Glaubenslehre, p
Quant au principe, à cette conception grandiose des relations qui unissent, sous l'inspiration du Christ vainqueur de la mort, le monde visible à l'invisible, — nous le tenons pour conforme aux données de la mystique pàulinienne. Ce n'est pas lia qu'est la différence entre les chrétiens.
Somme toute, on peut dire que, si tous ne pensent pas exactement de la même manière quant au mystère de la Rédemption — s'ils se séparent même étrangement quand il s'agit de préciser en quel sens l'amour rédempteur travaille au salut de l'humanité — il y a un accord fondamental entre les chrétiens quant à l'importance unique de la mort de Jésus pour le salut du monde. Pour eux tous, l'œuvre du salut culmine dans la mort du Sauveur ; et, si c'est souvent affaire de sentiment plus que de conviction raisonnée, c'est qu'ils se savent en présence d'un mystère oii la logique déraisonne, et où valent seules les intuitions de la foi.
Vin
■ Comment nous en étonner ?
Le mystère n'est-il pas l'atmosphère où l'âme religieuse respire et se dilate, et où l'être qui
adore reçoit les plus hautes inspirations de la sagesse divine ?
La Rédemption appartient au domaine de l'extraordinaire, de l'imprévisible, de ce qui déborde le cadre trop étroit des formules qu'élaborent la morale et la science. Il serait parfaitement vain de faire rentrer dans le plan de nos raisonnements un mystère que le cœur sent, mais que Ja raison ne peut comprendre qu'à genoux.
N'oublions pas l'avertissement que Gourd, dans ses Trois Dialectiques, donne aux théologiens, lorsqu'il leur r-eproche de ne pas distinguer assez nettement l'ordre religieux de l'ordre théorique ou de l'ordre pratique.
De nos jours, écrit-il, c ils doivent se mettre en garde contre un désir immodéré de faire comme les savants et les moralistes, et d'atténuer, ou même de passer sous silence les hors-la-loi. Y céder, ce serait trahir la religion, et, en particulier, le Christianisme. On peut bien rendre celui-ci progressif, mais non raisonnable. C'est son originalité d'être plus religieux, c'est-à-dire plus pénétré d'absolu que les autres religions, et il ne faudrait pas la lui ravir en le ramenant à une pure morale ou à une pure science. Sans doute, il renferme une morale, mais ce n'est pas lui qui la fournit. Il renferme une science, mais ce sont les philosophes qui en ont fait les frais. Ce qui appartient en propre au Christianisme, c'est son histoire de
l'irrationnel, de l'ahsoln dans l'univers et dans l'action pratique, c'est sa bonne nouvelle du Dieu avec nous, du Dieu en nous, c'est sa folie de la Croix ^ » .
Il ne faut pas séparer la Croix du reste de l'Evangile. Il n'y a pas deux Evangiles, il n'y en. a qu'un. Mais l'Evangile de la Croix n'est pas seulement la continuation et le couronnement de l'autre ; il est le moyen de son efficacité. Sans la Croix, il n'y aurait jamiads eu d'Eglise, il n'y aurait jamais eu de Christianisme. C'est par la Croix que le Christ, élevé de la terre, attire tous les hommes à lui.
La Croix se dresse aux carrefours de l'histoire. Toutes les avenues du passé aboutissent à elle. Ses destinées sont inséparables des destinées de l'Eglise chrétienne et de l'humanité. Si le monde s'émancipait définitivement du sentiment du péché, l'idée de Rédemption s'obscurcirait dans lia conscience humaine. Mais alors, l'histoire spirituelle de l'humanité serait close. EMe pourrait continuer d'accomplir des progrès matériels. Elle
6. Les Trois Dialectiques (extrait de la Revue de Métaphysique et de morale). Genève, 1897. P. 92-93.
pourrait se développer encore intellectuellement. L'accès des régions supérieures lui serait interdit.
Mais à quoi bon imaginer de telles hypothèses ? Le monde contemporain a soif de rédemption.
Jamais l'inquiétude humaine n'a été si poignante qu'aujourd'hui. « Les soupirs d'âmes non délivrées, écrivait déjà Naumann, emplissent notre atmosphère spirituelle ». Que dirait-il à présent !
L'apôtre Paul croyait que la Rédemption étendrait ses effets à l'univers. Il entendait le soupir de cette nature qui « attend avec un ardent désir que les enfants de Dieu soient manifestés » . Assujettie à la vanité, (( elle espère qu'elle sera délivrée de la servitude de la corruption, pour avoir part à la liberté ^orieuse des enfants de Dieu. Car nous savons que la nature entière gémit, et est comme en travail jusqu'à maintenant » (jRow. 8, 19-22). ^
Nous retrouvons un écho de la pensée de l'apôtre dans la merveilleuse page de Parsifal où Richard Wagner chante la rédemption de l'univers. Le héros mystique du Graal gravit la montagne sainte. Autour de lui, la nature transfigurée palpite de joie et d'amour. C'est l'Enchantement du Vendredi Saint : les larmes de repentir des pécheurs font fleurir le val et la montagne.
La Croix transformant le monde, les énigmes de la souffrance universelle résolues, et enfin, l'univers glorifié, Dieu tout en tous ; dans ces
perspectives de lumière que découvre devant nous la prédication des apôtres et l'intuition des grands visionnaires, le regard se perd, ébloui.
Mais, si nous bornons notre horizon à cette humanité encore si misérable — à certains égards toujours plus misérable et douloureuse — qui nous environne, à ce monde encore si éloigné d'avoir compris l'amour du Sauveur et de le vivre, nous y saluons pourtant des merveilles de la grâce : assez pour justifier tous les espoirs.
Essayons de résumer, au terme de ces études, les principales conséquences du sacrifice rédempteur.
Le premier effet de la Croix, nous l'avons vu, est de rendre la souffrance humaine supportable pour l'âme croyante, en lui donnant une signification et une valeur profondes. M. Rade l'a dit avec beaucoup de force dans la Christliche Welt ; « Nous croyons que la souffrance de Christ a un sens. Si elle n'avait pas dei sens, toute espèce de souffrance serait dénuée de signification. Si elle n'avait pas de sens, nous devrions fuir la souffrance de toute la force de notre corps et de notre âme ».
On ne saurait mieux dire. Si nous acceptons la souffrance, non seulement sans révolte, mais avec une foi qui est déjà une victoire, résolus à la faire servir à notre progrès spirituel et à la gloire de Dieu, c'est que la souffrance de Jésus -Christ nous en donne la force.
Mais ensuite, lai Croix, en révélant le péché dans son horreur, et l'amour divin dans sa sublimité, incite les âmes au repentir.
Il y a des êtres qui ont l'âme trop haute pour pouvoir se pardonner. Ils ont un sentiment trop vif de l'Irréparable pour croire que leurs repentirs puissent effacer la souillure du passé. Ils se sentent indignes dé la miséricorde de Dieu
Ces âmes-là, une seule pensée les rassure. Elles n'ont pas peur de l'enfer : elles souffrent seulement de leur indignité ; mais ce sentiment les tortura^ jusqu'au moment où elles comprennent que Jésus-Christ est mort pour elles.
Alors, l'idée qu'il a voulu effacer même l'Irréparable leur donne courage et confiance pour s'approcher de lui, et pour implorer en son nom la Miséricorde divine. ^
Dirons-nous les conséquences de ces repentirs? Ce sont des vies transformées : c'est ce <( miracle perpétuel de la conversion » qui détruit sous nos yeux les suites mortelles des plus malfaisantes hérédités. C'est aujourd'hui cette sublime histoire de l'Armée du Salut, qui s'en va, au nom de la
Croix, chercher dans les bas-fonds des âmes à sauver, et qui les sauve.
Et c'est parmi ces déchets sociaux qu'elle recrute les missionnaires de la charité divine.
Comment s'en étonner ? N'est-il pas naturel que ceux qui, en regardant au Crucifié, ont senti, sous son influence, la libération intérieure s'accomplir, se consacrent ensuite, joyeusement, au salut de leurs frères ? (( H m'a racheté, dit Luther dans son Explication du Symbole, pour que je sois entièrement à lui (ut essem totus ipsius) ». Etre à lui, c'est le suivre. L'imitation de Jésus-Christ est la conséquence nécessaire du sacrifice rédempteur. Et elle aboutit normalement à l'apostolat.
On a dit parfois que la vérité avait le droit et le devoir d'être intolérante. La seule intolérance qui soit permise à un disciple de Jésus-Christ consiste à dédlarer que, quels que soient les éléments de vérité contenus dans l'es autres religions, tous les hommes ont le droit qu'on leur prêche l'Evangile de la Croix, parce que l'Evangile de la Croix, c'est le salut. Ce qui donne aux disciples du Christ le courage de se consacrer aux représentants les plus dégénérés de la race hiimaine, comme aux peuples les plus hostiles à l'influence chrétienne, ce qui a poussé à leur sacrifice les apôtres de l'idée chrétienne, de saint Paul au P. de Foucauld, c'est ce sentiment exprimé naguère avec tant d'éloquence par notre grand missionnaire
François Coillard, qu'il n'est pas un coin de notre terre pour lequel le sang de Jésus-Christ n'ait été répandu.
L'acceptation confiante et héroïque de la douleur, 'la conversion, la charité et la solidarité chrétiennes, l'apostolat, tout ce qui fait, parmi tant de misères, la gloire, et la force d'attraction toujours renaissante du Christianisme, dérive de la Croix. La puissance qui change le monde, c'est la souffrance par amour. Le Christ a souffert, et sa douleur était l'expression du plus grand amour qui se pût concevoir. C'est pour cela qu'il est 'le Sauveur.
Table des matières
Avant-Pbopos ; 7
Chap. I. — Le témoignage des Evangiles synopti-; 15