fugitives esquisses , notre objet principal a été de faire ressortir comment chacune de ces puissances, issue d'une activité spéciale propre à l'espèce humaine , concentre dans sa force collective toutes les forces de même nature éparses dans les individualités, et dessert , si nous pouvons parler ainsi , plus particulièrement l'un des domaines de notre existence. Ces pouvoirs collectifs, leviers du progrès , par lesquels l'individo agit sur l'ensemble , et l'ensemble , à son tour, sur l'individu , se sont offerts à nos yeux comme les représentants du gouvernement social et les véritables instruments de l'éducation collective , aussi bien que de l'éducation personnelle. Ils gouvernent, car gouverner c'est affranchir. Recevant en eux, comme autant d'affluents, le contingent de tout travail individuel, ils déversent dans la. société une somme toujours plus grande de liberté physique morale etintellectuelle. Le fonds social augmente
SfH CONCLUSION.
ainsi sans cesse , conviant au partage de ses bénéfices un nombre croissant de besoins. La mission que les grands pouvoirs sociaux sont appelés à exercer est essentiellement une mission de délivrance. Le degré de liberté physique, morale et intellectuelle d'un peuple, dépend, le fait est manifeste , uniquement du degré de développement de sa puissance industrielle, scientifique , artistique et religieuse.
« L'humanité, a dit Vico, est son œuvre à ellemême. » L'œuvre de l'humanité est une œuvre de rédemption. Née dans l'esclavage , elle s'efforce vers la liberté. Elle se rachète. L'industrie est la rédemption de la chair par la victoire de l'intelligence sur la matière; l'art, la rédemption du matérialisme par l'idéal ; la science , la rédemption de l'ignorance par la vérité ; la religion , la rédemption de la mort et de l'égoïsme par l'espérance et par la charité. Industrie, Art, Science, Religion, chaque puissance sociale, dans sa sphère , est appelée à la grande œuvre de délivrance , toutes , au même titre , elles ont une p^rt nécessaire et glorieuse dans le gouvernement de l'humamté.
Mais d'où vieimenl ces forces vives qui dirigent les sociétés ? Elles procèdent de la société elle-même, de cette force supérieure , dont elles ne sont que les révélations diverses, force immense, née pour triompher avec le temps de tous les obstacles, force d'expansion que chaque minute augmente, et qui n'est autre que l'humanité elle-même tout entière dans son passé, dans son présent et dans son avenir. L'humanité, c'est l'échange. Supprimez l'échange, le genre humain n'est plus. Tout est dans ce seul mot , tout absolument. L'histoire de la civilisation est l'histoire de l'échange. Chaque développement nouveau dans l'échange est un progrès nouveau vers la liberté. Chaque restriction dans l'échange est un amoindrissement dans la civilisation. Entraver l'échange, sous une forme ou sous l'autre , c'est diminuer d'autant l'activité sociale , et en comprimant le ressort du progrès, refouler l'expansion de la vie sociale. Gomment en serait-il autrement ? La force collective de la société ne doit-elle pas nécessairement diminuer dans la proportion où les forces individuelles viennent à se disperser? Et comment
cette force collective, qui est la civilisation, pourrait-elle ne pas croître par une communion plus libre, plus prompte et plus multiple entre les forces individuelles? La logique et l'expérience proclament de concert cette loi souveraine : la civilisation et le progrès sont proportionnels à réchange. Concluons donc qu'il n'est qu'un chemin qui conduise à la liherté : l'échange toujours plus perfectionné dans ses moyens et plus libre dans son activité.
La révolution que l'imprimerie a faite dans le monde de l'esprit , la vapeur l'accomplit dans le monde matériel. Les instruments de l'échange se multiplient sous nos yeux ; une heure solennelle approche ; l'humanité se cherche et se concentre : la puissance collective qui tend à s'organiser, nulle pensée , même la plus hardie , ne la saurait mesurer dans l'immensité de ses résultats. Quel sera donc désormais le mot d'ordre des hommes sincèrement voués au progrès? Liberté de l'échange sous toutes ses formes ! Voilà le salut, voilà l'avenir 1 II faut de l'espace , il faut de l'air ' pour l'enfanlement gigantesque qui se prépare. Jetons hardiment dans l'ardent creuset de ce dix-
neuvième siècle, si plein de la fièvre des grandes entreprises , tous les éléments du passé, afin qu'ils en sortent régénérés dans la nouvelle formule qui s'élabore ! Laissez les esprits se rejoindre et se révéler librement les uns aux autres, et sous cette impulsion , vous verrez la science prendre un essor inconnu. Laissez les intérêts matériels se croiser comme les fils du tisserand , les produits du travail industriel se chercher sans contrainte d'un bout de la terre à l'autre, et l'industrie accomplira bientôt des prodiges de développement et de bien-être. Laissez les consciences se trouver et s'associer sans contrôle dans une foi commune spontanément acceptée, et sous vos yeux la religion sortira triomphante et vivace du sein de la liberté. Laissez , en un mot, toutes les forces individuelles de l'humanité s'échanger, concourir, s'associer, s'équilibrer, s'organiser dans la force collective. Le libre échange de toutes les activités individuelles et nationales, en donnant pleine carrière au développement industriel , artistique , scientifique, moral et religieux, répandra la vie dans toutes les régions du corps social, et poussera l'humanité, par une
impulsion toujours croissante, vers le but où elle aspire.
On nous demandera sans doute quelle part nous laissons à l'État. L'État ne peut avoir qu'une mission : le maintien de la justice. Or, la justice est la liberté réciproque ou collective. Représentant de la liberté collective , voilà donc l'État. Organiser la justice, c'est l'organiser lui-même. La perfection de l'État est la perfection dans l'administration de la justice. La justice étant la liberté collective , et la liberté collective résultant du concours de toutes les libertés individuelles, l'État ne peut exister en droit que pour garantir à chacun , dans la mesure de la réciprocité sociale , le franc exercice de toutes ses facultés. A ce point de vue , l'État ne gouverne plus , il ne fait que juger et exécuter , avec l'appui de la force collective , la sentence rendue , au nom de la liberté générale , contre toute usurpation individuelle. Il ne réglemente pas, il n'administre pas : il laisse aux grandes puissances sociales et aux initiatives personnelles le soin de diriger la société et d'augmenter sans cesse , par le progrès des échanges , la liberté physique , morale et intel-
lecluelle des populations. 11 est là, non pas pour con^der les libertés , mais pour les protéger ; il est au service de la liberté, et elle n'est jamais au sien; c'estla liberté qui lui donne naissance, il n'existe que par la liberté et pour la liberté : comment donc la liberté attendrait-elle de lui son existence ? Ce serait renverser l'ordre naturel des choses et placer la pyramide sur le
sommet. La liberté fait l'Etat, l'Etat ne fait pas la liberté. La liberté n'attend pas sa légitimité de l'Etat, tandis que l'Etat ne peut devoir la * sienne qu'à la liberté.
La société n'est autre chose qu'un contrat d'assurance mutuelle, sous la garantie de tous^ pour la liberté des échanges dans toutes les directions de l'activité humaine. L'État est le dépositaire et le gardien de ce contrat; il n'en doit compte qu'à la liberté. 11 ne peut donc et ne doit connaître , s'il reste fidèle à son principe , que des infractions à la justice. Si la justice ne risquait d'être violée, l'État n'aurait aucune raison d'être. La nécessité d'une justice imposée par la contrainte extérieure à ceux que ne maintient pas le frein delà justice interne, privilège des hommes
libres, peut seule faire la légitimité de TÉtat. La force matérielle dont l'État dispose ne lui a été accordée que pour préserver la liberté des citoyens de toute atteinte. La force matérielle doit incarner la justice , qui est l'âme de la société. Si le gouvernement social réside dans les forces collectives librement issues de l'échange entre les forces individuelles , l'industrie, l'art, la science et la religion , l'État a son principe dans la. nécessité de garantir contre toute violation la réciprocité absolue des échanges, d'où résultent les quatre agents du gouvernement social. « Le meilleur gouvernement, écrivait Goethe, est celui qui apprend à l'homme à se gouverner lui-même. »
Lorsque nous aurons appris à distinguer l'État du gouvernement, les mots de liberté et d'autorité auront trouvé leur véritable sens; la révolution alors , accomplie définitivement dans les esprits, se traduira tout naturellement dans les faits, et l'on se demandera sans doute comment l'homme à dû verser tant de sang et de larmes avant de parvenir à une conception aussi simple du mécanisme social.