‹ Essai sur la rédemption [microform]Chapitre 1 sur 51 · SUR LA · texte numérisé non relu

SUR LA

Conférences données à l'Université d'Upsal sous le patronage

de la

Fondation Olaus Pétri

EDITIONS DE " LA CAUSE " 69, rue Perronet NEUILLY (Seine)

fC/' N-'M-'

A Mgr Nathan SCEDERBLOM

Archevêque d'Upsal

Ayant eu le privilège de donner une série de conférences à l'Université d'Upsal sous le patronage de la Fondation Olaus Pétri, j'ai été invité à faire imprimer ces conférences Ce livre en est la reproduction. Il a fallu naturellement ajouter quelques notes, donner des indications bibliographiques, tenir compte des dernières publications parues sur la matière. Ce n'est pas sans hésitation que je me décide à publier ces leçons, dont je sens toujours plus l'insuffisance au regard des problèmes posés. Mais c'est un devoir vis-à-vis de ceux qui m'ont fait l'honneur de m' inviter à les traiter et qui ont accueilli ces entretiens, dans leur glorieuse Université, avec une bienveillance dont je garde, un souvenir ému.

Ils ont compris la pensée qui m'avait dicté le choix, présomptueux en apparence, d'un tel sujet.

Les événements tragiques que le monde a traversés, et qui ne sont pas encore le passé, ont fait comprendre à beaucoup d'entre nous la nécessité de rebâtir, sur un sol que les travaux de la critique ont creusé, et parfois miné, un édifice où les âmes chrétiennes puiss.ent s'abriter.

Si la théologie de la Réforme devenait purement

critique, les âmes auraient vite fait de chercher ailleurs un refuge.

Cette tendance positive et reconstructive apparaît de plus en plus nettement dans la théologie d'un Karl Barth.

Il ne s'agit pas d'une étude de cet ordre. Ces conférences ne sont qu'une petite pierre. Je serais heureux qu'elle fût encastrée dans les murs du sanctuaire que la pensée religieuse du protestantisme actuel construit à la gloire de Dieu.

Avec l'idée de Rédemption, nous sommes au cœur de la religion chrétienne. <( Le Christianisme, dit M. Rudolf Otto dans son beau livre, Das Heilig€^, est, au sens propre, une religion rédemptrice. Le salut... la libération et la victoire sur le monde, le rachat de l'esclavage du péché et de la coulpe, la réconciliation et l'expiation, mais pour cela, la grâce, le don de l'Esprit, la régénération telles sont les notions caractéristiques

qui lui sont com,munes, en dépit de ses divisions variées en églises, confessions et sectes ».

M. Otto ajoute que, par là, le Christianisme s'apparente aux religions dualistes de l'Orient.

Nous ne songeons pas à méconnaître cette parenté, mais à condition de mairitenir la prééminence de la révélation chrétienne par rapport

l. 128 édition. Friedricli- Andréas Perthes, Gatha-Stutlgart, 1924, p. 18S.

aiix religions dont on nous parle, et notamment par rapport à ce bouddhisme qui prétend, lui aussi, apporter la rédemption, mais qui l'apporte en un sens purement négatif^.

Laissons donc les religions de l'Orient. Nous y reviendrons à propos des Mystères. Et venons au Christianisme. Quelle sera notre méthode ? Elle sera historique, et non spéculative.

Pour définir l'œuvre de Jésus-Christ — cette œuvre qui a des conséquences infinies, mais dont le point de départ est dans l'histoire — il convient naturellement de se placer tout d'abord sur le terrain de l'histoire. La métaphysique pourra venir ensuite, dans la conclusion.

Il faut bien admettre que le Christianisme n'est pas une religion spéculative, une métaphysique: C'est une religion historique. En des temps où la critique multiplie ses assauts pour ébranler la foi, ce peut être son apparente faiblesse. En réalité, c'est sa force.

On peut bien concevoir une philosophie chrétienne qui serait construite de toutes pièces par la voie du raisonnement a priori : une métaphysique chrétienne, entièrement indépendante de l'histoire. C'est ainsi que, dans ses Trois Dialectiques, le philosophe genevois Gourd esquisse

2. Voir le beau livre de Paiil Oltramare, la Théosophie bouddhique. Paris, Geutliner, 1923.

une théologie de la rédemption dans laquelle les réalités historiques passent à tel point au second plan, que Gourd déclare à peu près indifférent, de son point de vue, que Jésus-Christ ait ou non existé. C'est sensiblement à ce résultat qu'aboutit M. Loisy, qui, tout en maintenant l'historicité de Jésus de Nazareth, voit avant tout dans le Christ l'idéal de l'humanité. Idéal qui se change en elle à tel point que, finalement, le véritable crucifié, ce n'est plus Jésus de Nazareth, c'est l'humanité elle-même.

D'autres, qui contestent l'historicité des Evangiles, n'en affirment pas moins, en termes émouvants, leur respect du Christ intérieur.

Il pourrait sembler intéressant de faire appel à ce témoignage que les adversaires du Christianisme paraissent rendre à la vérité étemelle que, d'après eux, il contient. Et il semble qu'un théologien aussi averti et aussi convaincu que M. Rudolf Otto ne soit pas insensible au charme de ce genre d'apologétique. Nous avouons que la méthode nous inspire quelque défiance. Elle fut en honneur dans les beaux jours de l'hégélianisme. A ce moment-là, on vit les faits chrétiens se résorber dans le développement de l'Idée. Le rythme à trois temps les entraîna dans sa marché cadencée, au son des orgues triomphales, comme disait notre maître Auguste Sabatier. Des apologistes étourdis célébrèrent l'union du Christia-

nhme avec la pensée spéculative. Le mariage fut vite rompu.

Gardons-nous donc d'abandonner le sol ferme de l'histoire. De savoir si l'âme humaine soupire après la rédemption, et si le sacrifice du Christ a été la réponse donnée par l'histoire à cette aspiration universelle, ce sont là deux questions qu'il faut tenir distinctes. Ne confondons pas les besoins religieux avec les faits historiques . Si les uns et les autres coïncident, ce sera tant mieux ; mais il faut commencer par en traiter séparément. La psychologie religieuse n'est pas plus en état que la métaphysique de'se substituer à l'histoire .

Il nous faut donc partir des faits historiques du Christianisme, pour apprécier ensuite s'ils correspondent aux aspirations de l'âme humaine. Puis, sur cette double base de l'histoire et de la psychologie religieuse, nous chercherons à élaborer une construction métaphysique ; nous ne pouvons la présenter qu'à titre d'hypothèse, mais ses imperfections ne sauraient comprom,ettre la double base sur laquelle elle sera élevée.

Il y a eu jadis une tendance à considérer presque exclusivement en Jésus-Christ le Sacrificateur. Puis, le libéralisrne a mis au premier plan,, dans l'Evangile, le ministère prophétique du Christ. Aujourd'hui, un eschatologisme qui fait entendre à la chrétienté des accents prophétiques {il nous suffira de citer les écrits de Christophe

Blumhardt, et ceux de M. Wilfred Monod), considère avant tout, en Jésus-Christ, celui qui vient, le roi de l'avenir.

Nous ne contestons pas la valeur du moralisme, encore moins celle de V eschatologisme chrétien; mais nous voudrions que ces entretiens servissent à rem,ettre en honneur, dans nos âmes, la conception mystique du Christ et de la croix.

J'entends bien que c'est là, peut-être, un rétrécissement de Vidée de rédemption. Pratiquement, le sens du mot rédemption s'est quelque peu élimé au cours des siècles, et s'est élargi jusqu'à en devenir banal. Quand on dit a le Rédempteurs^, c'est à peu près comme si l'on disait « le Sauveur », et le sens primitif du mot (rachat par le sacrifice) a presque entièrement disparu. C'est ainsi qu'on a pu qualifier tel agitateur populaire de rédempteur, ou parler, en un sens purement laïque et social, de la rédemption de l'humanité.

Sans aller jusque-là, on a pu dire que, l'Evangile étant dans son ensemble un principe de régénération et de vie, la rédemption était le résultat complexe de la vie et de la mort dii Christ, et même que la Providence divine ne faisait pas autre chose que d'accomplir dans le monde une œuvre de rédemption, ce mot s' appliquant à tout ce qui est susceptible de produire le relèvement spirituel de l'humanité^.

Page 1