‹ Essai sur la propriété [microform]Chapitre 5 sur 44 · CRA P. I · texte numérisé non relu

CRA P. I

LE SOCIALISME ET LES RÉFORMES il

de la phraséologie du passé et de vouloir paraître ce qu’actuellenient elle est en réalité : un parti de réformes démocratiques et socialistes » (1).

§ 11. — Pour porter sur cette crise un jugement éclairé, nous devons au préalable déliiiir les termes que nous employons. Celui de révolution a trois sens que M.de Pressensé a dégagés dans une remarquable conférence. Il désigne d’abord un événement historique qui a rempli les dernières années du xviii® siècle. A l’exception d’une très laible minorité de légitimistes, de catholiques et de quebjues philosophes ou historiens pervertis par la détestable sophistique de Taine, tous les Français de notre temps proclament les bienfaits de la Révolution française. Les socialistes se joignent aux libéraux, pour défendre les « conquêtes de 178b » contre le retour olfensif du passé ; les uns et les autres sont révolutionnaires au même titre mais nous proclamons, et c’est ce qui nous distingue des simples démociates, que la seule manière d’être lidèle à l’esprit de la Révolution est de la continuer. On ne peut consolider son œuvre qu’en achevant, dans l’ordre social, ce qui a commencé dans l’ordre politique.

^ 12. — Si nous sommes révolutionnaires

(1) Ed. Bernstein, Socialisme théorique et socialisme pratique, Irad. Golien, p. 274.

PII ce sons, nous le sommes en un autre sens. i\ous appelons de nos vœux non telle ou telle réforme <le détail qui améliorerait, en le laissant subsister dans son ensimiblo, le régime capitaliste, mais le renversement de ce régime,

son remplacement par un ordre économi(|ue tout dilîérent.

§ Id. — Heste une troisième acception, la plus imjuiétante certes pour les esprits timorés, celle qui e'voque les journées de 171)3, les barricades de la rue dransnonain, la marche du peuple sur 1 llolel de Ville ou la Préfecture de l*olice. l\l. de Pressensé observe justement que si les socialistes étaient amenés à « descendre dans la nie », aucun reproche ne [)ou irait leur être adressé par aucun des partis politiques qui en h lance ont lutté depuis un siècle pour la prééminence, puisque tous ces partis ont conquis ou essayé de conquérir le pouvmir par la violence. Les légitimistes ont-ils « chargé avec des bulletins de Aote » les fusils de la chouannerie ? Sous la bannière du Sacré-thieur on a détroussé les diligences et fabriqué de la fausse monnaie. I.a machine infernale de la rue Saint-Nicaise vaut les bombes d’Orsini, et Louis XVI 11 s’est fait rétablir sur le trône de ses pères par les haïonnetles prussiennes. Les cosaques valaient mieux que les théories de i^L de Maistre. Les deux Napoléons n’ont pas hésité à laciliter a la lilue consultation natio-

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nale » en fusillant ou déportant les Républicains.

Lh ceux-ci ne nous feront pas oublier que la République bourgeoise a été fondée par deux émeutes. Notre siècle ne le cède en horreurs à aucun des plus brillants de l’bistoire. Pouvonsnous espérer que l’espèce humaine va brusquement transformer ses mœurs, dont la législation et la politique gouvernementale savent si bien entretenir la férocité. Souhaitons que le respect de la vie humaine cesse d’être un mot et pénètre notre conscience à tous, non pas seulement aux ennemis de l’état social actuel mais encore et surtout à ses défenseurs, (^est à ceux-là qu’il faut {irècher l’humanité, leurs violences étant moins excusables que celles des malheureux alfolés par leurs souffrances et les gouvernements sont plus coupables, dans leur férocité réfléchie et voulue, que les foules dans leur déchaînement spontané et instinctif, en quelque sorte cosmique !

§ 1 i. — Cps observations, si elles mettent les choses au point en réjiartissant les responsabilités, devant l’histoire, des classes et des partis, ne nous donnent pas la solution du problème : révolution on réforme. Les socialistes ne doiventils pas choisir et se poser en partisans de la révolution ou de l’évolution ? Rernstein reproche précisément à Marx de n’avoir pas su faire ce choix, ce qui l’aurait amené à une contradict'on. a D’une part il déclare que toute

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g'iantle révolution doit être préparée par une lente évolution et d’autre part il refuse d’exclure le recours blanquiste à la force. »

11 n’y a pas de coniradiction entre ces deux méthodes, répond très justement Jaurès. « Toute grande révolution sociale procède à la fois d’une lente préparation ou évolution économique, et d une intervention décisive de la classe opprimée, lorsque cette évolution économique est assez avancée pour permettre une intervention eflicacement révolutionnaire. » (1) La force est necessaire pour détruire les derniers obstacles mais elle est impuissante si elle intervient avant terme. Je prends ce mot dans son sens obstétrical. Oii a reproché à Marx d’avoir

présenté la force comme « Taccouebeuse des sociétés ».

L’expression est parfaitement juste. Mais si une crise redoutable ébranle l’organisme lorsque 1 enfant se détache de la mère, cette crise a été préparée par une longue gestation. La Révolution française nous offre une preuve excellente de cette conception. On l’a considérée d’abord comme l’anéantissement, en quelques années, quelques mois, quelques heures, d’un passé séculaire et l’édification sur un sol mis à nu d’une société entièrement nouvelle. La vérité

(1) Jean Jaurès, Bernslein et révolution de la méthode socialiste (Le mouvement socialiste, 13 mars 1900, p. 353).

CHAR. I. — LE SOCIALISME ET LES RÉFORMES lo

historique s’est dégagée d’une étude approfondie des origines de la Révolution. Lite n’a été que l’achèvement, la conclusion brusque d’un travail séculaire. La Constituante et la Convention n’ont pas anéanti l’œuvre des rois de France mais l’ont achevée. Ce que la Révolution a détruit était déjà mort.

M. d’Arbois de Jubainville, retraçant dans un remarquable taldeau (I) l’évolution de la propriété foncière en France, depuis l’époque gauloise jusqu’en 1781), termine ainsi. « Le domaine éminent du seigneur en France n’était plus guère qu une institution lioiiorilique lorsqu’il disparut dans la tourmente révolutionnaire comme les feuilles des arbres que le vent des derniers mois d’automne emporte au loin, quand les premièies gelées ont achevé l’œuvre du soleil de juillet et d’août. »

Puisque je me suis laissé entraîner à l’emploi

des métaphores, je m’en pei mettrai une dernière :

Un lleuve coule librement ; en travers de son lit, un obstacle s elève qui arrête les eaux ; cellesci s’accumulent en amont et, de minute en minute plus abondantes, ébranlent le barrage et linissent par le rompre ; à travers la brèche elles s’élancent en une trombe terrible qui détruit

(1; U AHBOis UE Jubainville, Itecherclies sur l’origine de la propriété foncière, Paris, Tliorin, 1890, p. 13.

16 ClIAP. I. — LE SOCIALISME ET LES RÉFORMES

tout sur son passage, puis le lleuvc, reniré dans son lit, reprend son cours normal.

§ Id. — Détruire les obstacles qui entravent révolution n’est-ce pas le meilleur, le seul moyen de ^ évenir la révolution? C’est pourquoi beaucoup d’es[»rits éclairés pensent que nous sommes dans une situation analogue à celle où nos pères se trouvaient dans le dernier quart du xviii® siècle.

« Deut-ôtre, dit jM. Andler, les gouvernements ont-ils méconnu la force déjà lentement accumulée et capable de se mettre au service de ces droits sociaux de riiomme qui seront proclamés demain et qui compléteront la proclamation de ses droits civils et politiques. » (1)

11 semble urgent de prévenir par des réformes prises à temps le péril que court la société actuelle.

Dans le même esprit, Karl Marx conseillait aux classes régnantes d’écarter dans leur propre intérêt, et abstiaclion faite de motifs plus élevés, tous les obstacles légaux qui [leuvent gêner le développement de la classe ouvrière (2).

§ 10. — Si les réformes apparaissent aux conservateurs éclairés comme une nécessité devant laquelle il faut s’incliner, crainte de pis,

(1) Anolrr, préface au livre de Mrncer sur /e Droit an produit intrffral du trarad, p, xix.

(2) Karl Makx, le Capital, 1“*’ vol, tOéface, tr. fr.

quelle attitude devons-nous tenir à leur égard, nous, les socialistes?

Nous n’avons pas intérêt à provoquer des convulsions sociales qui, en dehors des soulfrances individuelles qu’elles entraînent, risquent fort d’amener des réactions compromettant pour de longues années les résultats, très médiocres peutêtre, que l’on croyait avoir détînitivement acquis. Notre devoir est de tout tenter pour faire l’économie d’une révolution. Le rôle de Cassandre n’est sans doute pas séduisant: le prophète est souvent déclaré responsable des malbeur.s qu’il a prédits. Nous n’en devons pas moins ré[)éter sans cesse à la bourgeoisie combien il est grave pour elle d’op|)oser une résistance aussi grande aux réformes les jilus modérées.

§ 17. — Nous ne pouvons doue, à défaut de toute autre raison, prêcher avec une partie importante du socialisme français, l’abstention, le désintéressement complet à l’égard de toutes les mesures législatives. Prises de la meilleure foi du monde et dans le désir d’anudiorer le sort des prolétaires, ces prétendues réformes, répète-t-on, demeurent vaines, elles se retournent contre ceux qu’on désire protéger. Je ne cliercberai pas si ceux-là mêmes qui condamnent le [)lus sévèrement la politique réformiste ne la pratiquent jias tous les jours, si le programme minimum qu’ds ollrent aux électeurs ne présente pas un caractère bien modeste, si modeste

18 CIIAP. I. le SOCIALISMK ET LES RÉFORMES

(ju il pourrait être sig^nê par les réformateurs petits bourgeois^ si même ce programme n’a pas été purement et sim[)lement emprunté au parti radical. Je ne m’arrêterai pas davantage au changement d’attitude qui s’est opéré en Allemagne. Le parti socialiste, qui avait longtemps refuse de s associer à l’élaboration des reformes pour la protection du travail, vota en 1900 le projet gouvernemental sur la modification aux lois d’assurance après une déclaration

formelle faite en son nom par le député Volkenbuhr.

§ Je no crois pas devoir me maintenir

sur le terrain j)urement théorique et je me pose deux questions : d’une part, est-il certain que le collectivisme sortira de la seule évolution économique, que cette évolution suffisamment avancée, le capitalisme s’écronlcra d’un seul coup avec toutes ses conséquences, la base économique entraînant par son elFondrement la superstructure, c’est-à-dire le droit comme la religion et la morale?

Lh bien ! rien n’est moins scientili<|ue qu’une pareille affirmation; Menger présente à ce propos les observations suivantes que je trouve [)iit fai te ment justes ( 1 ) . « Marx et Engels pensent, il est VI ai^ que la centralisation des moyens de production et la socialisation du travail attein-

(1) ha droit au produit iniqjral du travail, p. 152.

dront petit à [letit un point ou par cela même la propriété privée sera nécessairement brisée. Mais il suffit de se rappeler l’empire romain dans sa période de décadence pourvoir combien les plus grands maux sociaux ont peu de puissance pour amener une transformation de l’organisation sociale, si la nation n’a pas une vision netle, dégagée de toute exagération, de l’état futur. Jamais les moyens de production n’ont été aussi centralisés (ju’à celle éjioque, alors que la moitié de la [uovince d’Afrique était la propriété de vingt-quatre personnes ; jamais les soutï rances des chisses ouviàères Il ont été [)lus grandes qu’à celte époque où presque tous les producteurs étaient des esclaves. Il ne man({uait [uis non plus, notamment chez les Pères de l’Eglise, de critiques violentes de 1 état social existant, qui peuvent être comparées aux meilleurs ouvrages do notre époque. Cependant ce qui suivit la chute de l’empire romain d’Occident, ce n’est pas le socialisme mais l’organisation juridique du àloyen Age. » Le rapprochement est très saisissant et j’avais, dès avant de connaître l’ouvrage de Menger, remarqué la ressemblance frappante entre les socialistes qui vivent dans l’attente extatique hallucinée d’une révolution sociale très proche, et les premiers chrétiens qui ci oyaient que le Messie, remonté au ciel, allait en redescendre dans l’espace de quelques années pour détruire

20 en AP. 1. — LE SOCIALISME ET LES RÉFORMES

le monde d’iniquités et, sur ses ruines, fonder son royaume de justice et d’amour.

§ 10. — Le capitalisme ne mourra pas tout seul. Sans doute tant qu’il sera fort, puissant nous essaierons en vain de l’abattre, mais lors-

qu il entrera dans sa période d’agonie, nous pourrons abréger cette agonie et dès maintenant nous pouvons nous elTorcer d’atîaiblir notre adversaire, de l’anémier pour diminuer le cours noiinal de sa vie. Karl Marx, reprenant sa formule sur la société actuelle grosse de la société future, admet la possiliilité « d’abréger la période de la gestation et d’adoucir les maux de l’enlantement ». (I)

C’est ce que nous devons tenter de faire par tous les nutyeiis dont nous devons dis|>oser et dont l’action législative est un des plus [»uis-

sants.

§ 20. — Nous devons donc en tant que socialistes demander des réformes, ou nous associer aux réformes proposées par les partis bourgeois. Mais n’est-il [>as à craindre, dira-ton, qu’en devenant réformisles nous cessions d’ètre révolutionnaires? Je n'ai certes pas cette crainte pour moi-mème parla raison que c’est

(1) LeCapüal, Préface de la K® éd , trad. fr., p. 2.

Ou raconte (jue le ministre prussien Miquel, à qui on reprochait de coinhattre le socialisme, lui, qui était marxiste cependant, répondait : sans doute la société capitaliste est grosse du collectivisme mais on peut taire avorter une femme enceinte.

ciiAp. I. — le socialisme et les réformes 21

précisément l’esprit réformiste qui m’a conduit au socialisme. Dès mon premier contact avec réconomie politique libérale elle m’inspira la plus vive réjmlsion : malgré leur prétention à enseigner une science parfaite et délinitive, ses propagandistes m’apparaissaient comme les défenseurs professionnels des pires abus. J’éprouvais plus de sympathie pour les socialistes mais n’étaient-ils pas simplement d’excellents logiciens habiles à retourner contre les orthodoxes les armes que ceux-ci avaient forgées? Les adversaires en présence me semblaient s’agiter dans l’abstraction ; aussi je résolus de me cantonner sur le terrain des faits en m’abstenant d’adhérer à l’une ou à l’autre des deux doctrines en lutte. J.,e Socialisme de la chaire, si développé en Allemagne, bien qu’il ait ses origines lointaines en France, et qui avait pénétré dans les Facultés de droit, m’apparut comme un moyen terme commode, une transaction entre la conception de l’Etat omnipotent et celle de l’individualisme elfréné.

§ 21. — .le ne pouvais qu’applaudir aux eiforts faits, au delà du lUiin, pour rabaisser la prétention du « Manehe>terthum » à s’afürmer comme une science abstraite, exacte, formulant par des dcunonstiations rigoureusement scientiliques des lois nécessaires, immuables, universelles. Le jeu de l’otTre et de la demande a été comparé par MM. Frédéric Passy et Yves

'^2 CHAI*, l. — LE SOr.lALISME ET LES RÉEOHMES

'iii.' 1

(juyot a la gravitalion. (a)niiiio la posanloar, elle ne peut être plus forte ici, plus faihle ailleurs, dilférente à Paris de ce qu'elle est à Pékin. Comparaison heureuse certes j)our ceux qui savent que dans la fornmle de la chute des corps (1/2 (ji^ ) Tun des éléments, l’accélération (7, varie précisément ‘suivant la latitude !

li’économie politique n’est-elle pas, au contraire, le produit du développement historique des peuples et comme la langue, la littérature, les arts et les lois, une branche de leur ciA’ilisation évoluant avec elle? Les études qu’elle suscite, ramenees à des pr(d)lèmes historiques, ont un caractère tout local que fait ressortir l’épithète « nationale » substituihî à [)oliti(jue.

(^e que les disciples d’Adam Smith nous {présentent comme des lois ne sont, suivant Itoscher, que « la manifestation successive, la généralisation de vérités reconnues telles au moment où nous écrivons. »

h..n proclamant la nécessité de faire cesser la séparation injustifiée de l’économie d’avec le droit et les mœurs, l’école allemande proclamait, par la plume de Schrnoller notamment, que nous devons nous a'ionner à la recherche de vérités particulières bien établies plutôt que de théories générales et garder le souci constant des tendances morales de notre époque.

L aspiration raisonnée à la réforme soc’ale.

Lui

CllAP. I. — LE SOCIALISME ET LES RÉFORMES 23

telle est la définition du socialisme d’Iüat qui constitue moins une science qu’un art, qui est eu réalité, plutôt qu’une doctrine, une tendance à laquelle je m’abandonnai sans réserve.

§ 22. — Le législateur, disais-je dans une de mespremières leçons au Collège libre des sciences sociales, doit reprendre, une à une, toutes nos institutions, relever les critiques qu’elles ont soulevées, dégager la part de vérité que contiennent ces critiques, et dans la mesure où elles se trouveront fondées, les consacrer par de sé-

rieuses retorrnes.

Dans un tel examen, le l^arleinent devra se garder de tout idéal {préconçu. II ne s’agit {pas de réaliser à tout prix, et contre l’évidence des faits, un idéal politique ou économique, encore moins d elever une Salente qui {puisse accueillir tous les hommes et les abriter durant la suite des siècles. Nous avons à satisfaire aux nécessités {Pratiques et immédiates do notre pays. La tache, concluai-je, pour être en a{pparence moins ambitieuse et, disons-le, moins chimérique, n’est cependant que plus délicate.

Mais en étudiant les « réformes de détail » prises en elles-mêmes et absolument, je m’aperçus bien vite que toutes ces réformes se tenaient, qu il était impossible de les séparer, comme se le figurent leurs promoteurs et que si elles aboutissaient toutes par un coup de baguette, la société, dont je ne concevais pas la transformation

intégrale, serait par là inéiiie profondément inodiliée. D’autre part il me sembla que les retouches apportées aux diverses institutions ne devaient pas pour cela les figer dans un état définitif de [lerfection immuable ; mais seulement les faire avancer d’un pas dans la direcüon indiquée par leur évolution antérieure, qui ne se terminera pas là où s’arrête la vue forcément bornée des réformistes.

§ 23. — Or, je crus pouvoir discerner que cette direction, pour toutes les institutions qui constituent notre état social, convergeait vers un point idéal formant une soi te de limite au sens géométrique du mot et qui semblait être le collectivisme. (jC qui m avait empêcbé d’adhérer à cette doctrine était la crainte qu’elle ne fût une entrave pour l’étude scientifique et la solution pratique et immédiate des questions du jour. Je constatais au contraire que la doctrine marxiste, loin de contredire les résultats de mes travaux, les réunissait, les synthétisait; que je pouvais y adhérer sans rien abandonner de ces travaux, sans mutiler ma modeste jiersonnalité.

Dans les sciences sociales comme dans les sciences de la nature, une hypothèse émise peut être considérée comme démontrée lorsqu’elle est vérifiée et pour ainsi «lire retrouvée en dehors de l’ordre des recherches où se plaçait celui qui l’a formulée, par d’autres travailleurs opérant séparément avec des méthodes spéciales et dans

CliAP. I. — LE SOCIALISME ET LES RÉFORMES 25

un esprit dillérent, lorsijue par exemple le linguiste ou l’archéologue se rencontrent avec le juriste. De meme pour moi, la méthode historique confirmait les résultats de la méthode économique que j’avais voulu ignorer.

§ 24. — Je ne crains guère, on le comprend, que les socialistes soient détournés du collectivisme par l’esprit réformiste qui m’a conduit précisément au marxisme. Je ne puis m’empêcher de sourire lorsque j’entends dire : il ne faut pas vendre nos droits à une société future, pour un plat de lentilles. Il sera toujours possible pour le prolétariat, répondrai-je, de manger le plat de lentilles, ce qui soutiendra ses forces et lui permettra de vivre jusqu’à l’ouverture de la succession dont on espérait le frustrer. A cette époque, il arguera de nullité la prétendue renonciation qu’une génération ne peut imposer à celle qui la suivra et que la classe ouvrière ne peut valablement signer. Les pactes sur succession future, dit notre droit, sont interdits et on ne peut renoncer à une hérédité non encore ouverte. Profitons des réformes qu’on nous accorde de bon gré ou de force et conservons nos vues d’avenir. C’est ce que conseille le congrès socialiste de Berlin en 1892. Il proclame l’antinomie cntie le socialisme par sa nature révolutionnaire et le socialisme d’Etat conservateur par essence.

Il déclaré que les réformes proposées en faveur du prolétariat le sont par peur du socialisme et Tarbouriech 9

40 ClIAP. I. — LK SOCIALISME ET LES RÈFOnMES

constiluent un palliatif destiné à détourner la classe ouvrière du véritable socialisme. Kt cependant il ne dédaigne pas les mesures tj[ui peuvent améliorer le sort du prolétariat car il les considère comme de petits acomptes qui ne de-

vront pas faire perdre de vue notre but : la transformation intégrale de la société (1).

(1) Mon collègue Lagardelle, a, dans son cours au Collège libre des sciences sociales, distingué les réformes révolutionnaires des réformes conservatrices. Les premières, qui doivent être proposées ou appuyées par les socialistes, s’inspirant des intérêts généraux de li classe ouvrière, peuvent préparer la voie à la Hévolution. Lorsque, au contraire, une réforme, au lieu de développer le sentiment de la lutte des classes, est inspirée par une pensée de « paix sociale », lors<iu’elle essaie de faire croire ([ue le cafdtalisme peut se transformer au point de faire au prolétariat une place convenable, elle doit être combattue comme conserva' rice. Ce critérium, beaucoup moins net qu’il ne semble, a suscité la boutade suivante d’nn auditeur. Une réforme est révolutionnaire quand elle émane de Vaillant, et conservatrice quand elle est due a ^lillerand. Il tant tlistin— guer, en elTet, la pensée qui iusjiire les promoteurs d’une réforme et les conséquences pratiques de celte réforme qui peuvent être, pour eux, une grave désillusion.

Peu importe que telle amélioration législative soit demandée ou acceptée par des partisans de la « paix sociale » si, contre leur attente, elle renforce le prolétariat en améliorant la condition jirésente des travailleurs. La démocratie socialiste a combattu longtemps les assurances ouvrières destinées, dans la pensée de lîismarck, à enrayer les progrès du socialisme, qui n’en a pas moins continué sa marcbe triomphale. De même chez nous, je l’ai montré dans mon livre sur la respon-

CIlAP. I. — LE SOCIALISME ET LES RÉFORMES 47

§ 25. — Avoir à toute époque présent à l’esprit noire idéal, proclamer en toute occasion que nous ne tendons pas seulement à l’amélioralion du régime économique actuel, mais à son remplacement par un régime tout dilîérent, que notre but, la transformation en propriété sociale de la propriété privée dos instruments de production et d’échange, sera atteint par l’action du prolétariat « constitué en parti de classe », « sur le terrain de la lutte de classe ». Voilà (|ui conservera nos droits en interrompant la prescrip-

sabilité des accidents du travail, les socialistes révolutionnaires se sont désintéressés d’une réforme qui, dans les Congrès et dans les Chambres, était présentée par les radicaux ou les conservateurs comme devant adoucir les rapports nés du salariat et pacifier l’atelier. Qui oserait, maintenant, parler de la loi de 1898 autrement que pour réclamer l’extension des droits qu’elle confère aux victimes ? Quand on discute au Parlement l’assurance contre la maladie et l’invalidité, le devoir

des députés ouvriers n’est-il pas de mêler leurs bulletins blancs à ceux des représentants de la bourgeoisie, sans se préoccuper s’ils ont motivé leur vote, bon en luimême à notre point de vue, par une üétrissure de la « lutte des classes » ou une bêlante apologie de la « paix sociale » ? En sens inverse, la classe dont nous défendons les intérêts pourrait souffrir en fait des consé<{uences logiques de tel ou tel de nos concepts abstraits.

Nous devons donc, pour apprécier les propositions législatives, les critiquer moins à la lueur vacillante d’une théorie que dans leurs conséquences pratiques immédiates. Ne nous lions pas les mains d’avance par des formules trop rigides où la complexité des faits ne rentrera peut-être pas. V. plus bas §28, p. 33.

28 CIIAP. I. — LE SOCIALISME ET LES RÉFOHMES

lion redoutoe. Voilà surtout ce qui nous protégera nous-mème contre le danger que j’envisage et fera apparaître à tous les yeux la ditîérence qui nous sépare des alliés avec lesquels nous confondons temporairement notre action, soit que nous appuyions le parti radical dans ses revendications, soit que celui-ci, comme cela se passe en Angleterre, suivant l’observation de Menger (1), absorbe des éléments socialistes dans son [irogramme. Celte ditîérence, Karl Marx l’a très bien mise en relief dans la critique qu’il fait de Proudhon (2) : « Pour lui (Proudlion), toute catégorie économique a deux côtés, l’iin bon, l’autre mauvais. H envisage les catégories comme le petit bourgeois envisage les grands hommes de riiistoire. IVapoléon est un grand homme; il a lait beaucoup de bien, il a fait aussi beaucoup de mal.

(( Le bon et le mauvais côté, l’avantage et l’inconvénient pris ensemble forment, pour M. Proudbon, la contradiction dans chaque catégorie économique. Problème à résoudre : Conserver le bon côté en enlevant le mauvais. » C’est bien ainsi que raisonnent les réformateurs.

§21). — Ils ne voient pas, comme leur guide Proudlion, (jue « les bons cotés d’un régime économique, c’est l’intérêt de la classe qui en

(1) Le droit au produit intcyval, p. 210.

(2) Misère de la philosophie, p. iü3 et s.

CllAP. I. — LE SOCIALISME ET LES RÉFORMES 29

profite et les mauvais côtés, ceux de la classe opprimée dont les revendications amènent les mouvements historiques ». Ils dénoncent, dans la société où ils vivent, l’existence d’abus. Ces abus, les économistes libéraux en prennent allègrement leur parti, disant comme dans un tract publié par le comité de défense sociale, sous ce titre : L’histoire d’une casquette : « Gardons notre système de propriété qui existe depuis des siècles, qui récompense le travail et l’épargne et permet au père d’assurer l’avenir de ses enfants. Il peut donner lieu à quelques abus, comme font toutes les choses humaines, mais ces abus sont peu considérables à côté du bien iju’il fait. »

Ils disent comme .lean-Haptiste Say, pour empêcher l’Llat de restreindre les droits du propriétaire: « Le sentiment d’une sécurité parfaite dans l’àme de chaque individu est au total si favorable à 1 esprit d’entreprise, il développe à un tel degré les ressources et les facultés d’une nation, qu’il en résulte des avantages dans vingt occasions, pour un cas où les mesures réglementaires peuvent produire quehjue bien. » (I)

« Toute compensation faite, dit de même iVL Leroy-Geaulieu (2), entre les biens et les

(1) Traité d'économie politique, tome IX de la collection des grands économistes, p. 51.^.

(2) iraite théorique et pratique d'économie politique, 1896, t. I, p. 336.

30 CllAI’. I. — LE SOCIALISME ET LES RÉFORMES

maux, il vaut iiilhiimont mieux, dans l’intérêt social, (|ue quelques propriétaires ahusent de leur terre, la négligent, n en tirent pas [larti et que chacun soit assuré que, dans rusage de sa piopriété, il ne sera entravé par aucune immixtion oflicielle, sous quelque prétexte que ce soit. »

« Méfions-nous surtout, insiste Troplong (1), des systèmes soi-disant amis de la propriété qui, sous prétexte de la guérir de vices dont elle n’est pas atteinte, lui conseillent de se laisser amputer de ses membres les plus essentiels. De tels moyens de se sauver ne sont que des moyens de périr, plus sûrement, plus absolument... .le plains ces sauveurs de la pro[)riété qui lui olïrent [)our paratonnerre le fer préparé par ses ennemis. »

lùi un mot, les abus sont inséparables de l’inslitution qui les engendre, c’est un bloc qu’il faut entièrement détruire ou rcspecler dans son inlangilde intf'grité.

^ — Pas le moins du monde, répondent les léformateurs libéraux, c’est une o'uvre imparlaite comme tous les produits de l’esprit humain, il faut racbcver. 1.,’instilution a dévié, par la [lei versité des bonimes, de son but ; il faut la ramener à ses lins normales, sans cependant la détruire, car en somme elle est utile et bienlaisante. iNe la détruisons [>as, contentons-nous

(1) l'üorLONG, In Proiirictc, p. 9.

de l’améliorer. « ,1e ne conclus pas, écrivait l’écomiste Hlanqui à Iboudbon (1 ),de l’abus à l’abolition ; expédient théorique trop semblable à la mort qui guérit tous les maux. Il y a remède à ce mal (la propriété) sans la violer ni surtout la détruire. Si les lois actuelles en règlent mal l’usage, nous pouvons les refaire. Notre Gode civil n’est pas le Coran. » Les réformateurs restreignent en conséquence leur idéal à une réforme toute petite pour laquelle ils se passionnent d’autant plus qu’elle leur paraît plus modeste et par conséquent plus lacile à réaliser. Celle-ci accomplie, tout sera pour le mieux et, l’abus supprimé, l’institution subsistera ; que dis-je, elle sera consolidée, protégée par sa perfection contre des critiques exagérées qui n’avaient qu’une part de vérité et qui tomberont d’elles-mêmes par quelques retouches prudentes, lesquelles ne sauraient ébranler en rien le principe môme : que les timorés se rassurent, que les prudents nous appuient !

Grand est l’étonnement de ces c< conserva- Icurs étdairés » lorsque, survivant à l’accomplissement de leurs desideratas, ils voient s’élever de nouvelles plaintes. Quelle est alors leur attitude? '

Ils se révoltent contre des « prétentions injustifiables », ou courageusement ils se remet-

(1) Qu'cst-ce que la propriclc ? préface, p. xii.

32 fJlAP. I. — LE SOCIALISME ET LES RÉFORMES

ih

lent au travail, pour une dernière retouche, pour une addition insignifiante, un retranchement sans importance, et ils travaillent si bien, eux ou leurs successeurs, que d’exceptions en exceptions les principes disparaissent et il ne reste rien du droit ancien dans le droit nouveau.

Ne peut-on comparer cette méthode de travail à l’aveugle, à la médecine empirique dont on a tant de peine à se dégager.

En présence d’une maladie, le médecin la considérait jadis en elle-meme et la traitait par des remèdes appropriés sans soupçonner qu’elle n’était que la manifestation extérieure d’un état général de santé, d’un tempérament, il la guérissait, mais à la première occasion favorable, la cause n’étant pas 'inoditiée, produisait à nouveau les memes elîets.

Que fait la science aujourd’hui? Elle prétend atteindre la source du mal et agir directement sur elle, la moditier, dans la mesure du possible, par une hygiène appropriée. Un régime d’ensemble de la vie physiologique préviendra les accidents morbides, mais ceux-ci survenus faute de précaution, ou malgré toutes les précautions prises, le médecin ahândonnerat-il son malade? Non certainement, il le soignera en recourant à la vieille thérapeutique tout comme l’empiriste d’autrefois; mais au lieu de dire au malade « guéri » : tout est tini, re-

CIIAP. I. — LE SOCIALISME ET LES RÉFOIIMES 33

tournez à votre vie ordinaire, la médecine scieiiti tique lui dira : cette crise dont vous sortez n’est pas fortuite, elle était la conséquence d'un état physiologique général. Les conseils d’hygiène préventive ainsi donnés trouvent un auditeur plus disposé à en tenir compte.

§ 28. — De même fera le socialiste. Lorsque les masses populaires lui demanderont un allègement immédiat à leurs souffrances présentes, il ne leur dira pas : Je ne puis rien pour vous, attendez la révolution sociale qui ne saurait tarder, il leur donnera le remède demandé, mais il les mettra soigneusement on garde contre de trop grandes illusions sur son efficacité. Nous pouvons corriger une des manifestations du mal. nous n’en atteignons j»as la cause. Et la [iropagande socialiste aura d’autant plus d'eflicacité qu elle émanera d’hommes ayant, par des mesures {iratiques et immédiates, réalisé un bien appréciable. Il est absurde de nier l’eflicacité, même dans le régime capitaliste, de mesures législatives bien conçues. La loi sur les accidents m en fournit une preuve décisive. Et tout homme qui élève la voix au nom de la classe non possédante n’a pas le droit de repousser par une maladroite intransigeance, et au nom de principesabstraits, lesaméliorations, si modestes soient-elles, qui peuvent être, dans leur intérêt, ajiportées au droit en vigueur. 11 importe de bien comprendre que ces réformes de détail, qui

Ir.

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