‹ Essai sur la physionomie des serpens (volume 3)Chapitre 38 sur 66 · HABITUDES · texte numérisé non relu

HABITUDES

Les ophidiens sont répandus dans tous les pi>ys où se trouvent les conditions nécessaires à l'existence des reptiles en général. Tout le monde sait que ces animaux à sang froid aiment la chaleur ; que leur nombre diminue par cette raison à mesure que l'on s'approche des régions temptirées ou froides, et qu'ils préfèrent par cette même raison les terrains bas et exposés aux rayons du soleil, aux lieux élevés et couverts d'une végétation abondante et épaisse. Cependant , il y a niéme chez nous des espèces, communes dans les plaines, qui fréquentent en même temps les pentes des montagnes

(ï) c.oLttjBER Q u AT 1 1. 1; A 1)1 A TUS, Ic BoR tk? aDcions Uoujains.

HAinTUDKS. 93

jusqi! à une clôvntion tic plusieurs milliers de pieds au-dessus du niveau de la mer. Plusieurs Tropidonoles peuplent, à Java , les sommets solitaires des nombreux volcans éteints dont cette île est hérissée. Mais de loin le plus grand nombre d'ophidiens habitent les terrains bas , découverts ou ombragés , secs ou humides et marécageux. Les uns ne se rencontrent que dans les vastes plaines sablonneuses de l'Ancien Monde; les déserts analogues des deux Amériques, connus sous les noms de Pampas, de Lanos ou des Savannes sont peuplés par d'autres espèces, souvent répandues sur unegrande étendue de terres de ce continent. Un grand nombre de serpens fréquentent les lieux ombragés et se trouvent souvent même jusque dans les forêts les plus sombres, tantôt cachés sous les herbes ou le feuillage épais , tantôt confondus parmi les mousses , les lichen ou autres plantes parasites. Plusieurs espèces se plaisent dans les lieux marécageux, parce que c'est lÀ qu'elles trouvent une nourriture abondante et conforme à leurs goûts. D'autres recherchent le voisinage des eaux douces qui leur procurent et les moyens d'existence et un asyle protecteur contre les poursuites de leurs ennemis; mais ces mêmes espèces se trouvent quelquefois loin de tout lieu humide, tantôt étendues sur un sol sec et revêtu d'une végétation brûlée, tantôt suspendues aux branches des arbres. Le nombre des serpens qui passent toute leur vie dans les eaux, est très petit, et cette manière de vivre est plus particulièrement propre aux serpens de mer qui peuplent, quelquefois en bandes nombreuses, les parages les plus reculés de notre Globe. Plusieurs espèces d'ophidiens se creusent des boyaux qu'elles ne quittent que pour aller pourvoir à leurs besoins; d'autres s établissent dans les terriers de petits mammifères qu'ils en chassent quelquefois; d'autres encore cherchent un asyle dans des trous d'arbres , sous leurs racines , près des habitations et même jusque dans les maisons , ou c'est tantôt un tas de fumier ou de feuilles desséchées qui leur servent de refuge;

94 HAnrnjDKS

x^iilin il on est qm rcchorcliont les ('lKi:iips ou les lieux cultives, pour faire la chasse aux insectes et aux petits mollusques (jui abondent dans ces endroits.

Ces données démontrent que beaucoup tle serpens ne pn'fèrent tel ou tel lieu , que parce qu il leur offre de quoi subsister, ou parce qu'il réunit toutes les conditions nécessaires à leur existence: aussi, voit-on souvent les serpens rléserter le lieu ordinaire de leur habitation, dès qu il cesse de leur fournir les moyens de subsistance. Il est vrai (pie ce fait peut être appliqué, avec plus ou moins de modifications, à tous les animaux; mais avec cette différence, que les reptiles, attachés au lieu qui les a vu naître , ne savent pas entreprendre ces niii^rations lointaines qui excitent notre admiiation chez les oiseauxetchezplusieurs manmiifères. Le plus souvent, les serpens terrestres ne s'éloignent cju'à de très petites distances de l'endroit où ils se sont établis , et on les trouve presque toujours si proches de leur habitation, qu'ils peuvent la f^agner à l'approche du moindre danger.

Beaucoup de serpens vivent en société, et il paraît qu'ils ne se font nuituellement aucun mal: tels sont la plupart des espèces aquatiques, plusieurs (Couleuvres et notamment les serpens pélagiens, qui se montrent quelquefois en bancs inuTienses à la surface de l'Océan. Les venimeux terrestres , au contraire, dont le nombre des individus est infiniment plus restreint, recherchent moins fréquemment la société de leurs semblables, et se tiennent souvent isolés au milieu des lieux solitaires qu'ils habitent.

Les serpens ont entre eux plusieurs rapports dans les mœurs et dans les habitudes. Presque tous ont un naturel stupide, timide et farouche; mais réduits à la domesticité, ils contractent bientôt des mœurs assez douces, excepté toutefois les espèces venimeuses, dont le naturel farouche «mpechede changer leur caractère féroce. Cependant, il existe des serpens tant venimeux qu'inoffensifs, qui ne font presque

HAiîrruDf:s. 95

jamais usage do leurs armes pour se défendre eontre leur agresseur : tels sont parmi les premiers , les Hydropliis^et les Elaps, parmi les derniers plusieurs Couleuvres , des Tropidonotes et d'autres. Cette facilité de s'apprivoiser est particulièrement propre aux plus grandes espèces de la famille des Boas qui , après avoir été pris, ne font jamais mal à qui que ce soit (i). D'autres espèces refusent de prendre aucune nourriture, et deviennent les victimes de leur obstination ; mais il paraît qu'au moyen d'un traitement conforme à leurs besoins, on peut parvenir à rendre la captivité supportable à la plupart de ces reptiles.

Les serpens venimeux proprement dits, les serpens fouisseurs et plusieurs espèces d'autres genres, ont un naturel très engourdi et tranquille: aussi , leurs mouvemens progressifs sont-ils exécutés avec lenteur; mais la plupart des Ophidiens sont alertes et tous leurs mouvemens annoncent une force et une agilité extrêmes : on a cependant beaucoup exagéré leur vitesse, qui n'est jamais assez considérable, pour qu'un homme ne puisse facilement leur échapper.

Les serpens qui mènent une vie nocturne sont moins nombreux que ceux qui préfèrent le grand jour aux ténèbres: à la première catégorie appartiennent les Dipsas proprement dits , plusieurs Ophidiens venimeux et d'autres; mais beaucoup de serpens combinent les deux genres

(i) M. DiEPEiviNK à Paramaribo me mande, qu'il tient continuellement chez lui plusieurs Boas de diverses espèces, qui vivent en parfaite harmonie entre-eux et avec d'autres animaux domestiques. Le professeur Reinwardt, cependant, a été témoin, à.Tava, d'un spectacle qui prouve qu'il ne faut pas toujours se fier à ces animaux. Un Javanais ayant apporté chez M'^ le baron van der capelle un grand Python, et voulant le faire sortir du panier dans lequel il se trouvait, le serpent, par un seul coup, lui fit une blessure assez considérable, en lui ouvrant l'avant-bras dans toute sa longueur.

<)r. HAiiJ ru DES.

(le vie, cl ( hassoiU tantôt en plcia juin, lanlol pcnilnnL la iiuil, suivant leurs besoins; il faut ranimer dans celle dernière catégorie les espèces qui offrent une ])upil]e alongéc, soit verticalement, soit transversalement et qui paraît plus particulièiement propre à se dilater ou à se contracter, suivant la masse des rayons lumineux qu'il est besoin de faire entrer dans la cavité de l'œil: dans l'obscurité, cette ])runelle ainsi configurée, se dilate de manière à ce qu'elle devient tout-à-fait orbiculaire (i). La loi, établie par la plupart des naturalistes, que les animaux à pupille alongée soient plus spécialement nocturnes, est contredite par ces observations; il paraît plutôt que des yeux volumineux indiquent uiî genre dévie nocturne, quoique [)lusieurs Elajis etdesNajas, dont les yeux sont assez petits, vont cbercber leur proie pendant la nuit. Peut-être a-t-on tort , de vouloir appliquer rigoureusement cette règle à la manière de vivre des serpens, dont un bon nombre passe une grande partie de son existence dans une langueur ou un engourdissement conq)arable au somuîeil , et qui ne se dérangent que quand il s'approclie d'eux quelque être vivant dont ils s'emparent lorsqu'il convient à leur goût; tombant ensuite dans une léthargie plus profonde, qui les rend quelquefois, pour un temps assez long, incapables de se livrer à la chasse.

La plupart des ophidiens choisissent leur nourriture indifféremment parmi les trois premières classes des animaux vertébrés ; les espèces aquatiques se nourrissent plus ou moins exclusivement de poissons, selon que leur genre de vie les lie à l'élément humide; les espèces de petite taille enfin , et notamment les terrestres et fouisseurs , font la chasse aux insectes, aux mollusques, aux vers ou à d autres animaux des classes inféiieures ; les serpens d'arbre, enfin , paraissent préférer les oiseaux, non pas parceque cette espèce de

(i) Voyez îî Ali Î..VN, Â)w, p. 36y.

HABITUDES. î)7

iiourrhure convienne mieux à leur goût, mais parce qu'elle est plus à leur portée.

Tout le monde sait que les serpens peuvent, comme les

' autres reptiles, jeûner fort longtemps: un Boa constrictor,

envoyé de Surinam en Hollande, était plus de six mois sans

prendre la moindre nourriture; quelquefois ils sont plus

longtemps encore avant de mourir de faim.

On ignore si les serpens boivent et s'il est juste d'opiner pour la négative: toutefois on n'a jamais aperçu de fluides dans ceux dont on a examiné l'estomac.

Les changemens continuels qui s'opèrent dans notre atmosphère, influent plus ou moins puissamment sur les ophidiens. Amis de la chaleur , ils recherchent avidement les lieux exposés aux rayons du soleil, tandis qu'ils restent cachés dans les temps pluvieux, ou lorsqu'il fait du vent; à l'approche d'un orage, quand l'atmosphère est surchargée d'électricité, on les voit souvent sortir de leur retraite, dans une agitation qui n'est pas naturelle à leur race, et traverser les endroits découverts. Ne pouvant supporter les effets du froid qui leur ôte en même temps les moyens de subsistance, les serpens se retirent, à l'approche de l'hiver, dans des asyles le plus souvent souterrains et toujours garantis des intempéries de la saison ; ce sont tantôt des terriers ou des amas de pierres, tantôt des tas de fumier ou des creux d'arbre; c'est là qu'on en voit souvent plusieurs dans un même lieu de retraite , dans un engourdissement profond , jusqu'à ce (|ue les rayons vivifians du soleil du printemps les raniment. Il est manifeste que la durée de ce sommeil périodique doit être plus ou moins longue, suivant le climat que les serpens habitent, et que , dans les régions où règne un éternel printemps, ces reptiles ne sont pas du tout sujets à passer un certain temps de leur existence dans cette torpeur. Les recherches des voyageurs ont démontré qu'il en est ahisi, et néanmoins il y a des exceptions à cette règle, ce qui fait sup-

1)8 FAliLES ïi'V PBKJUGKS.

poser que c'est le délaiit de nourriture ([ui cause cet eugourdissenient. M. von lIunil)o](lt (i) luandc, d'après les rapports des indigènes, que le J5oa rativore, durant les longues pluies qui inondent les inunenses déserts de T Amérique Méridionale, demeure enseveli dans le sol argileux, jusqu'à ce que ce terrain, desséché par les chaleurs auxquelles succède inmédiatenicnt le temps des pluies, se fend pour faire sortir le monstrueux reptile, du tond3eau qui le tenait enfermé. A Surin;un,au Ikésil , et dans d'autres pays de l'Amérique Méridionale que ce Boa habite également, il passe au contraire, de même que les autres serpens, toute l'année dans une activité continuelle(2).

Chez, nous et dans l'Américpie du Nord (3), les serpens se retirent dans leur retraite hivcjiiahî vers le mois d'Octobre environ , et reparaissent à la lin du mois de Mais ou en Avril j plus tôt ou plus tard selon le plus ou moins de durée de l'hiver. Les épaisses couches de graisse dont leurs intestins sont enveloppés en automne, s'absorbent en grande partie lors de l'engourdissement, et il leur faut au printemps quelques jours avant d'avoir acquis leurs forces. Un froid excessif les fait périr, tandis que plusieurs belles journées consécutives suffisent souvent pour les faire sortir de leur retraite au milieu de l'hiver.

C'est encore à l'ouvrage de M. Lenz (4) que nous renvoyons pour le récit détaillé des observations, que ce naturaliste a fait pour connaître les effets qu'exerce le froid sur les reptiles.

Le serpent a joué un grand rôle dans l'an tiqui té, et il le joue encore actuellement parmi la plupart des peuples bar-

[\) j^tidichteti T p, 35. — (2) Nkuwied. Beitr. p. 11. ■ — (3; Pali- 30T-BF.AUVA1S ap. Latr. ////?. 70. — (4) p. ^'J,

barcs ou à demi -civilisés. Des causes nombreuses ont donné lieu à ce phénomène. L'iiomme, intimidé par l'aversion qu'il a pour res êtres et qui lui est en quelque sorte innée, n'est parvenu que par l'expérience à savoir que seulement un petit nombre de ces reptiles se font redouter parleurs qualités malfaisantes, tandis que d'autres décèlent sous les mêmes apparences trompeuses un caractère doux et innoffensif. Mille propriétés diverses que successivement on a découvert chez les -serpens , ont ouvert à l'homme un vaste champ à la méditation ; tout en fournissant ample matière à orner ses idées religieuses , elles lui offraient le sujet d'un nombre infini de mythes; il en emprunta des symboles, et finit par rendre à ces êîres redoutés un culte , établi pour les motifs les plus divers et les plus opposés. Il semble que c'est dans la nature humaine de se servir précisément des mêmes animaux qui lui sont nuisibles, pour se procurer les moyens de se préserver du mal qu'ils peuvent lui causer ; de là l'usage établi dès les temps les plus reculés , de tirer des serpens les remèdes pour se garantir contre leur morsure , tandis que de l'autre côté <jn croyait apaiser leur fureur, en les révérant comme des divinités. Les anciens , employant souvent les traits les plus saillans des animaux pour leurs allégories , trouvaient dans les habitudes des serpens, dans leurs qualités ou même dans leur forme , un fond inépuisable pour faire travailler leur imagination féconde, qui s'exalta sans cesse en embelissant ce que l'observation de la nature leur avait appris. C'est à ces différentes causes et à des circonstances peut-être inconnues aujourd'hui, qu'il faut attribuer, que le serpent inspirait à l'homme à la fois la crainte , de la haine et de la vénération.

On trouve dans les mythes de la plupart des anciens peuples, des traces qui attestent que l'idée du serpent, comme mauvais principe , fut établie dès l'origine des nations. C'est ainsi que le serpent fut cause du premier péché et de la

100 FABLf^S F.T PI\ÉJIJ(.ÉS.

chute (le riionmie ; mais Ariinane , empruntant la lorme d'ini serpent, (îlierehe en vain de vaincre son antagoniste Gros. maJe, qui représente le bon principe dans le dualisme des anciens Perses.

On croit que les anciens Grecs choisissaient l'allégorie (Vun grand serpent, tué par les flèches d'Apollon pour représenter les vapeurs pestiféiées développées dans les langes marécageuses qui couvraient la terre après le déluge ou les inondations annuelles, vapeurs que le soleil seul pouvait dissiper: dès-lors ce serpent Python est devenu l'attribut d'Apollon et de ses prétresses à D('l[)hes, et Von s'en servit dans la suite comme end)lcme à la Piévoyance et à la Devination. Des circonstances analogues ont peut-être donné lieu à la Table de l'Hydre de Lerne, exterminée jKir les efforts d'Hercule etde son c<:)mpagnon Jolas. Chez les anciens Egyptiens, le serpent fut le svmbole de la Fertilité: ils représentaient sous la forme d'un serpent, entouré d'un cercle ou entorLillé autour d'un Globe, le Cneph de leur Cosmogénie qui est le même que l'Amon ou l'Agathodémon, l'esprit ou l'anie de la création , le principe de tout qui anime, qui gouverne et qui éclaire le Monde (i): Les prêtres de ce peuple gardaient, dans les temples, des serpens vivans et, à leur mort on les enterrait dans ces sanctuaires de la superstition (2).

Emblème de la Prudence et de la Circonspection, le serpent fut l'attribut constant d'Esculape , et l'on avait même pour ces reptiles la vénération due au père ou dieu de la Médecine ("5): c'est de là que le serpent devint le symbole de la Médecine et de la Magie. Les Ophites, sectaires chrétiens, établirent vers le deuxièriie siècle de notre ère, un culte qui se distinguait particulièrement de celui des autres Gnostiques,

(1) EisÈBE Pr('{/. Eiuinf^. 'o; HorvAFOLi.o cap. 1 , 7 Cr.EUTZKK Symb. / I. 507 r<f 82/4. — (2) Etif^ 17, 5; Hérodote tx , 7/5. —

(3) PaUSAîT. 2 , 5(6 — 28.

on ce qu'ils adoraient un sei'pent vivant ; se conformant ainsi aux anciennes traditions de leur croyance ;, ils regardaient cet animal comme l'image delà Sagesse et des émotions sensuelles qu'elle éveille (i). Les monumens des Mexicains, des Japonais et de plusieurs autres peuples qui doivent la base de leur civilisation aux anciens habitans de l'Asie, attestent que le serpent joue également dans leurs mystères religieux un rôle plus ou moins important; mais le temps et les relations qui existent entre ces peuples et les Européens , ont en partie aboli ces usages, et ce n'est aujourd'hui que chez quelques tribus nègres et la côte occidentale de l'Afrique, que le serpent figure parmi les divinités du premier rang (2).

Il n'entre point dans le plan de mon ouvrage d'expliquer ou même de rapporter les allégories nombreuses que représentait chez les anciens le serpent: tout le monde sait qu'on en armait les mains de la Discorde, ainsi que le fouet des Furies, et que la tête des Euménides en était hérissée; l'image de deux serpens qui s'entortillent autour du Caducée deMercure est d'une éloquence insinuante; le cercle que forme un serpent qui se mord la queue, n'ayant ni commencement ni fin, fut choisi pour le symbole de l'Eternilé; la promptitude des mouvemens uniformément répétés pour exécuter la marche progressive devint celui de la vitesse du temps et de la succession infinie des siècles ; les fables, enfin, d'Achélaus, de Jupiter métamorphosé en serpent pour captiver l'objet de ses amours et maintes autres attestent que les anciens attribuaient au serpent les qualités les plus oppofées, et que le même être réunissait suivant eux , à la fois, la force et la timidité, la beauté et des formes qui inspirent de riiorreur , la douceur, la ruse ou la fraude.

On doit attribuer à de causes semblables à celles que nous

(i) MosHEiM Cesc/i (l. Schlani^enhr. p. i. (i) Voir noire article (lii Python a deux vaies.

venons tle citer, à cette superstition, apanage tle la nature Tuiniaine, ces innombrables erreurs (jui défigurent jusqu'à nos jours l'histoire des serpens. Un grand nombre de ces fables, inventées dans l'enfance du genre humain et transmises à ki postérité parles auteurs classiques, se sont répandues au point de devenir populaires, vu l'autorité que l'on ne cesse d'accorder à ces écrivains. Pour prouver cette assertion, il suffit de rappeler que plusieurs écrivains modernes ont répété dans leurs ouvrages, que les cochons tuent les serpens pour les manger, et que les serpens font du lait un grand délice: erreurs qui datent des temps d'AnisToxE (i) et dePMNE(2), mais propagées de l'Europe en Amérique et dans les autres parties du monde. On lit dans les mêmes auteurs (3) que la Mangouste, pour se mettre à l'abri des morsures des serpens, se cuirasse de limon, et (pi'elle mange d'une certaine herbe que ces reptiles ont en aversion: ce préjugé, qui repose sur le simple fait que les petits mammifères dont nous venons de parler, ainsi que beaucoup d'autres, sont les ennemis naturels des serpens , s'est conservé dans beaucoup de contrées des Indes Orientales. La plante, qui doit posséder la vertu de repousser les serpens , ou de servir comme antidote contre leur morsure, est suivant Kaempfizr (4) fOphiorhiza mungoz; selon d'autres l'Aristolochia indica , dont les jongleurs de ces contrées prétendent se servir avec succès: cependant les expériences de RussEL (5) ont démontré , que toutes ces don* nées reposent sur des préjugés populaires. 11 en est de même des prétendues effets de l'emploi du Polygala se* neca (6), plante célèbre chez plusieurs peuples de l'Amérique Septentrionale , tandis que d'autres nations sauvages la rejettent , pour se servir de plantes des genres Prenantes ,

(i) Hist. an. 9. 2. — (2) Hist. nat, 8. i/j. — (3) Jrist. 9. 7; Plin. 8, 30. — (4) Jmœn, exot I p. 3o5 et suiv. — (^)Serp. I p 86, — •^6) Palisot 13auv. au. Latb. III p. ^, et suiv.

FAIîLES ET PREJUGES. 103

Lacluca , ïieliaiithus , Spiraea , etc. , dont l'efficacité , comme remède contre le venin , est aussi peu constatée que celle des précédentes. Des voyageurs modernes et de grande autorité ont fourni des faits curieux relatifs à une plante (i), à laquelle les habitans de la Colombie attribuent les mêmes qualités que ceux des Indes à l'Aristoloche ; mais il serait à désirer , que ces expériences fussent répétées par des personnes, auxquelles la nature des serpens est familière. Il sera superflu de rapporter tout ce que les Anciens ont inventé à l'égard des antidotes innombrables dont ils vantent le plus ou moins d'efficacité : en consultant les passages de Pline , que nous allons citer (2) , on verra que les anciens recommandent indifférement, à cet effet, les productions les plus hétérogènes; mais que les essais qu'ils ont faits ne sont que le résultat d'un empirisme grossier. Des charlataneries de cette nature s'exercent encore aux Grandes Indes et à Ceylan , où l'on vend des pastilles et des pillules de diverses espèces, composées arbitrairement de substances des règnes animal , végétal et minéral, et qui n'agissent que sur l'imagination du malade (3).

Nous avons dit plus haut que l'usage de tirer des serpens même les remèdes contre leur morsure , date des plus anciens temps : Antonius , médecin d'Auguste employait les vipères dans plusieurs maladies (4) ; mais ce n'est que sous l'empereur Néron , lorsque le médecin Andromaque de Crête (^5) inventa la Thériaque, que cette pratique devint générale. Cette thériaque est une composition arbitraire d'un grand nombre de médicamens hétérogènes , que l'on employa dans la suite dans les maladies les plus diverses; on

(i) Vînmes èqulnox. i. PL io5. — (a) Hitt, nat. 28, 42 ; 29 , i 5 , 17, 20 , 21 , 22 , 25 , 2G; 32, 17 el 19 etc. — (3) lUissEï, / p. '^ li ft suiv. ; Davy. Ccy'on. p, 100. — (4) Pmn, 3o, 3^. — (5) op. Gal-en. De antJdotis lih. î , cap. <'>,

104 l'AIiLES I:T PllKJlGÉS.

en coiiioctiDnna au moyen âge dans pres(|ue toutes les villes (le l'Europe , particulièrement de l'Europe Méridionale: aujourd liui la pratique de faire entrer le serpent dans la composition de ce médicament ne s'est conservée qu en Italie, où la Tiiériaque se fait dans plusieurs endroits. Erv Sicile, on n'en prépare qu à Païenne. Celle de Venise est très célèbre: on y emploie ties milliers de Vipère aspic, assez connnune dans les environs d<î celte ville (i). La grande fabrique de Thériaque qui existe dans INajiles, sous la protection du Gouvernement, est l'entreprise de particuliers, à la tète desquels se trouve le savant professeur Délie Cliiaje ; on y emploie indiffi'rement toutes les'espèces de serpens., (juoiqu'on préfère les vipères que des pavsans appelés Vipéricrs , ap[)orlont vivantes dans d(îs paniers. M. von Siebold m'assure que l'on enq)loie fréquenmient une espèce de Thériaque en Chine et au Japon; les habitans des îles Lioukiou, tirent des médicamens de l'Hydrophis colubrin ; et à lile de Banka , les Chinois (2) estiment la bile des grands Pythons comme un remède précieux contre plusieurs maladies. Je passe sous silence l'usage que l'on faisait dans le moyen âge des diverses parties du serpent, dont on attribuait à chacune des qualités salutaires ; de nos jours, on y a entièrement renoncé.

Ce n'est que dans les temps récens que l'on a fait des expériences sur les effets de la morsure des serpens, expériences que nous avons rapportées dans un autre lieu ; les anciens, comme le font encore beaucoup de personnes, réputaient venimeux indifféremment toutes les espèces de serpens ; ils plaçaient le siège de l'arme dangereuse dans la langue ou dans la pointe de la queue, et attribuaient à la morsure de chacune des espèces, selon leur fantaisie, des suites diverse-

(1) Noie manuscrile communiquée par feu le doct. Michahellbs

(2) Olivier L'ind en Zeclngten II p. 447.

ment fâcheuses (i). La civlllsntion n'a pu cîétiuiie ce.-» erreurs ,et l'on est étonné de les entendre répéier par des per sonnes instruites; de voir reproduit, dans plusieurs ouvrages, le c'onte des trois fils d'un coloniste, morts successivement et à de longs intervalles d'une !)îessure que leur aurait causée la dent d'un Crotale resté dans une des bottes de leur père, qui avait péri de la premièi'e morsure : conte que les habitans de Surinam, aussi bien que ceux des Etats-Unis, se plaisent à répéter aux étrangers comme s'etant passé dans leur pays ; on est étonné d'entendre parler d'un serpent de mer de l'orme et de taille monstrueuses (2) , de Boas de 4<^ ^ 5o pieds de longueur qui attaquent les hommes, les boeufs, les tigres , les avalant en entier après les avoir enduits d'une bave écumante (3): absurdités qui rappelent ces fables de monstres ailés, de dragons dont la Mythologie des anciens habitans de l'Asie nous a conservé la mémoire, et dont l'imagination bizarre des Chinois a multiplié les formes. Que dire lorsqu'on lit, dans des ouvrages modernes et de grande réputation, la description des effets merveilleux, produits sur les serpens par la musique; lorsque des voyageurs, hommes de talens , nous racontent rivoir vu des serpenteaux se retirer dans la gueule de leur mère chaque fois qu'il se présentait quelque danger. Mallieureusement les naturalistes , en rangeant ces fables au nombre des faits, en ont souvent embelli le récit, ce qui a contribué à les accréditer universellement. Qui, par exemple, ne serait pas frappé de la description que La treille et Lacépède ont faite des habitudes du Boa et des autres serpens de grande taille! combien de qualités ces savans n'attribuent-ils pas à ces êtres , qui n'ont jamais existé que dans leur imagination ?

Il n'est guère personne qui n'ait entendu parler du pré-

(i) Voir: Lucan. Phars. 9. 937 suiv. et Nicandzr de Therlacis. — {1) Voir notre article Hvilrophis, — (3) Voir noire article Boa.

lOG FAfiLES ET PBKJUGÉS.

itnclu pouvoir in;igi(]iu; que doivent exercer les serpens sur hîs petits animaux, lorsqu'ils veulent s'en rendre maîtres,- il y a peu d'ouvrages d'histoire naturelle, où l'on n'ait pas traité de ce phénomène, contredit par plusieurs, défendu par d'autres, sans que l'on ait pu arriver à un résultat satisfaisant. Je ne répéterai point ici les absurdités que les voyageurs ont écrites à cet égard , et qui sont quel([uefois extrêmement curieuses (i); il suffit de dire que ces contes, dont on trouve des traces chez plusieurs auteurs classiques (2), sont particulièrement en vogue dans l'Amérique du Nord, tandis qu'on les ignore dans les Indes Orientales et on Europe, contrées riches en serpens de toute espèce. Cette observation est trop curieuse, pour ne pas mériter quelquealtinlion, vu (]u'elle prouve C(jmbien un fait vrai ou supposé peut se ré[)andre au point de devenir populaire. Plusieurs causes peuvent avoir donné lieu à l'origine de ce prétendu pouvoir de fascination des serpens. 11 est vrai que la plupart des animaux paraissent absolument ignorer le danger qui les menace, lorsqu'ils se trouvent en société d ennemis aussi cruels que les serpens ; on les voit souvent marcher sur le corps de ces reptiles, les piquer à la tète, les ronger, où se coucher familièrement à leur côté; mais aussi ne saurait-on nier qu'un animal , surpris à l'improviste, attaqué d'un adversaire aussi redoutable, voyant son attitude menaçante, ces mouvemens exécutés avec tant de promptitude , ne soit saisi dune frayeur qui le ])rive pour le premier moment de ses facultés , et le rend incapable d'éviter le coup fatal , exécuté à l'instant même où il se voyait assailli. M. Barton-Smith , dans un Mémoire, composé expressément pour réfuter tout ce que l'on a avancé sur la faculté de fascination des serpens à sonnettes, rapporte plusieurs faits qui prouvent que les oiseaux ne se montrent

(1) Voir Levaill. o» /^'o>. //?. 83; Barbow. ^ iiG, — (2) âelian 2 , îi . PoMp. Mêla 1,19.

effrayés, que lorsque les serpens s'approcheul de leurs nids, pour s'emparer de leur progéniture; c'est alors qu'on voit les parens effrayés voler autour de leur ennemi, en poussant des cris plaintifs, absolument comme font nos fauvettes, quand quelqu'un s'arrête dans le voisinage de leur nid. Il se peut également que les animaux qu'on prétend avoir vu sauter autour du serpent et enfin tomber dans sa gueule, aient déjà auparavant été atteint de la dent meurtrière , ce qui coïncide parfaitement avec la manière dont les serpens venimeux proprement dits s'emparent de leur proie. Plusieurs serpens d'arbre saisissent leur proie , en entortillant leur queue déliée autour du cou de leur victime : Dampier (i) a été plusieurs fois témoin de ce spectacle: voyant un oiseau, battant des ailes et faisant entendre des cris, sans qu'il s'envolât , ce voyageur ne s'aperçut que le pauvre animal était étreint dans les replis d'un serpent , que lorsqu'il voulut le prendre de la main. Russel (2), présentant un jour une poule à un Dipsas, cet oiseau donnait au bout de peu de temps les signes de mort; ne concevant pas comment la morsure d'un serpent non venimeux et de si petite taille pût produire de pareils effets, il examina soigneusement la poule, et trouva que c'étaient les étreintes de la queue du serpent autour du cou de la poule, qui l'eussent fait périr , s'il n'avait pas eu le soin de la dégager. Plusieurs oiseaux de petite taille ont la coutume de poursuivre les oiseaux de proie et d'autres ennemis de leur race , ou de voler autour du lieu, où l'objet de leur haine se tient caché: on a lieu de croire que ce phénomène , connu en Europe de tout le monde, ait aussi lieu dans les contrées exotiques, et peutêtre est-ce encore un de ceux qui ont contribué a l'invention des contes que l'on a débités sur le pouvoir de fascination des serpens.

(1) Forage Jll p. 275. — (ai) Rusbei I p. se.

Mais j ai déjà trop longlcnips entravé la uiarclu; dv itioii ouvragf, en exposant les nombreuses erreurs dont on a déliguré une des plus belles parties des sciences naturelles, et je crois devoir ornniettre les fables du ]5asilic, de serpens bâtards produits par la copulation d anguilles et de serpens, et maintes autres aussi étranges qu'absurdes, mais qui sont encore accréditées cliez beaucoup de nionde. Cependant, avant de terminer cette partie de mon travail, je parlerai du pouvoir magique que certaines personnes prétendent savoir exercer sur les serpens. Ce prétendu art, qui a fait de tout temps et chez plusieurs peuples , foccupation d une caste particulière, consiste en certains jeux que les serpens exécutent au gré des bateleurs, qui les dressent expressément à cette fin : connue Ion emploie plus spécialement le Naja à lunettes et le Naja haje , nous avons déjà rapporté, dans ces deux articles, la manière dont on se sert des serpens dans ces jeux.

Ces bateleurs existent aujourd'hui aux Grandes Indes et en l'Egypte (i); ceux du dernier pays se vantent être les descendans des Psylles(2), tribu habitant l'ancienne Libye et les Indes, et célèbres par leurs^:onnaissances dans fart de guérir les morsures des serpens, et de s'en garantir eux-mêmes. LTn autre peuple , moins ( onnu et habitant Titalie , étaient les Marses (3) j on sait encore moins relativement aux Ophigènes , dont la patrie était la Grèce (4)-

Parmi les peuples les plus civilisés de l'Europe, les personnes qui prétendent posséder l'art de fasciner les serpens se rencontrent assez rarement : ce sont le plus souvent des

(i) Geoffr. Descr. de l'Éi(yple XXlV p. 88. •— (2) Plin. 7 i\ Aelian. 16, 37; 17 , 27 ; LucAN. 9, 891 ; consultez aussi la dissertation de M. Spalding, intitulée « Uber die Zauberci durch Schlangen , et insérée dans les Mémoire/: de V Académie de Berlin \ 80/, — i r ; classe historico-philologique p. <j et suiv, — [V) Virg. Aen. 7, 750; Sil. Ital 8, 495. — (4) Plin. 7 , 2; Aelian. 12, 39.

HISTOIRE DE L'OPHIOLOGIE. 109

cliailatans ignorans, qui en imposent au bas peuple, cliercliant à l'effrayer en jouant familièrement avec les serpens , dont ils ne connaissent souvent que les espèces non -venimeuses. M. Lenz a consigné dans son ouvrage (i) l'histoire et la fin tragique d'un de ces prétendus sorciers^ qui paya de sa vie une témérité fondée sur l'ignorance absolue de la nature des vipères.

HISTOIRE DE L'OPIIIOLOGIE.

En traçant dans les pages suivantes un tableau succinct de l'histoire de l'ophiologie, nous nous bornerons à faire connaître seulement les principaux auteurs qui ont plus particulièrement contribués aux progrès de cette partie de l'Iiistoire naturelle , considérée comme science.

Les premiers renseignemens de cette nature se trouvent dans le précieux ouvrage que nous a laissé Aristote : il résulte de ses observations, que ce grand homme a fait des recherches assez exactes sur la nature des serpens et sur leur anatomie(2); mais malheureusement son livre est défiguré par plusieurs préjugés , en vogue de son temps et qu'il rapporte de bonne foi: cet auieur ne s'occupe point à énumérer les espèces, et ne parle que vaguement de l'Aspic , de la Vipère et des serpens en général.

La grande compilation de Pline est beaucoup plus riche en faits curieux, maiserronnés, que le travail du philosophe grec dont nous venons de parler j il omet la plupart des déta^ils anatomiques fournis par Aristote, mais il fait mention des principales espèces , connues à cette époque, et prouve par sa

(i) Pog. 192 suiv. — (2) 2, 12; 4, 11; 5, 3; 5, 28; 8, 17 et 19 , etc.

110 HiSTOlKE DE L'OPHIOLOGlfc:.

descriplioii des crochets de la Vipère (i) (jne le vérilahîo siège de l'organe venimeux n'était pas ignoré des anciens.

Élien surpasse encore son prédécesseur par le grand nombre d'erreurs (pi'il rapporte à l'égard des moeurs des serpens, tloiit il décri^, plusieurs espèces , le plus souvent d'après ses devanciers.

D'autres écrivains classiques, tels que Nicandre, Virgile, LucAiN, etc., parlent dans leurs ouvrages plus ou moins directement des serpens, de leurs (pialilés, des eiïcls de leur morsure; mais ces productions poétiques ont peu contribué à avancer la connaissance d'animaux, dont les anciens ont ignoré les véritables propriétés.

Les Grecs comprenaient indifféremment tous les serpens sous les dénominations universelles de doancoi' et ô 09/(7, dérivées des verbes, ôenyaip et otctui' ^ qui signifient toutes deux: voir. La première de ces dénominations a été adoptée par les Latin's, mais ce peuple se servait en outre des noms généraux, (fangnis et de serpens^ pour désigner les ophidiens. Le mot allemand ScJilange de scklingen a uneétymologic analogue au latin serpens , de serpere , dont les Français ont fait leuis mots serpent et serpenter. Plusieurs autres noms, en usage chez les anciens, paraissent avoir été appliqués assez \aguement , quoique dans un sens très étendu : Elien [p.) par exemple énumère seize espèces d'aspics , tandis qu'il résulte de passages d'autres écrivains (3), que l'Aspic par excellence était le Naja haje. Il n'est guère possible de déterminer au juste les espèces d'ophidiens connus des anciens, vu les descriptions incomplètes qu'ils en ont fourni : aussi n'est-ce qu'en hésitant que je hasarde des conjectures à cet égard. Les voici : les moeurs que

(1) Le. îi , (il. — (2) /. c. 10, 3i. — (3) NiCANDER in Thcriac.^ Lucan. q, 695; Puw. 8, 35.

HISTOIRE DE L'OPHÎOI.OGŒ. il!

Pline (i) et Élien (2) altrlbueiit au Ja c u 1 u s, coïnekleiit parfaitement avec ceux du Coluber flavolineatus ; l'A m phi sbaena (3) de ces auteurs est probablement identique avec notre Éryx ; l'étymologie du mot Céraste ('j) prouve que c'est encore le même serpent , que nous connaissons sous ce nom ; Cuvier a supposé avec raison , que le B o a de Pline (5) n'est qu'une grande Couleuvre d'Italie, probablement le Col. quaterradiatus; j'ai lieu de croire que notre Vipera Ecliis, dont la tête est souvent ornée d'une tache blanche , a servi de type au Basilic de la Cyrenaique, décrit par Pline (6); il se peut que 1' Hy d re (7) du naturaliste romain repose sur notre Tropidonote à collier, mais Elien (^8) décrit incontestablement sous ce même nom des serpens de mer; les Dipsas; enfin, les Paria et d'autres serpens, dont les auteurs classiques font mention, sont trop vaguement indiqués , pour être rapportés à leur type.

Ceux, qui cherchent à s'instruire plus en détail sur les connaissances que les anciens ont eues des serpens, n'ont qu'à consulter l'ouvrage du savant Gessner, qui a en outre réuni dans son travail toutes les fables que l'on a écrites à l'égard de ces êtres dans le moyen ?ige. Nous omettons ces renseignemens, de très peu d'intérêt réel pour la science, qui ne pouvait non plus acquérir de la solidité par des travaux tels que ceux d'ALDROVANDE et de Jonston, compilations faites sans goût et sans génie, et dans lesquelles on voit répétés soit les innombrables erreurs de leurs devanciers, soit les préjugés qui ont défiguré l'histoire de l'ophiologie, soit même la description de ces êtres chimériques, appelés Dracons, que ces érudits n'ont pas laissé d'illustrer par des figures. Ray fut le premier, qui essaya de donner une espèce de

(i) /. /. 8, 35. — (2) l.c. 6, i8 et 8, 13— (3) Plin, 8,35; Eliek 9, 23. — (4) Plir. 8, 35. — (5)8, i4. - (6) 8 , 23, -« (7) /. c. 9.9, 32, — (8) /. C. ï6, 8.

112 HISTOIRE DK i;OPillOLO(;iE.

cJassificatioii des serpcns; mais son systiMiie, londé sur une base peu solide, est abandonné depuis longtemps. Ce n'était que dans le siècle suivant, que parut rhisloire naturelle des serpens de son compatriote Owen, livre écrit sans critique et qui fourmille de récits erronnés et fabuleux.

Plusieurs iconographes se sont signalés dans cette période par la publication de recueils, contenant des figures d'histoire naturelle plus exactes que n'en avaient fournies jusqu'alors leurs prédécesseurs. Il convient de citer en premier lieu ScHEUCHZER, qui a donné dans un ouvrage volumineux et d'une nature hétérogène un bon nombre de portraits de serpens en noir , dont la plupart, quoique médiocres, sont assez reconnaissables. Sera, qui a surpassé tous les iconographes par le grand nombre de figures que l'on doit à ses soins, a représenté dans les deux premiers voluuîes de sf n ouvrage, les serpens qui faisaient partie de son Musée, un des plus riches de ce tenqjs; plusieurs de ces portraits sonL très fidèlement rendus, d'autres sont passables, quelques-uns assez mauvais; mais la plupart sont si bizarrement coloriés, qu'il est très difficile de reconnaître l'animal qui a servi de modèle. Cet auteur ne paraît avoir eu en vue que d'étaler dans son ouvrage toute cette innombrable série d'o])Jets qui ornaient son cabinet: les figures s'y trouvent accumulées sans choix et sans jugement; le même serpent y est souvent représenté jusqu'à dix fois et davantage, et ces difft'rens portraits d'un même animal offrent quelquefois très-peu de ressemblance, vu que l'artiste a su défigurer chacun deux. Le te\te qui accompagne ces planches, fourmille d'erreurs et de fausses données par rapport à la patrie des animaux et aux noms de pays: on voit à l'évidence que Seba n'a fait que rapporter les récits des marins , dont l'avidité inventait des mensonges, pour profiter de sa cré dulité. Au lieu de tracer en peu de mots les caractères essentiels des animaux figurés, cet ironographe s'arrête souvent

HISTOIRE DE L'OPHIOLOGIE. 113

à la description d'un petit poinl , d'une taclie ou de quelque autre trait insigniiiant, ce qui rend son texte explicatif absolument inutile. Cependant, ce recueil immense a fourni matière à beaucoup de naturalistes; il a été jusqu'à nos jours une riche mine que l'on ne cesse de fouiller et dont plusieurs savans ont puisé ces connaissances qu'ils ont ensuite mises à profit, pour composer des ouvrages.

L'histoire naturelle de la Floride, publiée par Catesby, à peu près dans la même période, est encore très utile pour connaître les productions de cette contrée, qui depuis n'a été explorée, sous ce rapport, par aucun voyageur: les figures qu'elle contient sont pour la plupart passables, mais plusieurs d'entre elles sont rendues avec fort peu d'exactitude.

Un bon nombre de figures de serpens, assez reconnaissables, se trouvent dans le Muséum du prince Adolphe-Frédéric, ouvrage publié par Linné, et qui a paru avant les dernières éditions du Systenia naturae; l'auteur cite lui-même im second volume de ce travail, et a été suivi à cet éirard par ses successeurs, quoique ce volume ne soit jamais parvenu à la connaissance du public. C'est à ce grand homme, inventeur de la méthode dichotomique, que l'on doit la première ébauche d'une véritable classification des ophidiens (i); chez lui, ces êtres forment la seconde tribu de la classe des Reptiles, qu'il caractérise ainsi: serpentes apodes^ spirantes ore. Les six genres, établis par lui, reposent sur des caractères empruntés de l'organisation des tégumens généraux. Abstraction faite des Ampliisbènes et des Céciles, qui font partie chez Linné de la famille des ophidiens, il ne reste que les genres Crotale, Boa, Coluber et Anguis, distribués d'après la forme des plaques du dessous du corps; le premier genre comprend tous ces serpens, qui ont la queue munie d'un appareil bruyant, connus sous le nom de

(i) Sjst. nat. Xll p. 347.

lit iiisioii\b: de lophiolocui:.

soniictUîs; U;s Boas ne se distinguent des Coiiloiivros (|ue pur les j)l;i([U('s sousenudales entières; les An*^uis enfin otïrent, en dessous, des plaques semblables aux écailles des autres j)aities. 11 est évident qu'une méthode, basée sur des caractères aussi fugitifs que ceux dont se servait Linné pour la sienne, devait ctfe en opposition avec la nature; aussi, toutes les affinités naturelles qui lient les divers(^s espèces d'ophidiens , sont-elles rompues dans son Species; on y voit des frigonocéphales à côté des Boas; son genre Anguis comprend à la fois des Scinques, des Tortiix, des Typhlops, des Hydrophis et rOphisaurus; le reste des serpens est réparti dans son genre Ccjluber, où figurent pèle-mèle des Vipères, des Pythons, des Calamars, des Najas, des Ilomalapsis, des Dipsas, des Dryiophis , etc.

Tous les successeurs de LiniintMis, ayant en quel({ue sorte suivi sa méthode que, pour ainsi dire ils n'ont qu'étendue, et, se laissant guider par les mêmes piincipes, il s'ensuivit (pie l'on ne pouvait parvenir à établir un système naturel. Nous verrons dans la suite à combien d erreurs cette manière de voir a donné lieu , et sur quelle fausse route elle a conduit.

Klein (i), le plus souvent guidé dans ses travaux par un esprit d'opposition, a rangt'; parmi les serpens plusieurs annélides et même des vers intestinaux; les vrais serpens se trouvent divisés chez lui en deux classes caractérisées d'après la forme delà tète et de la queue: ceux où la tête est d'une venue avec le tronc et qui ont la queue courte et arrondie, forment les genres Amphisbène et Scytale; l'autre classe comprend les Kynodons ou serpens venimeux, dont il distingue les Vipères, les Najas et les Crotales; les serpens non-venimeux, enfin, sont distribués dans les genres Ichthyodon , Lytaldon et Aiiodon, genres établis d'après la nature des dents.

(i^ Tentameu Herpetologiœ, Kônigsb. 175S.

mSTOIBfc: DE L'OPHIOLOGIE. 115

On voit que cet auteur est le premier qui ait proposé de séparer les serpens venimeux des non-venimeux ; ce n'est que dans la suite que Gray (i) s'est expressément attaché à découvrir des traits , pour caractériser ces deux divisions : le résultat de ses recherches est , qu'il n'y a d'autre moyen de reconnaître les venimeux, que de s'assurer de la présence des crochets: ce mémoire contient plusieurs bonnes observations sur le système dentaire des serpens.

La grande réputation que s'est acquise Laurentius (2) en publiant son Synopsis, n*est rien moins que méritée en sa qualité de méthodiste. Son troisième ordre des Reptiles comprend les serpens qui se trouvent distribués dans les genres Chalcides, Gaîcilia , Amphisbaena, Anguis, Natrix, Cérastes, Coronella , Boa, Dipsas, Naja, Caudisona, Coluber , Vipera , Cobra, Aspis, Constrictor et Laticauda. Les nombreuses espèces dont il a enrichi son tableau, ayant été en grande partie établies et caractérisées d'après des figures de Seba,sont pour la plupart purement nominales, comme on peut le voir en analysant ses genres Naja, Boa et Constrictor; d'un autre côté il suffit d'analyser ses genres Natrix , Cérastes et autres , pour se convaincre du peu de certitude qui règne dans ses vues , relativement aux caractères qu'il établit pour désigner ces coupes artificielles.

L'ordre des serpens, tel qu'il existe dans l'édition du système de la nature, publiée par Gmelin (3) , ne diffère de celui de son véritable auteur que par l'addition des espèces , décrites jusqu'à cette époque par divers savans et voyageurs.

C'est à-peu-près à la même époque qu'a paru le travail (4) de Daubenton sur les reptiles , en forme de dictionnaire :

(i) PhiL Trans. t'o/. 79 P. 1 p. 21 suiv. — (2) Syn. Rept, Vienne 1768. — (3) LiNN. Syst. nat, ed, 13 cura Gmel. Lips. 1788. — (4) Il fait partie de V Encyclopédie méthodique dont le premier volume a paru en 178;».- —

ik; msToiiu: de F/oiniiOLOGir:.

travail lai'einent consulte-, qiioiqu il ail servi de base à reu\ (!(• hacép'jde et de Bonnaterre (i).

Dans le grand ouvrage du comte de Lacépède, les serpens composent un (juatrièmc ordre de la classe desiepliles, opposé aux trois premiers qui forment ceux des quadrupèdes oviparesà queue, sans queue, et des bipèdes ovipares. En adoptant les six genres de serpens inventés par Linné , le continuateur de Butfon y a joint les Langabas et l'Acrocborde, d'après les indications deBruguières etdeHornst(Hlt;carce n'est qu une c[ninzaine d'années plus tard qu'ont été établis les genres Erpéton , Leioselasme, Disteire et Trimeresure. (le travail se recommande j>ar la beautc^ du style, poétique en beaucoup dendroits, ouoifMK' les faits (fui font la base de ses raisonnemens , ne soient pas toujours coniormes à la vérité; les descriptions, plus étendues qiu' celles île ses devanciers, pècbent rarement contre l exactitude, mais elles sont loin de suffire a une détiTininalion rigoureuse des espèces. Les ligures qui servent ;i illustrer cet (Mivrage, sont nujdiocres et quelquesunes même assez mauvaises.

Ce n'était (|u'une dixainc d aiujées après la publication de l bistoire naturelle des reptiles de L'u;épède, (ju'il en parut nne traductioii allemande, de la plume du célèbie Beciistein ; ce savant dépourvu de onnaissanct's dans cette paitie de la science, a réuni dans cette traduction tout ce qui était coinui de son temps sur les reptiles , et a fait copier un grand nombre de ligures de Seba , de llussel , de Merrem et d'autres; j'ai quelquefois cité celte compilation, dans laquelle Bechstein a consi«:né de très bonnes observations orig^inales sur les oplîidiens indigènes.

La classification tles reptiles proposée en 1799 par M. Al. Brongnïart (i) , est basée sur fensemble de l'organisation et

(i) KncvcL mélhocl. Paris 18091. — (2) Bulletin de la soc. philom. '^^ Année wP 35 ("^ 36.

HlSTOlRi: DE L'OPHIOLOGIE. 117

repose sur des principes trop solides poui' ne pas être adoptée parles naturalistes, (^est à ce savant qu'on doit l'invention des . quatre ordres, tels qu ils existent encore aujourd'hui; mais comme il donne pour marques distinctives des ophidiens ; point de pattes, corps alongé et cylindrique , il est évident que ni les Anguis, ni les Géciles devaient être exclues de cet ordre; Brongniart y a rangé, pour le reste , les genres adoptés par Lacépède, toutefois en y joignant celui des Vipères qui comprend plusieurs serpens venimeux.

Schneider, traitant les sciences naturelles en homme de lettres, a créé les genres Hydrus, Pseudo-Boa et Eiaps , pour y classer des serpens de nature assez hétérogène: on voit figurer dans le premier, à côté des vrais Hydrophis , TAcrochorde et des Tropidonoles, tandis que les deux derniers genres offrent un mélange confus de serpens assez distincts les uns des autres.

Il est difficile de comprendre pourquoi Latreille a préféré à la classification de Bronfjniart , une méthode analogue à celle de Lacépède. En parcourant le travail qu'il a puhlié, et qui est orné de jolies figures en miniature, mais d'aucun intérêt pour la science, on remarque que ce savant entomologiste s'est presque uniquement servi , pour composer son ouvrage, des matériaux fournis par Seha et par Lacépède , ainsi que de quelques observations de voyageurs. 11 a cependant étendu le cadre des genres, en créant ceux de Scytale, Héiérodon , Plature , Hydrophis, Enhydrus , et en établissant des subdivisions dans ceux de Couleuvre et de Vipère.

La seconde partie du troisième volume de la General Zoologie àe ^nk^w ^ publiée en 1802, confient la description des serpens: ce travail n'offre de toute part cju'une compilation indigeste et stérile ; les espèces nouvelles que l'auteur tait connaître sont en très petit nombre; il narak que Shaw s'est servi, pour les serpens de mer, des olnets rapporlés par Tiussel.

118 histoiup: de L'OPHIOLOGIE.

Le travail le plus complet qui ait paru sur les ophidiens est celui de Daudin ; il fait partie de son histoire naturelle des reptiles, publiée en 1802 et années suivantes. L'auteur a suivi la méthode de Brongniart , mais on lui doit l'invention de plusieurs genres: à l'exemple de Russel, il a séparé les Pythons des Boas ; son genre Bongare n'a subi jusqu'à ce jour aucun changement ; celui de Vipère comprend chez lui la plupart des serpens venimeux proprement dits; ses genres Lachesis , Hurriah , Eryx, etc. , n'ont été rejetés que par moi, tandis que d'autres, tels que ceux de Coralle et Clothonie, n'ont jamais été adoptés par les naturalistes. Les descriptions de Daudin sont le plus souvent assez détaillées; mais connne il manque de connaissances solides et élémentaires, et dominé par l'esprit de contradiction, cet auteur, peu exercé à la critique, commet souvent des erreurs assez graves. Les figures dont son ouvrage est orné , valent mieux que celles de Lacépède ; mais réduites dans de trop petites proportions , la plupart pèchent contre l'exactitude. Daudin a mis à profit les nombreux matériaux , fournis par les iconographies de Merrem et de Russel , et publiées en partie avant l'époque à laquelle il écrivit.

Le premier des ouvrages que nous venons de citer , les Beltrcige de Merrem, contient des figures très reconnaissables de serpens, accompagnées de bonnes descriptions. Le second est le recueil le plus vaste et le plus riche , qui ait jamais paru pour illustrer cette partie d'une faune qui traite des ophidiens. Les portraits qu'il contient , principalement ceux du second volume , sont pour la plupart très exacts , quoiqu'on puisse reprocher aux artistes , d'avoir souvent négligé de faire usage des nombreux moyens que l'art moderne offre , et dont les peintres français ont su si adroitement tirer parti. On est redevable à Russel de plusieurs bonnes observations sur les habitudes des serpens : les expériences , qu'il a faites sur les effets de la morsure de ces êtres ,

lUSTOlRE DE L'OPHIOLOGIE. llî)

méritent cVêtie citées: aussi ses successeurs outils eu soin d'en faire passer l'extrait dans leurs ouvrages.

De toutes les figures qui ont paru jusqu'à ce jour sur l'histoire naturelle des animaux , celles qui se trouvent'dans \e grand ouvrage sur V Egypte ^ sont sans contredit les plus parfaites sous le rapport de la fidélité avec laquelle elles représentent les objets. Le texte explicatif de ces planches n'a été publié que très récemment , et encore n'embrasse-t-il que la première partie; les objets, représentés par Savigny dans le supplément, ayant été perdus.

Une nouvelle classification des reptiles , insérée d'abord dans les Annales des sciences naturelles a été publiée séparément en 1811 à Munich. L'auteur, feu Oppel , s'écarte sous beaucoup de rapports, de ses prédécesseurs. En adoptant les quatre ordres établis par Brongniart , il y a apporté de nombreuses modifications, en réunissant les Sauriens et les Ophidiens comme subdivisions de son ordre Squamata, en rangeant les Orvets parmi les Sauriens, et en plaçant, d'après les indications de M. Duméril,les Céciles dans l'ordre des Batraciens. Ce système, plus naturel qu'aucun autre publié par la suite , n'a été goûté que de nos temps. On doit à feu Oppel l'établissement de plusieurs genres assez naturels , tels que Tortrix, Trigonocéphalus, Vipera, etc.; mais il a porté la confusion dans le système en réunissant les Bongares sous la dénomination générique de Pseudo-Boa, tandis qu'il applique ce premier nom aux Dipsas. Les sept familles qu il a créées pour subdiviser les ophidiens sont fondées sur un trop petit nombre d'observations , pour être utiles de nos temps: quelques-unes mèriie sont très peu naturelles; par exemple celle des Pseudo-vipères qui comprend les genres Acrochorde et Erpéton; puis les Vipérins, où se trouvent réunis les Vipères , les Bongares et les Najas, etc.

T'arrive maintenant aux travaux que Ciivier a faits sur les serpeîis. Fondés sur des observations qu'il a d'abord insérées

ï'2{) IIISTOlUr: DE LOPHIOLOGIE.

dans son Aiiatoiuie conipaiee, cet illustre savant a publie en 1817 une classification des ophidiens (i) , dont nous donnerons l'aperçu ; reproduite depuis dans la seconde édition du livre cpii la contient, on n'y a rien changé d'essentiel , sinon qu'elle end)rasse quelques genres de plus; c'est pourquoi nous nous servirons, jiour notre extrait, de ce dernier travail. Cuvier, ayant classé dans l'ordre des ophidiens tous les reptiles apodes , il s'ensuit que des êtres d'une organisation différente de celle des serpens, tels que les Anguis, les Pseudopus , les Céeiles en devaient faire partie. La première famille, celle des Anguis, comprend les genres Anguis, Pseudopus, Ophisaurus et Acontias. La seconde famille, celle des vrais scMpens, se trouve subdivisée en deux tribus: celle des Doubles-marcheurs , qui contient les genres Amphisbène et Typhlops , et celle des serpens proprement dits ([m , embrassant tout le reste des ophidiens , se divise de nouveau ne coupes. Viennent d'ahor'l les non-venimeux, distribués dans les genres Tortrix, Boa, Coluber et Acrochordus, genres que l'on pourrait très bien appeler familles, et dont la plupart sont conq)Osés de plusieurs sous-genres peu naturels : à côté des Boas fio;ure le Scvtale coronata, 1 Ervx et l'Erpéton ; parmi les Couleuvres sont confondus les Pythons , les Homalopsis(i) , le Xénopeltis, l'Hétérodon , les serpens d'arbre et l'Oligodon. Les serpens venimeux sont divisés en venimeux proprement dits , ou à crochets isolés et en venimeux dont les armes dangereuses sont suivies de plusieurs autres dents solides. La première de ces deux familles est établie en faveur de celle des Crotales, des Trigonocéphales , des Vipères, des Najas, des Elaps , du Plature, du Langaha, et de plusieurs autres sous-genres nouveaux, mais de trop peu d'importance pour être nommés ici ; la deuxième famille comprend les Bongares^ les serpens de mer et l'Acro-

(i) Le Hcg/te unininl^ vol, //". — (2) Genre Cei'borus, de jM. Cuvier,

HlSTOlllE DE L'OPHIOLOGIE. 121

chordoïde sous le nom de Chersydrus. Les Cëciles , comme troisième tribu , terminent l'ordre des ophidiens. En passant de revue cette classification, nous nous bornons à observer que Cuvier , attachant trop d'importance au système dentaire des serpens et à la forme des plaques du dessous, s'est écarté à beaucoup d'égards du système naturel. Du moins , il me semble qu'une réunion telle que des Hydrophis , des Bon-, gares et de l'Acrochordoïde ne peut convenir dans aucune méthode, soit artificielle, soit naturelle. Comment se fait-il que les Elaps et les Najas, ophidiens dont le maxillaire est garni, outre les crochets , de dents solides, aient été rangés parmi les serpens venimeux à crochets isolés ! Le Langalia s'y trouve également, quoique ni ses formes , ni son organisation n'offrent les moindres rapports avec les serpens venimeux. On voit dans ce système, les Boas, les Pythons et les Acrochordes figurer dans quatre familles diverses. LeScytale couronné et l'Eryx font partie du genre Boa; les Uropeltis , (de véritables Typhlops) , se trouvent à la suite des Tortrix , tandis que le Xenopeltis en a été exclu , pour prendre place parmi les Couleuvres. Ces observations suffiront pour faire voir à combien d'erreurs a donné lieu le principe déclasser les serpens d'après la conformation des plaques sous-caudales. Outre les ouvrages de Lacépède , deLatreille et de Daudin, on ne possède d'énumération complète des espèces connues de serpens que celle publiée en 1820 par Merrem(i). L'auteur, en adoptant les grandes divisions des ophidiens en venimeux et innocens, a rangé la plupart des derniers dans le genre Coluber, dénomination qu'il a changée très mal-àpropos , en celle de Natrix; il termine la longue série de ces êtres par le genre Dryinus. A la tête des serpens non-venimeux se trouvent rangés, dans l'ordre suivant, les autres genres de cette famille: i ,) l'Acrochorde; 2,) le Rhinopirus,

.1) Tentamen systc/natis aniphibiorum.

122 HISTOIRE OE L'OPHIOLÔGIE.

nom remplaçant celui d'Erpéton; 3) les Tortrlx, mélange des genres Tortrix , Eryx, Typlilops , Acontias , etc. ; 4) l'Eryx; 5 et 6) les Boas et les Pythons, genres qui comprennent un grand nombre d'espèces hétérogènes; 7) les Scytale, mélange confus, auxquels suivent les Hurriahs, réunion d'espèces aussi insensée que le nom qui a servi pour les désigner. Merrem a eu soin d'adopter, pour distribuer les serpens venimeux , presque toutes les dénominations génériques , inventées par ses devanciers; il a multiplié leur nombre éii y ajoutant plusieurs nouvelles: son Sépédon est établi en faveur de l'Hémachate; ses Pélias embrassent une Vipère et un Trigonocéphale; ses Echis reposent sur des Vipères, etc.; mais ce savant a, sans la moindre nécessité , fait plusieurs changemens dans la nomenclature : telles sont l'introduction des noms génériques d'Acanthophis, d'Echidna, deCophiaset de Natrix remplaçant ceux anciennement reçus d'Ophryas, de Vipera, de Trigonocephalus et de Coluber.

C'est à-peu-près de cette même époque que datent les travaux étendus que feu H. Boie a faits sur les reptiles. Ce naturaliste zélé et infatigable, en disposant des matériaux que lui offraient la collection de serpens du nmsée des Pays-Bas, a imaginé un grand nombre de coupes génériques, établies en majeure partie aux dépens de celles déjà connues antérieurement. La publication du grand ouvrage, dans lequel Boie a déposé ses recherches, ayant été entravée jusqu'à ce jour, il est arrivé que des extraits ont été communiqués à plusieurs erpétologistes , qui se sont empressés d'adopter les vues de feu Boie, avant que les travaux originaux aient pu parvenir à la connaissance du public. Ce n'était qu'en 1827 que M. Fr. Boie de Kiel a communiqué l'aperçu des recherches de son frère , enrichi de ses propres observations; voici les noms des genres nouveaux d'ophidiens, consignés dans l'ouvrage de feu Boie: Xenopeltis (Reinwardt) ; Brachyorrhos (Kuhl); Lycodon fBoie) ; Oligodon (Boie); AmblyCephalus (Kuhl);

HLSTOIUK DE L'OPHIOLOGIE. 12

Elapodis (}3oie) ; Homalopsis (Kuhl) ; Xenodon (Boie) ; Tropidonotus (Kuhl); Erpetodryas (Boie); Dendrophis (Boie); Psammophis (Boie) ; et Ghrysopelea (Boie). La partie spéciale de mon livre étant en quelque sorte basée sur les travaux de Boie, on peut , en consultant le mémoire que je viens de citer, voir en quoi mes vues diffèrent de celles de mon prédécesseur. On vit paraître à la même époque plusieurs ouvrages iconographiques, et des observations relatives à l'illustration de la faune du Brésil , qui ont beaucoup contribué à l'éclaircissement d'une des partie les plus embrouillées de la science. Les travaux du Prince de Neuwied méritent d'être cités en premier lieu; cet auguste voyageur étant presque le seul qui ait fait des observations sur les habitudes des serpens exotiques, son livre appartient au nombre des plus précieux qui aient jamais paru sur l'Erpétologie: ses descriptions exactes, quoique minutieuses, ne laissent pas d'être très utiles; les planches qui servent à les illustrer, sont exécutées avec soin , et représentent les objets avec exectitude. On regrette de ne pouvoir attribuer les mêmes qualités à celles publiées par Wagler d'après les sujets recueillis lors des voyages de M. Spix: on voit introduit dans son livre, sous de nouveaux noms, les espèces les plus communes; la même espèce se trouve quelquefois figurée sous plusieurs dénominations diverses et même disposée en des genres différens; des espèces recueillies en Espagne y sont décrites comme habitant le Brésil; le nombre des genres a été augmenté sans les moindres apparences de nécessité; on à arbitrairement substitué de nouvelles dénominations génériques aux anciennes; l'auteur, en surchargeant ses descriptions de détails oiseux, les a rendues diffuses: en un mot, les défauts dont fourmille cet ouvrage, ne sont guère compatibles avec l'ostentation déployée dans cette publication et dans des pb lications analogues.

(i) Isis vol, XX p, 5o8 suiv.

124 HlSTOilU: DE L'OPHIOLOGIE.

La tendance de Touvrage de M. Fitzingjir, étant de distril)uer les reptiles d'après leurs affinités naturelles, cet erpétologiste a réuni aux sauriens les ophidiens, qui se trouvent divisés en plusieurs familles; les dénonunations dont il s est servi pour désigner les nombreuses coupes généricpies qu'il a crées, sont en graiide partie emj)runtées de la nomenclature barbare de Seba ; une énumération des espèces d'ophidiens faisant partie du Musée de Vienne et annexée à son opuscule, peut servir à illustrer sa manière de voir. La mienne s'en éloignant sous beaucoup d'égards, je rapporte ici quelques faits épars de son livre, alin que l'on puisse s'en servir comme p(/int de comparaison : le genre Duberria de M. Filzinger, end)rasse tles espèces ([ui font ])artie chez nous des genres Calamar, Coluber, Xenodon , Coronella, Naja et Lycodon;on voit rangé parmi ses Couleuvres, des Coronelles, des Psammophis, des Lycodons, des Xénod(jns, des Herpétodryas, des Dipsas, des Tropidon(jtes et des Couleuvres proprement dites; dans sa famille des (^olubroïdes sont réunis l'Acrochorde, des Hvdrophis, l'Lrpéton, le Xénopeltis , enfin, tout le reste des sej|)ens non-venimeux, à l'exception des Tortrix et des Boas; mais les deux familles subséquentes contiennent chacune des serpens de mer, qui figurent à côté des Vipères , ou Elaps et des Najas, genres éloignés l'un de l'autre pour prendre place dans deux familles distinctes. La nature du svstème, publié récenmien t par feu Wagler, s'op • pose à toute anal vse: toujours entraîné par la fougue d'une imagination ardente, guidé souvent par des principes qui devaient à jamais demeurer étrangers à. la science, anticipant l'esprit de son temps, ce laborieux zoologiste a créé un système où sont accumulés péle-méle, les serpens venimeux avec les innocens, les serpens de mer avec ceux de terre, les serpens d eau douce avec ceux qui habitent les arbres: un système appuyé par d'amples mais ingénieux raisonnemens souvent forcés et plus i)laisans que jusies; svstème d;nis lequel il établit une

HlSTOniK DE L'OPHIOLOGIE. 125

i'ouietlc coupes nouvelleiDent inventées, dont le nombre seul fait trembler la mémoire la pluslieureuse. — Ce même écrivain s'est rendu utile par la publication de planches erpétologiques.

11 nie reste à parler de M. Lenz, qui a étudié, jusque dans les moindres détails, les moeurs et les habitudes des serpens indigènes. J'ai eu souvent recours aux observations classiques de ce naturaliste, qui se trouvent consignées dans une espèce d'histoire naturelle générale des serpens, écrite dans un style populaire souvent diffus, mais qui décèle que l'auteur est plus familier avec la littérature de cette partie de îa science qu'avec les objets \némes.

J'omets plusieurs autres tentatives faites par des anatomistes ou par des philosophes, pour établir des systèmes naturels des serpens: il suffit de citer comme exemple des essais d'un tel genre celui de M. Rletgen , inséré dans le c 4'"*^ 'volume ^ 2'"*^ partie pcig. 245 et suivantes des Transactions de r Académie Léopoldine. Beaucoup d'autres savans, enfin, ont contribué aux progrès de l'ophiologie en publiant des obser> vations isolées. Des voyageurs ont enrichi leurs journaux de nombreux faits épars, relatifs aux mœurs des serpens, dans lesquels ils ont décrit des espèces inédites: à ce nombre appartiennent Pallas, Hasselquisi, Forskâl, Bruce, Bartram, Bosc, Palisot de Bauvais , Paterson , Russel , M^^*'. Mérian , Pvlarcgrav, Mikan, Raddi, le prince deNeuwied, Spix, Say , Davy, White, Lesson, Wiegmann et beaucoup d'autres que nous auronssoin de citer en parlant de leurs ouvrages. D'autres naturalistes se sont attachés à décrire ou àénumerer les ophidiens d'un certain pays, ou de rassembler du moins des matériaux pour les faunes des diverses contrées du globe. Outre lesgrands ouvrages déjà mentionnés sur les Indes orientales , le Brésil , l'Amérique du Nord et sur l'Egypte, se distinguent particulièrement sous ce rapport la monographie des serpens des environs de Rome par Metaxa; de la Hongrie, publiée par Frivaldszky; de la Suisse par Wyder ; de la Lithuanie par Di ii mpelmann ; de l'Italie

12G REVUIi SYiNOPTlQUE.

par le Prince de Musignano ; de l'Allemagne par Sturni ; de la Hollande par van Lier , et de l'Amérique septentrionale par Harlan. Plusieurs savans tels que Wolf , Meissner, Wagner, Boie, Vosmaer, Fleiscliman, Boddaert , Gronovius, Bell, Gray, Lichtenstein , Brandt et Batzeburg , et maints autres, ont publié des observations détachées sur la nature des serpens, ou ont étendu le cadre de nos connaissances, par les descriptions qu'ils ont données de nouvelles espèces.

Il importe , enfin , de faire mention des travaux dont les anatomistes et les physiologistes ont, notamment dans les temps récens , éclairé l'ophiologle. Les belles et nombreuses expériences , faites sur le venin de la Vipère, par Redi , Charas et principalement par Fontana , et la description que ces savans ont donné des organes venimeux, sont dignes de l'attention des naturalistes de tous les temps. De célèbres anatomistes , tels que Cuvier et Meckel ont exposé dans leurs manuels zootomiques l'organisation des serpens ; d'autres tels que Cloquet , Duvernoy, Mayer, Tiedemann , Schlemm , Windischmann , J. MûUer, etc., ont fourni des dissertations intéressantes sur divers organes de ces êtres ; M. Herholdt a fait des recherches sur la physiologie de nos espèces indigènes: une foule d'autres observateurs, enfin, dont je rapporterai les noms à leur place, ont contribué à étendre nos connaissances dans l'histoire naturelle des serpens.

REVUE SYJVOPTiaUE.

Je viens maintenant à mon propre travail. J'ai déjà exposé, dans ma préface, les motifs qui m'ont guidé, en donnant à mon livre la forme sous laquelle il paraît. La partie générale de mon ouvrage n'aura pas besoin de commentaire ; il ne me reste par conséquent que de fournir dans les pages suivantes le Synopsis de la partie spéciale.

lai conservé rancieniie division des serpeiis en non- V e n i m eux et en venimeux. Le caractère constant de ces derniers est d'être pourvus d'une glande à structure cellulaire, sécrétant un fluide qui , apporté dans le corps animal, y produit des effets délétères. Des dents maxillaires , beaucoup plus longues que les autres , intérieurement creuses , munies aux deux bouts d'ouvertures pour l'entrée et pour la sortie du venin, et que l'on appelé crochets, sont les armes, au moyen desquelles ces serpens infligent les blessures, et dans lesquelles s'introduit en même temps le fluide destructeur. IV ^st très-difficile sinon impossible d'assigner aux serpens venimeux des traits distinctifs extérieurs: plusieurs d'entre eux, comme les serpens de mer se signalent par leur queue applatie ; les serpens venimeux proprement dits ont quelque chose de si particulier dans l'ensemble de leurs formes et dans leur physionomie qu'il ne faut que peu d'expérience pour les reconnaître au premier coup d'oeil : mais il n'en est pas ainsi de cette famille de serpens venimeux, à laquelle j'ai donné l'épithète de colubriformes : le plus grand nombre de ces reptiles ressemblent tellement aux serpens innocens , que des naturalistes même en ont confondu les deux races. Un museau le plus souvent gros et arrondi, et une queue courte, grosse et conique: voilà les seuls caractères extérieurs, peu tranchans à la vérité , que l'on peut assigner aux serpens venimeux colubriformes. Les mœurs des serpens venimeux offrent plusieurs autres traits pour les distinguer des non-venimeux, et il convient avant tout de constater que ces premiers habitent exclusivement ou la terre ou la mer , qu'ils ne grimpent pas sur les arbres (i) , et qu'ils ne fréquentent jamais , peut-être à l'exception de quelques espèces du genre Naja , les eaux.

(i) Les Trigonocéphales à teintes vertes font ejiception à cette règle, en ce qu'ils ont l'habitude de s'accrocher avec leur queue prenante , aux branches des arbustes , pour guetter leur proie.

Page 1