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LONGUEUR ABSOLUE LONGUEUR RELATIVE

Squelettes du Muséum

de la colonne vertébrale cent.

de la main cent.

ue la ma in pour 100 de col. verlébr cent.

4 Gibbons (moyenne)

Orang adulte

GO

Troglodyte tsego

Gorille femelle

Troglodyte Niger (cltim-

panzé)

Gorille mâle

8 nègres (moyenne)

6 négresses (moyenne)

Malabar

8 Taïtiens

Néo-Guinéen

Néo-Calédonien

Indien de Bombay (squelette

naturel)

2 Français (moyenne)

Turc de Smyrne

Arabe

Océanien

Nègre du laboratoire de

Broca

Géant —

O’Brian (géant)

Freemann

Laponne (géante)

8 squelettes divers (supposés

français)

Manouvrier, dans son article Main , a réuni dans le tableau suivant quelques moyennes calculées selon

les observations anthropométriques faites conformément aux instructions de Broca (projection^.

Long.

de la main Taille Rapport

G. Dhercourt.

10 Arabes

millim.

mètres 1 606

10 Nègres d’Algérie .

Deniker

6 Kalmouks

5 femmes ici

Roubaud

18 Hindous

Mondière

Annamites

Minh-Huongs

Chinoises

Cambodgiennes . .

Manouvrier. . .

3 Galibis

4 hommes

4 Fuégiens

4 femmes

4 Araucans

Bourgarel

12 Néo-Calédoniens .

Des voyageurs nous ont légué un grand nombre d’erreurs et de croyances sur les proportions de la main, sur lesquelles nous vivons encore faute de travaux scientifiques.

Les mains suisses, genevoises en particulier, seraient proverbiales par leur volume, selon Dai.ly, ce qui contraste fort avec la petitesse des poignées d'épée dont se servaient les anciens à l’époque de l'àgc du bronze, selon les remarques de Desor et Yogt. Dally cite H. Martin (1), d’après lequel, les Irlandais, à l’époque du bronze et les Indiens de la caste première devaient avoir des extrémités supérieures fort exiguës, etc.

(1) II. Martin, in Congrès intern. d’ Anlhvopol . préhistorique. 1868, p. 304.

On trouvera dans les instructions anthropologiques de Broca (1) la description classique de la manière dont il faut prendre les mesures de la main. Nous donnerons également celle utilisée au laboratoire de M. M anouvrier, le successeur de Broca, et telles qu’elles ont été utilisées par MM. Manouvrier (2) et Papillaut, dans leurs mémoires anthropologiques sur les proportions du corps humain et sur l'homme moyen.

Il faut analyser ces deux mémoires pour exposer les dernières données anthropologiques sur les proportions du corps humain, donc aussi sur la main. Ces deux mémoires ont paru presque en même temps, et il semble y avoir un même esprit scientifique, la même idée directrice.

Le mémoire de M. Manouvrier (3) concerne des mesures sur le vivant, soit prises directement par lui, soit triées dans les dossiers de M. Bertillon; le mémoire de M. Papillaut concerne généralement des mesures prises sur les cadavres de l’École pratique de Médecine. 11 faut lire attentivement ces deux mémoires, et surtout celui du professeur Manouvrier pour extraire

(1) Broca, Instructions générales anthropologiques . Masson, 2' éd.

(2) L. Manouvrier, Généralités sur l'anthropométrie. ( Revue de l’Ecole d’ Anthropologie de Paris, 1900.) — Papillaut, L’homme moyen à Paris.

(3) L. Manouvrier, Éludes sur les rapports anthropométriques en général et sur les principales proportions du corps humain. (Bullelin el Mémoires de la Soc. d'Anlhropol. de Paris, Mémoire , t. Il, 3° série, 3 fasc., 1-203 p.)

quelques documents ; la question qui nous concerne est éparpillée un peu partout, elle se trouve discutée à propos de questions tout autres et bien différentes.

Examinant la systématisation du choix des rapports anthropométriques, M. Manouvrier considère entre autres possibilités, celle d’admettre les dimensions d’une phalangette comme terme universel de comparaison, et il est d’avis que toute cette systématisation, qui consisterait en des comparaisons nombreuses et multiples, et de plus en plus générales, à partir de la comparaison d'une phalangette avec les phalangettes des autres doigts jusqu’à la comparaison des segments du pied avec ceux de la main, est bien complexe et inutile, car elle est intimement liée à une foule de questions biologiques, à solutions variées et multiples, ou pas encore formulées.

Dans une série de 3.071 hommes, âgés de *21 à 44 ans, parisiens, ordonnée suivant la taille, il résulte d’après les calculs de M. Manouvrier, que, à mesure que la taille s’élève, « la main (si on la représente par le médius) diminue un peu relativement à l’avant-bras, mais s’allonge un peu relativement au buste. La main (médius) diminue, mais très peu, relativement au pied (1) ». Au point de vue du sexe, les membres supérieurs et inférieurs étant plus courts relativement à la taille et au buste dans le sexe féminin, la différence sexuelle serait pourtant plus prononcée, d’après Rollet (2), pour le membre supé-

(1) L. Manouvrier, mém. cité p. 74.

(2) Dr E. Rollet, De la mensuration des os longs des membres dans ses rapports avec l'anlhropolqgie , la clinique el la médecine judiciaire. Lyon, A. Stock, 1889, 1 vol. 128 p.

rieur. Le membre supérieur serait plus court dans le sexe féminin. Le sexe introduit, comme dans toutes les mesures anthropométriques une influence indépendante de la taille seulement dans une certaine mesure, selon Manouvrier. D’après un tableau de moyennes générales suivant le sexe, dressé par M. Manouvrier, d’après 2.695 hommes âgés de 26 à 44 ans et 130 femmes françaises de 20 à 45 ans, il résulterait que « ce qui est le plus développé chez les femmes, c’est le crâne. Puis vient l’oreille, dont la largeur semble liée à celle du crâne. Ensuite vient le buste, puis le membre inférieur (pied non compris), puis la main et le pied, et, au dernier rang, le membre supérieur (sans la main) (1) ».

La main, considérée comme proportionnelle au doigt médius — point de critérium anthropologique — est plus courte chez la femme, « relativement au tronc», mais elle est « un peu plus longue relativement à l’avant-bras », qui est toutefois plus court par rapport au bras. La main serait en outre un peu plus longue que le pied, mais sans que cela puisse constituer une différence notoire. Dans des moyennes concernant des hommes et des femmes de même taille (30 hommes et 40 femmes), le doigt auriculaire est, selon Manouvrier, chez les femmes, sensiblement plus court par rapport au médius, sans qu’il puisse pourtant trouver des variations identiques, suivant la taille, parmi les hommes. « Peut-être s’agit-il simplement d’une insuffisance de la série féminine, ajoute-t-il, ou de quelque attitude plus llécbie du doigt auriculaire chez les

(1) L. Manouvrier, mém. cité p. 80.

femmes. Autrement, il semblerait que la réduction du membre supérieur féminin affecte davantage le doigt auriculaire que le doigt central (1) ». Ajoutons encore ce fait que parmi les mesures qui varient en fonction de la taille, le rapport de la main au pied est le plus stable, le moins sujet aux variations.

Du chapitre sur les variations suivant l'indice céphalique, la couleur des cheveux, l’habitat et la profession, retenons les faits suivants : 1° les femmes brunes auraient, par rapport aux femmes blondes, ayant la même taille et la même longueur du membre inférieur relativement au buste, le membre supérieur un peu plus court ; 2° l’influence urbaine tend à raccourcir le membre supérieur et le pied.

Toutes ces variétés dans les segments du membre s’expliquent, selon M. Manouvrier : 1° par l’influence de la presssion verticale; 2° par l’activité fonctionnelle « tendant, pour les os des membres, à augmenter l’accroissement périostique ou transversal au détriment de l’accroissement enchondral » ; 3° par la suractivité et l’inaction musculaire tendant, la première à favoriser, la deuxième à diminuer ces deux influences qui tendent l’une et l’autre à l’euryplastie pour le membre inférieur (2) ». Chez les anthropoïdes, écrit plus loin Manouvrier, « le travail exigé du membre supérieur par la locomotion suspendue est énorme et toujours accompagné d’une traction puissante exercée par le poids du corps, traction qui représente, pour les cartilages de la conjugaison,

(1) L. Manouvrier, mém. cité p. 81.

(2) L. Manouvrier, mém. cité p. 136.

diminution de pression, donc tendance à rallongement, coïncidant ici avec l’accroissement en grosseur. Le membre s'allonge donc en même temps, qu’il grossit. L’avant-bras, qui est le plus violemment tiré, s’allonge relativement davantage, et la main, qui saisit les branches, est plus allongée encore (1) ». Les travaux durs tendent à rapprocher sous ce rapport l’homme des anthropoïdes ; l’évolution humaine a rendu moins nécessaire l’applicatiou de tout être à la nécessité des travaux fatigants. La suractivité musculaire humaine n’entraîne pas pourtant la traction radicale, comme chez les anthropoïdes. Le mode de locomotion des anthropoïdes implique une tendance à l’allongement de la main, car son rôle est de toute première importance ; les anthropoïdes s’accrochent en effet aux branches des arbres, d'où il résulte une traction sur les os et indirectement, selon Manouvrieii, « une diminution de pression consécutive favorisant la croissance en longueur (2) ». Chez l’homme, les travaux manuels rudes agissent presque de la même manière ; plus le travail musculaire est intense, plus il exige des instruments lourds et difficiles à manier, plus la main deviendra grande. Les différents segments qui la composent s’espacent, se séparent petit à petit les uns des autres, et comme la main supporte toutes les réactions, et comme elle est « le point d’application du travail de tout le membre supérieur », cette augmentation de la main est intelligible. Les travaux de la main sont toutefois fort minimes comparativement

(1) L. Manouvrier, mém. cité p. 137.

(2) L. Manouvrier, mém. cité p. 141.

au travail du pied. Ges faits concordent donc avec la théorie de Manouvrier sur l’influence du travail énergétique sur les proportions de chaque segment du corps. Il va de soi que, selon la longueur du bras et la grandeur de la main, il y aurait une activité motrice appropriée, et si des hommes aux bras si longs, qui, comme le docteur G. Delaunay le pense, peuvent se gratter les genoux sans se baisser, d'autres, ayant les membres supérieurs courts, auraient un cercle d'amplitude motrice plus restreint et qui influencerait certainement sa mimique expressive, ses gestes, en un mot, qualités plus importantes et plus dignes d’être prises en considération dans les multiples métiers où les proportions du corps font partie pour ainsi dire du métier.

Il résulte en somme, d’après les chiffres et les considérations de M. Manouvrier tout d'abord (1), que lorsque la taille s’élève, toutes les proportions du corps accroissent en moyenne. Le membre supérieur s’allonge moins que le membre inférieur. Chez l’homme grand, « la main diminue un peu relativement au pied, et s’allonge un peu au contraire chez la femme grande (2) ». Les femmes, contrairement aux hommes de petite taille, ont le membre supérieur plus court relativement au membre inférieur. « Un grand pied coïncide, selon cet auteur, en moyenne avec un allongement de la main, relativement au membre supérieur, de celui-ci relativement au buste et au membre inférieur, même sans allongement de

(1) L. Manouvrier, mém. cité p. 193.

(2) Il s’agit des Français nés à Paris et des Françaises.

ce dernier. L'indice céphalique tend un peu vers la brachycéplialie (1) ». La sollicitation fonctionnelle dans la sélection sociale explique pourquoi l'influence des villes se traduit par le raccourcissement des membres, et surtout du membre supérieur. Citons encore le fait que les segments distaux des mains et surtout des pieds « s’allongent moins que les segments proximaux (2) ».

Ces faits coïncident avec les déterminations anthropométriques de Godin et de Papillaut, quoique l’étude de ces auteurs ait porté sur d’autres aspects du sujet et leurs recherches aient été faites à un autre point de vue.

(1) L. Manouvrier, mém. cité p. 195. Ce n’est du reste qu’une coïncidence.

(2) L. Manouvrier, mém. cité p. 196.

LA « POIGNÉE DE MAIN » ET LE GESTE

Combien de renseignements précis ne nous révèlet-il pas, le banal et le quotidien « bonjour », la simple poignée de main ! Les anciens avaient au moins l'avantage sur nous de ne pas se mettre en contact si intime les uns avec les autres et peut-être la confiance plus grande de jadis tenait-elle aussi en parlic à celle absence de souvenirs musculaires subconscients, qui nous glissent aujourd’hui des doutes, de la méfiance, de l’irritabilité envers l’être dont nous venons de loucher la peau et serrer la main, en apparence, affectueusement.

Il y a toute une psychologie de première importance dans ce contact musculo-lactile que j ’appellerais même « mental ». On se trompe rarement quand on se souvient de la manière dont on se dit « bonjour » ou souhaite le « bonsoir »... On arrive à distinguer soi-même, sans aucune arrière-pensée, des types d’individus. Qui ne connaît pas dans sa vie la poignée de main franche, loyale, sincère, qui concorde avec le regard limpide, affectueux et honnêle, poignée de main très rare et que la lutte sociale, la vie avec toutes

ses exigences rend de plus en plus difficile cl introuvable. On se rappelle encore la poignée de main mondaine, froide, correcte, intéressante pourtant à analyser, car extrêmement peu de gens arrivent à dominer tous leurs penchants, le cortège si perfide des penchants humains, et à maîtriser vraiment leur mentalité et les tourments de leur sensibilité. Très souvent, pourvu qu’on ait un peu l'habitude d’examiner les hommes et leurs masques, on arrive à déchiffrer l’expansif, l’impulsif et l’intuitif, et même la banale poignée que j’appellerais des « doigts ». La « poignée des doigts » classe rapidement un homme ; on sent la peur, l'absence de franchise, on saisit une sensibilité intérieure inquiète, jalouse, bouleversée par la vie qui ne se plie pas à ses caprices, prétentieux et haineux, ou une sensibilité devenue tourmentée par la vision des visages qui peuvent le « dévisager » aisément. Sa conscience lourde, pleine de combinaisons sociales, aux antipodes des mots onctueux, des expressions choisies qu’il répétera à votre adresse avec tact, courtoisie et savoir-faire, est troublée par ce contact musculaire. On n’oubliera jamais que la main est, comme disaient les anciens Kabalistes, « le résumé de tous les résumés ». Une poignée de main peut être révélatrice au plus haut degré, car par la chaleur de la peau, par la sensibilité cutanée, par les corpuscules de Pacini, qui emmagasinent les plus délicates et imperceptibles des décharges nerveuses cérébrales, par la circulation active de sang artériel ou veineux qui arrosent celle région anatomique, par les soubresauts des tendons, des aponévroses et des muscles tendus ou lâches qui subissent les innervations ou

LA « POIGNÉE DE MAIN » ET LE GESTE

les décharges nerveuses, médulaires, bulbaires ou corticales, toute la vie psychique s’immobilise, peut se cristalliser, peut s’écouler dans un instant, au contact d’un autre appareil nerveux.

Le subtil poëte que fut Rodenbach (1), avait écrit un poème sur « la main », d’une rare finesse psychologique. Nous détachons quelques vers :

Douceur des mains où sont cachés des viatiques,

Les mains qui sont un peu notre âme faite chair !

Mains modestes, mains calmantes, mains magnétiques, Pâles d’avoir semé des lluides dans l’air.

Mains complices de tous les actes, de tous les Elans de l’âme ! Mains qui sont comme des clés Pour ouvrir tous les cœurs et toutes les serrures.

O si subtiles mains, expertes aux luxures,

Qui dosent le péché, qui graduent la langueur ;

O si subtiles mains, expertes aux prières,

Jointes comme les mains des Saints dans les verrières ; Mains — des outils pour se façonner son bonheur ! Toutes ces mains : d’amants, de héros, de fîleuses ;

Les mains ont des reflets comme le fil d’une eau,

Les mains ont des échos sans tin, ô recéleuses Des secrets de l’alcôve et de ceux du tombeau !

Souvent on voit des mains qui sont faibles et lasses D’avoir voulu cueillir trop de roses ou d’âmes ;

Elles pendent le long du corps comme des rames,

Et ce n’est que du silence qu’elles déplacent En remuant, de temps en temps, dans l’air à peine ! Mains qui voudraient un peu s’amarrer à la rive,

Mais que la vie, au fil de son courant, entraîne,

Mains sans espoirs et sans désirs, à la dérive...

(1) G. Rodenbach, Les uies encloses. 18%, 1 vol., p. 70.

Il y a des milliers de façons de donner la main ; les doigts il peine frottent les autres, la main dépose la paume entre vos doigts, ou encore la forte et ennuyeuse poignée de main caractérisée par une puissante dépense énergique, douloureuse, non seulement par la pression musculaire démesurée, mais par la froideur psychique, par l’absence sentimentale, par l’indifférence qui l’accompagne. C’est la poignée de main « d’étranger », de « paysan » ou de civilisé peu raffiné, qui cache son jeu maladroitement ou qui désire le cacher crânement. On serait pourtant porté à croire que la poignée de main, américaine ou une autre de ce genre, empêche l’observation analytique de la psychologie de la main. Nullement, et on saisit quand même, malgré la poignée de main « mode », la sensibilité qui s’en dégage.

La main est évocatrice de toute une sensibilité cachée. Quelle poésie, quelle tendresse ne glisse dans la pensée, le contact d’une main aimée ! 11 y a dans ce frêle contact un poème que les poètes feront toujours bien de chanter. La poignée de main d’ « adieu » ou d’ « au revoir » des êtres qui s’aiment est une des plus franches et belles cristallisations de la pensée humaine. Les muscles s’adaptent harmoniquement aux mouvements câlins des autres muscles, la peau alimente continuellement avec des sensations fraîches et intenses, la poignée de plus en plus serrée et les doigts entrelacés précisent éloquemment une des plus adorables et grandioses étapes de l’humanité vivant et surtout se sentant vivre. On garde le souvenir de ces poignées de mains ; on ne les confond jamais avec les autres, et dans le langage affectif de certains

LA « POIGNÉE UE MAIN » ET LE GESTE

peuples, le roumain par exemple, ou évoque comme le summum des joies d’avoir auprès de soi, au moment de la mort, la personne aimée pour vous serrer la main et pour vous fermer les paupières. La mort serait douce et belle ! Les êtres qui vivent sentimentalement dans la même communion d’idées, combien de choses ne se disent-ils pas dans une furtive poignée de main, devant les yeux de tous, devant la convention sociale la plus emplie de traditions et de préjugés. Un de mes amis, un littérateur, me disait avoir gardé toute sa vie le souvenir d’une poignée de main donnée par la petite main gantée de noir d’une de ses amies, qu'il n’avait pas vue depuis quelque temps et qui était sous le poids d’un grand chagrin. Et des exemples analogues, nous pourrions tous en évoquer à volonté, si nous avons vécu et si nous avons saisi un peu la sensibilité troublante du fait de vivre.

La poignée de main pourrait nous tromper certainement, car la civilisation nous apprend, entre autres choses, à savoir nous mentir adroitement même à nous-mêmes. Cela ne nous empêcherait pas pourtant de sentir la tendresse d’une caresse et de considérer la caresse de la main comme l’hommage le plus désiré, le plus humain. Quelle vie il y a dans la petite caresse d’une main d’enfant qui, de ses menottes maladroites, touche câlinement le visage d’une mère. Sur sa main, la vie n’a pas laissé les inscriptions tristes de sa dure expérience, et la peau est rose et les mouvements spontanés, nerveux. Les doigt s’agitent nerveusement d’une manière réflexe, tandis qu’il contemple lui-même ses mains, grâce auxquelles il saisira plus tard les objets, il prendra contact

avec la vie, il se sentira intimement vivre ou mourir.

Rodenbacii esquisse ses sensations d’une manière précise et belle dans sa langue poétique un peu précieuse :

Dans les portraits anciens où le temps collabore,

Les mains ont mûri, Mains comme des fruits ambrés ! Combien de souvenirs tout à coup remembrés !

Car dans ces mains, c’est toute une âme qu’on explore ; Dans ces veines, c’est tout un sang qui transparaît.

Les mains ne sont-ce pas les échos du visage Qui divulguent ce qu’il taisait comme un secret ? Comment élucider le sens d’un paysage ?

Mais voici l’aide et la logique des chemins ;

Or elles ont aussi leurs longs chemins, les mains,

Qui se croisent et se quittent, comme en des feintes, Lignes où s’éclaircit l’énigme des mains peintes !

Que de signes encore aux mains des vieux portraits : Un pli, comme d’avoir trop feuilleté la Bible ;

Des bagues prolongeant sur les doigts leurs ors frais Où quelque opale ou quelque améthyste, sensible Comme un œil, éternise un ancien amour mort ;

Ou bien encore un spectre, une rose tenue,

Mains probantes, encor qu’elles se soient fanées. Mains qui conservent des reflets comme un miroir, Mains des anciens portraits où tout peut se revoir,

Dont les lignes sont des indices et des preuves Recomposant l’homme ou la femme du portrait, Comme un royaume, mort, encor se connaîtrait Par le cours survécu des ruisseaux et des fleuves.

Toutes ces mains : les mains des morts enfin inertes Qui tiennent droit un vieux crucifix comme une arme.

Ou bien parfois quelques violettes de Parme ;

Et d’autres mains, les mains d’amants qui sont experles

LA « POIGNÉE DE MAIN » ET LE GESTE

A manier la chevelure d’une amante,

A la bien partager en deux sur chaque épaule,

A l’agiter comme le feuillage d’un saule

Qui, dans le vent changeant, s’étrécit ou s’augmente.

Toutes les mains s’évertuant vers des bonheurs,

Mains mystiques, mains guerrières, si variées :

Les mains, couleur de la lune, des mariées ;

Les mains, couleur de grand soleil, des moissonneurs ;

Toutes : celles semant du grain ou des idées ; Accouchant le bloc de marbre, de la statue,

Ou la mère, de l’enfant qui la perpétue,

Toutes les mains, jeunes, vieilles, lisses, ridées,

Toutes ont pour tourment caché ces lignes fines,

Ces méandres de plis, cet enchevêtrement ;

Or, on dirait des cicatrices de racines,

Nos racines que nous portons, secrètement.

C’est la, nous le sentons, que gît l’essentiel ;

Ces lignes sont vraiment les racines de l’ctre ;

Et c’est par là, quand nous commençâmes de naître, Que nous avons été déracinés du ciel.

La main en a gardé la preuve indélébile ;

Et c’est pourquoi, malgré bonheurs, bijoux, baisers,

Elle souffre de tous ces fils entrecroisés Qui font pleurer en elle une plaie immobile.

J’ai examiné dans l’asile d’aliénés de Villejuif la psychologie de la poignée de main, et je suis arrivé à la conclusion qu’elle peut nous renseigner sur la mentalité des sujets, tout comme la pression de nos doigts par une main étrangère indique au clinicien sa force musculaire et sa puissance dynamométriqnc. Les maniaques ne vous donneront jamais la main avec la

même sincérité que les délirants, dont on accueille sympathiquement les évocations délirantes. Avec quelle fourberie hypocrite les persécutés touchent votre main ; je n’ai jamais pu m’empêcher de songer aux humains soi-disant normaux, à ceux en dehors de l’asile, toutes les fois qu’un persécuté touchait ma main. Dans son œil, dans sa physionomie, dans la pression musculaire du persécuté, je sentais toute l’inquiétude qu’un être humain évoque dans l’autre toutes les fois qu’il arrive à ce contact direct, intime : la poignée de main. N’est-elle pas digne d'angoisse, en effet, cette jalousie, disons plutôt cette lutte haineuse des hommes qui se tourmentent pour quelques vagues honneurs, pour de l’argent, pour des situations, pour le désir qu’on a d’une femme ? Le persécuté ébauche toute cette physionomie sociale. Devant le persécuté, un nouveau venu dans son milieu est un ennemi, c’est l’inconnu ; dans la vie sociale, en dehors de l’asile, on a souvent cette étrange impression, on le sentira par la poignée de main si l'on est psychologue, tout comme les vieux amis sentent parfois et saisissent avec tristesse la monotonie d'une vie passée, usée, et sans aucune nouvelle émotion à l'horizon. Les mégalomanes, les délirants éloquents ne daignaient pas vous donner parfois la main quand vous ne reconnaissiez pas la grandeur omnipotente de leurs Majestés Pathologiques; ils vous accordaient tout au plus l’honneur de vous donner les bouts des doigts, ou même la main quand vous acceptiez leur comédie et toutes ses exigences sociales pathologiques, guère différentes des exigences sociales normales, banales. Les mélancoliques vous donnent, comme les mys-

LA « POIGNÉE DE MAIN » ET LE GESTE

tiques hallucinés, le bras et nullement la main; les doigts n'ont aucune mobilité, la main est comme anémiée, les muscles lâches ; sa volonté absente se traduit par l’inertie de sa main. Les hallucinés ou ceux en proie à leurs illusions vous serrent la main ou ils vous la donnent d’une manière harmonique et en rapport direct avec leurs visions mentales. Les déments n'ont pas de poignée de main, ils vous tiennent tout comme les idiots, les imbéciles, les arriérés ; ces malades ne paraissent pas savoir faire usage de leurs mains, je veux parler d’un usage psychologique normal. Ils sont désorientés devant eux-mêmes, devant la vie, et la main a perdu toute sa délicieuse et riche sensibilité psychique.

Chez les paralytiques généraux, on peut suivre les nombreuses phases de la marche fatale de la terrible maladie; mégalomane ou inquiet, le paralytique général vous donne des poignées de main exagérées ; il se cramponne, s’il ne vous méprise pas de son regard immuable et sans éclat. Puis il devient dément, il perd, comme les idiots, l’usage de la main, et quand il vous la donne tremblante et maigre, elle s’accroche à vous, elle ne sait même pas donner le bras ou tenir la main comme certains arriérés. Les épileptiques trahissent rapidement, de la première poignée de main, toute leur pensée fourbe, inconstante, incohérente et mêlée d’impulsions pathologiques et saines. On se rend compte s’ils sont après la crise, non seulement d’après l’absence de force musculaire, mais d’après l’incoordination des doigts, d’après la manière indécise dont ils vous donnent la main.

11 serait intéressant d’étudier de près ces poignées

de main des épileptiques, nombreuses dans la vie normale si peuplée d'épileptiques, où les sujets ont, au lieu des crises, des équivalents psychiques curieux et bien définissables, à mon avis les éléments psychiques les plus empreints de conflits psycho-sociaux qui fleurissent à la frontière de la folie. Pour ceux-là, comme pour les hystériques, le diagnostic est facile et leur mentalité nous est révélée, comme celle des malades circulaires ou des névropathes. Je n'insiste pas sur la poignée de main des érotiques ; la main se tend comme une pieuvre et elle vous serre, qu’on me pardonne cette comparaison brutale, comme dans un spasme vaginal. Les impulsions sexuelles seraient facilement décelables chez les épileptiques, chez les névropathes ou dans les cas des autres impulsions érotiques, par la manière de mettre la main dans la nôtre; ces sujets ne donnent pas la main, ils la mettent dans la vôtre et ils l'attendent volontiers. Une sensibilité fine distinguera aussi une sorte de qualité spéciale de la peau, à cause des glandes sudoripares, une peau humide et mate ; la paume de la main est plus active, plus agitée, plus nerveuse que les doigts, et on sent des pressions saccadées spasmodiques, plutôt qu'une seule pression.

Interrogez longuement et intimement des morphinomanes, des cocaïnomanes, ou plutôt des alcooliques à impulsions, tâchez de les trouver dans une de ces crises de jalousie morbide, qui peint si souvent toute leur mentalité, essayez de leur faire un peu de morale, de leur parler d'alcool, vous sentirez bientôt, ayant sa main dans la vôtre, comme elle se crispe par moment ou comme elle devient, pour ainsi dire,

LA « POIGNÉE DE MAIN » ET LE GESTE

méfiante, surtout quand on les regarde dans le blanc des yeux, et on doit s’attendre à une promesse formelle.

Je pourrais multiplier les exemples et surtout ceux des femmes aliénées ; pour mieux les connaître, j’avais vécu intimement leur vie, cherchant non seulement à analyser leurs cas pour les cataloguer médicalement, mais en psychologue désirant pénétrer intimement leur émotivité, leur idéal et leur inquiétude. Il m’est arrivé rarement de me tromper dans mes pronostics et je crois que le vieux docteur Falret, de la Salpétrière, avait raison, lorsqu’il prétendait reconnaître la mentalité de ses internées par l’examen de la main.

Au laboratoire de Psychologie expérimentale de l'Ecole des Hautes Etudes de l’asile de Villejuif, pendant des années, j’avais pris l'habitude d’étudier, en dehors des mourantes, l'ensemble des phénomènes qui précèdent et qui peuvent nous faciliter la divination, le diagnostic, disons-le médicalement, d'un changement d'état mental. L’inspection de la main, de la poignée de main en particulier, me rendait souvent de grands services. Le fait de presser la main d’autrui, surtout d une personne que le malade connaissait intimement, glissait toujours une certaine hésitation dans la spontanéité des impulsions, dans la manifestation des phobies, avant même que les bouffées de délire aient déjà fait leur apparition tactile, comme en sourdine, dans la mentalité de mes sujets. J’ai pu ainsi facilement découvrir une malade kleptomanehystérique qui avait dérobé un objet, d’ailleurs sans valeur; la pression musculaire était hésitante, tremblotante, et si on tenait la main plus longuement, on

remarquait de légères secousses musculaires des muscles de la région du pouce. La main voulait comme s'échapper du contact révélateur ; on sait que l’inquiétude systématisée chez de pareilles mentalités est une des manifestations qui précèdent non seulement une crise, un état d’agitation, mais qui facilite les quelques révélations saisissables par un examen attentif et rapide.

Lorsqu’on suggestionne ou qu'on endort complètement un malade, la psychologie de la « poignée de main » vous est d’une grande utilité. Je laisse de côté l’examen du pouls radial, source précieuse d'ailleurs, mais la poignée de main seule est capable, en l’examinant pour avoir quelques points de repère sur la mentalité subconsciente du sujet, par l’état de contraction globale des muscles, par l’écartement des doigts, par l’état de flexion de la position de la main, par l’aspect du pouls capillaire saisissable sur les ongles et saisissable aussi au contact musculaire. Voici tant d'indices précieux qui, à un œil habitué, peuvent rendre de réels services. Le pouce, l'agitation de sa musculature doit attirer particulièrement l’attention de l’opérateur, surtout lorsque le malade simule, ce qui n’est pas rare dans certains cas de suggestion. On n’arrive pas, — pour ma part, je n'ai pu jamais arriver, malgré une grande habitude hypnotique — à provoquer par suggestion une paralysie du long fléchisseur du pouce ou une paralysie — momentanée certainement — des muscles extenseurs des doigts isolés. On arrive è obtenir le « semblant » d'une pareille suggestion agissant seulement indirectement sur des états de conscience, sur des « actes ». comme

LA « POIGNÉE DE MAIN » ET LE GESTE

par exemple, en suggérant ou en répétant les propositions classiques : « Vous ne pourrez pas serrer la main », ou encore : « vous n'arriverez pas à étendre vos doigts », ce qui donne des résultats excellents ; tandis qu'on obtient à peine quelques vagues paralysies en suggérant au malade que les doigls sont paralysés, que la main ne pourra pas changer de position, etc... Par des moyens indirects on peut encore arriver, surtout lorsqu’on commence systématiquement par engourdir les doigts ou par demander ou conseiller au sujet des actes adroitement déguisés. La dissociation des mouvements musculaires de la main dans les états d’hypnose et d’hypnotisme étant rarement possible, on pourrait utiliser l’étude psychographique de la « poignée de main » dans le sommeil hypnotique pour préciser certains diagnostics douteux des soi-disant paralysies hystériques, toutes différentes de celles organiques, qui peuvent attaquer isolément certains groupes musculaires.

Au point de vue de la mentalité, la poignée de main vous guide sur la protondeur, sur l’état de calme, sur l’état d’engourdissement des sujets endormis. Non seulement la force musculaire diminue ou augmente, mais la main peut prendre des attitudes différentes et variées, soit sur l’ordre du médecin, soit subconsciemment sous l’influence d’une phobie, d’une crise avortée. Le geste de la main, « la poignée de main », est significatif. J’ai vu des malades profondément endormis, dont les bras et les mains étaient sérieusement engourdis, et qui devenaient humides et tremblotants, le corps étant sous l’influence d’une émotion, d’un rêve qui traversait avec

violence le calme apparent de la mentalité du sujet.

La « poignée de main » des mourants, et j'ai malheureusement une longue expérience sur cette étape étrange de notre sensibilité, est bien curieuse à examiner à ce point de vue. Avant même que la sueur, cetLe sueur abondante des mourants, trempe la paume de la main, avant que les phénomènes d’asphyxie arrivent à colorer d’un bleu de Prusse spécial les extrémités, la main s’agite d'une manière incohérente, elle esquisse le geste de quelqu'un qui cherche un appui, ou de vouloir ramener tout à soi. La poignée de main est impossible. Il y a dans tous ces tourments musculaires une psychologie particulière, éclairée parfois par les paroles ou par les fragments des phrases des bouffées délirantes, et il n'est pas rare de voir des mourants serrer les mains, sans pouvoir donner la main, se cramponnera leurs draps, comme pour prendre plus connaissance d'eux-mêmes, pour se ressaisir dans l’affectivité nébuleuse de la pensée qui vacille, avant le spasme final, le réflexe extenseur qui accompagne la dernière activité nerveuse bulbaire, traduite par la cessation brusque des mouvements rythmiques du coeur et par la respiration profonde et intense bien connue des mourants. La physionomie de la main, sa gesticulation, sa nervosité, l'analyse de la « poignée de main », de la dissociation de la synergie musculaire, son agitation, facilitent bien des pronostics des agonisants, et un jour, quand on connaîtra plus intimement le mécanisme du rapport des différentes maladies avec cette « folie musculaire » et leur terminaison finale, on pourra préciser avec de nombreux faits cliniques à

LA « POIGNÉE DE MAIN » ET LE GESTE

l’appui, la profonde et grave psychologie des états d’âme liés à ce geste, « la poignée de main », geste en apparence banal, mais révélateur de loute notre vie mentale subconsciente.

Aussi, étant initié à ces recherches, combien de renseignements tristes, amusants parfois, ne découvre-t-on pas dans la vie, la vie sociale dans les salons et dans la rue où la poignée de main gantée, parfois, esquisse toute une psychologie, toute une sensibilité cachée, dont la découverte vous fait plus de mal que de bien, car on se rend une fois de plus compte de tout ce qu’il y a de brutal, de laid, d’instinctif et de touchant dans ce mot « humain », qui évoque tout le cortège de luttes déguisées de la si artificielle vie sociale, aux aspects si pratiques et si étouffants pour l’individualité !

La secte hérétique des Barbarites, des premières époques de l’Lglise chrétienne, prétendait que la main est la synthèse de toute la vie humaine. L'homme serait « homme » grâce à ses mains. A l’origine, les hommes, prétend-on (!), avaient des pattes comme les chiens, et ils vécurent dans la plus grande félicité grâce à de pareilles extrémités supérieures. C’était le paradis. On doit les mains à un vilain génie qui prit les hommes en affection, vilain, car la présence des mains mit fin à la concorde. La main développa l’esprit humain, donc haineux. Grâce aux mains, l’homme sut faire l'usage des armes et dominer la nature. Toute la civilisation n’est que l’œuvre des mains, car ôtez les mains, et ni architecture, ni peinture, ni sculpture, ni guerre ne sont possibles. L’ignorance, cette délicieuse étape du vrai bonheur, serait l’équivalent de

l’humanité sans mains, et c’est vers elles, diraient certains partisans des sciences pratiques occultes, que converge l’usure des époques contemporaines, les nôtres, car l’homme dégénère et ses bras s’atrophieront un jour. C’est de l’histoire légendaire; mais on brode quand même, autour du vrai. Les « manchots », donc, incapables de coordonner des mouvements si compliqués et si révélateurs de nos inquiétudes mentales, sont les seuls mortels frôlés par l’intangible bonheur. Oh ! les admirables échantillons de l'humanité future. On oublie pourtant, dirait-on l'étrange miroir qu’est le regard humain. Non, car l’œil n’évoque rien de précis ; c’est un nid à illusions, trompeuses et menteuses, comme tout ce qui est flou indéfinissable et pas concret. Le regard est une abstraction, tandis que la « poignée de main » est une cristallisation d’une somme de sensations et de perceptions tangibles et formulées déjà par l’esprit.

On trouvera dans les chapitres sur la « dynamométrie » (1), sur « l’ergographie » et sur « la sensibilité musculaire et les sensations soi-disant internes», des renseignements et des données sur l’analyse des

(1) La force musculaire de la main, d’après les recherches ergographiques et dynamométriques, devait être étudiée ici. La maladie a surpris N. Vascliide au moment où il allait écrire ce chapitre de psychologie physiologique. Les lecteurs qui désireraient trouver ses documents sur cette question, peuvent se rapporter aux Année psychologique de 1897 et 1898 où se trouvent l’exposition et les applications de la technique de l’auteur, ainsi que ses travaux sur l’influence de l’excitation sexuelle sur l’effort musculaire et la psychologie physiologique de l’impulsion sexuelle. — Voir aussi : Archivio de Psichcilria, Scienle Penalia cdanlhropologia criminelle , 1903 et 1906.

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quelques éléments capitaux: force musculaire, fatigue musculaire et fatigue nerveuse , mouvements subconscients, intuition motrice , qui rentrent en jeu lorsqu’on ébaudie le moindre geste de la « poignée de main »... Dans ce chapitre, nous avons voulu traiter seulement de la signification psychologique révélatrice de ce geste de la main, le geste le plus synthétique, le plus cristallisé, et un de ceux grâce auxquels les individus prennent contact, le premier contact tangible de la vie psycho-sociale. La « poignée de main » révèle facilement, subconsciemment, nos troubles psychiques. L'enfant qui vient au monde avec la main fermée l’ouvre de suite d’une manière réflexe, et les doigts s’agitent, se tournent toujours d’une manière réflexe, tournant les muscles et les frêles tendons.

Pour fermer sa main, il a besoin de vivre, de coordonner ses mouvements réflexes ; un geste s’apprend, et le plus difficile est celui de donner la main. On a comme une peur instinctive de toucher une autre main, et ceux qui étudient la psychologie des enfants doivent savoir avec quelle aisance et avec quelle curiosité ils touchent presque tout, même plus tard quand ils grandissent, sauf la main. Apprendre à serrer la main à un enfant est une besogne difficile, pénible et longue.

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Dans sa Nouvelle classification zooloyiciae ( 1854), L. Guitton a dit que « l'intelligence apparaît, se développe et croit graduellement, suivant une proportion mathématique, à mesure que la main, d’abord à l’état d ébauche, prend une forme mieux définie, se dessine, se moule, pour atteindre enfin ce haut degré de perfection qu’elle présente chez l’homme ».

La psychologie de la main a intéressé indirectement plus d’un penseur, et la richesse des expressions linguistiques dénote, d’autre part, le rôle considérable que la main joue dans toute manifestation pratique de la psychologie humaine. Il n’existe pas de langue qui ne possède des termes qui résument toute une vie expérimentale, et des usages qui révèlent la conscience capitale que la main précise non seulement dans la vie psychique individuelle, mais aussi dans la vie psycho-sociale.

Anaxagoras disait avec une certaine raison que l’homme doit sa sagesse et sa supériorité à l’usage de la main, et Galien [l)e usa pcirtib. Lib. Il, cap. ni)

pensait que l’homme n’est dans la création le plus raisonnable parce qu'il a des mains, mais parce qu'il a le plus de raison de ses mains; la main serait en somme l’origine de la raison (1). Rodenbach a bien exprimé cette supériorité des mains dans les vers suivants :

La main règne, d’un air impérieux, car tout Ne s’accomplit que par elle, tout dépend d’elle ;

Pour le nid du bonheur, elle est une hirondelle ;

Et, pour le vin de joie, elle est le raisin d’août.

Or, pendant que la main s’enorgueillit ainsi D’être belle, et de se convaincre qu’elle embaume,

Les plis mystérieux s’aggravent dans la paume Et vont commencer d’être un écheveau transi.

Vain orgueil, jeu coquet de la main pavanée Qui rit de ses bijoux, des ongles fins, des fards ; Cependant qu’en dessous, avec des fils épars,

La Mort tisse déjà sa toile d’araignée.

Mains de ma destinée où tout se présagea !

Et le premier émoi de mes mains dans ces mains ! Attouchements définitifs qu’on croit bénins,

Endroit minime où l’on se possède déjà.

Les Égyptiens ne faisaient-ils pas de la main le symbole de la force et les Romains de la foi ? Numa — l’histoire nous le raconte — consacra ce symbole avec une grande solennité, et on sait le rôle qu’il a joué dans la vie romaine. Deux droites unies étaient le message le plus touchant, le plus franc

(1) Voir aussi Dictionnaire raisonné des sciences, art. » Main ", 1. IX, p. 874, MDCCLXV.

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pour la paix, pour la concorde el pour F amitié, el la « main votive » rappelait cette tendresse reconnaissante, touchante. Tacite nous raconte qu’Otto et Vitellius avaient envoyé le centurion Sisena à Home avec cette classique « main droite », symbole de la paix el de leurs bonnes intentions.

Les anciens Perses tenaient les mains constamment cachées dans les manches de leurs robes en présence du roi, (Xénophon, d'après d’AnPENTiGNY) comme signe de soumission.

La main n’est pas seulement la partie du corps humain qui termine le bras el qui sert à la préhension des corps et au toucher, comme la définissent Littré et Robin, elle est l’organe de nos contacts concrets avec la vie réelle. Un a voulu définir l’homme comme l’unique animal qui aurait deux extrémités supérieures, deux mains, mais les théories darwinislcs et néodarwinisles nous ont précisé, depuis, l’erreur de cette définition ; l’étude anatomique et embryologique des extrémités supérieures des quadrumanes comparée à celle des hommes, a montré que chez les singes supérieurs, l’orteil des extrémités supérieures a une mobilité particulière : ce n’est pas un pied, c’est une extrémité « préhensible ».

La civilisation et l’usage psychologique des mains ont accentué la différence plus grande, plus radicale entre les extrémités inférieures et celles supérieures. C’est à ce contact de la main, timide tout d’abord, de nos ancêtres, avec la vie réelle, plus hardie et plus raffinée plus tard, que nous devons notre connaissance précise du monde, que nous avons pu objectiver d’une manière expérimentale et

sûre, nos sensations elnos intuitions spatiales. Huxley nous cite le cas d’une femme blanche que Trémaux avait vu retombée à l’état sauvage en Afrique, qui avait les petits orteils plus allongés, comme ceux des sauvages ou des hommes qui marchent sur des terrains pleins d’obstacles ou qui grimpent dans les arbres ; le gros orteil était plus écarté et le plus opposable (Bary de Saint- Vincent).

Entre le pied et la main, il n’y a anatomiquement que la disposition toute différente des osselets du tarse, analogue au carpe de la main, et puis la présence de certains muscles, dont la dynamique est tout autrement utilisée, par exemple le long péroné, qui assure la mobilité et la solidité du gros orteil, est absent à la main. En outre, on peut signaler aussi, mais sans ajouter une grande importance, les muscles : court fléchisseur et court extenseur des doigts du pied qui sont longs à la main. Cela facilite une mobilité plus grande, plus variée, des mouvements des doigts de la main, un peu limités et réduits aux doigts des pieds. Lorsque les muscles de l’éminence thénar sont atrophiés, la main de l’homme prend non seulement l’aspect simiesque, comme on se le dit en clinique, mais elle est réellement, anatomiquement, une main de singe (Duciienne de Boulogne). Des muscles de la main, le plus « psychique », si ce terme m’est permis, le muscle qui sert le plus aux fonctions psychiques est le long fléchisseur du pouce et ensuite tous les autres muscles fléchisseurs des doigts. Dans la crampe des écrivains, dans la crampe nerveuse, dans les paralysies infectieuses ou autres, il est à remarquer que les fléchisseurs sont particulièrement

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atteints ; il est probable que cela tient, en dehors des considérations psychologiques et de la marche des processus toxiques, à une disposition toute particulière des neurones d’origine, d’innervation. Chez le singe, le pouce n’est pas fléchi par un muscle indépendant. Les extenseurs sont presque identiques chez l’homme et chez le singe ; le long extenseur du pouce est rarement atteint dans les atrophies ; il en est de même des muscles interosseux et des lomhricaux.

La main n’est donc pas seulement l’apanage de l’homme en tant que conformation anatomique, mais elle l’est au point de vue psychologique, au point de vue de sa grande mobilité, de l’usage que nous en faisons et du grand rôle qu’elle joue dans la psychologie sociale.

Il serait puéril de reprendre la discussion sur la supériorité de l’homme due à la main et d’analyser les affirmations de Helvetius, qui s’amusait à nier la possibilité du progrès humain, si l’homme avait eu des sabots à la place de mains. Une pareille dissertation serait sinon oiseuse, mais plaisante et facile à mener à bon port, car qui nierait le contraire? Swift, dans son amusant et pittoresque Voyage au pays des chevaux , lui seul, aurait pu encore formuler des raisonnements paradoxaux semblables et agréables à lire.

11 y a eu des chiromanciennes qui ont examiné le pouce et la main des singes; moi-même, en compagnie de quelques-uns du métier, nous nous sommes longuement arrêtés à l’analyse des rides et surtout à la physionomie des extrémités supérieures de quelques orang-oulangs vivants ou d’après les moulages. Rarement le pouce est long, il porte la trace indéniable

« de la domination des instincts, et les plis de la base du pouce indiquent pour tout observateur la marque d’une absence d'idéalisme, de sentimentalité, et la domination des poussées sexuelles basses ». C’est facile, dira-t-on, de formuler de pareils horoscopes quand on sent que la main appartient à un singe, mais le problème n’est pas là, il se trouve posé dans la confirmation des données chiromantiques par l’examen de la physionomie de la main d'un soidisant quadrumane.

F. Régnault, dans une note communiquée à la Société de Biologie (9 nov. 1894, p. 215), sur « la courbure des doigts de la main et mouvements d’opposition », nous a montré que dans la main humaine, le deuxième et le troisième doigts sont courbés vers le quatrième doigt, le quatrième et le cinquième ont une courbe concave regardant le troisième. Les doigts sont courbés, même chez un fœtus de neuf mois. Le singe aurait, au contraire, les doigts droits, sans aucune courbure concave. Cela tient, selon Régnault, aux mouvements d’opposition du pouce, mouvements extrêmement rudimentaires chez les anthropoïdes. L’enfant, même de deux ans, aurait des mouvements d’opposition du pouce. « Pour opposer le pouce au quatrième ou au cinquième doigt, l’enfant, en effet, incline ses doigts vers le troisième ; pour opposer le deuxième et le troisième doigts au pouce, il faut les incliner vers le quatrième. » L’acte de la préhension chez le singe consiste dans la flexion des quatre derniers doigts ou encore en mouvant l’index pour saisir l’objet et en le poussant vers la pulpe du pouce, placé vers le bord radial de l’index.

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Hancock, dans ses études préliminaires sur l’habileté motrice ( Pedagogical Seminary , 111, n° 1, oct. 1894, pp. 9-29), ayant expérimenté sur des enfants de cinq à sept ans avec les appareils de Dana et de Jastrow pour la mesure de l'habileté motrice, arrive à cette conclusion, à retenir par les pédagogues, que le contrôle volontaire des mouvements est plus développé chez les enfants, tout d’abord pour ce qui concerne les mouvements du corps entier, secondairement pour ceux du bras et seulement en dernière ligne pour ceux du doigt. Il faut donc, selon Hancock, développer tout d’abord chez l’enfant l’habileté des mouvements du corps, ensuite celle des bras et, en troisième lieu, celle des doigts.

L’usage psycho-social de la main explique son rôle considérable dans notre dynamique psycho-physique. En dehors de la poignée de main du salut, qui met les hommes en rapport avec leurs semblables, il y a à considérer aussi l’usage. Comme il y a des mains bêtes ou intelligentes, des mains agréables à regarder, ou « antipathiques », il y a des conceptions psychosociales qui suggèrent toute cette révélation possible de la main. Depuis l’enfance jusqu’à notre âge adulte, l’éducation, en enrichissant notre intelligence, développe, augmente l’agilité de la main. Les psychologues des enfants nous renseignent amplement à ce sujet. 11 ne faut que lire Preyer, Sully, Baldwin, Binet, Hancock, etc. La supériorité de l’homme tient à sa main et la supériorité de la main tient à l’homme, disait justement Dally.

Nous avons vu que la sensibilité tactile s’affine avec l'Age et avec l’expérience ; il en est de même pour les

mouvements musculaires. Les doigts ne font que suivre l’évolution expérimentale de l'ètre humain, et l’inspection de la main d’un adulte vous laisse parfois la possibilité de juger de son expérience, de l'adresse de ses mains, de son doigt artistique, de sa délicatesse sentimentale. On voit rapidement la main qui touche un clavier ou celle qui sait ranger les fleurs dans des vases, ou encore la main aristocratique quia une tenue musculaire pleine de distinction, main aux attitudes agréables à voir. On saisit que le bibelot une fois dans sa main, entre ses doigts, sera mis en vue avec goût, ou qu’elle saura tenir sa main à l’état de repos, besogne extrêmement difficile et dont peu d’êtres sont capables de nous donner un coup d'œil reposant et agréable à la vue. Sans doute qu’à moins d’être du métier, et encore, on ne saura distinguer individuellement la main d’une repasseuse d’une main de contralto, mais une main qui a passé de longues années de sa vie à caresser la soie, à vivre de longues heures de paresse et à soigner sa toilette, esquissant tout au plus de temps à autre quelques accords au piano, ne peut pas avoir la même tenue, la même grâce que la main d’une ménagère, que celle d’une blanchisseuse ou d’une paysanne. Mais tout de même, dans une classe sociale bien définie, dans un milieu social, une habitude intelligente du métier arrive aisément à distinguer les individus : on remarque dans le geste de prendre son mouchoir ou de se boutonner, la main d’un exécutant instrumental, comme la main paresseuse ou la main impulsive, nerveuse. On classe aisément psychiquement les individus.

On ne saura comprendre la psychologie de la main

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que lorsqu'on essayera d'analyser le moindre acte de la vie courante : l'acte d’écrire. Quelle supériorité, quelle adorable sensibilité acquiert la main qui sait tenir une plume. J'ai fait l’expérience suivante dernièrement : j'ai pris cinq personnes qui savaient lire et écrire et cinq autres qui ne le savaient pas : c’étaient des individus de la même race et du même groupe social, et je voulais savoir si elle était exacte, l'affirmation d'un cbirognomiste adroit, à savoir qu’on pouvait facilement distinguer les personnes qui savent écrire des autres qui ne le savent pas. Je me suis trompé seulement une fois sur les cinq cas. Le critérium est le suivant : on recommande aux sujets de prendre avec leur main droite une position transversale, verticale, la main ouverte en dedans et les doigts légèrement tendus. Ceux qui savent écrire approchent automatiquement le pouce de l’index, tandis que les autres doigts fléchissent au bout d’une vingtaine de secondes. Dans le cas négatif, le sujet savait à peine écrire, et il avait appris au régiment.

Ce diagnostic est certainement plus facile pour les personnes qui écrivent souvent ou pour les copistes ; et encore un œil observateur diagnostique facilement le métier de calligraphe de l’écrivain qui, en travaillant, oublie les dessins des lettres et fait appel à l’activité cérébrale. Le fait de toucher une plume ne dit presque rien à l'individu peu habitué à écrire; au contraire, il réveille l’intelligence sensible, on prend souvent contact plus intime avec soi-même ; les images s’évoquent merveilleusement, la main va plus vite, plus lestement, elle se crispe ou elle glisse vertigineusement, les doigts se cramponnent sur la

plume pour mieux saisir cette fugitive inspiration, mise en marche, évoquée, alimentée par le geste de vouloir écrire, ou par l’irritabilité psychique provoquée par l’attention de l’écrivain.

Des deux mains, la droite est la plus habile, la plus intelligente, la plus active. Dans le Dictionnaire raisonné clés sciences , dans les encyclopédies classiques et anciennes, et même dans celles du xixc siècle, on explique cette supériorité de la main par l'usage, la symétrie étant une loi de la nature. Les deux mains sont égales anatomiquement et physiologiquement : l’usage creuse cette différence, il fortifie la droite en laissant stationnaire la main gauche. L’habitude ancestrale nous a, sans doute, laissé le legs du privilège de la main droite. Les recherches modernes ont précisé cette asymétrie sensorielle, et je renvoie le lecteur aux belles recherches du psychologue belge Vax Biervliet, pour plus de détails. Il est difficile de savoir la genèse de notre conformation organique, mais l’asymétrie ne paraît pas, en tout cas, un fait acquis. 11 y a des auteurs qui sont allés plus loin, tel Myers qui voyait dans l’existence des deux hémisphères cérébraux, l’explication de la double personnalité du conscient et du subconscient. Aristote ne citait-il pas l’écrevisse « comme un être privilégié, parce qu’il a la patte droite beaucoup plus grosse que la gauche » ?

C’est avec la main droite que nous nous nourrissons, que nous accomplissons les actes les plus difficiles et les plus compliqués de la vie, tandis que la main gauche, sauf dans les cas de gauchers, n’est qu’un auxiliaire. Les ambidextres sont rares ; la femme

paraît plus ambidextre que l'homme. Les recherches expérimentales psychologiques nous ont fait voir que la fatigue égalise les forces des deux mains et que chez la femme, elle se laisse plus vite apercevoir. Il y a une grande synergie entre les deux mains. Malgré cette différence, la gauche esquisse, prend part indirectement à l’activité de la main droite. Dans des recherches faites avec M. Alfred Binet, dans les écoles communales déjeunes gens et de jeunes filles de Paris et du département de la Seine (voir les vingt mémoires publiés dans Y Année Psychologique , 1898, IV, pp. 1-303), nous avons constaté que la fatigue d’une main se fait sentir rapidement sur l’autre; grâce à des tracés ergographiques, cette influence est mesurable, la main qui ne travaille pas se fatigue quand même.

Les faibles, dans nos recherches avec M. Binet, étaient souvent plus ambidextres que les forts, ou encore « les faibles sont comme les individus qui auraient deux mains gauches » (Binet et Vasciiide. Année Psychologique , IV, p. 194). Il y a des types musculaires intimement liés non seulement à la force musculaire du bras et à celle du poignet, mais à des coefficients psycho-physiologiques dont nous avons précisé la grande valeur dans nos recherches avec M. Binet et dans l’étude de la corrélation des tests employés. Des éléments psychiques interviennent sans cesse, comme l’émulation, l'ambition, l’orgueil, qui activent ou redoublent l’activité musculaire réelle. La fatigue augmente, modelé, accentue les différences individuelles, non seulement en tant que sensibilité tactile, mais au point de vue musculaire et de l’habileté motrice en particulier.

L’élément volonté peut activer l’agilité et l'éducation de la main gauche, et il n’est pas rare de voir des sujets soit hémiplégiques, soit qui ont le bras droit ou la main coupée, s’habituer à se servir de la main gauche tout aussi habilement que de la main droite. Les mains étant absentes, on arrive parfois à donner même aux pieds cette agilité qui manque aux extrémités inférieures, lesquelles ont perdu par l'absence d’usage, la vieille et classique agilité normale qu'on retrouve encore chez certains paysans habitués à marcher pieds nus, ou chez les sauvages. Le peintre Ducornet arrive à dessiner avec les pieds, c'est de l’agilité, pas de l’art en tout cas.

La main droite a toujours eu un grand prestige, voire même chez les sauvages ; elle servait à l'alimentation, elle tenait l’épée, et de nos jours, elle tient la plume. Elle devint, dans la croyance religieuse ou sociale, le symbole de la loyauté, de la force, du respect, tandis que la main gauche passa et passe de nos jours comme le symbole des insuccès, des superstitions qui apportent le mauvais sort, en somme, des idées négatives et opposées à celles de la main droite. Chez les Perses et chez les Mèdes, on faisait serment avec la main droite.

Cette opposition donna de la noblesse à la main droite et, chez les Poulains, on cachait presque sous le manteau la main gauche, comme indigne de la faire voir, comme impure. Chez les sauvages nègres de la côte de Guinée, il existerait, selon Lànoye, la même distinction fondamentale entre la main droite et la main gauche, la première est soigneusement entretenue tandis que la main gauche est destinée à

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servir à des usages de toute sorte. La main droite est seule digne à porter l’aliment à la bouche. Un habitant de Malabar ne mangerait pas des aliments touchés de la main gauche (de Plancy).

Je n’ai pas pu préciser ce détail, d’ailleurs extrêmement curieux s’il était vrai ; je le cite de seconde main et on le trouve cité un peu partout. On sait que les Romains se couchaient à table sur la main gauche.

Le même fait de prédominance d’un membre sur l’autre se présente dans le pied droit el dans le gauche, et pourtant le pied droit n’est pas plus fréquemment utilisé que le pied gauche.

Dans aucune race humaine, l’usage de la main gauche n’est aussi fréquent que celui de la droite.

D'après IIecquart, dans le grand Bassani, la main droite seule sert à manger; la gauche, dont les ongles croissent librement, n’est employée qu’aux occupations malpropres.

Ràffenel remarque le même fait pour les indigènes de l’isthme de Darien.

Chez les Hottentots et les Bushmen, d’après Waitz (1), l’usage d’une seule main est si prépondérant qu’ils semblent être manchots.

Gratiolet a expliqué le fait des droitiers par la précocité du développement des circonvolutions de l’hémisphère gauche par rapport aux droites ; par conséquent, cet ordre de développement serait interverti chez les gauchers. Mais c’était à l’époque où l'on croyait tout expliquer par l’examen des circonvolutions cérébrales.

(1) Waitz, Anlhr. der Naluruôlker , I, sect. 2.

La linguistique est une source de documentation unique pour nous fixer sur le rite de la main dans la psychologie de l’activité psycho-sociale. Les mots vivent, naissent, meurent, évoluent tout comme les êtres vivants, ils ont parfois des expressions qui cristallisent toute une expérience séculaire. Ouvrez n’importe quel dictionnaire et de n’importe quelle langue et vous trouverez une riche terminologie linguistique à ce sujet. Contentons-nous de quelques exemples tirés de la langue française. Soit qu'il s’agisse d’une facilité d’exécution, d’une direction à prendre, d’un effet, d’une part active, de l'intégrité, etc., on utilisera par analogie le mot « main » dans une foule d’expressions facilement évoquables par n’importe quelle mémoire.

Volney disait « la main du temps, et plus encore celle des hommes... » Voltaire écrivait qu'il « faut instruire les mains ». Bossuet a écrit plus d'une fois l’expression : « La main de Dieu », et on retrouve dans les auteurs classiques utilisés d’une manière courante, des expressions comme : « la main de la mort », « la main de la liberté », « main sûre », « main morte », « nu comme la main », « acheter à la main », « mettre la main à l'œuvre », « mettre la main à la charrue », « coups de main », « forcer la main », « avoir la main crochue », « faire argent de toute main », « lever la main », « être en bonnes mains », « lâcher la main », « lier les mains à quelqu’un », « tenir la main haute », « faire sa main », « avoir la main malheureuse », « souiller ses mains », « mettre la main au feu », « avoir les mains nettes », « avoir le cœur sur la main ». « se donner la main ».

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« demander la main de quelqu’un », « mariage de la main gauche », « s’en laver les mains », « aller bride en main », « mettre la main à la pâle », « sous main », « haut la main », « main de roi », etc..., et tant d’autres expressions courantes dans la jurisprudence, comme « avoir la main », « de la main à la main », etc. Tous ces termes qu’on pourrait multiplier à volonté précisent toute une vie sociale, dans laquelle la main, par son usage, par son rôle prépondérant dans l’activité intellectuelle ou psycho-sociale, a toute une histoire vécue qui s’étend de la jurisprudence jusqu’aux menus faits de la vie. Ils prouvent ce que nous ne cessons pas de redire, que grâce à la main et seulement à la main, les hommes prennent contact avec la vie, grâce à elle, à sa mobilité, à son activité, tous ses conflits psycho-sensoriels et psychosociaux sont modelés, formulés, voire même codifiés. C’est pourquoi la main droite est en si grand honneur.

Il y a une erreur : on donne la main gauche aux femmes et la linguistique ne s’explique pas sur ce sujet. Mais comme le moyen âge était l’époque de la galanterie, codifiée socialement, et qu’on faisait largement usage de la droite, on pourrait conclure que c'était pour mieux défendre la femme qu’on lui offrait le bras gauche. La superstition a brodé largement sur la symbolique conception de la main et l’histoire écrite ou légendaire nous donne des détails curieux à lire sur « la main de gloire », « main de fer », et l’astronomie même a donné à une des constellations le nom de « main de justice », dénommée autrement, si je suis bien documenté, « le Sceptre ».

La main a été le symbole de la force, de la suprématie. « Les êtres immobiles, dit Manou, sont la proie de ceux qui se meuvent ; les êtres privés de dents, de ceux qui en ont ; les êtres sans mains, de ceux qui en sont pourvus. — Que la partie de la main située à la racine du pouce est consacrée aux Yédas, la partie du créateur est la racine du petit doigt (le doigt du cœur est pointu parce que le cœur est toujours plus ou moins poète et, par conséquent, croyant), celle des dieux (probablement regardée comme symbole de l'action s’exerçant dans les arts, les sciences, les métiers, etc.), au bout des doigts (1). »

Les croyances populaires sont empreintes du prestige que la main joue dans leur idéologie. Au Tripoli, dans l’Italie du Sud et dans un grand pays de l’Europe du Sud, on suspend des mains ou on les porte sur soi comme défense contre le mauvais œil.

Dans le questionnaire envoyé aux élèves femmes du collège de Wellesley, par Caroline Miles, et dont les résultats ont été publiés dans le American Journal of Psychology ( A Sluclij A Individual Psychology, 1895, VI, 4, pp . 534-558),’ on trouve que sur 100 femmes, 33 reconnaissent leur main droite de leur main gauche par l'habitude, invoquant des associations automatiques, l'acte d écrire, de manger ; 27 répondent parce qu'elles se rendent compte que dans les deux mains, il y a une différence de force et d’habileté; 37 invoquent l'instinct et, à la question, si elles hésitent parfois à prendre une main pour l'autre, sur 100, 57 seulement répondent négativement.

(1) D’Arpentigny, op. cil., p. 92.

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