MARCEL RIVIÈRE, ÉDITEUR
31, Rue Jacob
mmà
•î ?■ ; :tvv :• v • ■ ’
WELLCOME INSTITUTE UBRARY
Coll.
WelMOmec
Coll.
No.
Wt
PRÉFACE
Ce n’est pas sans émotion que je vois en tête de ce livre le nom de N. Vaschide. Quoi de plus dramatique et de plus douloureux qu’une mort prématurée frappant un jeune homme en plein labeur, alors que tout lui présageait un avenir glorieux !
Toutes les rares et exquises qualités de Vaschide se retrouvent en cet ouvrage : une érudition sûre et universelle, une perspicacité analytique toujours en éveil, et cette ingéniosité de vues et de style sans laquelle les œuvres les plus profondes ne comptent pas. L’ouvrage était inachevé encore quand la mort imbécile est venue surprendre l’ouvrier. Une pieuse tendresse a recueilli ces documents inachevés pour les mettre en bon ordre et leur donner forme définitive, celle-là même que N. Vaschide, s’il avait vécu, eût certainement adoptée.
Ce livre sur la main sera, à n’en pas douter, bien accueilli du public. C’est une monographie, mais une monographie où il y a un peu de toute science, psychologie, métapsy chique, esthétique, physiologie et médecine. Chacun de ces divers chapitres forme
PRÉFACE
un tout, et l’ensemble est d’une belle allure, harmonieuse, comme il convient lorsqu’on parle de l’organe harmonique par excellence, la main, agile et adroit instrument de notre souple intelligence.
Certes, on ne doit pas tomber dans l’erreur des chiromanciens qui croient pouvoir, par l’étude des lignes de la main, pénétrer les plus substiles délicatesses du caractère, voire même prévoir les événements futurs et retrouver les événements passés, les plus insignifiants. Je doute fort qu’on puisse jamais, en regardant la main d’un individu, prédire qu’il sera, dans deux ans, frappé par la foudre, ou qu’il a mis jusqu’ici deux morceaux de sucre dans son café. Ce sont là des enfantillages qui, non sans raison, prêtent à rire et qu’il faut laisser aux baraques de la foire.
Cependant, reconnaissons qu’il y a à chaque main une individualité bien nette qui se révélera à tous ceux qui sont perspicaces.
Il n’y a pas deux feuilles semblables parmi toutes les feuilles de la forêt : encore moins trouverait- on, parmi toutes les mains humaines, deux mains identiques. Il y a des mains audacieuses et des mains timides, des mains sensuelles et des mains mystiques, des mains d’action et des mains de rêve. Il n’est pas douteux que la forme de la pensée n’exerce son influence sur la forme du corps. L’âme se réftète dans la structure de notre être ; dans la physionomie, les traits du visage, et la configuration des mains. Ce n’est pas un préjugé que d’attacher quelque importance, pour juger le caractère, à l’aspect extérieur de l’être. Pour moi, au risque d’être accusé de puérilité, je me sentirais incapable d'accorder ma confiance à
PRÉFACE
un homme dont les mains seraient tortueuses, dy s harmoniques et grossières.
De même, au point de vue esthétique, on admettra difficilement qu’une femme vraiment belle, et de noble race, ait de vilaines mains. Les mains de duchesse sont d’une beauté et d’une élégance proverbiales. Les duchesses devraient donc ne pas les masquer avec des gants. Une princesse de sang royal, qui, sans aucune fausse honte, a conté au public ses amours, raconte la conversation qu’elle eut avec un jeune officier : « Ote tes gants ! », lui dit-il. Telle fut sa première parole la première fois qu’elle vint au rendez-vous. Encore que cette déclaration soit un peu bizarre, on trouvera peut-être que cet amoureux avait raison, et que c’était un connaisseur.
Les mouvements de la main traduisent fidèlement les mouvements de l’âme. Les physiologistes ont pu, par des observations minutieuses et précises, établir que chaque émotion retentit sur les muscles de la main, et que des frémissements presque imperceptibles des doigts trahissent l’agitation intérieure. Souvent même ces frémissements ne sont pas imperceptibles, et les attitudes de la main sont assez éloquentes pour exprimer nos passions. Un acteur serait bien maladroit s’il gardait ses mains immobiles, collées au corps et inertes. Elles concourent puissamment à son jeu, et il peut obtenir des effets admirables par les mouvements de la main. Se tordre les mains, dans les grands désespoirs, est un geste d’une beauté sublime. La menace, la colère, l’horreur, la jirière, ne se peuvent bien exprimer que si la main parle en même temps que la voix et les yeux.
PRÉFACE
Donc, lorsque nous écrivons, notre écriture est l’image de nous-même. Le principe n’est pas douteux. Reste à savoir dans quelles limites cette pénétration de notre être intime peut être en fait appréciée par l’examen de notre écriture. Là encore, que de naïves illusions se font les graphologistes ! Mais soyons bien persuadés que le principe de la graphologie est vrai, et qu’il repose sur une base solide, scientifique, inattaquable, à savoir le retentissement des émotions sur les gestes.
La main, par sa forme et ses mouvements, est une véritable caractéristique d’humanité. Si elle classe les hommes, à plus forte raison fera-t-elle une différence entre l’homme et les autres êtres. On a appelé les singes des quadrumanes, comme s’ils avaient quatre mains. C’est presque une profanation. En réalité, ils n’ont pas de mains ! ou du moins l’organe pourvu de doigts qu’ils portent à l’extrémité de leur long bras n’a que de lointaines ressemblances avec la main humaine ; le pouce, opposable aux autres doigts, fait, de la main, un instrument si parfait que, par cela seul, il y a entre l’homme et l’animal, cet animal fût-il un grand singe, une différence essentielle.
Cette habileté de la main n’est d’ailleurs qu’une habileté cérébrale. Lorsqu’on parle de la main adroite du chirurgien, ou du violoniste, on oublie trop que cette dextérité manuelle est un phénomène intellectuel. La main n’est, somme toute, qu’un appareil d’ obéissance. Elle ne fait rien qui ne soit commandé par le cerveau. Toute son activité lui vient du cerveau qui dirige et donne l’impulsion. Un grand violoniste, un grand chirurgien, sont adroits par leur cerveau,
PRÉFACE
lorsque leur main est très habile. Pareillement ne craindrai-je pas de déclarer qu’une très grande maladresse manuelle est une véritable défectuosité cérébrale. L’ opposition qu’on établit trop souvent entre l’adresse et l’intelligence paraît donc assez mal fondée.
Mais je n’ai pas la prétention de résumer l’ingénieux livre de mon regretté ami N. Vaschide. Je voulais seulement indiquer l’intérêt d’une œuvre faite d’ originalité et d’ érudition, deux qualités qui sont bien rares, même isolées, et qu’on trouve réunies ici.
Charles RICHET.
<' Tout bonheur que la main n'atteint pas n’est qu’un rêve. »
JoSÉPIIIN SOULARY.
« De tous temps, dit-on, l’homme fut de glace pour les vérités et de feu pour les mensonges il est surtout l’ami du merveilleux. »
Collin de Plancy,
( Dictionnaire Infernal,
VP éd., 1863, p. 430.
La vie intellectuelle peut être envisagée de mille manières différentes sans pour cela — fait extrêmement curieux — détruire sa physionomie, ses qualités premières, les éléments qui caractérisent son individualité même. On ne fait toujours, en somme, qu’analyser de nouveaux aspects, que pénétrer plus ou moins intimement dans les rouages de son mécanisme indéfinissable ou plutôt de son architecture, la construction la plus protéique, la plus oscillante, l'image même de l’insaisissable mouvement de la vie, en tant que phénomène de « conscience », de l’évolution spontanée et subconsciente de toute l’existence individuelle ou physique.
Dans l’antiquité la plus reculée, la pensée était considérée comme une entité métaphysique qui avait une existence surtout extérieure ; et les manifestations religieuses des civilisations anciennes sont à la portée de toutes les investigations pour préciser cette insou-
INTRODUCTION
ciance, celle absence de préoccupation de la subjectivité de l’intelligence.
Les plus curieuses pages de cette conception religieuse se trouvent certainement dans les livres bouddhistes; l’anéantissement des sensations de l’existence dans le « Grand Tout », source du calme et du bienêtre, était la fin, la conclusion logique de nos formes de sensibilité peu adéquates à notre physique. Le bouddhiste esquisse pour sa vie pratique rapidement cette conception philosophique. On connaît cependant les variations nombreuses et les oscillations des croyances bouddhistes. Je désire essayer seulement de suggérer, par ces quelques mots, l'essence, les premiers principes de cette doctrine métaphysique 1 .
La philosophie des Grecs était toute métaphysique, et pour le psychologue contemporain, il est parfois étrange de lire les anciens penseurs grecs, de prendre connaissance de leur psychologie et de saisir la nuance toute métaphysique de leurs mobiles mentaux. Ils ne se préoccupaient guère des sources corporelles, du siège de cette « intelligence», mais ils cherchaient à spéculer sur des données, sur les éléments conscients de la pensée, confondue consciemment et subconsciemment avec les forces physiques, avec les forces cosmiques, avec l’ambiance métaphysique. Socrate attirant l’attention sur le « soi-même » fut le premier psychologue conscient, car si l’on considère comme psychologue tout analyste, tout rêveur, tout cons-
(J) Voir surtout : les deux admirables livres de Oldenberg. — Bouddha , 1 vol. Bibl. de Phil. conlemp., et .Y irvhâna. Ibid. Alcan, édit.
INTRODUCTION
tructeur qui brode autour des données médiates ou immédiates de la conscience, on doit étendre cette épithète à tous les rêveurs de tous les temps, aux poètes surtout, les analystes par excellence de toutes les époques (1). Il faut faire une exception pour Aristote qui, tout en étant métaphysicien, fut logicien et naturaliste en même temps et, implicitement, fut plus près des phénomènes psychologiques que les autres penseurs de l’antiquité, qui se montrèrent surtout d’admirables métaphysiciens, des constructeurs de la vie en elle-même, de la vie totale, dont la vie humaine n'est qu’une parcelle, une bien minuscule donnée.
Des philosophes modernes, comme Descartes, Kant, et les philosophes écossais surtout, furent plus analystes toutenrestantmétaphysiciens. Les problèmes de la conscience furent posés plus clairement. On laissa les sources de la vie de côté, et tout en admettant la genèse métaphysique de la pensée, on analysa surtout le problème de la vie humaine, de l’intelligence en elle-même, des phénomèmes de conscience. Les problèmes de la physique, de la vie cosmique, préoccupèrent de plus en plus les spécialistes, les physiciens et les mathématiciens, tandis que la philo-
(1) Chaignkt. La psychologie des philosophes yrecs, 5 vol.
INTHODUCTION
sophie se limite, sans qu’elle puisse s’en apercevoir, au domaine si complexe, si peu limitable d’ailleurs, de la conscience. Et si les philosophes des temps modernes agitent les mêmes données essentielles que les philosophes grecs, ils emploient un langage plus précis, plus spécialisé, plus psychologique. Le « physique » et le « psychique » sont délimités tout d’abord pour l’intelligence du problème, ensuite par nécessité analytique.
La métaphysique, tout en inspirant tout, tout en laissant sa merveilleuse empreinte intellectuelle sur toutes les spéculations philosophiques, devenait de plus en plus une science trop générale, pour suffire à toutes les exigences de l’esprit. Les données de l'intelligence posaient de nouveaux problèmes, que les connaissances scientifiques alimentaient continuellement par leurs investigations sévères et toujours révolutionnaires. « L’âme » ne fut pas la seule donnée autour de laquelle les penseurs devaient s’entêter à réfléchir, et nous assistons, dans tout le Moyen âge, pendant cette curieuse lutte intellectuelle, moins stérile qu’on ne le pense, du nominalisme et du réalisme, à des essais qui voulaient préciser la limite du réel et de l’irréel (1).
L’attention fut portée sur l’esprit, en tant qu’esprit humain surtout, à la suite de Locke qui essaya de fixer l’objet de l’entendement humain ; sur les conflits des qualités psychiques innées et les données de l’expérience, des sensations, de la réalité.
La philosophie écossaise fut la plus psychologique,
(1) Voir Picavet.
INTRODUCTION
ia plus humaine, et pour la première fois, le mot « expérience » fut introduit en philosophie.
On descendit des nuages des métaphysiciens pour analyser, pour creuser des données plus immédiates de l'esprit, et plus intelligibles.
La « raison pure » de Kant si empreinte de l’idéalisme de Berkeley est une des grandes étapes de la philosophie; quoiqu'en dise M. W. James, qui conseille aux pragmatistes de ne pas s’en occuper, elle peut être considérée comme une nouvelle édition du « Connais-toi toi-même » de Socrate, et en tout cas au même titre. Elle marque un point capital dans l’orientation de nos analyses et de nos conceptions philosophiques et intellectuelles.
Parallèlement à l’évolution philosophique, les connaissances scientifiques augmentent en documents; les savants précisèrent les mobiles de leurs investigations ; des sciences nouvelles se créèrent, et « la vie » fut examinée sous toutes ses formes, sous toutes ses données. Des faits précis, des idées nouvelles surgissent de toute cette longue et persévérante élaboration, et à mesure qu’on explore la nature physique et la vie biologique, et qu’on essaye de saisir le mécanisme de la vie cosmique dépassant la marche éternelle des astres et des lois astronomiques qui règlent toute cette grandiose architecture macrocosmique, on explore selon les mêmes méthodes, la vie humaine, on examine l’homme, en décrivant et constatant tout d’abord son anatomie pour passer ensuite à l’examen des fonctions du mécanisme biologique des organes et de l’harmonie biologique, polyzoir/ue, comme disait ce grand philosophe méconnu, Durand de Gros, en
INTRODUCTION
un moi, tout ce que l’on appelle « vie humaine ».
On explora aussi le cerveau, et seulement depuis un siècle, depuis l’époque curieuse de Gall et Spurzheim, dont on n’apprécie et ne connaît malheureusement que les travaux destinés au grand public, on songea à localiser les pensées dans le cerveau, organe qui jouait jusqu’alors un rôle secondaire pour ne pas dire nul (1). La belle histoire des doctrines du fonctionnement et de la structure du système nerveux central de M. Jules Soury, cette majestueuse pierre tombale du xixe siècle (2), développe magistralement cette thèse, et l’on y retrouve la plus belle page des histoires des sciences, depuis Aristote jusqu'à Flechsig et Golgi.
Depuis un siècle, le philosophe ne peut plus se passer des connaissances scientifiques, de ses données expérimentales précises, et il en doit tenir compte, ne fut-ce que par tenue mentale.
Les médecins et les philosophes français du commencement du siècle furent les premiers agitateurs de ce mouvement psychologique, et les travaux des médecins et des aliénistes français de l’époque : des Georget, des Pinel, des Moreau de Tours, des Lélut, des Peisse, des Durand de Gros, etc., contiennent des pages à relire même de nos jours. La tradition philo-
(1) Spurzheim.
(2) Jules Soury.
INTRODUCTION
sophique doit faire place aux faits nouveaux et doit au moins tenir compte de cet effort. La science, comme une nouvelle idole, demande un culte nouveau.
La philosophie kantienne exerce encore son influence de nos jours. Le néo-criticisme de Renouvier lui ajouta un nouveau, mais pâle éclat, de même que les courants modernes néo-kantiens américains, surtout avec Royce et Dewey — qui la raniment si brillamment par leurs investigations et par la préoccupation obsédante du rapport de l’expérience et des phénomènes de la conscience.
Mais il y avait autre chose à considérer dans la vie mentale, dans l'intelligence, que les données abstraites de la métaphysique classique, et si l’on doit tenir compte des éléments inanalysables de la pensée, les éléments innés, les formes définissables mais abstraites de la raison pure, on trouve autre chose que des entités, que de pures abstractions. Si Kant fut avant tout un grand moraliste, il fut aussi un peu psychologue. Il s’intéresse aux constructions fondamentales de l’esprit humain, il s'occupe des lois de son action, de sa manifestation ; il cherche dans sa morale pratique uu critérium, une consécration de ses idées théoriques. La raison pratique réglait les conflits des êtres vivant en masse et en groupe, il n’oublia pas la raison individuelle et la raison pure, isolée. « L’anthropologie » et la « Raison pratique » de Kant sont des livres à relire à cause de l’analyse des conllils inter-psychologiques comme dirait le regretté Tarde, actuellement à l’ordre du jour.
Les recherches scientitiques apportèrent des con-
INTRODUCTION
slructions encore plus précises, réduisant sensiblement les légendes et les points d’appui des constructeurs métaphysiques. Avec le matérialisme un peu grossier de Cabanis, des psychologues et des anatomistes nous décrivirent le fonctionnement de la mécanique cérébrale. Fritsch et Hitzig, en 1870, décrivent l'irritabilité de l’écorce cérébrale et depuis, la pensée fut localisée dans le cerveau. Au lieu de chercher dans les éléments cosmiques, dans l’atmosphère ambiante, la source, le siège de cette mystérieuse intelligence, on la localise dans cette incompréhensible glande.
Les rapports du corps et de l’esprit furent de nouveau agités, et c’est au siècle dernier qu’ils trouvèrent une position toute scientifique. La psycho-physique de G. Fechner, et toute l’œuvre de ce grand esprit a le mérite d’avoir précisé, d’avoir au moins voulu préciser ce problème. Les données philosophiques, inspirées par des notions scientifiques ou métaphysiques s’étaient rangées dans les deux classiques théories : le spiritualisme et le matérialisme, qui existent d’ailleurs aujourd’hui, mais rajeunies, enrichies et mises en compatibilité avec nos exigences intellectuelles et avec les notions scientifiques acquises.
G. -T. Fechner posa le premier la possibilité d’un rapport mathématique entre la sensation et la perception. A côté des parallélismes classiques, il fallait ajouter un autre parallélisme : le psychologique. La psychologie expérimentale est née de la psychophysique ; elle procède encore de toutes ces investigations psycho-philosophiques du commencement du siècle, en France surtout, qui essayèrent de trouver
INTRODUCTION
un rapport scientifique et des fondements objectifs — corporels — delà pensée. Connaissant la valeur physiologique de la mystérieuse glande, le cerveau, ils s'étonnèrent de la pauvreté de nos inductions.
Maine de Biran représente en France au même titre qu’HERBART en Allemagne l’époque de transition, de réflexion entre les phases métaphysiques de la philosophie et les phases psychologiques scientifiques. 11 est l’anneau de réunion entre la philosophie classique et la philosophie médicale, si florissante en France au commencement du siècle, sur les questions si curieuses jadis, si intelligibles aujourd’hui de l’hypnotisme et ■du magnétisme, qui troublaient l’esprit des contemporains au même titre que la phrénologie de Gall, ce grand esprit malheureusement trop amoureux du bruit et de la sympathie de ses contemporains, savant trop moderne, trop de nos jours pour l’époque.
Au commencement du vingtième siècle, si l’on voulait résumer la question, les tendances philosophiques — et je désigne sous ce terme toutes les spéculations mentales scientifiques ou impressionnistes — peuvent être réduites à ces quelques courants : d’une part, le courant classique plein de traditionalisme, la philosophie empreinte de métaphysique ayant de son côté certains courants religieux et tous les éléments traditionnels ; de l’autre, les scientifiques, qui, tout en concevant la matière de mille manières diffé-
INTRODUCTION
rentes, parlant des spéculations les plus élémentaires scientifiques, embrouillées selon l’habitude métaphysique, jusqu’aux conceptions de la plus haute physique de Larmoor, J. -J. Thomson ou de l’électrodynamique de Lorenz, attribuent à la matière toutes les qualités psychiques. Dans cette catégorie, il faut faire rentrer les scientifiques et les physiologistes qui, tout en s'acharnant noblement à l’étude des phénomènes psychologiques, poursuivent l'idée conçue ou plutôt sentie a priori que l’organisme humain, le cerveau, le système nerveux est le siège de l’intelligence. Ceux-là, après avoir localisé les différentes modalités des réactions sensilivo-sensorielles, poursuivent, avec méthode et en érudits qu’ils sont, la connaissance et la précision du mécanisme dynamique vivant ; ce sont des biologistes puisqu'il faut y faire rentrer tous les zoologistes et tous les chercheurs des sciencesbiologiques. Pour les premiers, la pensée, l'intelligence est encore une entité métaphysique ; elle est envisagée de la même façon que par les anciens. — Les connaissances acquises et ajoutées depuis, mises en balance, seraient bien pauvres et j’entends par connaissances les quelques notions nouvelles précises qui avanceraient tant soit peu les données du problème. Les phénomènes de conscience constituent un monde indépendant et la psychologie, branche de la philosophie, aurait un domaine objectif à cause de ce monde de sensations et d’images qui ont des contingences, des rapports plus ou moins étroits avec les données psychologiques et physiques organiques. Cette manière d’envisager la philosophie est tout aussi spiritualisée, tout aussi éthéréc que la philosophie du xvn° siècle ou que les
spéculations des Grecs, avec cette différence qu'ils spécialisent l’objet de leurs spéculations, objet plus restreint et plus délimité que les notions toutes premières des philosophes.
Pour les scientifiques, la conscience et toute la psychologie ne seraient que des réactions propres du système nerveux, des qualités particulières de l’organisme et dont on peut suivre l’évolution, l’involution et les lois de leur genèse.
A côté de ces grands groupes, il existe une troisième grande catégorie des sciences dites psychiques, sciences qui font la joie des masses ignorantes ou instruites, toutes ces sciences dites divinatoires qui ont cheminé dans toutes les époques à côlé des doctrines classiques, soit au temps des anciens quand elles émanaient directement des influences religieuses, soit au temps moderne où elles sont plus organisées, mieux armées pour la lutte. Ces sciences ont le monopole du miracle et n’appartiennent à aucun dogme, s’inspirant à tout hasard des observations et des remarques souvent judicieuses, elles osent tout, se permettent de considérer tous les phénomènes avec la légèreté d’un poète ou avec la sensibilité d’un littérateur. N'ayant pas l’éducation scientifique des hommes de science, ni les notions générales des philosophes, elles enregistrent les phénomènes avec croyance plutôt qu’avec science, enveloppant leurs faits dans une rhétorique qui spécule sur l’ignorance ou la soif d’un inconnu de l’humanité. Ces sciences, auxquelles la science doit des découvertes et des observations réelles, il faut l’avouer, soit dans le domaine des sciences divinatoires, soit dans celui du magnétisme,
de l’hypnotisme, de la télépathie, etc... contiennent dans leurs documents des faits très intéressants. Il a existé dans tous les temps, et il existe. encore dans ce monde composé d’aliénés, d'ignorants, de charlatans, de croyants ou d’illusionnés, de remarquables observateurs, des esprits de tout premier ordre qui ont publié et observé des faits d’une valeur incontestée. Leur ingéniosité naïve touche parfois au génie, par leur puissance intuitive.
C’est ainsi qu'en science rien n'est méprisable, et que toutes les données, même les plus humbles, sont à considérer. Dans la conception des représentants de ces sciences psychiques, la conscience et l’intelligence ont toujours une existence indépendante : elles existent sous des formes différentes qui varient depuis les catégories physiques des alchimistes jusqu’aux conceptions métaphysiques des spirites, mais elles n’ont toujours, tout comme dans les données métaphysiques des philosophes, que des contingences avec le physique, avec l’organisme. Ce sont des physiciens sans le savoir, qui crurent avoir saisi le mystère de la vie, donc le secret de la conscience et de la pensée humaine.
Cet ordre de recherches attirant de plus en plus l’attention des savants conduisit des penseurs et des hommes de science à déterminer les limites d’un autre ordre de connaissances : la métapsychie , terme par lequel il faut entendre la préoccupation métaphysique des connaissances liinilées au domaine purement psychique. La métaphysique était une science trop générale, trop complexe ; elle faisait une place à toutes les manifestations de la vie; et l’ancienne
INTRODUCTION
conception aristotélique, de même que tout le bagage des philosophies modernes, admettait implicitement cette dénomination générale du critérium.
La psychologie expérimentale constituée en science indépendante remplacera toute l’ancienne psychologie, dont elle modifie déjà sensiblement le domaine, rectifiant des erreurs grossières et lui imposant les notions scientifiques acquises par les sciences expérimentales. Elle écarte l’étude des problèmes métaphysiques, comme incompatibles avec la possibilité de nos investigations actuelles. Toute science est liée à ses méthodes et les résultats ne sont enregistrables qu’en tant que les méthodes sont rigoureuses et excellentes.
La psychologie expérimentale, improprement mais logiquement parlant — car en l’état actuel, toute psychologie doit être expérimentale, — attaque la vie psychologique en elle-même, et tout en écartant les problèmes métaphysiques, elle conserve comme limite possible de ses recherches le parallélisme psychophysique. Ainsi organisée, la psychologie contribue à la création d’une nouvelle pédagogie ; elle est sur le point de modifier la psychiatrie et l’esthétique, et de loin on aperçoit son influence heureuse dans l’esprit médical dépourvu généralement, et à son désavantage, de toute préoccupation philosophique et psychologique. L'avantage considérable de cette nouvelle manière d’envisager les phénomènes de l’esprit laissait au jugement toute la liberté de se formuler, l’expérience étant le seul garant, le seul critérium décisif. Aussi, il ne faut pas s’étonner que parmi les psychologues, certains s’arrangèrent ou conservèrent des sympathies profondes pour la métaphysique clas-
INTRODUCTION
sique, sympathie parfois poétique, souvent imposée comme un besoin personnel, tandis que d’autres, ceux qui touchèrent surtout à la médecine ou qui furent désorientés par le bruit des vagues sciences sociales contemporaines, considérèrent la pensée comme un produit de l’organisme, et toutes leurs forces s’orientèrent vers la précision de la base dite anatomique de la pensée. Ceux-là, les plus nombreux, sont les unilatéraux ; ils ne veulent prêter l'oreille à aucun fait qui sorte du dogmatisme de leurs conceptions.
La métaphysique ne les tourmente malheureusement pas, ils n’ont aucun besoin de saisir, de broder, de contempler l’au-delà ou le grand inconnu qui préoccupe certains d’entre nous. Ils s’intéressent aux faits et, logiques avec eux-mêmes, ils demandent des faits et des documents.
Tel est, résumé en quelques mots, l'état actuel de la philosophie et des idées psychologiques. Dernièrement il faut ajouter le mouvement pragmatique, que W. James contribue de plus en plus à rendre sinon plus connu, du moins toujours plus sympathique, mais dont on trouve des tendances tout aussi visibles, non seulement dans Pierce, qui formule ces quelques idées, mais dans tous les philosophes classiques qui gardèrent l’envergure spéculative des anciens métaphysiciens, tout en connaissant et en utilisant des connaissances scientifiques modernes. Bergson en
INTRODUCTION
France et J. Ward en Angleterre, peuvent être cités comme les exemples les plus brillants de ce mouvement. Les pragmatiques ne sont, en somme, à mon avis, que des philosophes expérimentaux qui veulent philosopher après documentation faite.
A ce titre, tous les psychologues expérimentaux font du pragmatisme, car tous ceux qui ont un passé <le recherches arrivent, par la force des choses, par la position des problèmes qu'ils étudient, à philosopher. Font-ils quelque chose de nouveau, ajoutent-ils pour cela un esprit vraiment nouveau à leur personnalité? Nullement, et, à mon avis, la sympathie pour les pragmatiques est une sympathie surtout verbale pour des idées générales qui manquent à la totalité des psychologues expérimentaux. Mais au fond, à quoi bon broder et pourquoi des inductions compliquées, quand après avoir touché de si près les éléments qu’on croit premiers de la pensée humaine, on est tout aussi ignorant sur les données générales, sur leur cause intime. Il faut seulement retenir de celte nouvelle tendance le besoin de la sensibilité, la nécessité individuelle d’une métaphysique pratique, et cela à une époque où la vie sociale est bouleversée par des contlits perpétuels, des croyances, des impulsions et des désirs.
Quelle que soit la nature intime des phénomènes intellectuels, il reste acquis pourtant qu’ils ont un domaine à eux, et je suis éLonné que des psychologues consentent à faire de la psychologie, tantôt un chapitre de la physiologie, tantôt une branche des sciences philosophiques, mêlées de ces teintes sociales dont
j'avoue ne comprendre ni le sens, ni la valeur réelle,
INTRODUCTION
malgré tout le bruit et toute l’autorité dont on le& entoure.
J'ai voulu esquisser rapidement la situation du problème philosophique de l’intelligence pour mieux préciser la position de la question dont je m'occupe, « la psychologie de la main », et surtout l’esprit dans lequel j’ai cru devoir envisager toute la délicatesse de ces si complexes études.
Je m’explique. On oublie toujours la sensation de la vie, et, voulant schématiser les nombreuses données de l’existence, ses multiples aspects, on envisage toujours ces aspects sous l'angle d’une faculté isolée, d’un élément considéré en lui-même. C'est le cas de tous ceux qui expérimentent. De nos jours, les données de la sensibilité sont empreintes, me semble-t-il, déplus de conscience que jadis. Il y a dans chaque action, dans chaque geste, dans chaque pensée, une exigence peu connue à d’autres époques. On est revenu par d’autres côtés à réenvisager la vie dans son ensemble, dans sa grandiose construction métaphysique, tout en gardant le souvenir précis des tendances et des ' besoins psychologiques qui demandaient non seulement le pourquoi des choses mais aussi le « comment ». Nous faisons tous de la métaphysique, souvent sans le savoir ; c’est le charme et en même temps l'ennui de la portée pratique du domaine réel de notre conscience. Laisser aux expériences futures le soin et la possibilité de nous découvrir les données et les causes-
INTRODUCTION
intimes de nos sensations est une besogne belle, laborieuse, mais qui ne résout pas et surtout n’avance en rien nos besoins individuels actuels. Car il ne faut pas oublier que l’expérience n’explique jamais l’expérience. Toutes les formules pragmatiques, celles de W. J âmes, comme celles de Schiller, et toute la discussion si intéressante des philosophes anglo-américains ne représentent que des conséquences ; or, toute vérité ne peut avoir des conséquences pratiques immédiates; et puis, la vérité n’est pas uniquement dans les conséquences pratiques. Le grand tort de ceux qui font de la psychologie a été de n’envisager que la vie en elle-même, telle qu’elle est, sous sa forme sensible. Nos travaux et nos recherches manquent d’atmosphère large, et le travail le plus banal, le plus médiocre des philosophes classiques a, à cet égard, plus d'horizon. Aussi, on comprend facilement l’esprit peu dogmatique de certains expérimentaux, des peseurs desoit disant états d’âme, 'qui sont parfois de rigoureux observateurs, mais dont les recherches souffrent d’une atmosphère trop peu aérée.
On a souvent faussé la belle conception scientifique de la mesure. Le physiologiste qui ne pèse pas avec autant de précision certains phénomènes qu’il enregistre, est-il moins scientifique que le psychologue qui croit avoir décrit un phénomène psychologique en mesurant en dixièmes de millimètres la courbe graphique à la suite du claquement de ses simplistes mains? Non, et tous les psychologues expérimentaux le savent, mais il est extrêmement difficile d’enseigner l'esprit de l’expérience surtout à ceux qui sont
INTRODUCTION
nourris de vagues idées générales et dépourvus de toute finesse psychologique.
Ce livre n’a que la prétention d’être une monographie expérimentale — dans le sens large du mot — d’une question peu connue, pas du tout étudiée, mais dont chacun trouvera, à la suite d'une analyse introspective, des indications qui préciseront l’esprit qui a guidé son auteur. Tout en travaillant expérimentalement, tout en tenant rigoureusement compte des faits et des observations enregistrables, nous n'avons pas voulu nous arrêter seulement aux données immédiates du fait. Et en cela, tout en étant pénétré par l'esprit de la méthode scientifique, nous avons voulu rattacher à quelque chose de «vivant», à des faits de la vie, les données et les observations ; nous avons voulu trouver une hypothèse qui fût une conclusion nécessaire, mais nullement en construire une, une possibilité d'élargir, de classer, d’encadrer nos observations. Aussi, depuis les quelques années que j’étudie les phénomènes subconscients, je n’ai pas cessé un instant de penser à notre sujet. Le plan primitif du travail était de faire une monographie sur le sens musculaire, sur la psychophysiologie du mouvement. J’ai étudié, analysé et expérimenté le sens musculaire sur des centaines de sujets eL sous tous ses aspects depuis l’histologie jusqu’à la physiologie expérimentale. La besogne a été longue, mais féconde pour ma pensée; j'ai appris à connaître complètement mon sujet. J’espère publier un jour mes recherches scientifiques. J'ai la conviction expérimentale que le sens musculaire exisle, qu’il a un terrain tout aussi défini que toutes les autres sensations. La grande masse musculaire, de même que
INTRODUCTION
tous les tissus tendineux ont une sensibilité presque spéciale et qui joue un rôle considérable dans l’organisme. Histologiquement, l’innervation musculaire est entrée, comme on le sait, dans une phase nouvelle et on est sur le point de dresser la topographie des trajets neuro-musculaires, déjà délimités par certains auteurs. Mais, entre temps, plusieurs travaux ont paru sur ce sujet, soit des revues générales, soit des monographies. L'idée qui m’intéressait tout particulièrement, c’était l'image motrice ; mais l’étudier au point de vue psychique serait revoir toute la physiologie, serait faire un chapitre considérable et pas nouveau, quand on connaît la littérature si riche des mouvements oculaires par exemple ou encore celle de la pathologie sensitivo-sensorielle.
Etudiant « le mouvement » à plus d’une reprise, nous avons été surpris par certains phénomènes liés intimement à la genèse, à l’évolution et à l’involution des images motrices. Le problème s’est élargi petit à petit dans notre esprit, et comme il arrive pour tous les sujets avec lesquels on a vécu et qu'on connaît un peu, on finit par le croire naïvement sien. Les préoccupations mentales, la manière d’envisager les questions s’y greffent subconsciemment et on est conduit logiquement vers une conception plus large, plus philosophique. Aussi je ne donne ce travail que sous la forme d'un simple essai ; j’ai essayé de préciser non seulement un problème psychologique, mais d’exposer des idées personnelles sur le mécanisme subconscient de la pensée ; je n’ai jamais perdu de vue l’expérience et je n’aurais pu faire autrement, mon éducation proprement philosophique étant toute expérimentale.
INTRODUCTION
Mais voulant tenir compte de la sensibilité de la vie, des besoins et des tendances psychologiques de l’organisme intellectuel malgré son affinité pour les croyances, nous sommes curieux de nous rendre compte du pourquoi et du comment de ses penchants émotifs. Loin de ma pensée de toucher à la métaphysique de la question ; volontairement j'ai voulu faire œuvre de psychologie, mais, peut-être subconsciemment, mes penchants pour la métaphysique et ma sympathie pour les spéculations philosophiques ont dirigé mes pas vers le domaine des abstractions, partant, loin de mon sujet. L’idée qui domine tout ce travail n’est autre que celle d’un psychologue expérimental qui désire élargir l’esprit de ses observations et qui ne s’est pas contenté du fait simple, brut, mais qui se sentant vivre et ayant l'esprit ouvert à touLc vérité s’est penché vers la vie, essayant d’interpréter quelques-uns de ses aspects, de la comprendre avec son peu de savoir, d’analyser et de concevoir l’être en activité, comme disait Gœthe.
La psychologie de la main est, en effet, un sujet des plus complexes, car la main représente pour moi le siège principal de la sensibilité motrice; elle serait en d’autres mots l’organe sensoriel de la motilité, comme la peau est celui de la sensibilité tactile et l’œil celui de la vision. Je dis qu’elle est l'organe principal, car le siège physiologique de la sensibilité motrice est le muscle, mais ce n’est que l’élément fondamental disséminé d’ailleurs dans tout l’organisme sur une surface si considérable et arrivé, particulièrement dans la région de la main, par la synthèse des multiples gestes et formes d’activité si différenciées, à consti-
INTRODUCTION
tuer un organe, un siège sensil ivo-sensoriel. Le mouvement est l’élément le plus intime de la pensée; nous analyserons et nous examinerons la psychologie du mouvement seulement en tant qu’il se trouve rattaché à la psychologie de l'image motrice, dont la main représente le foyer principal. Nous laisserons de côté les données histo-physiologiques et purement physiologiques pour ne nous occuper que de la psychologie de la question. Mais pour donner une monographie complète sur la main, pour mieux délimiter la portée et le rôle de la main, nous avons passé en revue tous les chapitres de notre sujet, depuis la chiromancie et l’anatomie de la main jusqu’à l’analyse de l’image motrice. Nous voudrions préciser l’importance, la valeur et le rôle psychologique de la main. Si par hasard nous avons attaqué le problème, si ardent et si sympathique à toutes les foules, de la divination chiromantique, notre point de vue a été d’aborder l’aspect social de la question. L’œil n’a-t-il pas l’art, la couleur et la lumière comme extériorisation sociale? L'oreille n'a-t-elle pas la musique comme portée sociale et l’interprétation des bruits divers et compliqués de la vie sociale et de la nature ? La peau, avec ses multiples formes d’activité sensorielle, 11’at-elle pas la connaissance directe, immédiate des notions si précises et si fines du monde objectif et extérieur et de l’atmosphère sociale ou cosmique qui nous entoure ? La main, par la toute particulière synthèse motrice et tactile qu elle représente, sensibibilité de contact, thermique, musculaire, douloureuse, sensation de pression, de chatouillement, de relief, etc., représente le point le plus précis, le plus tan-
INTRODUCTION
gible de noire objectivation extérieure. Si la lumière, qui frappe les éléments sensibles de la rétine, nous renseigne sur la clarté et l’obscurité du milieu ambiant, et si, par la prodigieuse et riche connaissance des milliers de nuances des couleurs, l'œil non seulement nous ravit, mais enrichit notre intelligence sensible, il ne nous donne que des notions de rapport, des rapports lointains, dont la physique et l'expérience vérifient seules la réelle portée. Il faut que la main touche les choses pour sentir elle-même, expérimentalement, la notion de cette vie extérieure sur laquelle les autres sens ne font que nous documenter. La peau et toutes les formes de la sensibilité tactile nous donnent quelques notions plus directes de cette vie extérieure, mais ce sont des données brutes, grossières presque, et empreintes d’une subjectivité considérable. 11 faut que la main touche les choses, il faut qu’elle délimite bien, musculairement, les contours des objets sentis, vus, perçus, pour que la vie tout entière se précise en bloc et d’une manière définie à notre intelligence. Inconsciemment, les traditions et les croyances des peuples ont attaché à la main le grand rôle qu elle joue dans la divination de l'avenir. Le creux de la main, avec la géographie si compliquée des lignes qui dessinent les arabesques si curieuses et si indéchiffrables qu’on connaît, a été considéré, à cause de cela, comme le résumé de toute la vie, du passé et de l’avenir. L’astrologie avait trouvé dans cette surface microscopique de quoi loger toute sa rêverie grandiose et tout le firmament étoilé. Aussi, qu’on ne considère pas l’attention accordée à la divination chiromantique, à la possibilité de définir psychiquement
l'individu, comme superflue. La main définit l'être humain plus que l’œil, plus qu’aucun autre domaine sensoriel et les phases de notre vie y laissent plus de traces qu’ailleurs. L’être humain, dans sa plus intime structure psychique est un organisme craintif, inquiet, s’il n'est pas inconscient ; d'où la préoccupation de l’avenir, l'inquiétude de notre future évolution sociale ou psychique. La chiromancie et son grand succès, son éternel succès, sont explicables par cette crainte et par cette curiosité.
Nous n’avons jamais perdu de vue l’aspect psychogique de notre sujet, et il nous a paru plus logique de nous contenter d’une exposition précise et documentée des faits, que de discourir sur des abstractions et sur des hypothèses possibles. L’ « image motrice» est étroitement liée, parla définition que nous lui donnons, d’après son contenu, à la connaissance du subconscient, de ce grand tout qui caractérise plus que n’importe quel fait la psychologie, au mécanisme le plus délicat, le plus intime de la pensée. A ce titre, les hypothèses et les constructions des données possibles seraient facilement formulées. Nous nous contenterons de l'exposition du problème, de la délimitation de ses données, et la seule hypothèse que nous oserons esquisser, c’est celle qui se rapporte à « l’intuition », phénomène sur lequel nous comptons revenir sous peu dans un autre travail et qui, à son tour, évoque le problème encore plus ardent : celui de Ici possibilité de penser sans image. Le mouvement peut exister en lui-même et il peut définir une sensation, sans avoir besoin d une épithète, d’une image résiduelle comme on a l’habitude de le croire. Notre conception
INTRODUCTION
de «l’image motrice» est un peu différente de la conception classique des images et nous l'avons employée et uLilisée précisément pour ne pas provoquer une confusion par anticipation.
Tel est l’esprit de ce travail. Son contenu est varié et il touche à toutes les sciences et à tous les aspects du sujet. Nous serions heureux si nous avions pu arriver à faire cette synthèse des problèmes disparates et nombreux, autour de l’analyse psychologique de la main, et en même temps à délimiter la portée, la valeur et le contenu d'un phénomène psychologique plus complexe et plus délicat : « l’image motrice ».