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CHAPITRE VIII L'expérience chrétienne et la Croix

Si l'on veut entreprendre de formuler la doctrine de la rédemption en des termes qui ne soient pas trop indignes du mystère qu'il s'agit d'exposer, il faut commencer par recourir au témoignage de l'expérience religieuse. Le dogme, disait Brunetière, c'est l'expérience religieuse formulée. Ceci est vrai en tout premier lieu du dogme de la Rédemption. César Malan a montré de façon saisissante l'action que la Croix exerce sur le subconscient. C'est là, dans ces régions de clair-obscur où la certitude naît au contact de la révélation divine, c'est au tréfonds de l'âme que la Croix manifeste les puissances de pardon et d'amour qui sont en elle ^. Ecoutons donc ceux qui ont vécu le plus intensément la vie profonde. Si l'on ne veut errer en cette matière, il faut donner la parole

1. Voir César Malan. Le fait de l'Expiation (Revue de Théolo-. gie de Montauban, 1893). Folliquet. La pensée théologique de César Malan, Genève, Robert, 1902, P. 157 et suiv.

aux saints. Qu'est-ce qu'ils ont pensé, ou mieux, qu'est-ce qu'ils ont éprouvé, relativement aux souffrances du Sauveur?

Le christianisme, à ses origines, a été une religion de martyrs. Et ces martyrs, dès le début, ont eu la certitude que, dans leurs souffrances, ils continuaient les souffrances du Christ. La grande parole de l'apôtre Paul : « J'achève de souffrir en ma chair les souffrances du Christ pour son corps, qui est l'Eglise », domine toute l'histoire spirituelle du christianisme. Dès les premiers jours, Etienne mourant reproduit naturellement l'attitude et jusqu'aux paroles du Christ ; et. ainsi la Passion du Sauveur, revécue sous ses yeux "par le premier martyr chrétien, va faire de Saul de Tarse un apôtre.

Au second siècle, nous voyons Ignace d'Antioche dire à ceux qui voudraient le détourner du martyre : « Laissez-moi être un imitateur de la Passion de mon Dieu ». Et nous savons par la lettre des Eglises de Vienne et *de Lyon que les chrétiens, ravis en extase dans la communion du Seigneur, finissaient par endurer sans douleur apparente, sous cette influence divine, les plus atroces tortures. Quand l'esclave Blandine fut at-

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tachée à la croix, les chrétiens qui étaient là, dispersés dans la foule, aidant de leurs prières ceux qui allaient mourir, eurent une vision. Ils crurent voir le Christ qui revenait souffrir parmi les hommes : le Christ, Téincarné dans cette pauvre esclave, et dont la gloire rayonnait sur l'amphithéâtre. Et cette réincarnation du Christ dans les siens a donné au martyr son caractère auguste : elle a fait de lui l'intercesseur désigné entre Dieu et les hommes.

Que Constantin ait ou non vu briller dans le ciel la Croix, entourée de ces mots tracés en lettres de feu : In hoc signo vinces, une telle parole est vraiment la devise du christianisme des martyrs. C'est à eux qu'elle s'adresse plus qu'au César vainqueur.

Sans doute, nous l'avons vu, la Croix n'a été reproduite par l'art qu'à une époque relativement tardive — au quatrième siècle — et le crucifix, lui, n'est que du cinquième ; mais ce retard de l'iconographie chrétienne provient de l'horreur qu'inspirait un supplice qui était encore en usage et qu'on infligeait aux plus vils malfaiteurs. Depuis lors, le signe de croix s'est généralisé, par lequel on a béni tous les êtres et toutes, les choses de l'univers. Les églises ont été construites pour figurer la Passion. La peinture du Moyen Age s'est consacrée à décrire la mort du Christ sur la croix, rompant ainsi avec la tra-

dition universelle de l'art, qui exaltait jusqu'alors la beauté dans le plein épanouissement de la vie.

Le culte catholique a pensé renouveler le sacrijBce du Christ. « Le sacrifice rituel, écrit dom Vandeur, est l'acte suprême de la vertu de religion et du culte public. . . .Le sacrifice de la Messe est l'oblation extérieure d'une chose sensible, celle du €orps et du sang de Jésus-Christ. ...Ce sacrifice est le même que celui de la Croix. Il n'en diffère que par la manière dont on l'offre. Au Calvaire, ce sacrifice fut sanglant, ...il mérita notre rédemption. Celui de l'autel en applique les fruits... Sa valeur est infinie. Sa gloire rejaillit sur les saints du ciel, les morts aussi bien que les vivants en bénéficient largement.

<( L'acte autour duquel le culte gravite..., c'est le sacrifice de la Rédemption lui-même, à la fois éternel et perpétué dans le temps, au ciel devant Dieu et sur terre parmi les hommes ^ ». Telle est l'expérience religieuse collective du catholicisme, manifestée dans son culte.

Au Moyen Age, la pensée de la Croix devient une obsession pour les âmes. Toute la chrétienté, véritablement, est à genoux devant la Croix,

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