Paul Sabatiek, François d'Assise, p
4. Le côté pathologique du phénomène a été fortement étudié par M. Pierre Janet (De l'angoisse à l'extase. Paris, Alcan, 1926, t. 1, p. 469 et suiv.) ; mais quand il dit que (c l'influence morale isolée, sans le traumatisme matériel, n'a jamais suffi pour déterminer le stigmate » (p. 483), que fait-il de saint François ? La Salpêtrière n'est peut-être pas le meilleur poste d'observation pour apprécier un fait de cet ordre, qui est le retentissement, dans la chair, de l'émotion la plus intense. M. GUlet l'a dit de la façon la plus simple et la plus belle, au sujet de saint François : « Ce qu'il imaginait si fortement arriva. L'amour transforme en ce qu'il aime. Si ce fut un miracle, ce fut un miracle d'amour. » (Sur les pas de François d'Assise. Revue des Deux Mondes, 1^' oct. 1926, p. 592). Voir à propos de saint François, la si suggestive étude du P"" Gibert, Revue chrétienne, 1894, p. 372 et suiv.
On a pu dire, non sans exagération d'ailleurs, qu'ils avaient été, au Moyen Age, les successeurs des martyrs. Il y a là, dit Huysmans, « la fleur des servantes de Jésus, la garde d'honneur du Christ, des rangs de laquelle sont sorties sainte Catherine de Sienne, sainte Lydwine, sainte Colette, sainte Françoise Romaine, la bienheureuse Jeanne de Maillé, les victimes plus particulièrement chères à Dieu, les effigies vivantes de sa Passion, ses vexillaires, les stigmatisées^ ».
Lydwine, notamment, accomplit, nous dit Huysmans, avec sa belle verdeur, une oeuvre propitiatoire. <( Elle expia pour les âmes du Purgatoire, pour les ribotes des moines, pour les scélératesses des peuples et des rois, mais en outre de cette obligation qu'elle accepta de réparer les fautes commises d'un boutde l'univers à l'autre, elle eut encore la charge d'être le bouc émissaire de son pays... Elle fut en même temps l'infatigable Danaïde de la souffrance et le vase de douleurs qu'elle s'efforçait elle-même de remplir sans pouvoir en atteindre le fond *. »
Il faut, en tout cela, faire la part de la littérature, qui se complique d'une dogmatique parfois un peu lourde. L'apôtre Paul disait : « Nous portons ce trésor dans un vase de terre » . Nous admi-
8. Sainte Lydwine de Schiedam, Paris, Stock, 1901, p. 58. 6. Ibid., p. 62, 65.
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rons ce trésor que constitue la piété des stigmatisés ; convient-il d'admirer aussi le vase de terre?
Il est malaisé de faire le départ entre les misères physiques et l'exaltation des âmes ; mais un fait est certain : les stigmatisés ont eu le sentiment d'être des victimes désignées pour expier les péchés de leur temps, ils ont accepté avec amour cette dispensation divine.
Et ceci n'est nullement un phénomène particulier au Moyen Age. Elle vivait au siècle dernier, cette Catherine Emmerich qui fit une si forte impression sur Brentano. C'était une pauvre couturière du pays de Munster. Dans son enfance, elle vivait l'existence la plus naturellement joyeuse au contact de la nature, <( s'entretenant avec les liserons et les camomilles des prés^ », mais bientôt, elle se rendit compte que sa mission était de répéter les souffrances du Christ. Elle en eut dès lors la vision et elle vit toutes choses à travers le sang de Jésus-Christ. Elle avait trente-huit ans, lorsqu'elle eut une vision du Christ avec ses plaies dont partaient des rayons. Elle reçut alors des stigmates sur les mains, les pieds et le creux de l'estomac. Depuis ce moment-là, le sang ne cessa de jaillir par intervalles.de ses plaies, et on la vit
7. Voir l'étude de Bauma.nn, dans l'Anneau d'or des grands Mystiques.
prendre sur elle les tentations et les maladies de son prochain.
L'imitation de la Passion du Christ déborde les cadres de ce phénomène singulier. Quand le Père Lacordaire se faisait attacher sur une croix et ensuite frapper jusqu'au sang avec sa discipline, il songeait à une expiation personnelle, sans doute, mais en communion avec le Christ souffrant. Lorsqu'il entra en agonie, il avait les yeux fixés sur le crucifix, et il murmurait : (( Je ne peux plus prier, mais je le regarde ». L'entrée dans la vie spirituelle, pour le catholique, se fait sous l'influence du Christ mourant ; et le Crucifié reste associé, dès lors, à toute la vie, spirituelle du croyant. On se souvient de cette admirable page de Perreyve : (( Elle est venue. Seigneur, l'heure de la détresse, et mon âme n'a pu en supporter le poids...
(( Alors, j'ai aperçu ton image, ô Jésus-Christ ! L'instinct du salut m'a jeté vers elle... On pleure bien sur ton image, ô divin Crucifié ! Les larmes des hommes la connaissent. Il y a entre ta Croix et les douleurs humaines une éternelle conformité. A travers mes larmes, j'ai regardé tes mains percées pour l'amour des hommes ; mes lèvres ont rencontré les clous qui attachent tes pieds, et ma main qui serrait ton image s'est posée sur la plaie de ton cœur... Une consolation étrange, inespérée, que j'ai sentie ne point venir de moi-même, est doucement entrée dans mon esprit ; et, tandis
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que je m'étonnais de ce changement soudain, cette douceur a grandi jusqu'à devenir semblable à la joie.
(( Je pleurais encore, mais c'était presque de bonheur...
(( Une force calme est venue. J'ai senti que j'étais renouvelé pour le combat, et que ma volonté venait d'être trempée sept fois dans le sang de l'Agneau^. »
Voici maintenant Pascal, et le Mystère de Jésus : (( Jésus souffre dans sa Passion les tourments que lui font les hommes, mais dans l'agonie, il souffre les tourments qu'il se donne à luimême. C'est un supplice d'une main non humaine, mais toute-puissante, et il faut être toutpuissant pour le soutenir... Jésus est dans un jardin, non de délices comme le premier Adam, oii il se perdit et tout le genre humain ; mais dans un de supplices, oii il s'est sauvé, et tout le genre humain.
<c Je pensais à toi dans mon agonie, j'ai versé telles gouttes de mon sang pour toi... Veux- tu qu'il me coûte toujours du sang de mon humanité sans que tu donnes des larmes ? )).
Ge qu'il y a de plus remarquable dans la mystique du catholicisme, ce sont ces ordres contem-
8. La Journée des Malades, ll^ éd. Paris, Téqui, 1900. P. 241 et suiv.
platifs qui ont fait de la Passion du Sauveur le principal objet de leur méditation. Dans leur contemplation, c'est véritablement la Passion qui recommence. Et la Passion a été leur vie.
Je me bornerai à rappeler l'exemple de saint Jean de la Croix et celui de sainte Colette de Corbie. ^
Le théoricien de la (( Nuit obscure » a substitué à son nom un surnom qui indique où se trouvait pour lui l'essentiel du Christianisme. Voué à l'imitation du Christ, le Christ qu'il veut imiter, c'est le Christ souffrant, celui de Gethsémané qui s'enfonce dans l'abîme du délaissement, accomplissant dans cette solitude qui est pour lui l'apogée de la souffrance et, si l'on peut dire, la souffrance absolue, une (« œuvre plus grande que celles qu'il avait réalisées en toute sa vie, dans le ciel et sur la terre, par les miracles et merveilles : la réconciliation et l'union du genre humain avec Dieu par la grâce ^ ».
Quant à sainte Colette de Corbie, l'anniversaire des souffrances du Christ était pour elle une période d'affreuses douleurs. « Qui pourrait suffisamment raconter, dit Pierre de Vaux, l'abon- -dance des larmes, les pleurs et gémissements angoissants qu'elle avait par toute la sainte se-
9. Voir le beau livre de M. Bardzi, Saint Jean de la Croix et le Problème de l'Expérience Mystique. Paris, Alcan, 1924, p. 864.
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maine, quand elle recordait l'excessive souffrance de la Passion de notre Seigneur? Elle criait et lamentait alors si douloureusement, qu'il n'était cœur endurci qui ne fût mû à- pitié. Par l'espace de longtemps elle en restait si enflammée et embrasée, que sitôt que par quelque manière on la lui ramenait en souvenance, son entendement était de toute occupation tellement évacué qu'elle n'entendait ni ne pensait plus à autre chose. Une fois, le vendredi, à l'heure de matines, elle se mit à méditer la griève peine que notre Seigneur souffrit, et en cettci méditation elle eut de si grands tourments, que les Sœurs qui issaient du chapitre, la rencontrant, la regardèrent en grand émerveillement, car il semblait que sa précieuse face eusse été battue en bâtons, et il n'y avait demeuré que le cuir et les os qui étaient comme tout froissés^" ».
Ces expériences "de la mystique catholique ne nous étonnent plus. Mais ce que nous devons admirer, c'est que des expériences pareilles se rencontrent dans la mystique protestante. Le catholi-
iO. Voir les Vies de sainte Colette Boylet de Corhie, par le P. Pierre de Reims dit de Vaux et sœur Perrine de la Roche et de Baume. Paris, Picard, 1911, p. 89.
que a une idée de la réversibilité des mérites en vertu de laquelle tout sacrifice, toute souffrance offerte à Dieu a sa répercussion dans la société humaine, et non seulement dans le. monde des vivants, mais dans le monde des morts. Le protestant ne professe point une semblable doctrine. Néanmoins, la piété protestante, si nous écartons le rationalisme édulcoré de quelques théologiens, qui nous cache les sentiments réels de la masse, a encore un plus grand besoin de la croix que la piété catholique. Le catholique, en effet, jpour prendre confiance en Dieu, a autre chose que le sacrifice du Christ. Il a l'Eglise et les sacrements. Le protestant, lui, n'a guère que la Croix pour se donner confiance au pardon. Mais la Croix lui suffit, et c'est elle tout d'abord qui provoque chez lui la conversion.
Qu'on se souvienne de Zinzendorf et du tableau de Guido Reni. Le Christ adresse au croyant un appel à la consécration ; et il le lui adresse au nom de sa souffrance. <( Voilà ce que j'ai fait pour toi : toi, qu'as-tu fait pour mol.»^ »
Cet appel retentit aussi fort dans la conscience protestante que dans la conscience catholique, et la communion avec la Passion du Christ n'est pas moins réelle, ni moins émouvante chez un Evan ■Roberts, le revivaliste du pays de Galles, que chez une Catherine Emmerich ou une Colette de Corbie. Sa grande pensée, a-t-on dit, son obsession,
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est celle des souffrances du Christ et de ramour du Christ souffrant et crucifié. Il y avait chez lui une douleur intense, tout d'abord produite par la simple pensée des souffrances endurées par le Christ ; et un de ses auditeurs, après avoir décrit une scène de véritable agonie à laquelle il a assisté, conclut : « C'est ainsi que Roberts devient un participant des souffrances du Christ, buvant la même coupe et baptisé du même baptême. A ce moment-là, le revivaliste porte véritablement les péchés de l'assemblée qui l'entoure, comme Jésus avait porté les péchés des hommes sur la croix. Lorsque cette pensée des douleurs du Christ saisit, étreint Evan Roberts, son cœur se fond et se brise, puis l'obsession persistante entraîne Evan Roberts à une sorte de reproduction psychique et même, en partie, physique de l'agonie du Christ. Un jour, il s'écrie : « Je me rappelle avoir vu à Loughor un soldat romain en train de clouer mon Sauveur à la croix. Je pouvais le voir agenouillé sur le bras de Jésus. Je pouvais voir le clou s'enfoncer, le marteau retomber sur le clou » .
<( Le 18 janvier, pendant le chant d'un cantique, Evan Roberts ouvre la Bible, les mains tremblantes. Tout à coup, sa figure se tord comme s'il éprouvait une vive souffrance. Chaque fibre de son être semble se contracter d'agonie. Bientôt, il gît à terre où il reste dix minutes prostré. Quand il réapparaît, son visage rayonne d'un sourire calme
et majestueux et il se borne à dire qu'il vient de sortir d'une des épreuves les plus dures qu'il ait jamais éprouvées et qu'il a eu comme un nouveau témoignage de ce qu'avait été l'agonie du Christ dans le jardin ". »
Le centre de la prédication, dans l'évangélisme contemporain, c'est toujours l'évocation de la croix. Mais dans les périodes de réveil la vision de l'Agneau immolé s'est imposée à des peuples entiers. Les grands musiciens de la Réforme, interprètes inspirés de l'âme protestante, ont consacré à la gloire de l'œuvre rédemptrice leurs plus sublimes accents. La Passion selon saint Matthieu, source toujours jaillissante d'émotions religieuses, met chaque douleur du Christ en rapport avec l'état misérable des âmes chrétiennes dont la multitude chante sa douleur, son repentir et sa reconnaissance.
On s'est demandé si, dans la piété catholique, il n'y avait pas une relation plus étroite entre les souffrances du Christ et la sanctification, et dans la piété protestante, entre les,souffrances du Christ et la conversion. Il se peut bien qu'il y ait là une nuance juste, mais une nuance seulement. De part et d'autre, les souffrances du Christ jouent un rôle dans la sanctification comme dans la conver-
11. Henri Bois, Le Réveil du Pays de Galles. Paris, Fischbacher, 1905, p. 413.
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sion ; et les chrétiens du Réveil tout comme les mystiques du catholicisme ont, l'impression d'achever dans leurs souffrances les souffrances du Christ 12.
Mais est-ce bien l'évocation de la mort du Christ qui fait naître la foi dans les cœurs ? Si elle est associée à la conversion, s'ensuit-il que ce soit elle qui la produise? N'y aurait-il pas ici une simple concomitance? C'est ce que pense Wiliam James lorsqu'il met à l'origine de la vraie foi, non pas la croyance, à proprement parler, mais la conquête de l'unité morale, laquelle a pour conséquence immédiate un sentiment de confiance et de communion universelle. Aussi conclut-il avec Leuba que « la croyance intellectuelle à l'œuvre du Christ, bien que très souvent efficace, et même antérieure à tout le reste, n'est ja-. mais en réalité qu'un accessoire " ». Il paraît difficile de réduire ainsi le rôle de la croyance, dans un cas comme celui de Gardiner.
Gardiner attend l'heure d'un rendez-vous. Pour passer le temps, il prend machinalement un livre de piété que sa mère a glissé dans sa cantine. Sur la page qu'il lit, il voit une lueur étrange. Il lève les yeux. Il aperçoit la figure de Jésus-Christ, sur la croix, environnée d'une auréole. Il entend
12. Edouard Monnier. Paris, Fischbacher, 1903, p. 160 et suiv.