Rivière, ouv. cit., p
L'honneur de Dieu exige l'obéissance de l'homme. Adoration et consécration, voilà le devoir. Mais le sang, versé ? Et versé par les bourreaux du Christ ? Ce crime atroce commis contre Dieu ? Cet outrage suprême ? Que la vie du Christ soit tout entière l'hommage de la Créature au Créateur, que sa mort soit l'acte d'abandon et de confiance qui glorifie Dieu, puisqu'à ce moment ce n'est pas la révolte, mais l'acceptation confiante da mystère d'iniquité, oui, ceki, nous \h croyons encore, et nous le croirons toujours. Mais un paiement, et qui satisfasse Dieu, — à partir duquel il dise : C'est assez ! Ceci, non ; nous ne pouvons pas le croire ; nous ne reconnaissons plus le Dieu de l'Evangile.
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Ce que, du point de vue pénal, nous devons retenir, c'est ce qu'en retient le sentiment chrétien populaire. « Il a payé pour nous », c'est l'expression courante qu'emploient les croyants devant la croix de Jésus-Christ. C'est ce pour nous qui, depuis les origines, est l'élément essentiel de l'expérience chrétienne. Il faut le garder, et ne pas l'entendre seulement comme : en notre faveur, à notre intention, mais aller jusqu'à y mettre le sens de : à notre place. C'est bien là ce
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qu'entend le peuple chrétien, qui ne s'embarrasse pas de vaines subtilités.
Mais n'allons pas essayer de rendre compte de ce : pour nous, par la démonstration d'on ne sait quelle étrange équivalence. Il est absurde de faire entrer l'arithmétique dans cette histoire de la Rédemption où il s'agit de l'amour qui se donne sans autre préoccupation que de se donner. Aucune loi n'y préside ; et ce sacrifice nous transporte ainsi dans ce domaine mystérieux dont a parlé Jean-Ja£iques Gourd.
Quoi, nous dit- on, cette substitution de l'innocent au coupable, vous appelez cela de la justice ! Mais c'est contraire à toutes les règles du droit. Et si vous dites que la faute était collective, vous n'oubliez qu'une chose : c'est que, toute l'humanité ayant péché solidairement, et, comme telle, étant digne de châtiment, un seul être était exempt de cette responsabilité solidaire, et c'est le Christ.
Sans doute. C'est pourquoi il s'est offert librement à la souffrance et à la mort. Ici, nous avons affaire en Dieu comme dans le Christ, non aux calculs de la justice mathématique, mais aux horsla-loi de l'amour qui pardonne parce qu'il veut pardonner, mais dont le pardon est juste an sens le plus élevé du mot, parce qu'il a. pour effet de créer en l'homme les sentiments qui libéreront son âme. C'est ce que montre admirablement Fal-
lot : « Je réponds à mes contradicteurs qu'ils auraient mille fois raison, si le sacrifice du Calvaire était le résultat de je ne sais quelle' procédure divine inspirée par la loi. Mais sur Golgotha, c'est l'amour qui commande et l'amour qui obéit. Ce qu'aucune loi n'a le droit d'exiger, l'amour a le droit de l'inspirer et l'amour a le droit de l'accomplir. Sur cette terre, rien de décisif ne s'obtient si l'innocent ne consent pas à se substituer au coupable. Si le Fils, descendant dans la chaîne des existences humaines, est devenu solidaire de ses frères, c'est parce qu'il l'a voulu. Si, devenu chair de notre chair, il a pu fournir la victime qu'exigeaient nos péchés, c'est parce qu'il l'a voulu » ^.
On voit qu'en maintenant l'élément pénal de la Rédemption — ce que les théologiens appellent le reatus pœnae — nous n'entendons pas laisser aux théologiens catholiques le monopole d'une théorie morale de l'expiation qui s'attacherait au reatus culpae, c'est-à-dire au désordre caractéristique du péché. Le Christ nous apparaît comme le représentant de l'humanité, appelé à accomplir pour elle une oeuvre morale de réparation. Et ceci, dans sa vie comme dans sa mort. Car sa vie tout entière est une Passion, étant vécue dans un esprit de solidarité avec l'humanité coupable.
2b. La Religion de la Solidarité, p. 320.
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Loi fatale, loi cruelle en apparence, la solidarité s'ennoblit par le sacrifice de Jésus. Son amour fait de la solidarité humaine le moyen de la Rédemption de l'Espèce.
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Par cette œuvre réparatrice, l'homme est-il dispensé de réparer ? N'a-t-il plus qu'à être le bénéficiaire ému et reconnaissant de l'œuvret du Sauveur ? Ce serait une étrange caricature des théologies de la Réforme. Nous croyons bien que la doctrine de la Croix vai au éelh des données de la conscience morale, mais en les laissant intactes. Dans ces données, il y a le besoin de réparation.
Si l'Evangile de la Croix devait anéantir ce besoin, ce serait un affaiblissement singulier de la vie religieuse. L'amour de Dieu se révèle dans le pardon qu'en Jésus-Christ il apporte à l'humanité. Ce pardon est proclamé sur la Croix. Mais il n'est perçu que par une âme qui se sent pécheresse ; et cela, on l'a dit justement, c'est tout autre chose qu'un pur délice. Le « pécheronsnous, afin que la grâce abonde », que flétrissait déjà l'apôtre Paul, peut reparaître, enjolivé de variations littéraires, sous la plume de nos écrivains de décadence : le sentiment du péché, pour un être normal, n'a rien qui ne soit humiliant et
douloureux. Et dans l'acoeptation du pardon il y a une intensification du sentiment de la cotilpe. C'est ce que Luther, si injustement accusé de pactiser avec les faiblesses humaines, a rappelé lorsqu'il a dit que toute la vie du chrétien était une pénitence continuelle.
En quoi cette pénitence va-t-elle consister ? C'est très simple. A ne plus vivre pour soi. Devant le Christ qui s'immole, il faut que l'égocentrisme s'anéantisse. Ce qui domine toute la matière,, c'est la grande parole de l'apôtre : « Un est mort pour tous, afin que tous ne vivent plus pour eux-mêmes, miads pour celui qui est mort et ressuscité pour eux » .
Le solidarisme moderne, héritier de la pensée de saint Paul, n'admet pas un salut égoïste qui serait en contradiction avec le principe même de l'Evangile. Le chrétien se doit à ses frères. Sauvé par grâce, il devient lui-même, très humblement, un ouvrier de la Rédemption.
L'œuvre rédemptrice, en effet, n'est point terminée. Le Christ la poursuit dans l'Invisible. Il ne règne pas encore sur la terre ; et sa Passion, en ce sens, n'a pas encore pris fin. Mais comment nous représenterons-nous cette action du Christ au delà du tombeau ? C'est ici que trouve place une doctrine sur laquelle les Réformateurs ont beaucoup insisté, et à bon droit. Le Christ intercède pour l'humanité. Et l'Eglise triomphante
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intercède, dans la communion de son chef, pour l'Eglise militante de la terre.
Cette intercession ne limite pas ses intentions à de rares élus, non plus que le sacrifice rédempteur. L'amour divin, manifesté dans les douleurs du Calvaire et dans l'action du Christ vivant, ne connaît pas de limites. « Quand j'aurai été élevé de la terre, dit le Sauveur, j'attirerai tous les hommes à moi. »
Cenclusiep
Nous sommes en état de définir, maintenant ce qui sépare les Eglises chrétiennes quant à la doctrine de la Rédemption, et ce qui les unit.
Pour les chrétientés orientales, la théologie de la Rédemption est restée ce qu'elle était pour le grand Athanase. C'est l'incarnation du Fils de Dieu qui est le moment essentiel. Et sa souffrance se résout en gloire, divinisant en lui l'humanité. Le drame métaphysique attire donc tout d'abord le regard. Ce n'est point de satisfaction au sens anselmique qu'il s'agit, mais de vie divine. Pour ce qui est des caractéristiques de cette vie, et des moyens par lesquels elle est obtenue, la théologie orthodoxe est peut-être plus voisine du catholicisme romain que de la Réforme et de sa doctrine de la justification sola fide. Cependant, le mérite a trouvé parmi les théologiens orthodoxes des adversaires déterminés.
L'abbé Rivière reproche à la théologie protestante de la Rédemption de s'être « basée sur la
notion de peine, et engagée, par voie de conséquence, dans une procédure de code pénal que la théologie catholique la plus imparfaite n'a jamais connue^ ».
Est-ce juste ? Vel poena, vel satisfactio, disait Anselme. Le catholicisme a penché pour la satisfaction ; le protestantisme a laissé la satisfaction pour s'attacher à la peine. Si la conscience moderne trouve parfois des difficultés à admettre la peine, elle n'arrive plus du tout à concevoir la satisfaction. Elle se représente sans trop d'effort que, dans l'idée d'une juste souffrance, subie à notre place par le Christ, il y ait un bien spirituel qui doive être retenu. Quant au bien spirituel qui serait sauvegardé par la satisfaction, elle a quelque peine à le discerner, et il ne semble pas que des théologiens aussi pénétrants que l'abbé Rivière l'aient discerné beaucoup plus aisément.
Pour les Réformateurs comme pour les scolastiques, l'honneur de Dieu est en cause. Et lorsqu'il s'agit de sang versé, il est difficile d'apercevoir la nuance qui sépare une satisfaction d'une peine.
Les Réformateurs ont cru être d'accord là-dessus avec les scolastiques. Il est possible qu'ils ne l'aient point été autant qu'ils croyaient ; mais ce n'est pas là que sont les vraies différences.