‹ Essai sur la rédemption [microform]Chapitre 34 sur 51 · Paul Seippel, ouv. cit., p · texte numérisé non relu

Paul Seippel, ouv. cit., p

Hervé-Bazin, morte à la fleur de l'âge, pour s'être consumée dans un désir passionné d'intercession ^^

Nous n'avons pas le droit de tenir pour négligeable une intuition religieuse qui a cette force et cette clarté ; mais, plus nous nous attachons à cette pensée, plus nous devons marquer le caractère surhumain du foyer de douleur auquel toutes ces âmes ont allumé le flambeau de leurs douleurs héroïques. Qu'est-ce qui donne à la passion du Christ cette puissance mystérieuse d'éveiller partout la joie dans la douleur? Comment se fait-il qu'aujourd'hui les hommes regardent à elle, alors qu'ils ne regardent pas aux souffrances de leurs contemporains? Un médecin libre-penseur disait un jour : « Je n'entre jamais dans une église ; mais quand je passe devant un crucifix, je me découvre. Je salue la Croix ; je salue la souffrance humaine ». Pourquoi ce. libre-penseur salue-t-il la souffrance du Christ, alors qu'il ne s'incline devant aucune autre manifestation de la souffrance humaine? Qu'est-ce qu'il y a donc dans les

19. Voir Une Religieuse Réparatrice. Paris, Perrin, 1904. « J'ai besoin de souffrir, s'écrie la jeune religieuse ...parce que la souffrance sauve ceux qui se perdent dans le luxe et la mollesse,... parce que Dieu la demande pour l'expiation des crimes du monde. Je goûterai les charmes d'une cellule solitaire, où Dieu viendra seul visiter sa servante, qui souffrira pour sa gloire et s'immolera à chaque seconde, par la prière et l'expiation » (p. 123).

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douleurs du Christ, qui les fait incommensurables aux autres douleurs de l'humanité ?

Ce n'est pas la nature des angoisses physiques que le Christ a subies. D'autres en ont enduré davantage, et plus longtemps. Supplicium deterrimum, a-t-on dit de la Croix dans l'antiquité. Oui : c'était un supplice terrible, douloureux entre tous, et, par surcroît,, infamant. Croit-on cependant que les martyrs des premiers âges chrétiens et ceux de la Réforme n'aient pas eu à souffrir autant, et plus.»^

Assurément les douleurs du Christ ont été endurées par amour. Mais par amour pour qui.!* — Pour ses brebis. Nous avons entendu M. Loisy dire avec son terrible sens critique : (( Ce n'est pas le devoir du vrai berger de donner sa vie pour ses brebis ». Quel paradoxe, en effet, dans cet amour qui consiste à donner à son peuple l'occasion du crime suprême, en privant ses disciples de l'appui qui leur est si nécessaire à tous, et l'humanité du message de vérité qu'elle attend!

Fera-t-on intervenir la considération de l'héroïsme du Christ .►> Certes, l'héroïsme produit de saints enthousiasmes ; mais, ici, ce n'est pas l'héroïsme qui nous touche. Ce n'est pas le héros qui dit à Zinzendorf : « Voilà ce que j'ai fait pour toi. Toi, qu'as-tu fait pour moi.»* )ï Pour moi — mais comment donc serait-ce pour moi, s'il s'agit uniquement d'une mort héroïquement subie ?

Parlera-t-on de l'obéissance du Christ? Sans doute, il a obéi. Mais il n'a pu y avoir un ordre donné véritablement de Dieu que si cet ordre avait un but caché, au delà des réalités immédiates. L'ordre ne pouvait être digne de la sagesse suprême, tout en étant en apparence une folie, que si la mort du Christ était nécessaire à la rédemption de l'humanité.

Et ainsi, nous nous trouvons toujours replacés devant ce mystère : comment un acte isolé d'une simple personnalité de l'histoire peut-il avoir un tel retentissement.»*

Pour que la Passion du Christ se rapporte véritablement à nous, pour qu'elle ait véritablement pour effet de nous sauver, il faut qu'elle ne soit pas l'œuvre d'un homme comme les autres.

Mais ce n'est pas un homme comme les autres, nous dit-on, puisque c'est un saint, le Saint par excellence ; ainsi, les douleurs morales qu'il endure, intensifiant ses douleurs physiques, sont les douleurs d'un être trop pur et trop aimant pour endurer le contact du péché et pour ne pas souffrir au delà de toute mesure d'un crime qui en est la manifestation suprême. — Soit ; mais la sainteté de cet être, justement, nous oblige à faire remonter ses origines au delà de l'humanité ; car, dans le réseau d'influences héréditaires où est insérée la postérité d'Adam, il n'y a pas de place pour la sainteté.

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Comme le dit l'abbé^^ Rivière, <( l'œuvre du Christ est en rapport avec sa personne, et la Rédemption suppose l'Incarnation. Si Jésus de Nazareth n'est qu'un homme ordinaire, fût-il le plus saint et le plus parfait, son action sera du même ordre que celle que les meilleurs d'entre nous exercent sur leurs semblables, et rien de plus » (Ouv. cit., p. 185).

C'est pourquoi les grands mystiques de la Rédemption ont été des trinitaires. Ceci s'applique à Ignace d'Antiocbe comme à saint François, à Luther comme à Pascal, à saint Anselme comme à Gaston Frommel.

Ce mystère de l'amour divin, l'Eglise de la Réforme l'a chanté comme l'Eglise du Moyen Age. Qu'on songe au cantique de Vinet :

Il est amour, Il est Dieu même, Le Dieu par qui Dieu nous bénit.

Le Dieu qu'on voit, îe. Dieu qu'on aime.

Dieu, par qui l'homme à Dieu s'unit.

Où donc est la gloire divine Plutôt qu'en ce terrible lieu, Où mon Dieu se fait ma victime, Où je trouve un frère en mon Dieu ?

Il y a pourtant l'objection, si souvent présentée par les modernes, d'après laquelle, en reconnaissant au Christ un caractère unique et surhumain, on aboutirait au docétisme, et à je ne sais quelle figuration de théâtre où le Christ donnerait en

spectacle au monde une douleur illusoire ou tout au moins éphémère, douleur qui, comparée à la béatitude d'une existence éternelle et divine, serait le rêve d'un rêve. .

Il est remarquable que cette pensée nei soit jamais venue effleurer l'âme des mystiques dont j'ai parlé, ni même mettre une ombre sur leur reconnaissance. Et ceci se conçoit. Quelque impression qu'ait faite sur leur cœur la souffrance physique de Jésus, ils ont été saisis, avant tout, par l'angoisse de son agonie spirituelle en Gethsémané. C'est ce qui fait dire au Christ de Pascal : « Je pensais à- toi dans mon agonie, j'ai donné telle goutte de mon sang pour toi ». Ce sang, donné en expiation des crimes humains, est tout chargé d'éléments spirituels ; et dans ces instants d'angoisse, il y a un infini de douleur. Une telle souffrance ne peut avoir été éprouvée par une personnalité quelconque de l'histoire. Comment un homme, un simple homme, aurait-il eu la pensée, enveloppant l'humanité du regard, d'expier la totalité de son péché?

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