‹ Essai sur la philosophie socialeChapitre 5 sur 6 · LA SCIENCE · texte numérisé non relu

LA SCIENCE

La science est le mouvement de Tesprit humain vers Funité. Dans sa marche progressive elle fonde la théologie rationnelle, par la démons^ tration toujours plus complète de la solidarité entre tous les êtres de Tunivers , témoignage irrécusable d'un principe unique et absolu de leur existence. La science seule nous fait connaître le lien qui nous relie , êtres individuels , à l'être universel et infini ; seule aussi , elle peut rendre l'homme maître de lui-même et de la nature :

partout et en tout elle se révèle dans le triomphe de l'esprit sur la matière.

Telle est cette puissance, qui fait l'homme tout entier, puisqu'elle l'élève au-dessus de la vie animale , et que des insensés ont osé calomnier au nom de Dieu et de l'humanité. Tentative puérile, et qui ferait pitié, si elle n'était sacrilège! Prétendre commander l'immobilité à l'intelligence humaine , quelle dérision ! Que n'ordonnez-vous plutôt à Dieu lui-même de rester immobile, et ne vous mettez, misérables fétus, en travers de ses voies !

La science est une révélation progressive de la divinité dans la nature: l'esprit infini se réfléchissant par degrés , à travers les phénomènes du monde matériel^ dans l'intelligence humaine. C'est à ce point de vue , parce qu'il nous parait le plus élevé, que nous envisagerons la science, ne supposant pas que personne y puisse trouver un amoindrissement de l'influence qu'elle est appelée à exercer sur le progrès social.

La science humaine repose sur un premier fait , dont , à la considérer de près , elle ne représente que la démonstration successive ou le développement. Ce fait est celui de la conscience intime de notre être. «Je suis ; » — voilà l'axiome unique, mais indestructible, duquel procède tout raisonnement. Conséquence immédiate en chacun de nous du sentiment de son individualité, cette affirmation fondamentale est pour l'homme le principe de toute certitude. Niez cette première donnée , que pourrez-vous affirmer encore ? Hors de vous , en vous-même , il n'y a plus qu'un rêve.

Descartes débutant par cette proposition : c Je pense , donc je suis , » mettait en doute son exis-

tence , puisqu'il jugeait devoir la démontrer. Mais Texistence ne se conclut pas, elle s'affirme. On a dit que la philosophie devait partir du doute. Avec un pareil principe, la philosophie serait à jamais impossible. Si je dois commencer par le doute, je commencerai par douter de mon existence. Ce doute établi, comment jamais en sortirai-je? Par quel moyen me démontrerai- J6 que j'existe en réalité? et si je ne puis me lé prouver, comment pourrai-je former le moindre raisonnement, puisque je manque du principe de tout raisonnement? Dans cette situation, on ne saurait invoquer le témoignage du sens intime sans se mettre aussitôt en flagrante contradiction avec le principe que l'on a posé , puisque douter de tout signifie: ne rien admettre qui ne soit démontré , c'est-à-dire fondé par voie de raisonnement. Appellera-t-on à son secours la logique? Aucun syllogisme n'est possible. Le syllogisme est le chemin du connu à l'inconnu. Or, si je doute de mon existence , il n'y a absolument rien que je puisse jamais savoir. De quelle vérité partirai-je pour conclure? autour de moi il n'y a que le néant. Le doute absolu , radical , ne

peut engendrer que le doute. Il faut de toute nécessité une base, une première assertion indubitable. Cette assertion, si elle devait être, non pas la source , mais la conséquence du raisonnement, rendrait le raisonnement lui-même radicalement impossible ; pour arriver à conclure, il faut d'abord que l'on puisse prendre un point de départ. S'il n'existait nulle vérité indémontrable, il n'en existerait point qui se pût démontrer, et la science chercherait éternellement son point d'appui.

L'essence de l'axiome est de ne souffrir pas plus la démonstration que la contradiction : il est parce qu'il est , et parce qu'il est il est impossible qu'il ne soit pas. Dans le monde des intelligibles^ l'axiome est la vision directe : le fait qui d'emblée s'impose à la raison, et qu'en aucun cas elle n'est libre d'accepter ou de repousser. L'axiome est un jôug nécessaire pour l'esprit : il lui est, si nous pouvons parler ainsi, incorporé de naissance. Comment la raison s'y prendrait-elle donc pour prouver à la raison que la raison existe, et comment pour lui prouver qu'elle n'existe pas ? La raison est un axiome

pour la raison. De même, Texistence est pour l'existence une vérité sans preuve comme sans négation possible. On nous pardonnera donc de protester respectueusement contre la fameuse proposition de Descartes. Tout en reconnaissant ce qu'elle contient d'élevé , c'est-à-dire d'essentiellement spiritualiste , en ce qu'elle place notre être véritable dans la pensée , nous ne saurions nous défendre d'y voir une atteinte porlée à l'évidenee du sens intime. — Nul doute: dans l'homme , penser et avoir conscience de l'existence j est j au fond, chose identique. Mais qu'eûtil dit de plus ou de moins, le grand philosophe , s'il avait écrit : « Je suis , donc je suis ? »

Je suis. — Dans ces deux mots tout est contenu : l'homme , l'univers , Dieu.

Une pierre tombe; je la vois tomber; c'est un phénomène, une sensation. Suis-je libre de nier le fait, du moment où il a frappé mes yeux?

Non évidemment. Pourquoi? parce que, en le niant, c'est l'impression qu'il a produite sur moi que je nierais, impression qui m'a donné la conscience de mon propre être en même temps que celle d'une existence extérieure à la mienne.

La réalité du phénomène externe a pour caution celle du phénomène qui a eu lieu en moi-même. Si je n'avais éprouvé aucune sensation, comment saurais-je que la pierre est tombée? Mais dès que la sensation s'est produite , comment me pourraije convaincre que son objet n'existe pas en dehors de moi? En affirmant l'existence du phénomène, j'affirme ma propre existence ; je ne saurais par conséquent nier le phénomène sans me nier moiméme. L'univers matériel , objet de la sensation) est ainsi pour moi une réalité qui s'inflige, un fait de conscience intime , indépendant dans sa réalité de toute déduction, parce que je ne puis le contester sans porter aussitôt atteinte à l'axiome fondamental de la science.

On peut se montrer fort ingénieux en cherchant à prouver que tout ce qui existe , à commencer par soi-même , n'existe pas ; mais c'est dépenser son esprit en pure perte. A une pareille école on ne formera que des sophistes , et le sophiste est frappé d'impuissance : jamais il n'engendrera. Rien ne prévaudra en aucun temps contre le sens intime. L'humanité laisse jaser les philosophes , elle sourit un moment à

leurs étranges propos ^ et passant son chemin , elle continue à faire semblant de vivre , comme si vraiment elle en avait le droit.

La vie de sensation n'épuise pas dans l'homme la conscience de son être ; il se sent exister encore dans la pensée, et par elle. Les sens sont un mode , le premier , de notre échange avec l'univers; l'intelligence est le second, différent à tous égards, et supérieur au premier , bien qu'il ne puisse se passer de lui.

L'intelligence s'empare de la sensation, comme d'une substance nécessaire à son activité, ella transforme : elle en fait Yidée. En même temps , par une corrélation directe , elle transforme aussi l'univers matériel pour le traduire intellecttielle^ ment. Cette vision intellectuelle de l'univers, nous allons l'établir , est la notion du principe de causalité, c'est-à-dire de Dieu même. Ainsi que la matière et la sensation se lient par la solidarité indivisible qui existe entre les deux termes d'une équation , la raison et Dieu s'appellent mutuellement. Au même titre que la matière pour les sens , Dieu est pour l'iqtelligence humaine un axiome irréfutable , et l'un et l'autre , Dieu et la

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matière , constituent les éléments essentiels de l'axiome unique: cje suis,» où la conscience humaine s'affirme elle-même dans sa plénitude.

L'eiistence de Dieu , disons-nous , est une vérité directe du sens intime. Un procédé général de l'esprit humain , dont la valeur décisive dans cette question n'échappera à personne , va nous fournir , à l'appui de notre assertion , un argument sans réplique.

La pierre tombe. Voilà, disions-nous , un fait de sensation, un phénomène matériel. Ainsi pourquoi la pierre tombe-t-elle ? Avec cette question s'ouvre un domaine tout nouveau. L'intelligence débute par un powr^woi, par une question qu'elle se pose à elle-même , et dans laquelle est contenue en principe l'humanité , la science et le progrés. Curf dit le latin. La curiosité est le sens du pourquoi, l'instinct de l'intelligence, la racine de l'être intellectuel. Par son mouvement spontané , irréfléchi et irrésistible , la pensée se porte d'emblée vers les problèmes. Devant chaque fait matériel, elle place un point d*interrogation. Qui n'a remarqué les questions inces-*

santés de Tenfant? C'est l'esprit qui s'éveille : les bêtes ne font point de questions. On n'a point vu , l'on ne verra jamais une intelligence sans curiosité. Un homme qui en serait totalement dénué, tomberait dans l'idiotisme et ne pourrait connaître que la vie animale. Plus la curiosité est profonde , plus grand est le besoin de savoir. En certaines natures , elle devient une soif inextinguible de la pensée. Le génie scientifique n'est qu'un immense instinct de curiosité , instinct tyrannique , qui ne souffre ni trêve ni repos dans l'investigation. Force irrésistible , fièvre de savoir qui consume , et sans merci , pousse les grandes intelligences à descendre héroïquement, au mépris des outrages, de la persécution , et même de la mort , dans l'abime ténébreux où se cache l'éternel Principe de toutes choses, le grand Inconnu.

L'intelligence médiocre demeure à la surface ; un rien de vérité lui suffit. Chez l'homme que domine une intelligence vigoureuse , c'est un ap« petit insatiable de vérité. Mais dans le plus vaste génie comme dans l'esprit de l'enfant, l'intelligence s'éveille par la curiosité. Elle est dans la

raison le principe du mouvement. Le raisonnement est la fonction, la curiosité est l'organe. La curiosité n'est pas un résultat du raisonnement, le raisonnement, au contraire, vient de la curiosité. Cette vérité peut paraître triviale à force d'évidence ; eh bien ! elle implique l'existence de Dieu. — 11 est aisé de le prouver. Qu'estce que mon intelligence prétend connaître, lors-

qu'elle demande le pourquoi d'un phénomène?

la raison d'être de ce phénomène, c'est-à-dire le motif qui lui permet d'exister, et qu'elle regarde comme le principe de son apparition. Mon esprit admet donc, ce point est capital, en dehors de tout raisonnement , d'emblée , par le fait d'une intuition immédiate et fatale , quelque chose qui n'est pas le phénomène , mais par quoi il est. Toute recherche de l'intelligence , toute activité quelconque de la raison suppose , en dehors des choses ou en elles-mêmes, un principe de leur existence. Le phénomène , apparition sensible et matérielle, ne suffit qu'aux sens; si l'esprit s'y arrêtait, l'homme ne penserait pas ; il ne resterait de lui que la sensation et l'instinct, il serait au niveau de la brute.

La curiosité va de questions en questions et cherche à atteindre le dernier pourquoi , le seul qui pourrait la satisfaire définitivement. Ce dernier pourquoi des phénomènes , auquel tout vient aboutir, et vers lequel l'esprit, à son insu ou sciemment, tend sans cesse, nous l'appelons Dieu. La cause première de l'univers nous reste inconnue , et pourtant notre raison ne peut s'en détacher, car la première cause, en réalité, est la seule cause. Mais pour rechercher un principe dans les phénomènes de la nature , ne fautil pas d'abord que ce principe soit admis en fait? Or, l'existence de ce principe et l'existence de Dieu ne pouvant être qu'absolument identiques , toute science débute par la foi dans l'existence de la divinité.

Dieu est la première loi de la raison , son point de départ, son axiome indispensable. Nous raisonnons en Dieu , et de même que la sensation vit de la matière, la pensée vit de Dieu. C'est en lui, si nous pouvons parler ainsi , que l'intelligence

prend racine. Comment la raison raisonnerait-

elle, si elle n'avait nulle raison de raisonner? Supprimez la notion de cause , inhérente à l'in-

telligence humaine, cette intelligence devient impossible. Quel serait désormais son but et sa raison d'être? On peut enlever à la raison la foi en telle représentation particulière de la cause pre* mière; jamais la foi en cette cause elle-même. Ce serait un suicide de Tintelligence. La raison d'être des choses est Y être de la raison; si les choses ont pour Thomme une raison d'être , c'est parce que l'homme est un être de raison.

Spiritualistes , panthéistes , matérialistes , vous n'êtes point libres de nier l'existence de votre pensée, et ne pouvant la nier, vous êtes contraints d'affirmer avec elle une raison d'être, un principe, une cause des phénomènes. Peu importe où vous placez ce principe ; tous , vous cherchez un principe , donc vous affirmez qu'il existe un principe. L'univers matériel ne se démontre pas , il est de par la sensation. — Dieu , cause de cet univers, ne se démontre pas davantage: il est de par l'intelligence.

Lorsque l'homme affirme sa propre existence , qui comprend son être physique et intellectuel , et qu'il dit : « Je suis , » il affirme donc en même temps que l'univers physique existe, et qu'il existe

un principe de tous les phénomènes dont Tensemble successif constitue cet univers.

• Il s'est rencontré des hommes cependant, nous Tavons dit , qui ont prétendu nier la vérité des données immédiates contenues dans le sens intime. — La sensation , selon eux , est un mirage trompeur de nous-mêmes , et les choses extérieures n'ont en elles rien qui réponde à l'image que nous nous en formons au dedans de nous :

voilà pour la certitude physique. Quant à la notion de cause première, admise spontanément par la raison, elle n'est, disent-ils , que l'impuissance de la raison à se dépasser elle-même , l'ombre de notre propre esprit projetée dans l'univers : voilà pour la certitude intellectuelle. Après cela, que reste-t-il ? L'univers matériel s'est dissipé comme un brouillard, Dieu s'est évanoui comme un vain songe.* Reste-t-il, du moins, l'homme et ses illusions? Non! illusion encore que l'homme lui-même! illusion que ses illsions! Notre être disparaît, s'abîmant à son tour dans ce gouffre de néant qu'il a creusé autour de lui. Il cherche inutilement un appui. La sensation, le corps? chimères! l'in-

telligence? mensonge ! La conscience , qui lui garantissait son être, celui de la nature, celui de Dieu , la conscience qui est son existence même , néant ! Oh ! quel vertige affreux s'empare de Tâme éperdue ! quelle angoisse mortelle ! comme elle se cramponne dans une horrible détresse à ces derniers débris qui , eux aussi , vont s'engloutir dans cet océan du vide et des éternelles ténèbres !

Non , la conscience ne consentira pas à s'immoler sur l'autel des sophistes. Un mot suffît pour réduire en poussière tout cet édifice de superbes paradoxes. Avec quoi niez-vous l'existence de la raison? Avec le raisonnement, donc avec la raison elle-même. Mais, si la raison n'est rien, quelle valeur peut avoir votre raisonnement? Et si votre raisonnement est une réalité, comment la raison , d'où nécessairement il procède , serait-elle une fiction? Telle est la force de la conscience, qu'elle s'affirme jusque dans la négation même où elle s'efforce d'atteindre. On s'étonnera que des esprits aussi ingénieusement subtils, car il faut des efforts inouïs pour lutter un seul instant contre l'instinct de nature , n'aient point

aperçu celte contradiction choquante où ils tombaient. Mais c'est ici le châtiment du sophiste : il veut trop voir , il ne voit plus rien.

On peut troubler et obscurcir la conscience intime de rhomme, on peut même, en un moment de délire , lui arracher sa propre négation ; — mais rendue à elle-même, elle reprend bientôt son immuable aplomb , comme ces pierres druidiques que l'on ébranle , dit-on , mais qui , après avoir quelque temps oscillé sur leur base, reviennent inévitablement à leur centre de gravité. Or, la foi invincible dans notre existence, qui iiiplique celle que nous avons dans l'existence de l'univers matériel et d'un principe de cet univers, constitue comme le centre de gravité de la science humaine et le fondement inébranlable de son équilibre. Virtuellement en tout raisonnement , cette conviction directe en fait la force essentielle , le nerf, la possibilité même. Elle a eu, elle aura toujours le consentement tacite ou formel dugenre humain. C'estlegrand sous-entendu. Nul homme ne peut penser , sentir , vouloir ou agir, sans affirmer implicitement en lui la vérité primordiale, l'axiome universel : «je suis. »

Moi, les êtres hors de moi, et un principe rationnel de l'univers, tels sont donc, poumons résumer, les trois faits essentiels en faveur desquels, avec une force d'évidence irrésistible, le sens intime porte témoignage en nous directement, invinciblement, universellement. Ces axiomes fondamentaux de la conscience humaine sont étroitement solidaires ; à tel point que nul d'entre eux ne saurait être nié sans que les autres , du même coup ,.ne le soient immédiatement.

Sur ces assises de la foi intime et universelle du genre humain , la science a élevé son édifice, édifice qui pourrait crouler tout entier sans que les fondements en fussent ébranlés. — Nous bâtissons sur le roc de l'immuable; le raisonnement peut détruire le raisonnement, mais jamais il ne détruira la raison elle-même , qui est son principe. Le raisonnement est le mouvement de la raison. Sur quoi , en définitive , la raison raisopne-t-elle? Sur elle-même; c'est-à-dire sur les vérités primordiales et d'intuition, vérités a priori, comme disent les métaphysiciens , qui la constituent en substance et ne s'en peuvent séparer. La science convertit l'instinct rationnel

en idée. C'est là, déjà nous Tavons signalé , le mécanisme général de Fintelligence , procédé par lequel nous la voyons accomplir, dans Thistoire de Tespèce comme dans celle de Tindividu, le développement de l'humanité.

L'idée est à l'instinct ce que la fleur est au germe enfoui dans les entrailles de la terre : un épanouissement radieux et libre dans les régions supérieures de la lumière. Descendez au fond de la science : à la racine de toute idée vous trouverez une vérité immédiate , fait primitif et spontané du sens intime. Notre savoir, dans toutes ses directions et sous toutes ses formes , n'est autre chose que la conscience du genre humain qui se développe. Sous les rayons de l'intelligence, soleil de l'univers idéal, les semences de l'esprit , mystérieusement déposées dans le sein de l'humanité, s'éveillent une à une, et de leur jeune et fraîche éclosion sous la forme naïve du symbole , qui déjà renferme la vérité comme le bourgeon la fleur , se développe insensiblement cette végétation d'idées, sans cesse accrue, où la science fait ses moissons. C'est par l'effet de cette lente mais continuelle

évolution de Thumanilé , que la foi aveugle dans un premier principe des choses , après s'être essayée d'abord en des systèmes informes et puérils , bégaiements confus de la pensée enfantine dans le livre profond de la nature , se dégage , toujours plus pure et plus grande , pour monter par degrés vers ces hauteurs que nous atteindrons un jour; sommets déjà pressentis et espérés par de grands esprits, où la théologie confuse de l'instinct^ esclave de l'imagination , devenue la foi claire , vivante et supérieure de la révélation scientifique , réunira les intelligences et les cœurs sous un joug librement porté, joug qui honore et qui élève, car il est celui de la raison.

La science, qui admetDieu dès son premier pas, en tout aussi cherche Dieu , Dieu seul : l'absolu. L'homme , être intelligent , n'est pas libre de penser ou de s'en abstenir , et du moment qu'il pense, il pense en Dieu. Tout raisonnement, bien qu'il l'ignore, part de l'existence de Dieu, tout raisonnement y ramène. La brute seule s'arrête à la sensation , la brute seule est matérialiste: l'homme, quoi qu'il fasse et qu'il

dise, esl spiritiuiliste ; il Test de par sa nature. La raison est essentiellement religieuse dans son principe , elle l'est également dans son objet et ses aspirations. Sens de l'unité, en toutes choses elle poursuit le principe , l'être, l'immuable. Libre donc à ceux qui se sentent ce triste courage, de calomnier l'intelligence humaine, et lorsqu'ils la voient défaillante , de l'invectiver lâchement. Que prétendent-ils? Où va leur espoir?

Veulent-ils faire de nous des brutes? Encore une fois, la brute n'a pas de religion. Ces hommes-là sont les ennemis de Dieu et de l'humanité.

La raison est, nous l'avons dit, le sens de l'unité; comment la science, qui est le mouvement de la raison , ne serait-elle pas une marche ascendante vers Tunité? Et comment la notion de l'unité universelle , poursuivie sans repos par la science dans toutes ses investigations, mais à laquelle elle ne s'élève que par des labeurs successifs , serait-elle autre que la notion même de la divinité? Après avoir démontré que la pensée prenait son point d'appui inévitable, pour l'explication des phénomènes matériels, dans la foi directe en l'existence d'une cause première dis-

tincte de ces phénomènes, il nous reste, afin de justifier pleinement notre assertion, que la science au fond est théologie , à montrer comment le raisonnement aboutit de toutes parts et inévitablement à l'idée d'un être infini et souverain.

La vie humaine est l'ensemble des rapports entre l'homme et l'univers : l'objet de la science est l'intelligence de ces rapports . »

Notre âme entre en communion avec la vie universelle par trois facultés de relation, qui lui donnent d'elle-même et des êtres extérieurs à elle autant de révélations distinctes : révélation matérielle par la sensation , révélation morale par le sentiment, révélation intellectuelle par la pensée. La série de nos sensations constitue notre vie matérielle, celle de nos sentiments embrasse notre vie morale , celle de nos idées fait notre vie intellectuelle. Trois existences en une, trois sphères dont notre âme est le centre : foyer mystérieux où toutes les impressions viennent converger, et d'où émane toute activité.

La vie est action et réaction; action du monde extérieur sur l'âme, réaction de l'âme sur le

monde extérieur: perpétuel flux et reflux, où rimpression du dehors, arrivant au centre par Tun des organes principaux de l'échange, tour à tour sensation, sentiment ou idée, se traduit en retour par des impulsions relatives du dedans au dehors dans les phénomènes de l'activité physique, morale, intellectuelle. Ces manifestations alternatives , qu'exprimentrclles invariablement? Des rapports entre l'âme et le monde extérieur, rapports qui changent de nature selon l'agent par la médiation duquel ils s'établissent. Ame humaine, prisme merveilleux où se réfléchit triplement l'univers.

Le même être , ce chêne , par exemple , peut me donner trois révélations distinctes de la nature et de mon existence personnelle. En frappant d'abord un de mes sens , l'organe visuel , il m'apparaît sous l'aspect particulier de sa forme et de sa couleur ; révélation matérielle au dehors, à laquelle répond en moi une impression physique, une sensation. Mais je ne m'arrête pas au phénomène matériel. La sensation m'ouvre les portes d'un monde nouveau , elle devient l'occasion , le prétexte , pour ainsi dire , d'une im-

pression d'un ordre supérieur. Tandis que mes yeux s'arrêtent sur cet arbre , en effet , je ne sais par quel chemin mystérieux son image arrive jusqu'à mon cœur pour y exciter un mouvement indéfinissable , une émotion profonde et douce , comme si quelque lien invisible , formé tout à coup entre nous, m'attirait vers lui par le charme d'une mystique volupté. J'éprouve ce sentiment que la beauté, même lorsqu'elle se présente sous la forme des êtres inanimés, exerce toujours sur les aines capables de la ressentir , un sentiment d'amour. Le chêne , sous l'influence de cette impression , n'est plus seulement cet être matériel , assemblage particulier de formes et de couleurs , que mon œil a distingué : il est la beauté , qui m' apparaît sous un de ses aspects infinis. Quant à moi, j'ai pris conscience d'une activité supérieure à l'activité physique : je me révèle à moi-même , grâce à cette impression nouvelle, comme être de sentiment; les régions de la vie morale m'ont été ouvertes ; je me suis senti initié à un nouvel ordre de relations avec l'univers.

Mais la sensation et le sentiment n'épuisent

pas les facultés de mon âme el ne limitent pas mon horizon. Un aspect nouveau de la nature et de mon propre être va se découvrir. L'apparition matérielle du chêne éveille l'instinct de la curiosité. Pourquoi cet arbre est-il là? comment s'est-il formé, développé? Quel est le principe de son existence ? Voilà ma pensée en mouvement. J'observe, je compare, je réfléchis, et j'arrive à une notion des lois qui président au développement du chêne. Ce n'est plus maintenant dans sa matérialité ou dans sa beatUé que je perçois l'être extérieur, mais dans sa causalité. Moi-même, en retour, je me conçois comme être pensant , intelligent. Nouvelle relation , initiation nouvelle et réciproque entre la nature et moi.

La métaphysique , dans son patois quelque peu barbare^ se sert, pour désigner l'ensemble des êtres extérieurs àl'homme, et l'homme lui-même dans son essence intime , de deux expressions opposées : le moi et le non-moi. Faisant usage de ces termes , qui ont au moins le mérite de la brièveté , nous résumerons les réflexions qui précèdent, en disant qu'il s'établit entre le moi

et le non-moi , par la médiation des trois facultés capitales de notre être, trois ordi*es de relations ou de liens, se traduisant dans l'homme par les phénomènes de la sensation , du sentiment et de ridée , hors de lui par les phénomènes de la matérialié , de la beauté , et de la causalité. Ce qui revient à dire que , par le fait de leur contact réciproque , le moi et le non-mpi se révèlent toujours solidairement et deux à deux : matière et sensation, beauté et sentiment, causalité et idée. Autant de formes de la matière hors de nous , autant de sensations en nous ; autant d'apparitions de la beauté extérieure , autant de sentiments affectifs qui leur correspondent dans Tâme; autant de manifestations de la causalité dans la nature, autant d'idées ou de formes représentatives dans notre intelligence.

Quel est , dans ces différentes relations , l'élément qui varie? Est-ce le moi? est-ce le nonmoi ? Non , tous deux restent absolument identiques. Nous en avons fourni un exemple, qui peut se répéter à l'infini , en montrant comment le. même être est susceptible de produire en notre àme tour à tour une sensation, 'un senti-

ment et une idée , et se révélant de la sorte au moi sous trois aspects divers , initie celui-ci par contre -coup aux trois modes de son activité dans la sphère physique, morale et intellectuelle. Dans la série de ces phénomènes , n'est-ce pas toujours le même être qui ressent les impressions, le même être qui les produit? Les deux termes du rapport restent immuables; ce qui varie dans chaque rapport c'est le médiateur, organe de transmission qui unitle moi et le nonmoi. L'instrument de la révélation n'est pas le même ; et selon que c'est le sens physique , le sens affectif et moral , ou bien le sens intellectuel qui est pris à partie , il surgit en moi et hors de moi

un phénomène distinct. Que savons-nous du moi et du non-moi? leurs affinités réciproques, leurs capacités de relations et les agents de ces relations. Avec d'autres organes, nous aurions évidemment de nous-même et des êtres extérieurs des révélations différentes.

Est-ce à dire pour cela que tout ce que nous voyons^, sentons et pensons ne soit que mensonge et ne ne nous représente pas les choses telles qu'elles sont en réalité? La distinction que quel-

ques philosophes ont prétendu établir à ce sujet entre les êtres tels qu'ils existent pour mx-mêmes, c'est-à-dire dans leur essence absolue , et tels qu'ils sont poxtr nous, c'est-à-dire dans leurs relations avec notre propre être, repose à notre avis^ sur une conception absolument chimérique de l'existence universelle. Cette existence est relation, relation en tout, relation partout. Ce qu'une chose est dans ses relations avec une autre, c'est précisément ce que cette chose est dans son principe. L'isolement dans la nature est une conception imaginaire. Qu'est-ce après tout qui constitue un être quelconque? l'ensemble de ses propriétés. Et ses propriétés, que sontelles? ses aptitudes d'échange avec la vie universelle , les liens nécessaires qui le rattachent indissoliiblement à l'existence générale. Par suite , qui dit propriétés dit relations. — Concevez-vous l'oxigène en dehors de ses propriétés de relation avec l'hydrogène? Toute qualité , toute puissance inhérente à un élément quelconque , il ne la manifeste que dans sa réciprocité avec d'autres élé- Hients. Elle est cette réprocité même; toute capacité est réciprocité, toute force est solidarité.

L'isolement , c'est le vide et le néant. Pas un phénomène , nous le répétons encore , qui ne soit l'expression d'un rapport. Les termes du rapport existent nécessairement, mais nécessairement aussi ils existent dans le rapport où ils sont. Le phénomène par lequel ils manifestent leur rapport est donc une réalité absolue , une chose qui est, parce qu'il est impossible qu'elle ne soit pas. L'ensemble des rapports constitue l'univers et se déroule dans la succession des phénomènes. Se demander ce qu'est un être en dehors de ses rapports avec les autres êtres , revient donc à se demander ce qu'il serait s'il n'était pas. Supprimez toutes les relations , l'univers aussitôt cesse d'exister. La création est indivisible : ce que nous appelons la divisibilité de la matière ne peut consister que dans le mouvement de la matière. Il n'y a dévide nulle part. S'il n'y a pas dévide, il ne peut y avoir en aucun point solution de continuité, isolement, abstraction ; 1^ mot divisibilité ne saurait donc être compris que dans \\n senséquivalentàceluidemobililéimouvemental-

ternatif d'expansion ou de concentration. Le prin-

cipe moteur de l'univers est son principe créateur*

Enlever un seul atome à ses rapports nécessaires avec Tenseroble , c'est Tenlever à la condition de son existeuce et le faire entrer dans le néant. L'abstraction est le néant, la relation est l'être. Tout, encore une fois, est relation et solidarité indivisible : l'échange le principe universel. Nous ne pouvons connaître toutes les relations établies entre les êtres, mais cela empêche-t-il celles que nous connaissons d'exister? Ce que les rapports où se trouve l'homme avec l'univers lui permettent de connaître de cet univers , est fondé dans le principe des choses et participe de la vérité absolue. La limite de son savoir, déterminée par celle de ses rapports avec l'ensemble , fait également la limite de sa puissance ; savoir, en effet, c'est pouvoir. Être , connaître, pouvoir, sont trois termes exactement proportionnels.

L'être universel possède de toute nécessité l'universalité de savoir et de puissance , car il résume l'universalité des relations.

Maintenant que nous avons fixé la nature des relations générales où nous nous trouvons avec le monde extérieur, en même temps que la vérité de ces relations > revenons à la définition que

nous avons donnée de la science humaine , afin déjuger de sa valeur en présence des faits.

L'objet de la science, avons-nous dit, est la notion des rapports qui existent entre l'homme et l'univers. Nous reconnaissons dans le domaine de notre savoir trois grandes circonscriptions : les sciences naturelles ou physiques , les sciences morales et politiques, et les sciences métaphysiques on philosophiques. Ces divisions correspondent exactement aux trois ordres de rapports que nous avons signalés comme étant les formes essentielles de notre échange avec les êtres extérieurs. Quel est l'objet des sciences physiques? la notion des rapports matériels ou de sensation. Celui des sciences morales ? la notion des rapports moraux ou de sentiment. Le but des sciences métaphysiques ? la connaissance des rapports intellectuels ou de l'idée.

Jetons un rapide coup d'œil sur ces trois départements de la science.

A chaque sens se rattache en nous un ordre particulier de sensations, et hors de nous un ordre correspondant de phénomènes. L'organe de la vision me traduit l'être extérieur par l'étçndue ,

la forme , la couleur, le mouvement el la divisibilité. L'ouïe me le révèle par le son; le toucher par la résistance et Timpéiiétrabilité ; l'odorat par le parfum ; le goût par la saveur. Embrassant dans leur ensemble tous ces phénomènes de sensation , je les place sous une seule dénomination synthétique , et je les appelle : la matière. La matière est définie, en effet, par la physique : « tout ce qui tombe sous nos sens.» Les sciences naturelles se classent d'après les rapports particuliers qu'elles étudient dans le rapport général de la sensation, c'est-à-dire, selon celles des diverses propriétés de la matière qu'ellesprennentpourobjet. L'étude de l'étendue, ou des rapports entre les formes et dimensions sous lesquelles l'étendue se manifeste, est la géométrie. L'étude de la divisibilité, qui est celle des rapports entre les nombres ou quantités qui en résultent, fait l'arithmétique et l'algèbre. La théorie du mouvement, ou des rapports d'attraction et de répulsion , les deux formes sous lesquelles le mouvement se présente, engendre la dynamique, la chimie, la physique, l'astronomie, la minéralogie, la géologie. L'acoustique

et rharmonie constituent la science des rapports entre les sons; l'optique, celle des rapports entre les phénomènes de la vision : lumière et couleurs.

Cette énuraéralion , quoique fort incomplète , suffit à établir , sur le terrain des sciences physiques, le fait que nous avons avancé comme constituant essentiellement la science à tous ses degrés.

L'intelligence des rapports entre les choses implique nécessairement un rapport entre ces choses elles-mêmes et celui qui perçoit leurs relations, de telle sorte que toute relation constatée par nous entre les phénomènes de la nature se trouve comprendre en même temps notre relation vis-à-vis de ces phénomènes. Quelques mots sur ce point pour l'éclaircir.

On n'est capable de savoir que lorsqu'on l'est de jugement. Mais juger c'est comparer, et comparer c'est rapporter deux ou plusieurs quantités , valeurs ou existences, à unemême troisième. Gomment comparerai-je entre elles plusieurs choses , si je ne puis les rapporter à un terme fixe et identique de comparaison , à une unité de mesure invariable ? Or, ce terme qui sert à l'homme de me-

sure dans rappréciation des choses y c'esirhomme lui-même.

La série des sensations que j'éprouve dans mon être , trahit au dehors de moi Fenchaîneraent des rapports où sont les êtres extérieurs au mien. A la conscience d'un phénomène extérieur, correspond nécessairement en moi la conscience d'un phénomène intérieur , une sensation : la chaîne des révélations externes se déroule ainsi parallèlement à celle des révélations internes de mon ume. Du moment donc où il y a rapport, il y a deux termes en présence , et l'expression du rapport implique la manifestation simultanée des termes entre lesquels il s'établit. C'est là, de quelque nature que soit l'échange, ce qui le caractérise. Le moi se perçoit dans le non-moi, le le non-moi se réfléchit dans le moi. La contrepartie de la science des phénomènes physiques extérieurs se présente dans celle des phénomènes qui leur répondent en bous. C'est l'étude du rapport sous son double aspect, tel qu'il se présente en nous-même et dans les choses ou les êtres extérieurs à nous , à l'existence desquels notre propre existence est liée.

Toute modification quelconque de mon être corporel exprime une influence du milieu où il est plongé. Que cette modification soit perçue par moi , je rappelle sensation ; s'accomplit-elle à mon insu? elle reste dans le domaine de Texistence organique, ou plutôt végétative. La vie n'existe qu'avec la conscience des phénomènes résultant de l'échange avec le monde extérieur. Sous le nom de vie organique et de vie animale ou de relatior^^ la physiologie a distingué ces deux manières d'être. Mais , aussi bien que la seconde, la première n'est-elle pas existence de relation? Alors même que, dans l'échange permanent d'action et de réaction où l'organisme esl avec les éléments du dehors, beaucoup des modifications incessantes qui en résultent pour lui restent ignorés de l'âme et ne se traduisent pas en sensations , elles n'en sont pas moins aussi des phénomènes de relations : la différence ne consiste nullement en ce qu'il y a relation d'un côté et non pas de l'autre , mais en ce que la relation est perçue ici par l'être intérieur, tandis que là il n'en a nul le conscience. N'est-ce point, disons-le en passant , un témoignage de plus que le corps et l'âme ,

quoique dans les rapports les plus intimes , restent toujours detix? S'ils étaient identiques, une modification du corps ne serait-elle pas constamment une modification de Tâme? Et comment Fâme pourrait-elle ne pas percevoir un mouvement dont elle serait invariablement le sujet unique et immédiat? L'âme peut et doit considérer le corps comme extérieur à elle-même , bien qu'il soit plus intimement lié à elle que le reste de l'univers matériel, etseprése^^te comme l'agent nécessaire et le milieu à travers lequel s'accomplissent les relations dont l'ensemble fait l'existence humaine.

^La physiologie elle-même, placée cependant au point de vue exclusivement matérialiste, fait cette distinction, d'accord avec la métaphysique. Cabanis n'a-t-il pas écrit un traité sur les rapports entre le physique et le moral? Ce rapport n'est-il pas admis par toutes les écoles, dans toutes les opinions ? Donc , toutes les opinions et toutes les écoles distinguent l'âme du corps. Un rapport est-il concevable sans deux termes entre lesquels il s'établit? et la dualité n'est-elle pas exclusive de l'identité? Si donc

VOUS admettez le rapport, vous faites la distinction. Le non-moi se décompose ainsi en trois éléments principaux : mon corps , mes semblables et la nature , mot qui comprend dans son sens restreint tous les êtres des trois règnes organiques animé ou animal , organique inanimé ou végétal, inorganique ou minéral. L'homme résume en lui ces trois règnes , ils lui servent en quelque sorte de piédestal pour Télever au-dessus d'eux , et du sommet où ils l'ont placé , lui permettre de les étudier et de les connaître.

Le moi , dans ses relations de sentiment avec le non-moi , produit des phénomènes dont l'étude constitue Y esthétique ou la notion du beau envisagé physiquement, V éthique ou la morale, qui est la notion du beau dans les rapports de l'homme avec l'idéal d'humanité ; la politique ou science sociale , qui n'est, en dernière analyse , qu'un des côtés de la morale.

Il existe des formes dififérentes de la beauté ,

il n'y a qu'une beauté. Le sentiment que la beauté fait naître en nous se manifeste sous des aspects infiniment multiples , et il n'a qu'un seul nom : l'amour. Selon la loi générale du rapport, qui

rattache invariablement Tapparition d'un phénomène externe à celle d'un phénomène intérieur de l'âme, amour et beauté sont solidaires; ils s'appellent; ainsi que dans les rapports physiques la sensation a pour terme corrélatif hors de nous la matière. Aux diverses formes de la sensation répondent les formes ou attributs de la matière , aux formes variées de la beauté répondent les formes différentes de l'amour. Est-il nécessaire de dire que nous n'employons pas ici le mot amour dans son sens strict et spécial , mais dans sa signification la plus étendue , où il embrasse tous les phénomènes quelconques de l'attraction morale ? L'amour est une communion entre l'âme et l'univers, communion profonde, mystique, ineffable, où les êtres se parlent de Dieu dans la langue sublime de la poésie. On parle de nature morte. Qui a dit ce mot vide et glacé? Celui-là, certes, n'était pas artiste : si la nature était morte pour lui , c'est qu'il était mort pour elle : c'est qu'il ne l'aimait pas. La nature ne se révèle qu'à ses amants; pour eux seulement elle est esprit et vie; les autres 'n'y trouvent que lettre close. Plus on l'aime , plus on la connaît

et la comprend. Elle se donne à cpux qui lui livrent leur cœur, mais à eux seuls , et leur ouvre les secrets de sa divine beauté. L'amour en toutes choses donne l'être, le souffle de vie. Tout s'anime, se colore et respire dans ses feux ardents. Incapable d'amour, incapable dévie, incapable de puissance.

La beauté est l'objet commun des sciences esthétiques, morales et politiques. La morale n'est-elle pas l'esthétique interne? Ne considère-telle pas dans son idéal cette figure intérieure de l'âme , qui se dessine matériellement au dehors dans la physionomie , les paroles, les œuvres? La politique n'envisage4-elle pas également la beauté sociale, qui est la justice, dans l'ensemble des relations humaines et des institu* lions civiles où elles sont représentées?

La politique est la science des rapports sociaux , science qui est renfermée dans la morale comme le moins l'est dans le plus. La morale , en effet, est la notion de tous les rapports de l'humanité qui procèdent du cœur ; elle est amour. Être juste consiste à respecter l'humanité en s'abstenant de lui porter atteinte en soi-même

et en autrui ^ Être moral, c'est rechercher, provoquer, soutenir, développer rhumanité, en soi et hors de soi, par toutes ses puissances ; en un mot, c'est réaliser l'humanité. L'amour de l'humanité renferme le respect de l'humanité. On ne saurait prétendre que l'on peut respecter l'humanité sans l'aimer ; il faudrait pour cela confondre deux choses qui , en dépit de la similitude des apparences, resteront toujours diamétralement opposées en principe. Bien des gens, en effet , paraissent animés du respect de l'humanité , qui ne respectent en elle que les armes dont elle se sert pour se défendre. Qu'y a-t-il de commun entre l'homme qui s'abstient par crainte et celui qui s'abstient par amour de ses semblables? Ce n'est pas être honnête homme que de ne point voler de peur des verroux, de ne.point tuer de peur de l'échafaud; tout comme la religion ne consiste pas à accomplir la loi divine par crainte de l'enfer ou dans l'espoir d'un salaire à toucher en paradis. Un acte de prétendue vertu accomplie dans des conditions pareilles n'est qu'une lettre de change tirée sur Dieu , et payable à vue au porteur dans un autre monde. On ne nous

persuadera jamais que la religion soit là : il n'y a que le masque de la religion. La véritable, la seule religion résidera toujours dans l'amour et le respect spontané pour la divinité, jamais dans la terreur de l'enfer ou l'espoir du paradis. De même, la justice est le respect de l'humanité, non pas la peur des baïonnettes ni l'espoir des honneurs et de la fortune. On peut être revêtu de toutes les apparences de la justice , et n'être cependant au fond du cœur qu'un infâme scélérat. Si vous ne savez pas aimer l'humanité, jamais vous n'apprendrez à la respecter. Levez le frein , supprimez le châtiment ou la récompense , vous saurez bientôt ce que valent la justice et l'humanité, et ceux qui savent estimer ces vertus pour elles-mêmes.

La morale et la politique sont donc identiques , puisque le respect et l'amour de l'humanité ne peuvent se scinder; toutes deux procèdent du sentiment. Faites de l'homme un être purement intelligent ; pensez-vous que la réflexion lui enseignera l'amour et le respect de l'humanité? Non; elle lui apprendra la prudence, c'est-àdire la méfiance. Elle lui dira: «Crains celui

qui est plus fort que toi; car tu es à sa merci. Recherche ceux qui sont plus faibles que toi, car ils pourront te servir. » Les hommes , brutes armées d'intelligence, pourront s'associer, s'ils y trouvent leur intérêt réciproque, et débattre les conditions de l'association ; mai$ c'est en armes qu'ils délibéreront. Par quel molif , je vous prie, du moment où il pourra le faire , l'homme se privera-t-il d'exploiter son semblable et de l'asservir à ses besoins comme une bête de somme? Cela lui paraîtra la chose la plus simple , la plus naturelle , et la plus légitime du monde. Qu'estce qui protesterait en lui? Est-ce l'instinct de l'amour? le sens moral? la notion du droit? Où prendra-t-il tout cela? Le cœur lui fait défaut, le cœur qui contient le germe de toutes ces choses. Nul doute que l'intelligence n'ait sa part nécessaire dans le développement des notions de morale et de justice , comme elle doit avoir sa part dans toutes les choses qui sont de l'homme ; mais c'est le cœur qui lui fournit les données primitives qu'elle convertit en notions , et que la pratique fait passer dans les faits.

Après avoir assigné à la science humaine

comrae objet de son étude les phénomènes résultant des trois ordres de relations qui existent entre rhomme et Tunivers, nous avons distingué dans Tenserable de ces relations , d'après l'organe qui leur sert d'intermédiaire, l'échange physique, moral et intellectuel. Ces divisions nous ont servi à classer la science en trois domaines correspondants : celui des sciences physiques , qui s'occupent des rapports de sensation, celui des sciences morales et esthétiques , qui traitent des rapports, de sentiment , enfin celui des sciences philosophiques ou métaphysiques , qui envisagent les rapports intellectuels. C'est dans cette dernière région qu'il nous reste à pénétrer.

Toute idée est une idée de cause. Nous avons établi, au début de ce chapitre , par le témoignage d'un fait irrécusable , universel , et d'expérience journalière pour chacun , la curiosité, comment l'idée de cause naît spontanément dans l'esprit humain au contact du phénomène matériel fourni par la sensation, ainsi que l'éclair naît du choc. Cette idée instinctive et confuse d'une cause génératrice de tout ce qui apparaît est un phénomène aussi bien que la sensation et le sentiment;

c'esl-à-dire qu'elle exprime un rapport d'une nature spéciale entre l'homme etl'univers; rapport nécessaire , produit par la médiation de l'intelligence, et dans lequel l'âme , se montrant absoluraentpassive, ne fait que réo^V involontairement et à l'insu d'elle-même au contact du monde extérieur , réaction qui se traduit dans l'idée spontanée d'un principe inhérent au phénomène de la présence duquel les sens l'ont avertie. Il faut, cela va sans dire , pour que cette réaction se produise , que le phénomène extérieur éveille l'activité intellectuelle ; sinon il demeure dans les régions inférieures delà sensation. Mais du moment où l'intelligence est rendue attentive, qu'elle a été éveillée , et pour ainsi dire prise à partie par le phénomène matériel , elle ne peut se dispenser de lui attribuer une cause, une raison quelconque de son existence, un pourqmi et un comment. En face de ces questions inévitables de la curiosité, l'imagination se charge d'abord des réponses , car l'inconnu est l'angoisse de la pensée, et il faut une solution à tout prix. Or, l'imagination n'en est pas en peine. Ce grand architecte de dogmes et de théogonies a mission de

nourrir la pensée confiante des premiers âges , jusqu'à ce que vienne l'âge adulte, où la raison , en possession de majorité, chaque jour plus exigeante, délaisse l'imagination soupçonnée et ses brillantes théories, pour reporter de plus en plus son crédit sur l'o bservation rigoureuse des phénomènes naturels. Avec l'observation s'ouvre l'ère scientifique.

Que poursuit la science dans l'observation des faits? une réponse à la curiosité, dont la demande opiniâtre se formule invariablement la même : voilà le phénomène , où est sa cause ? Et la réponse que fournit à cette question l'étude raisonnée des faits, toujours plus scrupuleuse dans ses moyens et plus étendue, est la même partout; elle consiste à indiquer entre les phénomènes des rapports nécessaires et permanents. Lorsque l'intelligence a découvert ces rapports , ne dit-elle pas : j'ai trouvé la cause du phénomène? L'idée de causalité ou de principe , transformée scientifiquement, équivaut par conséquent à l'idée de rapport. « Les lois , dit Montesquieu , sont les rapports nécessaires dérivant de la nature des choses. » Les mots de loi et de rapport ont le

même sens ; ils signifient lien. La science voit avec raison dans les lois la vérité et l'essence des phénpménes , puisque toute loi est un rapport et tout phénomène l'expression d'un ou de plusieurs rapports. De là vient dans l'esprit cette intuition directe de l'existence d'une cause en tout phénomène quelconque , cause dont il n'est que la représentation matérielle , et qui. se traduit intellectuellement dans la notion de la loi. La pensée spontanée d'un principe donne l'impulsion première et reste l'essence de la pensée scientifique ; mais la raison active , qui est le raisonnement appuyé de l'observation naturelle, démontre ce que la raison passive avait accepté comme l'œil accepte la lumière , comme l'oreille accepte le son. Or, la métaphysique a pour objet précisément l'étude de toutes ces notions accumulées, représentations dans l'esprit des rapports découverts entre les phénomènes extérieurs.

L'intelligence humaine possède en elle , et c'est l'essence de sa nature , une puissance qui la caractérise éminemment, celle de se replier sur elle-même et de se contempler dans sa propre ac-

tivité; faculté que désigne un mot, dont la plupart de ceux qui en font usage journellement ignorent la profonde portée , le mot de réflexion. L'esprit humain se réfléchit en lui-même comme en un miroir : il se voit, il se connaît. La réflexion fait rhomme. Elle creuse entre lui et la brute un abîme que rien n^ peut combler. Les naturalistes auront beau faire, par celte faculté qui nous relie au monde de Tesprit , notre être intime échappera toujours à leurs ardeurs zoologiques. Penser, n'est pas encore réfléchir. La pensée simple est la pensée qui s'ignore ; la pensée réfléchie est la pensée qui se sait: la pensée qui se pense elle-même. L'homme se voit penser, il sait qu'il a une intelligence. Le simple mouvement de l'esprit, inaperçu de l'esprit lui-même, n'est que l'intelligence sous la forme inférieure de l'instinct. Intelligence humaine et réflexion sont des synonymes; et c'est au point de vue de cette identité que l'homme refuse à bon droit l'intelligence aux êtres inférieurs à lui.

L'homme qui se voit penser , qui prend conscience par l'intelligence du mouvement de son

intelligence elle-même, cet homme-là réfléchil. La réflexion est donc l'intelligence recueillie, concentrée , pour ainsi dire multipliée par ellemême et doublée de sa propre force. La réflexion seule permet la science, car seule elle place rhomme en face de lui-même et lui donne le moyen de se voir exister, sentir, penser et vouloir; de se reconnaître enfin dans tous ses rapports avec lui-même, avec ses semblables,, avec la nature. Les êtres inférieurs à lui sont également reliés à l'univers par une communion incessante et indestructible ; mais cette communion , ils l'ignorent. N'ayant point de science , ils ne peuvent connaître ni religion, ni morale , ni progrès.

La représentation matérielle du phénomène ne doit pas être confondue avec sa représentation intellectuelle , bien que le langage ordinaire emploie fréquemment le moi idée dans le premier sens. Sous celte forme , l'esprit n'est que la faculté dont l'âme est douée de recevoir par les sens l'empreinte des objets extérieurs, ou de les reproduire, en l'absence de l'impression physique, par l'imaginalion. Avoir l'idée d'un objet

signifie, dans cette acception, connaître cet objet par la sensation. Mais connaître l'objet par l'esprit est chose toute différente; c'est le comprendre dans les rapports ou les lois qui le rattachent à l'ensemble et se présentent comme la condition immédiate de son existence. L'idée matérielle est l'idée concrète, physique, individuelle; l'idée réfléchie par contre est nécessairement abstraite , métaphysique et générale , en ce qu'elle soutire du phénomène sa cause, et généralise synthétiquement plusieurs phénomènes dans une notion unique qui les embrasse collectivement.

Après ces quelques observations sur le mécanisme ré/ïec^mr de notre intelligence, il nous sera possible de comprendre par quelle voie la raison , ainsi ramenée sur elle-même , peut engendrer une science de sa propre nature et parvenir à la plus haute concentration qu'il lui soit ' possible d'atteindre : l'idée de l'unité universelle . La science est métaphysique dans toutes ses parties, car nulle science n'est possible sans abstraction. Toute idée est une synthèse : lasyn- - thèse des synthèses, est l'idée absolue , infinie,

qui contient toutes les idées particulières. Cette synthèse suprême , qui occupe le sommet de l'édifice , a pris par excellence le nom de métaphysique. La métaphysique est donc Tunité de toutes les métaphysiques, une science formée de toutes les sciences.

Expliquons-nous. Les rapports que la raison perçoit au dehors dans l'ensemble des phénomènes ont pour représentants en elle-même les idées de ces rapports. N'est-il pas dès lors manifeste qu'à Tensemble des rapports que je conçois extérieurement doit correspondre identiquement l'ensemble de mes idées ? Si donc je parviens à ramener à une loi unique , c'est-à-dire à un seul rapport, toutes les lois que j'ai reconnues dans l'univers, il s'opérera par contrecoup dans mon esprit une concentration de toutes les idées représentatives de ces lois en une idée collective où elles seront toutes contenues: l'unité des rapports se reflétera dans l'unité d'idée.

Or, je reconnais dans la solidarité qui existé entre les êtres hors de moi la marque évidente qu'ils dépendent d'un principe supérieur et com-

mun à tous. Quant aux phénomènes qui constituentraon propre êlre, je les embrasse également comme indivisiblement unis dans un principe supérieur, Tâme, qui est leur centre commun.

Unité en moi, unité hors de moi. Mais, quoique distincts , le moi et le non-moi se pénètrent eux-mêmes dans un rapport intime par la sensation^ le sentiment et Tidée.

L'identité exclut la diversité, que l'unité au contraire exige. Le moi et le non-moi, l'âme et l'univers ne sont pas identiques, mais ils ont un principe commun de leur existence. Sans ce principe, leur communion serait-elle possible? Par quel point se toucheraient-ils? Tout rapport est dualité dans l'unité, unité dans la dualité. — L'ensemble des rapports constitue l'unité absolue dans son infinie multiplicité. Pour l'homme, Tunité suprême est donc la notion qui embrasse et concentre tous les rapports qu'il a conçus et Tenveloppe lui-même dans la vie universelle. A cette hauteur, la métaphysique a atteint son couronnement, la synthèse culminante. L'intelligence s'arrête dans l'idée du principe universel , un, infini, souverain, indivisible, en qui toute

chose a la racine de son existence. La science des sciences est constituée; le dernier voile s'est déchiré : la raison humaine se trouve face à face avec son ultimatum , qui est Dieu. Les sciences ne sont que les degrés par lesquels l'esprit s'élève vers la science qui les résume toutes: la théologie. C'est l'échelle de Jacob , sur laquelle les idées, formes lumineuses et ailées, tour à tour montent et descendent.

La science seule nous enseigne la solidarité dans l'univers : elle seule, par conséquent, nous démontre l'existence de la divinité. La conséquence est invincible : Si l'univers est un dans son infinie multiplicité, l'unité est le principe de l'univers. Qu'y a-t-il en dehors de l'unité? Le néant ou la fraction. Dieu ne peut être ni le néant ni la fraction, Dieu est donc l'unité. Divisez l'unité en fractions à l'infini , vous ne pourrez ni la réduire ni l'augmenter. Les êtres particuliers sont vis-à-vis de l'Être universel dans le rapport de la fraction à l'unité ; l'unité contiendra toujours les fractions , aucune fraction jamais ne contiendra l'unité. D'autre part, c'est Tunité qui fait l'essence des fractions , et les rapports entre l'infi-

nité des fractions dérivent uniquement de leurs rapports respectifs avec Tunité. Acepoint de vue la définition de Montesquieu : « les lois sont les rapports nécessaires dérivant de la nature des choses , » se présente à nous dans tout l'éclat de sa vérité. La nature des choses, leur principe et la raison de leur existence réside dans l'unité , car l'unité seule fait les rapports , sans lesquels l'univers n'est plus.

A vrai dire, il n'y a qu'une loi , dont les lois sont les manifestations diverses. Celles-ci ne sont que les formes révélatrices de l'activité souveraine sans cesse présente en toutes choses. Il est impossible de le contester, dès qu'on admet les rapports universels entre les êtres. Les lois n'existent pas si elles n'agissent pas solidairement ; le lien rompu, c'est le chaos. Mais si les lois existent et agissent nécessairement de concert, elles ne peuvent être , nous le répétons , que les révélations infinies d'une loi unique dont elles émanent toutes nécessairement. Il n'y a qu'une seule loi, ou il n'y a point de lois.

L'échange se manifeste dans l'influence mutuelle; il est la réciprocité d'action: Si donc

réchange est permanent, l'action et la réaction doivent Têtre , par conséquent le mouveinent. La création, pas plus qu'elle ne connaît le vide , ne connaît le repos. L'immobilité n'existe que pour nos sens, incapables de suivre le mouvement au delà d'une certaine limite. Mais la métamorphose , témoignage irrécusable du mouvement, le trahit en tous les êtres à la longue. 11 n'y a d'inaltérable que la source de tout changement, il n'y a d'immuable que le principe de tout mouvement : l'unité , qui est l'absolu , l'Éternel et l'Infini dans la nature, l'unité qui est Dieu. La création est incessante. N'est-elle pas la révélation successive de l'activité divine , qui ne peut cesser d'agir en un point ni à un moment quelconque sans cesser d'être? — Comment supposer limité ce qui est nécessairement infini ou qui n'est pas?

Le mouvement, c'est l'histoire. L'histoire enseigne l'enchaînement, elle enseigne donc la divinité. Chaque être a la sienne , qui se rattache à celle de l'ensemble. L'histoire de l'univers est l'histoire de Dieu : l'épanouissement successif de l'unité infinie dans l'infinité de ses attributs. Toute

phase de l'existence universelle est une phase de la vie divine. En chaque être , à chaque instant , Dieu est présent et visiblement révélé. Ce que nous savons de la création dont nous faisons partie est ce que nous savons de Dieu. Mais aucune forme de la puissance divine ne peut épuiser cette puissance infinie ; TÊlre infini n'est jamais présent tout entier dans la création , bien qu'elle soit toujours remplie et pénétrée de son essence. La création qui est de Dieu, par lui, en lui, n'est jamais Dieu lui-même. Notre âme, à chaque instant de son activité , épuise-t-elle toute l'activité qu'elle contient en principe ? Non ; l'apparition de son être dans le monde des phénomènes est la manifestation successive de ce qui repose virtuellement en elle. Ainsi de la grande âme qui remplit et dirige l'univers. Toute puissance occulte, toute force latente attend, pour apparaître, que le mouvement universel ait amené son heure. Mais elle était avant que d'apparaître , elle était en puissance. Pour la partie de nous seulement qni est entraînée par le flot du temps et appartient au monde phénoménal, il y a un passé , un présent , un avenir ; le principe du

mouvement, qui est en nous comme en toutes choses, mais dont nous avons conscience, ne connaît que l'éternité. Nous sommes éternels en Dieu : le temps et l'espace ne sont que les for-

mes des révélations sans cesse jaillissantes des sources inépuisables de la vie immortelle , cachées dans le sein de la divinité.

Le mouvement dans la création est le développement , le développement est l'enchaînement, ii'historien étudie le mouvement, l'histoire démontre l'unité. L'histoire du globe et celle de l'humanité révèlent également à l'intelligence la chaîne infinie des êtres. La vie éternelle , éternellement manifestée dans l'éternité du temps, la substance infinie , successivement révélée dans l'infinité de ses attributs, tel est le rapport entre Dieu et la création. Jamais la création ne sera Dieu , et Dieu sera toujours manifestement dans sa création , car il est impossible d'isoler la puissance créatrice de la création où elle apparaît. Partout manifesté , l'être universel partout reste caché dans son essence.

Dieu! l'unité, l'être des êtres! toute la création hautement le proclame. Il brille dans les

SUR LA PpaOSOPHIE SOCIALE. 213

splendeurs du firmament, dans Tinfinité de la nature il a écrit son nom , et sa voix parle dans les insondables profondeurs de la conscience humaine ; lui , lui seul dans tout ce qui a été , dans tout ce qui est, dans tout ce qui sera. La raison s'incline devant son mystère avec un pieux tressaillement ; et du sein des ténèbres où elle est plongée , l'âme élève vers lui un regard plein d'espérance !

Année du microscope , la science s'enfonce dans les abîmes de l'infiniment-petit, où nulle part elle ne sait rencontrer le vide ni l'isolement : la vie de toutes parts surgit , éclate , déborde devant elle. Elle compte les anneaux de cette chaîne , qui de l'atome imperceptible , d'où elle semble sortir du sein du néant lui-même, monte, à travers l'immensité dévorante des espaces, jusqu'à ces mondes que l'astronome, navigateur errant dans un océan sans bornes, aborde avec un saint tressaillement! Globes!

poussière étincelante semée sur son passage, qu'êtes-vous au regard de l'Infini? des atomes, vous aussi, rien que des atomes! Voyez : depuis ces millions de créatures qui se meuvent

dans une gouttelette d'eau , pour elles un monde, inonde immense, illimité! jusqu'à ces sphères immenses qui roulent silencieusement dans l'immensité, tout se tient, concourt, s'appelle.

athéisme ! vertige insensé ! breuvage mortel ! tu n'es qu'un mot stérile et vide. Qui donc , s'il ne croit au néant, peut nier Dieu? Si Dieu n'existe pas , qu'est-ce donc qui peut exister encore?

Dieu soutient tous les êtres , en lui et par lui s'accomplit la communion universelle. Les existences individuelles , plongeant dans l'existence infinie , en tirent leur substance à toute heure. Elle est leur milieu, leur rendez-vous commun, l'âme immense qui toutes les enveloppe , se communique à toutes. L'homme , c'est son privilège , peut connaître les lois de son échange avec l'infini ; sa science est donc sa religion , et sa religion est sa science. Nos facultés sont autant de racines qui pénètrent dans le sein de la divinité, d'où elles aspirent la vie et la lumière. Les sens , le cœur, l'imagination, l'intelligence, sont les agents de la révélation humaine , les médiateurs entre l'homme et Dieu. La religion humaine n'est pas complète si elle ne relie l'homme à l'In-

fini par toutes ses facultés. Révélé aux sens, Finfini s'appelle la matière ; amour, lorsqu'il apparaît au cœur ; beauté , quand il s'offre à l'imagination ; vérité , alors qu'il se révèle à l'intelligence, révélation supérieure, de laquelle les autres dépendent essentiellement. Faire de l'idiotisme la condition de la religion, est un crime envers la religion et envers la raison tout à la fois. L'homme n'est religieux qu'autant qu'il est intelligent; abdiquer son intelligence, c'est abdiquer Dieu.

« Un peu de science , a dit un philosophe , éloigne de Dieu , beaucoup de science y ramène. » Oui, la science, qui commence en Dieu, aboutit à Dieu. Elle est, pour terminer par la définition que nous avons placée en tête de cette étude : le mouvementde l'esprithumain vers l'unité-Porter atteinte, sous quelque forme que ce soit, à son libre développement, est un sacrilège.

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