L'Expérience religieuse. Paris, Alcan, 1906, p
une voix qui murmure : « pécheur, J'ai souffert pour toi : est-ce ainsi que tu me récompenses? ».
Alors, troublé jusqu'au fond de l'âme par le sentiment de son péché, il se croit voué à l'enfer. La justice de Dieu, pense-t-il, exige sa condamnation. Ce qui le délivre de son angoisse, c'est le texte dominant du paulinisme {Rom. 3, 25-26). Il comprend en le lisant que la justice divine sera, non pas enfreinte, mais glorifiée par son salut. Dès lors, son cœur est inondé de joie, de confiance et d'amour. Pendant trois jours, il n'en dort plus — mais sans fatigue ! Et désormais, sa vie sera, dit son biographe, un vrai paradis intérieur ^^.
Il y a bien ici crise morale, et victoire remportée, mais, si l'on veut que la vision soit elle-même une projection du drame intérieur, le rôle du texte biblique, dans la conquête de l'unité, paraît décisif. Jamais croyance n'a été plus clairement génératrice de vie.
On peut faire la même constatation à propos d© la conversion d'Hudson Taylor.
Il lit un traité où il trouve ces mots : l'œuvre accomplie du Christ. Ceci lui rappelle la parole de la Croix : Tout est accompli. Il se demande' : Qu'est-ce qui est accompli ? Il répond : Uneparfaite expiation du péché. Satisfaction a été
14. P. DoDDRiDGE, Life 0/ Col. James Gardiner, London, The religious Tract Society. P. 38.
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donnée : le Médiateur a payé la dette. Mais alors, si toute l'œuvre est accomplie, si toute la dette est payée, que me re&te-t-il à faire ? Rien, sinon tomber à genoux, accepter le Sauveur, et le louer à jamais.
Il n'y a point ici d'orage intérieur, point de libertinage, ni de vision. Hudson Taylor n'est pas, comme Gardiner, un soldat, disposé par sa vocation aux élans mystiques et à l'apostolat. Ce qui le détermine, c'est la logique interne de la doctrine de la Rédemption. C'est la croyance, dépouillée, semble-t-il, au maximum de ses éléments affectifs, qui fait de lui un des grands missionnaires du monde. L'épanouissement du sentiment de confiance et de communion universelle dont parle James, succédant à un sentiment tout opposé, coïncide avec l'affirmation que, Jésus- Christ étant mort pour nous, l'âme n'a plus lieu de se troubler. Quand Luther, au couvent d'Erfurt, lit ces mots : « Le juste vivra par la foi », la paix descend dans son cœur. C'est un phénomène affectif, mais ce phénomène affectif est produit par la croyance à une certaine conception de l'-œuvre du Christ, considérée comme un acte rédempteur. Confiance, communion, et,, par suite, obéissance, procèdent de là.
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La Croix, ayant suscité la conversion, produit ensuite, chez le protestant comme chez le catholique, un apaisement de la douleur.. Le Crucifix de Perreyve trouve une réplique dans les confidences de cet horloger de la Chaux-de-Fonds, devenu soldat de la Légion étrangère, qui, couché quarante-sept fois sur la table d'opération, a enduré son martyre avec un héroïsme qui nous confond.
Un jour, le héros de Patience est plongé dans l'abîme de la détresse physique et morale, et tout semblable à un condamné qu'on va venir chercher pour le mener à l'échafaud. Soudain, il aperçoit une croix qui se dessine sur la paroi en face de lui. Il la regarde longtemps ; peu à peu, elle s'efface, « mais, dit-il, quelque chose avait pénétré dans ma chambre : une force très douce-, qui peu à peu m'enveloppait. Sans réfléchir, sans me débattre, je me laissai aller et cette nuit-là, je m'endormis comme rarement. »
Ensuite, il réfléchit, il cherche, comme il dit, à établir la logique des choses. Il en vient à préciser que s'il y a encore des chrétiens, c'est que la mort de Jésus n'a cessé, depuis deux mille a/ns, de resplendir sur la terre. Dès lors, il éprouve un grand repos ; « il ne se sent plus seul » ; et il
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écrit lentement, avec son bras mutilé : « Jésus est mon Sauveur ^^ » .
Il n'y a dans tout cela, pour ainsi dire, que des phénomènes affectifs. Toutefois, cette expérience religieuse universelle des croyants est en relation avec oertaine:S affirmations dogmatiques.
Nous avons constaté que la Croix produisait la conversion chez ceux qui étaient engagés dans la lutte de la vie, et l'apaisement chez ceux qui allaient mourir.
S'il en est ainsi, c'est qu'elle met l'être humain en contcict avec un amour dont la puissance est telle qu'il remue les âmes jusqu'à leur'dernière profondeur, et qu'ainsi, il amène au centre ce qui était à la périphérie, tout en rejetant à la périphérie ce qui était au centre. Or c'est proprement en cette révolution interne que consiste la conversion.
Ceci étant, il est bien clair qu'il ne saurait y avoir de commune mesure entre un phénomène dé cet ordre et l'action d'une personnalité humaine du passé, quelle qu'elle soit.
J'entends que la Passion dii Christ arrive jusqu'à l'âme du chrétien moderne, renforcée de toutes les souffrances par amour qui sont celles des