‹ Essai Sur La Représentation Proportionnelle De La Majorité Et Des MinoritésChapitre 62 sur 101 · LA REPRÉSENTATION PROPORTIONNELLE DANS L'AVENIR. CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

LA REPRÉSENTATION PROPORTIONNELLE DANS L'AVENIR. CONCLUSIONS

Dégageons de celte étude historique deux idées essentielles.

La première, c’est que la représentation proportionnelle par le nombre et la répartition géographique de ses appli-

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cations est aujourd’hui une idée véritablement universelle. Discutée dans plus de soixante Etats, appliquée dans plus de trente, elle se révèle à nous sur tous les points du globe. La moitié de l’Europe l’a adoptée : tous les pays latins moins la France, Espagne, Portugal et Italie; dans les pays anglo-saxons, l'Angleterre ; dans les pays scandinaves, le Danemarck; elle pénètre dans les pays germapiques par la Suisse, la Belgique et l'Allemagne du Sud, et dans les pays balkaniques par la Roumélie, la Roumanie et la Serbie. En Amérique elle s'implante de toutes parts : l'Amérique du Nord presque entière avec les Etats-Unis ; l'Amérique du Sud presque entière également avec le Brésil, la République Argentine, le Chili ; et depuis peu l’Amérique centrale avec Costa-Rica. Enfin par les colonies anglaises on la retrouve jusque dans le sud de PAfrique, et aux antipodes — en Australie.

La seconde, c’est que la représentation proportionnelle, aujourd’hui connue dans tous les pays civilisés, est er somme une idée née d'hier. Sa fortune a été singulière : comme l’on dit vulgairement, elle a fait tache d'huile. Il suffit d'étudier chronologiquement la question pour se rendre compte de ce fait. Rares et isolées au début, les applications se multiplient depuis trente ans, et se multiplient territorialement. Je veux dire que tout pays qui adopte la réforme devient un centre de propagande; et lentement, mais sûrement, croît l'étendue du cercle d’application.

Grand nombre et nombre toujours croissant des applications, — voilà deux idées qui nous permettent d’augurer pour la représentation proportionnelle un brillant avenir. Il est vrai que ce n’est là qu’une conjecture. Mais il n’y a pas d'effet sans cause : si l’évolution de la représen-

tation proportionnelle obéit à une loi, cette loi peut être déterminée. Et alors nos présomptions deviendraient des certitudes. Or cette loi existe et on peut, je crois. la formuler ainsi : Ja représentation proportionnelle est un correctif et un correctif nécessaire du suffrage universel, toute constitution prescrivant le suffrage universel tend donc à l’adoption de la représentation proportionnelle, et cette adoption est d'autant plus prochaine que la constitution prescrivant le suffrage universel pur est plus ancienne.

Le suffrage universel (1), en noyant les individus dans le nombre infini des médiocrités et des faiblesses, rétablit contre l'intelligence, contre la volonté, contre la vie, la lot du plus fort. La démocratie a subordonné l'intérêt général à ses convoitises égoistes. Elle a sacrifié la liberté à l’égalité. Elle va tête baissée du libéralisme au socialisme. Contrairement au principe même de la Révolution française, dont les réformes tendaient malgré tout à encourager l’initiative personnelle, la réussite des meilleurs, le triomphe de l'élite, la démocratie a consacré par ses lois, par ses préférences, par l'étrange répartition de ses honneurs publics la royauté des médiocres. Course à l’argent, assaut des places, conflit d'intérêts cherchant vainement à s’équilibrer par des expédients de législation, voilà notre état social. « Les principes de la société politique ne sont ni universels. » ni absolus comme l’évidence. La légitimité du comman- » dement n’est pas dans la popularité mais dans la com-

(1) Je n’ai pas à rappeler ici toutes les attaques dirigées contre lui. Consulter notamment des études dont M. Charles Benoist a commencé la publication dans la Revue des Deux Mondes du 1e* juillet 1895 sous le titre de : De l'Organisation du suffrage universel. Elles résument magistralement ces critiques.

» pétence; il n’y a pas entre les hommes égalité mais » hiérarchie d’aptitudes; la supériorité des dons person- »nels faisant les chefs, le nombre n’a pas à créer l’autorité, » mais seulement à se soumettre à elle ; l’autorité descend » d'en haut, et rien, sinon la révolte, ne saurait monter » d’en bas (1). »

Est-ce à dire qu’il faille supprimer le Se uuiversel? La question est oïiseuse : il est des courants que l’on ne remonte point. Le plus sage est de les canaliser, de les endiguer et d’en diriger le cours. Je crois d’ailleurs que malgré des arrêts et des mouvements de recul, le progrès suit une marche ascendante, continue et indéfinie. «Il ne » fant pas ramener le monde en arrière, car, d’après le » mythe profond de la Bible, ceux qui se retournent sont » changés en statues (2). » Et ceci confirme ce que je disais au début de cet ouvrage. Le suffrage universel est la meilleure base du gouvernement représentatif. Ne le supprimons pas, organisons-le.

Cette organisation s'impose. Et en effet, si l’élite prend part à la lutte, elle est vaincue par le nombre; si les meilleurs veulent faire leur devoir, ils sont écrasés par les médiocres. C’est alors l’abstention au profit des plus violents, des plus ambitieux et des pires, et le corps électoral tout entier ressent une incurable lassitude et un invincible dégoût. Le remède? la représentation proportionnelle, qui n’est plus ici un idéal de justice ou une formule des théoriciens du droit constitutionnel, mais un procédé empirique capable de produire l’apaisement, une condition nécessaire

(1) Etienne Lamy, Les Ennemis de l’armée. Revue des Deux Mondes 15 mars 1894, p. 454.

(2; Augustin Filon, M. Gladstone et la Chambre des Lords. Revue des De. Mondes, 17 janvier 1894, p. 122

de la vie sociale dans un gouvernement représentatif, un correctif indispensable du suffrage universel.

Mais, dira-t-on, cette réforme lèse bien des intérêts et trouble bien des égoïsmes. La majorité l’écartera, car elle a le pouvoir ; la minorité, car elle pense l'avoir un jour. Ceci est vrai et surtout en France, où si peu de personnes prennent pour précepte de vie la belle pensée de Jules Simon : «Il faut aimer la liberté surtout pour ses adver- » saires. Quand on ne l’aime que pour soi seul, on ne » l’aime pas, on n’est pas digne de l’aimer, on n’est pas » digne de la comprendre (1). » Mais si l’on peut constater là un sentiment et un état d’esprit dont il ne faut rien espérer de bon, il se fait, dans d’autres régions de l’opipion, et dans tous les pays simultanément, un travail en sens inverse. La paix, la civilisation paraissent à tous ceux qui réfléchissent des intérêts assez élevés pour qu’on y sacrifie certains mouvements de l’égoisme. Et d'autre part on comprend que Ja civilisation, la paix requièrent un certain respect de la justice. Je n’irai pas jusqu’à dire que cette notion de la justice soit dès à présent parfaitement nette et claire dans toutes les consciences. On sourirait d’un optimisme aussi manifestement en contradiction avec tant de faits, et des plus considérables. Mais cette notion me parait en voie de s’élaborer, et si elle n’a pas encore trouvé sa formule, elle la cherche.

Déjà, à propos d'incidents qui à d’autres époques eussent été longuement et follement exploités, ce souci d’une solution équitable et pacificatrice gagne de proche en proche. Il finit par saisir ceux de qui dépend la résolution à prendre. 11 leur communique, avec la volonté de bien RER RE Cr NE SR ES PR DRM. AE ET

(1) Discours au Sénat contre l’art, 7.

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