CHAPITRE PREMIER
DE L'ACIDITÉ DE L'URINE. — DES MOYENS CHIMIQUES POUR L'APPRÉCIER DE LA VALEUR DU DOSAGE DE CETTE ACIDITÉ
Si l'on plonge un papier de tournesol sensible dans l'urine humaine à diverses périodes de la journée, dans les conditions physiologiques, on remarque qu'il accuse des degrés d'acidité variables. Dans les divers états pathologiques, ces différences de réaction sont également tranchées.
Assurément cette excrétion de matériaux acides en plus ou moins grande quantité, soumise à une analyse chimique approfondie, ne laisserait pas d'avoir une portée physiologique considérable. Connaissant en effet la nature des acides excrétés, ayant une mesure de la quantité respective de ces acides rendus dans les divers états physiologiques et pathologiques, les plus hautes inductions scientifiques se rattacheraient à ces résultats.
Diverses tentatives ont été faites pour préciser la nature des acides qui donnent à l'urine sa réaction. Si nous remontons jusqu'à Fourcroy, nous voyons que ce chi-
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miste attribuait à l'acide acétique la réaction acide des urines; Berzélius l'attribuait à l'acide lactique, opinion que quelques auteurs professent encore. D'autres chimistes, comme Quévenne, admettent qu'on a atïaire à l'acide urique libre. Byasson a décrit un urophosphate de soude à réaction acide. Tudichum voit dans l'urine l'acide crjptophanique libre. Beaucoup d'auteurs (Liebig, Lehmann) reconnaissent dans l'urine de l'acide hippurique libre. Ajoutons de Tacide carbonique toujours en petite quantité dissous dans l'urine, nous aurons là le tableau à peu près complet des opinions émises sur ce point délicat d'analyse chimique. Mais il faut dire que la majorité des hommes de science se rattache aujourd'hui à cette idée de Liebig', que l'urine, dans les conditions normales, doit son acidité à du phosphate acide de soude. M. Paul Gazeneuve a fait quelques recherches à ce sujet qui le confirment dans cette dernière opinion.
Ces auteurs ont peut-être tous un peu raison au milieu de leurs divergences. Il est fort possible qu'une urine fébrile par exemple contienne simultanément du phosphate acide de soude, de l'acide hippurique libre, de l'acide lactique libre. En admettant que la présence de l'acide acétique libre dans l'urine, comme le voulait Fourcroy, ne soit pas justifiée, nous sommes tenté d'admettre que cet urophosphate de Byasson existe dans les conditions normales, ainsi que l'acide cryptophanique do Thudichum. Dans tous les cas, il n'est pas douteux que lorsque de nouveaux moyens d'investigation permettront de jeter le jour d'une façon définitive sur cette composition intime de l'urine, la biologie générale en tirera le plus grand profit.
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Mais nous n'avons pas voulu nous aventurer sur ce terrain de la chimie analytique. Nous nous sommes proposé de faire l'évaluation de ces acides parla méthode alcalimétrique, suivant eu cela une série d'auteurs dont nous avons rappelé les travaux dans notre historique. Assez d'expérimentateurs avant nous ont développé l'importance de cette évaluation pour que nous n'y revenions pas longuement. Qu'un acide quelconque apparaisse dans l'urine, par exemple sous une influence pathologique ou physiologique, qu'en résulte-t-il, chimiquement parlant ? Une rupture d'équilibre entre la répartition des bases et des acides de l'urine. Il n'est pas d'acide, comme l'a dit M. Maly qui ne puisse déplacer partiellement un autre acide de ses combinaisons, de telle sorte, par exemple, que l'apparition de l'acide hippurique libre dans l'urine peut déterminer la formation d'un phosphate acide monobasique aux dépens d'un phosphate bibasique alcalin. L'acide urique peut jouer le même rôle, sans parler de l'action inverse des acides sur les urates, qui peut mettre en liberté de l'acide urique. On sait en efïét que certaines urines en présentent à l'état de sédiment, sous forme cristallisée. Il est donc difficile et presque superflu de déterminer si un acide est totalement libre ou partiellement combiné.
Mais le dosage brut des acides de l'urine, qui ne préjuge en rien de la nature de ces acides, ni de leur état de combinaison partielle s'ils sont polybasiques comme l'acide phosphorique, offre à lui seul une portée générale. La
1 Voir Revue critique sur les bases et les acides de l'organisme, dans la Revue mensuelle de médecine et de chirurgie, ii&r M. Paul Cazeneuve 1878).
chiraie nous apprend en effet que les corps acides apparaissent comme terme d'une oxydation avancée. Gomment l'économie animale à travers ses diverses phases physiologiques et pathologiques traduit-elle ces données fon damentales de la chimie générale ? Tout le problème se résume en cette question posée. Nous verrons dans les chapitres suivants nos recherches personnelles dans cette voie.
Gomment opérer pratiquement ce dosage de l'acidité totale de l'urine ? Quelle est la valeur vraie de cette évaluation? Nous allons étudier en détail ces points impor tants.
On ne peut pas pratiquer un dosage direct dans l'urine comme on le ferait pour un dosage alcalimétrique ordinaire. La matière colorante de l'urine ou plutôt les matières colorantes, souvent très abondantes, comme dans les maladies, ne permettent pas de saisir les variations de teinte du tournesol, passant du rouge au bleu par addition de liqueur alcaline titrée. Avec Mohr, la plupart des auteurs conseillent de prendre du papier blanc collé qui n'a pas été blanchi au chlore, de tremper ce papier blanc dans de la teinture de tournesol sensible, de laisser sécher. Avec un pinceau trempé dans une solution acide étendue on décrit des bandes équidistantes sur ce papier de tournesol bleu. Au contact de ce pinceau imprégné d'acide étendu le tournesol rougit, de telle sorte qu'on a finalement des bandes alternatives de tournesol rouge et bleu. Avec une plume d'oie ou un objet mousse quelconque, on tirera des traits sur ce papier réactif en ayant soin que ces traits portent à la fois sur une bande bleue et sur une bande rouge.
Lorsqueles acides de l'urine seront saturés, le trait n'apportera aucun changement dans la teinte des deux bandes.
La teinture de tournesol sensible doit être faite suivant les indications de M. Berthelot. Une simple décoction de tournesol en pains du commerce ne peut servir à cet usage ; elle contient toujours un excès de chaux et par suite offre par elle-même une alcalinité tranchée qui s'oppose à toute précision dans un dosage acidimétrique. Cette liqueur de tournesol calcaire, alcaline, est traitée par l'acide sulfurique jusqu'à réaction nettement acide. On porte à l'ébuUition, on ramène au bleu par l'eau de baryte, on fait passer un courant d'acide carbonique ; on porte à l'ébuUition, on filtre, on ajoute un peu d'alcool.
Nous n'avons pu tiouver du papier blanc collé non blanchi au chlore. Nous avons préféré opérer tout simplement avec du papier de Berzélius trempé dans de la teinture de tournesol sensible.
Gomme liqueur, alcalimétrique nous avons pris une solution étendue de potasse pure exempte de carbonate de potasse. Bjasson s'est servi dans ses recherches d'une solution contenant 0,01 de potasse anhydre par centimètre cube. La solution de Mohr est de 0,031 par centimètre. Nous avons employé, pour donner plus de précision à nos résultats, une solution plus étendue, afin d'apprécier la richesse des urines , même faiblement acides. Nous avons préféré la potasse aux autres bases alcalines, pensant avec la plupart des auteurs que son titre change moins facilement. Il faut avoir soin de pré venir toute carbonatation de la potasse qui ne permettrait plus un dosage acidimétrique précis à froid. L'acide
carbonique mis en liberté par la saturation de l'alcali réagirait sur le tournesol au point de troubler les résultats.
Voici comment nous opérons. Nous prenons 50 à 100'' d'urine. Avec un agitateur effilé à l'extrémité, nous portons une goutte de cette urine sur notre papier de tournesol sensible. Notre solution titrée, contenue dans une burette de Mohr, est versée dans l'urine. Do temps en temps, après agitation, nous portons encore une faible goutte de l'urine partiellement saturée sur le papier réactif, jusqu'à ce que nous ayons une teinte sensiblement neutre.
L'urine se trouble à l'approche de cette neutralité. Ce sont les phosphates terreux tribasiques insolubles qui se précipitent. Primitivement solubles à l'état de phosphates acides, ils deviennent phosphates tribasiques insolubles par suite de l'addition progressive de la potasse. Nous reviendrons tout à l'heure sur ce fait, qui a une portée considérable au point de vue de l'interprétation vraie de nos résultats acidimétriques obtenus.
Comme précaution générale, il faut éviter d'opérer à la lumière artificielle. 11 est difficile en effet d'apprécier les teintes de transition avec des lumières différentes de la lumière solaire.
Autre précaution. 11 faut apprécier la réaction de l'urine sur le papier aussitôt la goutte posée. Si l'on attend la dessiccation de la goutte avant de noter la teinte obtenue, le résultat est tout difterent. Une goutte d'urine qui donne une teinte neutre donne presque toujours une teinte franchement rouge après dessiccation. On a donné une explication rationnelle de ce fait, en disant qu'il
préexiste dans ruriiie ou qu'il se forme, par suite de la saturation progressive, un phosphate bibasique alcalin de soude et d'ammoniaque. Par suite de la dessiccation, l'ammoniaque se dégagerait en même temps que du j)liosphate-acide de soude restant comme résidu influerait sur la teinte bleue du tournesol.
En suivant rigoureusement les indications précédentes est-on à l'abri de toute cause d'erreur? a-t-on les moyens d'arriver à un résultat absolument exact? hâtons-nous de dire que le résultat obtenu n'est toujours qu'approximatif. Ce n'est que dans des limites assez larges qu'il faut accorder une signification aux données obtenues. La raison en est d'abord qu'il est matériellement impossible de faire un dosage acidimétrique d'acide phospho rique, fait connu depuis longtemps. Nous le rappelons en détail, en présentant les choses sous un jour aussi clair que possible, afin que les médecins soient tous pénétrés de cette vérité chimique, qu'il leur importe tant de connaître s'ils ne veulent point s'égarer.
L'acide phosphorique a pour formule :