POLITIQUES
Est-il vrai, comme on l'a souvent affirmé, que la Réforme n'ait été qu'une révolution purement religieuse, indifférente en matière politique et sans influence réelle sur le développement des institutions libres en Europe? En bien des pays, il serait inutile de discuter cette opinion, car on a la réponse sous les yeux. Chez nous elle a été vivement soutenue par les politiques, d'une part , hardis négateurs de toute force qui procède d'une idée et non d'un fait, et, d'une autre, par les écrivains, si éminents à certains égards, qui ont appliqué à notre histoire la théorie du progrès continu. Ceux-ci, voyant la Réforme vaincue en France par le principe eatnolinue. re-
poussée par l'esprit national, et le succès ayant toujours raison à leurs yeux , ont tenu à justifier à tout prix cette défaite et cette antipathie. Us l'ont fait avec habileté et vraisemblance, et leur système flattait trop bien nos plus chers préjugés pour n'être pas accueilli avec faveur.
Us rappelèrent Luther tonnant en Allemagne contre la révolte des paysans, et adressant aux insurgés du Danemark cette singulière intimation : « Ne combattez jamais contre votre maître, fût-il un tyran » ; Calvin affirmant à son tour, dans son Institution chrétienne, que « les rois sont d'institution divine » , et que « l'aristocratie est le meilleur des gouvernements ». puis, plus tard, organisant dans Genève une démocratie absolue; Théodore de Bèze définissant la liberté de conscience « Diabolicum dogma » . Ils montrèrent surtout la Réforme s'alliant en Angleterre avec la monarchie sous Henri VIII , plus tard avec l'aristocratie, et jouant tour à tour ce double rôle en Danemark, en Prusse, en Suède, et là-dessus se hâtèrent de conclure qu'en somme la France avait donné une grande preuve d'infaillibilité en l'éloignant par des moyens fâcheux , sans doute, mais enfin nécessaires.
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11 y a, dans tous ces reproches, beaucoup de vrai. . Il est encore vrai de dire que la Réforme n'a point inventé la liberté politique. Longtemps avant son apparition, les républiques italiennes du moyen âge étaient allées relativement très loin dans la pratique des institutions libres; l'Angleterre et la Hollande avaient reconnu et fixé les bases de leur gouvernement; la France elle-même, à diverses époques, et notamment sous la courte dictature d'Étienne Marcel, avait manifesté très clairement des vœux et des tendances qu'elle devait préciser plus tard ; et enfin, plus récemment, la Renaissance avait redemandé au libre génie de l'antiquité le secret de la durée de ses démocraties si fortes et si vivaces. Mais ces considérations, toutes spécieuses qu'elles sont, ne suffisent point pour enlever à la Réforme son principal titre aux yeux de l'avenir, je veux dire son caractère si éminemment libéral. La liberté religieuse sortit de ses tentatives , quelquefois à son insu , quelquefois malgré elle, mais elle en sortit invinciblement. Il en fut de môme de la liberté politique. Il ne dépend pas de la cause d'arrêter l'effet. La Réforme a apporté au monde la notion du droit iudividuel, idée qui devait s'épurer, s'agrandir, et développer plus tard tous ses
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aspecls sous une nouvelle inspiration , mais qui lui appartient bien en propre, car elle ne la trouva ni dans l'antiquité ni dans le christianisme. C'est par là seulement qu'elle est une grande manifestation de l'esprit humain. Sa valeur spéculative est des plus médiocres, et une logique rigoureuse ne verra jamais en elle qu'une concession insuffisante à l'esprit d'examen. Mais, au point de vue pratique, elle est une révolution admirable, un progrès immense, un principe nouveau acquis à l'humanité. L'idée de l'inviolabilité de certaines prérogatives attachées à la personne humaine est désormais, grâce à elle, inséparable de l'idée de liberté dont on n'avait eu jusqu'alors que des notions fausses ou indécises.
Bien que l'antiquité eût beaucoup à apprendre à l'Europe du xvi" siècle en politique, comme en toute chose, il est manifeste que l'esprit de ses législations était infiniment trop étroit pour le monde moderne. Les législateurs de l'antiquité ont un mépris brutal » pour la personne humaine et ses droits, ou, pour mieux dire, elle ne tient aucune place dans leurs préoccupations. Leur but est de faire de l'État une pièce harmonieuse et bien proportionnée , une machine qui fonctionne avec régularité. Tout y est
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sacrifié à l'ensemble, et pourvu qu' elle se meuve, il leur importe peu que les individualités soient anéanties par les rouages. Ils ne distinguent jamais l'homme du citoyen. On dirait que l'homme existe pour la cité, et non la cité pour l'homme. Tout ce qui peut contribuer à la prospérité de l'État devient par cela môme légitime : l'esclavage, l'ostracisme, la communauté des enfants, le meurtre des enfants mal conformés, au besoin le vol, comme à Sparte, etc. Platou lui-même, malgré la hauteur de son génie et de son àme, n'a pas su s'élever au-dessus de cette conception étroite et dégradante qui est à coup sûr la- première cause de la ruine de la civilisation antique.
Quant au christianisme primitif, il n'a pas, à vrai dire, de doctrine politique, et c'est ce qui explique sa merveilleuse facilité a s'incorporer aux sociétés les plus opposées. Mais la concentration exclusive de la peusée chrétienne sur les intérêts de la vie future, qui seule existe pour elle , devint bientôt un danger, à mesure que l'Eglise prit de l'empire sur le monde. Quel contre-sens inexplicable en effet! Elle donnait une solution précise et formelle aux problèmes les plus abstraits de la destinée humaine ; elle décidait avec la plus solennelle minutie de ce qu'on devait croire
au sujet de la lumière incréée ou de la Transsubstantiation, et lorsque l'homme venait implorer (relie une direction, un conseil sur des questions pratiques et vitales s'il en fut, elle lui répondait : « Mon royaume n'est pas de ce monde, » et ne lui laissait pour toute arme et pour tout guide qu'une sorte de fatalisme et d'inertie passive décorée du nom de résignation. Tous les hommes de gouvernement qu'a produits le christianisme, frappés de cette immense lacune, et sentant bien que dans les cas où la politique n'était qu'une application de la morale, son devoir était de répondre, sous peine d'abdiquer, ont vainement cherché cette réponse dans l'Évangile, et ont été forcés de recourir à la Bible judaïque, toutes les fois qu'ils ont voulu fonder une politique chrétienne.
Pour suppléer à cette lacune, la Réforme n'eut qu'à rester fidèle à sa propre logique. Était-il possible qu'un système religieux dont l'organisation intérieure était toute élective et représentative, qui ne pouvait vivre que par la libre discussion, qui la portait partout et toujours avec lui, qui tendait à ressusciter dans l'Église toutes les formes protectrices de l'indépendance individuelle, niait l'infaillibilité, opposait au pouvoir absolu des papes le pouvoir très
limité des conciles, n'eût aucune sympathie secrète pour les systèmes politiques qui consacraient les mêmes principes et les mêmes formes dans l'État? Luther a beau dire pour rassurer les princes d'Allemagne, ses protecteurs, qu'il est venu affranchir le chrétien et non l'homme ; dans tout chrétien, il y a un homme qui tôt ou tard protestera contre cette scission impossible. Plus hardis et plus logiques, les disciples se feront gloire de proclamer les conséquences méconnues par le maître. Ouvrez les œuvres politiques nées sous l'inspiration de la Réforme au xvi c siècle, vous serez frappés de leur liaison intime, évidente, avec les théories religieuses. L'auteur du Traité du droit des magistrats sur leurs sujets (iWémoires de ï Estât de France) m'en fournit un exemple entre mille qui me fera bien comprendre : « Si le Concile, dit-il, est par-dessus le pape, les Estats sont par-dessus les rois. » Et il développe fort longuement cette thèse où la doctrine politique n'est qu'une déduction de la pensée religieuse. Voilà prise sur le fait l'idée qui rattache le protestantisme à la politique.
Les Estats, sorte de représentation nationale plus conforme aux parlements d'Angleterre qu'à nos États généraux, puisqu'ils excluaient le clergé comme corps
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d'État, telle est la principale garantie réclamée par les publicistes réformés; et sur leur organisation comme sur leurs attributs, c'est-à-dire le droit de voter l'impôt, de déclarer la guerre et de déposer les mauvais rois, tous sont d'accord en quelque pays qu'ils écrivent.
Eu France, le Franco-Gallùi d'Hotman , mâle et vigoureux plaidoyer, auquel on a voulu attacher un sens de démocratie extrême qu'il n'a pas ; les Vindiciœ contra tyrannos d'Hubert Lauguet ; les curieux traités insérés daus les Mémoires de VEslal de France, et j'ajouterai môme l'éloquente imprécation de la Boétie contre le pouvoir absolu, bien qu'elle soit plutôt l'œuvre d'un stoïcien que d'un protestant; en Angleterre, les œuvres de Poynet , de Buchanan , de Hooker; et. plus tard , de Sidney, et de Locke luimême, qui s'est si souvent inspiré d'eux ; en Hollande, de Marnix de Sainte-Aldegonde, pour ne citer que les plus connus, offrent en ceci une telle unité de vues et de pensées, parfois même une si parfaite identité d'expressions, malgré la diversité des temps, des lieux, des langues, des circonstances, qu'il est impossible de n'y pas reconnaître l'inspiration de l'idée religieuse qui seule leur servait de point de rallie-
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nient, et seule pouvait suffire à une telle propagande* Ces libres doctrines, vivant dans son sein, attachées à sa fortune, nées de son impulsion, comment le Protestantisme n'aurait-il point cherché à les réaliser? Par quel privilège unique et funeste aurait-il donné un démenti à la loi la plus impérieuse de l'esprit humain? On n'a pu appuyer une telle affirmation que sur des faits isolés qui n'ébranlent point des résultats généraux acquis à l'histoire.
Jetez un coup d'œil rapide sur les grandes luttes soutenues par la Réforme aux xvi e et xvu e siècles, ce sont aussi celles qui ont été soutenues par la liberté : cette coïncidence serait-elle aussi une illusion? Son premier fait d'armes, au moment où son génie lui est à peine révélé, est de sauver l'indépendance de l'Europe en brisant l'épée de Charles-Quint. Suivez son ardent essor. La voici en Hollande, où elle transforme des marchands en martyrs, et fait de ces « povres gueux » des héros qui lasseront la mort ellemême par leur indomptable constance. Elle leur apporte peu d'innovations, mais elle rend la vie comme par enchantement à leurs libres institutions qui n'étaient depuis longtemps qu'une lettre morte, et les anime d'un esprit nouveau. Les considérants
de l'acte de déposition de Philippe H, à la date du 26 juillet 1581, semblent une page textuellement empruntée au livre d'Hotnian qui venait de voir le jour. En France, s'il est moins facile de préciser son influence, puisqu'elle y fut toujours un parti opprimé ou vaincu, il est aisé de dire ses prédilections et ses desseins. Partout et toujours , elle y combat le pouvoir absolu, revendique les vieilles franchises, et réclame la convocation des États généraux. Ceux de 1561, où domina l'élément protestant, peuvent être mis au nombre des plus libéraux et des plus hardis que la France ait eus. On s'explique difficilement à ce propos qu'on ait songé, dans un siècle qui se croit si éclairé, à réhabiliter contre la Réforme ce qu'on a nommé la démocratie de la Ligue. 11 ne faut voir là
qu'une injustifiable méprise.
La politique des Ligueurs n'était , dans la pensée de ses chefs, que l'expédient tardif et désespéré d'un parti aux abois, un appât grossier jeté aux passions populaires; mais si on l'étudié dans celle de ses meneurs subalternes qui en est l'expression la plus sincère, dans les sermonsetles pamphlets de Boucher, de Panigarole, de Feu-Ardent, de Guineestre, on n'y trouve qu'une théocratie démocratique, dont la réa-
lisation eût été la plus effroyable servitude, parce qu'elle eût asservi à la fois l'àme et le corps, et fait un seul pouvoir du roi et du pape. Pie V et Philippe II réunis dans un même homme, voilà l'idéal de la Ligue. Elle ne rêve l'égalité que dans l'universel abaissement, et l'unité que dans l'effacement de toute indépendance individuelle. Le grand théoricien de la Ligue est le jésuite Bellarmin, qu'on vit plus d'une fois figurer dans ses fameuses processions.
Écrasé en France, où il laissa du moins des traditions de tolérance qui devaient se développer plus tard, le protestantisme sauve en Allemagne la confédération compromise par les célèbres conseillers de Ferdinand II; il fonde pour ainsi dire l'Angleterre moderne qui est encore aujourd'hui telle qu'elle est sortie de ses mains; il confie aux déserts inaccessibles de l'Amérique, loin des atteintes du vieux monde, et comme un inviolable dépôt, les germes de la société la plus libre qui ait jamais été. Ce tableau nous le montre partout l'allié inséparable des doctrines de liberté et d'affranchissement ; lorsqu'il les trahit, ce n'est jamais que devant une inexorable nécessité et eu se reniant lui-même. Partout où il s'établit solidement, il plante en quelque sorte la liberté dans le sol.
Partout aussi l'idée catholique est Palliée non moins fidèle des pouvoirs absolus. N'y a-t-il encore là qu'un hasard ou qu'un accident ? S'il n'est pas permis d'en conclure à leur parenté dans un cas comme dans l'autre, il faut renoncer à toute philosophie de l'histoire.
La seule objection vraiment sérieuse qu'on ait opposée à ces conclusions, c'est le gouvernement très oppressif, malgré ses principes tout démocratiques, organisé à Genève par Calvin. Mais elle ne tient pas devant un examen approfondi. Calvin parut au moment où la Réforme , violemment attaquée de tous côtés, allait inévitablement périr sous les coups de ses ennemis et sous la fatalité de sa propre organisation, sans unité, sans lien ni centre. Calvin lui apporta une discipline sévère et forte, faîte pour le combat, toute militaire, qui la sauva. Luther en avait été l'âme, Calvin en fut l'épée. Le calvinisme n'est point le protestantisme, comme on semble souvent le croire, il en est une interprétation partielle, ou plutôt une crise courte et passagère, comme une dictature.
Si grande que soit la Réforme pour avoir rendu à l'homme la conscience de sa dignité et de ses droits, on ne peut se faire illusion sur son insuffisance. Em-
prisonnée par son origine même dans le cercle étroit des Écritures, elle se débat en vain contre la stérilité de l'interprétation biblique. Sa politique reste presque toujours à l'état de théologie, et le citoyen n'a de droits à ses yeux qu'à la condition d'être un croyant. La plus grande préoccupation de ses publicistes est de se mettre d'accord avec la tradition judaïque ; et si le gouvernement anglais leur plaît, c'est principalement « parce qu'étant mixte par sa nature, il a une grande conformité de principes avec le seul gouvernement établi par Dieu. » Un des derniers venus, Algernon Sidney, cette âme si noble et si élevée, ne diffère point en ceci de Calvin lui-même. Partout leur foi borne et obscurcit leur vue. Ils ne vont jamais sans un formidable appareil de citations bibliques qui font dégénérer toutes les questions de principes en querelles de mots. Les voies de la politique rationnelle leur sont fermées. Par tous ces motifs, leur œuvre, si favorable au développement de la liberté, devait, pour produire un ensemble durable, rencontrer un sol tout préparé d'avance où elle eût plus à féconder qu'à créer réellement , et cette fortune lui échut en Angleterre, Arrêtons-nous un instant sur ce rivage cher aux âmes libres. Avant d'aborder l'histoire
d'un peuple qui a fait de si héroïques efforts pour conquérir sa liberté et n'a jamais su la conserver, il ne peut être que très instructif d'examiner celui qui a si bien réussi dans cette double tâche.
Si l'on veut connaître la Réforme dans ses dernières conséquences, il faut étudier l'Angleterre, car c'est là qu'elle a porté tous ses fruits. Elle a créé le peuple anglais. Le génie britannique est en quelque sorte si essentiellement protestant par ses qualités comme par ses défauts, que cent cinquante ans avant l'apparition de Luther, il avait découvert et adopté, par l'entremise de Wiclef et des Lollards, tous les grands principes de la Réformation. Aussi la doctrine nouvelle, loin d'y rencontrer de la résistance, y fut-elle introduite par la monarchie elle-même, à la condition, tacite il est vrai, qu'elle resterait exclusivement religieuse et ne produirait aucun de ses effets politiques. En secouant le joug de Rome, Henri VIII ne paraît pas avoir eu d'autre but que d'épouser six femmes. Délivré des prétentions du pape et maître absolu de sa petite Eglise, doublement infaillible comme roi et comme pontife, il montrait avec orgueil, aux rois ses contemporains, comment on pouvait faire tourner à l'avantage du despotisme un mouvement entrepris
contre lui. Mais la suite prouva combien il s'était trompé dans ses calculs lorsque, l'opinion nationale, qui n'avait jamais accepté son ouvrage, entra à son tour dans les voies nouvelles et les rendit fécondes pour la liberté.
Pas plus qu'en Hollande, la Réforme n'improvisa en Angleterre une constitution nouvelle. Elle lui apportait quelque chose de moins fragile et de moins changeant : des mœurs et des idées. Mais Jes historiens qui s'autorisent de ce fait pour nier son influence politique devraient bien remarquer qu'en matière religieuse elle ne créa non plus aucun dogme nouveau. Elle choisit, dans le passé du Christianisme, ceux qui convenaient à son génie, et, de leur combinaison, fit en réalité une œuvre originale et neuve. Il faut en dire autant de son action patiente et salutaire sur les institutions anglaises. Tous leurs éléments essentiels existaient, il est vrai, depuis longtemps, mais ils étaient épars dans une foule de statuts oubliés ou contestés lorsqu'ils n'étaient pas enfreints ouvertement. Elle leur donna une chose qu'ils n'avaient jamais eue : la vie. Ce vague même et cet indéfini furent mis à profit comme un avantage par la latitude qu'ils laissaient
aux interprétations. Grâce à eux, les législateurs ne
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furent point, comme ailleurs. Forcés de faire table rase pour reconstruire : extrémité toujours funeste. Ils purent procéder par consolidation ou renouvellement des pièces défectueuses, ajoutant ou retranchant à leur machine à mesure que le besoin s'en faisait sentir. De là cette foule d'expressions mécaniques dont leur langue politique est hérissée : poids, contrepoids, balance, équilibre, etc. Et ils eurent ainsi la suprême habileté de faire servir l'antiquité même de leur édifice constitutionnel à sa solidité et à sa durée.
En cela, les publicistes secondèrent admirablement la pensée des parlements. Ils ne s'écartent presque jamais du langage traditionnel de la Pétition des droits ou de la Déclaration de 1688. S'ils réclament un droit, c'est comme un héritage et non comme une propriété naturelle. Le titre qu'ils invoquent est toujours l'ancienneté de la possession : « Nous avons acquis ce droit de nos pères. » Tel est le langage que parlait encore, vers la fin du xviif 1 siècle, le docteur Price, le plus hardi de leurs novateurs. Heureux peuple, où tout, jusqu'aux préjugés, conspirait à maintenir la liberté !
Il est donc bien exact de dire que la Constitution
anglaise fut une inspiration originale du génie anglosaxon, mais sans la Réforme elle n'aurait jamais atteint son entier développement. On n'a qu'à se rappeler ce que sont devenues, sous une influence opposée, les institutions de la France qui avaient un point de départ fort analogue et, jusque vers le milieu du xv' siècle, n'en différaient pas très sensiblement. C'est le long Parlement, où dominaient les éléments Presbytérien et Indépendant, qui en fixa les bases telles qu'elles ont été consolidées par la révolution de 1688, et sont encore aujourd'hui. C'est Y Acte sur la triennalité f l'abolition de la Chambre étoilée, le rétablissement de Xhabeas corpus et une foule de créations secondaires qui ont donné le mouvement à ce grand corps et fait uue réalité de cette fiction .
Ajoutons que le Protestantisme eut pour auxiliaire dans cette tâche un peuple fier, entreprenant, adorateur passionné de l'activité libre, doué d'un esprit de suite et d'une force de volonté qu'on ne retrouve que chez les Romains , et dont toute l'histoire , pour qui la voit de haut, tend à la réalisation de la liberté, de môme que celle des Français est un sacrifice incessant à l'esprit d'égalité, tendance qui leur est devenue si funeste en survivant à la cause qui la légi-
limait , je veux dire à l'existence des classes privilégiées.
Ainsi s'accomplit cette œuvre de sagesse, produit lentement accumulé de l'alluvion des siècles. Fille de l'expérience et non de la théorie , faite pièce à pièce, selon les besoins du moment et non sous l'inspiration d'une idée générale, elle n'a rien qui étonne l'esprit ni surtout qui séduise l'imagination. Elle est d'un positivisme souvent étroit, sacrifie parfois le juste à l'utile, les principes aux intérêts. On peut lui reprocher encore d'avoir conservé plus d'un vestige de la féodalité , donné une importance exorbitante au principe aristocratique , consacré d'inexplicables contradictions; mais telle qu'elle est, elle a suffi au maintien de la liberté, un grand peuple a pu vivre à son ombre, et toute l'Europe, après l'avoir tour à tour imitée, adoptée et perdue, la regrette, ou l'envie, ou l'admire.
L'insistance que j'ai mise à déterminer nettement le caractère de l'influence du Protestantisme, au point de vue politique, n'étonnera que les esprits étrangers au mouvement de l'esprit moderne et aux origines de la Révolution française, qui accepta, parfois en les transformant, souvent sans y toucher, les conceptions
nées de son inspiration. Qui ne sait combien Voltaire, Montesquieu, Necker, de Lolme, Mounier, Lally, Barnave et la Constituante entière, ont emprunté à T Angleterre et à ses publicistes, Rousseau à Calvin et à Locke, et avec quel fruit Mably, Mirabeau, Brissot, Condorcet, Clavière, et tant d'autres, étudièrent les institutions de la Hollande, et surtout celles des États- Unis, cette création si originale de l'esprit protestant et du génie des temps nouveaux?
Les traditions de la Réforme et celles de la Renaissance, qui grandirent parallèlement et remirent en lumière toute la science si longtemps négligée des politiques de l'Antiquité, tel est le fonds commun où le xviii e siècle vint puiser ses éléments de reconstruction en les combinant avec les ressources qu'il trouva dans son propre génie.
DES THÉORIES POLITIQUES ET SOCIALES AU XVIII e SIÈCLE.
La Renaissance n'aborda qu'en de rares occasions les problèmes de la science politique; elle est avant tout philosophique et littéraire. Pourtant il est facile de trouver des traces de son influence à ce point de vue. non-seulement dans les idées, mais dans les actes. Le parti des Politiques, à l'époque de la Ligue, o\ Henri IV, dans l'fidit de Nantes, se sont évidemment inspirés de son esprit si large et si tolérant. Mais ses conceptions, le plus souvent renouvelées de l'Antiquité, ou n'ont rien d'original ou ne se rattaclient à aucune idée morale. On ne peut refuser à ses penseurs un génie éloquent et subtil; mais les uns, comme Thomas More, et plus tard Harrington,
vivent exclusivement confinés dans les données étroites de l'utopie platonicienne, et abdiquent parla toute prétention au gouvernement des clu ses humaines: les autres, comme Machiavel et Hobbes, ne voient dans les événements qu'un jeu de la force et du hasard, et ne cherchent dans la politique qu'un moyen plus ou moins sûr de gagner à ce jeu , sans aucun souci des principes du juste et de l'injuste.
Machiavel , que la grandeur de son but , tel qu'il le dévoile à la dernière page de son livre du Prince, excuse sans l'absoudre, semble avoir perdu avec le sens moral une partie même de son génie. Ce sera toujours un sujet d'étonnement et de regret qu'un esprit d'une telle vigueur et d'une si incomparable clairvoyance ne se soit pas avisé de quelle force infinie il privait sa cause, en lui retirant l'appui du droit, cette arme si terrible aux oppresseurs, pour en confier les destinées à des expédients hasardeux et misérables, suffisants pour élever la fragile fortune d'un aventurier, mais incapables de rendre la vie à un peuple dégénéré. En cela, pourtant, l'intérêt devait lui parler le même langage que la conscience, car la suprême habileté, c'était la justice. Un effort vraiment sublime pouvait seul relever l'Italie : or, on ne
remue profondément les hommes qu'avec de grandes idées. Il n'est pas donné à la ruse d'enfanter l'héroïsme. Les épouvantails et les petits moyens de la politique machiavélique, qui ne sont cerles pas sans efficacité dans les temps ordinaires, sont tout à fait impuissants à l'heure des grandes crises. Dans les situations extrêmes et désespérées, il y a un plus grand homme d'État que César Borgia : c'est Jeanne Darc.
Héritier de la double tradition des fondateurs de la Réforme et des libres penseurs de la Renaissance, le xvm e siècle prit à son tour possession du monde avec la conscience réfléchie de sa mission civilisatrice , et apporta dans la réalisation de ses vues un génie si hardi, un courage si intrépide, une franchise si mâle et si fîère, que l'histoire ne touchera jamais à cette grande époque, sans en faire jaillir la source encore vive des nobles sentiments et des hautes pensées.
La sagesse d'aujourd'hui , si solide sur ses béquilles inamovibles, accuse volontiers de témérité les hommes de ce temps pour avoir osé se lever et marcher, prétention attentatoire aux droits de la Providence.
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Elle traite leur foi de chimère, leur noble inquiétude de folie, leurs vertus d'illusions, et leurs erreurs de crimes. N'importe : ce que nous avons de meilleur est encore ce qui nous vient d'eux , et nous ne redeviendrons jeunes et forts qu'en nous rattachant à leur pensée.
A considérer dans son ensemble l'œuvre entreprise par le xviu e siècle , on ne peut se défendre du sentiment d'orgueil et d'espérance qui soutint nos pères dans leurs rudes labeurs. Comme eux, nous croyons apercevoir la terre promise. Libre enfin 'des entraves qu'il s'était si longtemps imposées lui-même, ou plutôt auxquelles le condamnait la loi même de sa lente et difficile croissance, l'esprit humain semblait vouloir refaire le monde , afin de le mettre pour toujours en harmonie avec les principes immuables de la raison et du droit. Il était comme enivré de leur contemplation et ne croyait plus à l'impossible. La philosophie, la religion, les lois, les mœurs, le gou- . vernement, l'administration, l'économie publique, toutes les sphères de l'intelligence et de l'activité passent successivement sous ses regards et reçoivent de lui une impulsion nouvelle. Et à mesure qu'il détruit d'une main, de l'autre il crée. Partout, sous les
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débris accumulés, apparaissent des constructions toutes neuves, asile des générations futures.
Avant tout il devait établir la liberté et la légitimité de son action, c'est-à-dire l'inviolabilité de la pensée. C'est en grande partie dans cette nécessité logique qu'est le secret de la longue lutte des penseurs de la Renaissance et du xviu c siècle contre les religions de leur temps. S'il n'y avait pas eu là pour lui une question de vie ou de mort, le libre examen n'aurait jamais eu que le caractère d'une critique désintéressée. La prétention des gouvernements à comprimer les manifestations de la pensée , ne reposant guère que sur un fait essentiellement brutal et passager, ne réclamait point une discussion approfondie. On ne réfute la force que par la force. Mais celle des religions s'appuyait sur une idée indépendante de toute sanction positive. Elle se posait comme un droit éternel et survivait avec une indomptable persistance à leurs défaites. Il fallait ou la subir ou la convaincre d'iniquité.
Tel fut le point de départ de cette guerre purement défensive dans sou principe. Et comme cette prétention exorbitante n'appartenait point exclusivement à uu culte déterminé, le libre examen ne put pas se
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bornera une négation isolée qui. par cela même, eût été sans effet. 11 embrassa dans sa critique tout l'ensemble dogmatique, non pas de telle ou telle religion, mais de l'idée religieuse elle-même envisagée sous sa forme la plus haute et la plus générale.
On s'est grossièrement mépris lorsqu'on n'a vu dans ce grand travail qu'une attaque violente et passionnée contre le christianisme. Elle le dépasse, et peut s'appliquer, avec une convenance égale, aux manifestations les plus opposées du sentiment religieux , à l'avenir tout aussi bien qu'au passé. A ce titre, l'œuvre de Voltaire est éternelle. Si vous en doutez, prêtez un instant l'oreille aux anathèmes dont chargent tous les jours son nom nos misérables petits révélateurs, nés de la décomposition des faux dieux qu'il a tués.
De même, les esprits étroits et superficiels qui s'obstinent encore aujourd'hui à n'y voir que ce qu'ils nomment de « l'irréligion » dans leur langue louche et indécise, n'en ont compris ni le sens ni la portée. Bayle, Montesquieu, Tu rgot, Rousseau, Voltaire, n'ont jamais songé à détruire le sentiment religieux en luimême, pas plus qu'ils ne songèrent à refaire la nature humaine. Ce serait diminuer l'homme que de lui
enlever le noble tourment qu'il éprouve en présence des mystères de sa destinée. Déistes pour la plupart, ils n'eurent d'autre but quç de l'épurer en le séparant du grossier alliage de superstition qui en corrompait l'essence, et, surtout de lui retirer le rôle exorbitant, oppressif, inique, qu'il s'arrogeait dans les affaires humaines. Ils remplirent cette double tache avec un bon sens et une raison qui ne seront jamais surpassés.
Remontant aux conceptions métaphysiques qui, dans tous les temps et dans tous les pays, ont servi de fonds commun aux théories religieuses, et les analysant avec les sévères méthodes qui venaient de donner un si rapide essor à la science moderne, ils établirent avec la plus rigoureuse évidence que ces conceptions étaient de pures hypothèses fondées sur un calcul de probabilités, variable comme la mesure et la portée des esprits qui s'y appliquaient. Dès lors ces dogmes, qui pouvaient tous être ramenés à cette réduction originelle, à ces types élémentaires, qui leur empruntaient toute leur raison d'être et n'en étaient le plus souvent qu'une interprétation très étroite et très adultérée, n'avaient aucun droit à l'empire absolu qu'ils s'attribuaient sur les consciences.
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Tel fut le rêve de ces grands hommes : le culte absolument séparé de l'État et laissé au choix de la conscience individuelle. Quelques-uns allèrent plus loin, et pensèrent qu'une morale pure et forte, unie à une philosophie élevée, pourrait suffire désormais aux hommes affranchis des dernières servitudes. Mais l'expérience de leur temps, et plus encore celle du nôtre, a montré combien sont rares les esprits capables de porter sans fléchir le poids des problèmes que la raison ne peut résoudre. Cette responsabilité si chère aux cœurs fiers, les faibles la repoussent avec épouvante. On dirait qu'ils ne quittent une chaîne que pour en reprendre une autre. Pour être digne de recevoir cet hôte divin qu'on nomme la libre pensée, il faut savoir adorer les douleurs même qu'il nous apporte comme un gage de grandeur et d'immortalité. Mais elle s'en va, la race de Prométhée ! Les stoïques sont restés seuls au milieu de la foule en proie au vertige, et l'espace laissé vide dans les âmes vulgaires par la dissolution des croyances religieuses a été aussitôt envahi par les plus ineptes et les plus déshonorantes superstitions.
L'affranchissement religieux devait donc précéder l'affranchissement politique, puisque lui seul pouvait
lui servir de base. La civilisation suivit en cela une marche strictement logique. Aussi a-t-on peine à s'expliquer la légèreté de nos hommes d'État, lorsqu'ils ont cru pouvoir sacrifier impunément les conquêtes religieuses du xvm' siècle pour mieux préserver ses conquêtes politiques. Étrange manière de sauver un édifice que d'en ruiner les assises !
Voyez maintenant surgir de toutes parts les magnifiques créations de la raison émancipée! Voltaire, Turgot, Hume, Condorcet, Herder, ouvrent des horizons nouveaux à l'histoire. Elle devient sous leur plume le livre prophétique des destinées de l'humanité, et on y lit l'avenir dans le passé. Les peuples y revivent réconciliés dans la grande unité du genre humain , et, par son entremise, les siècles transmettent aux siècles le trésor lentement accumulé de ses conquêtes sur le néant. Diderot, d'Àlembert et la vaillante élite de l'Encyclopédie, appliquent leur méthode sévère à toutes les notions de la science, et dressent l'inventaire de ses richesses. Quesnay, Gournay, Verri, Adam Smith et les économistes découvrent des lois inobservées et des rapports inconnus dans la formation et la répartition des produits du travail, et rendent à la liberté cet hommage inattendu
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de la proclamer la source la plus assurée et la plus féconde du bien-être des nations. Buffbn crée, pour ainsi dire, la philosophie des sciences naturelles, ou du moins leur élève dans son histoire le premier monument vraiment digne d'elle; enfin Rousseau apporte à la France, amollie et prématurément épuisée par les mœurs que lui ont faites les règnes de Louis XIV et du Régent , une morale stoïque et puritaine où vont se retremper les générations révolutionnaires.
Ce qui frappe avant tout les yeux dans cet universel effort, c'est l'intention ferme et raisonnée de soumettre tous les objets de l'activité aux lois souveraines du vrai et du juste. Par quel inconcevable oubli ces novateurs si résolus auraient-ils laissé subsister une exception en faveur des éléments dont l'imperfection était le plus évidente, et dont l'influence salutaire ou funeste intéressait si directement l'avenir de leur œuvre, je veux dire du gouvernement et de la politique?
Loin d'avoir encouru un tel reproche, ils considérèrent toujours celte dernière réforme comme le couronnement naturel de toutes les autres. Et tout le monde se prit à conspirer avec eux. 11 n'est peut-être
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pas un homme de quelque valeur dans cette génération qui ne se soit cru raisonnablement obligé d'avoir sa constitution en poche. Prenez-les tous, depuis le plus humble jusqu'au plus grand, rois, ministres, intendants, philosophes, poètes, savants, marquis et grandes dames . il n'est personne qui ne couve quelque projet pour la régénération de l'État.
En présence d'un fait aussi général, ne serait-il pas temps de renoncer au thème usé qui consiste à attribuer exclusivement aux gens de lettres le ridicule de cette manie, afin d'en imputer tous les désastres à leur inexpérience politique et à leur ignorance des affaires? D'Argenson, qui leur donna l'exemple, n'avait-il pas été longtemps ministre de Louis XV? Mably, le plus chimérique de tous, n'avaitil pas, pendant longues années, dirigé le cabinet du cardinal de Tencin? Nos politiques ont-ils mieux approfondi que Montesquieu l'histoire des lois et des institutions? Malesherbes était-il un faiseur de sonnets, et Turgot un homme étranger au maniement des affaires? Joseph II et Pierrc-Léopold étaient-ils des gens de lettres? Montrèrent-ils plus d'esprit pratique et eurent-ils plus de succès dans leurs entreprises, parce qu'ils gouvernaient un empire?
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Ces récriminations sont dictées par un esprit étroit et des rancunes puériles. Les besoins nouveaux de l'opinion durent nécessairement se traduire par une littérature, sinon nouvelle, du moins délaissée pendant tout le xvn e siècle. Les gens de lettres obéirent, comme tout le monde, à la préoccupation de leur temps, et cherchèrent à en interpréter les tendances. S'ils apportèrent dans cette recherche plus de pénétration, de hardiesse et d'éloquence qu'il n'était permis de l'espérer, il est vraiment difficile de leur en faire un crime, et s'ils y prirent la première place, c'est queceuxqui auraient pu l'occuper l'avaient laissée vide.
Quant au peu de compte que tous les réformateurs de cette époque tinrent des institutions existantes, il faut l'attribuer avant tout à l'immense intervalle qui séparait l'état de choses en vigueur de celui que le vœu général appelait si ardemment. Ce n'est pas ignorance, c'est dédain. C'est une confiance, si l'on veut, exagérée dans la force et la vertu de l'homme, mais sans cet acte de foi , qui seul a le privilège de faire descendre l'idéal sur la terre, les siècles seraient vides, et le monde n'offrirait bientôt plus qu'un chaos sans nom où les intérêts et les passions s'agiteraient seuls dans un éternel conflit.
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Féneton, Vauban, l'abbé de Saint-Pierre annoncent, dès le début du siècle , l'ère des réformes nouvelles, mais, comme le crépuscule annonce l'aurore, par des lueurs indécises et vacillantes. On voit que le foyer de lumière n'a pas encore paru à l'horizon. D' Argenson vient ensuite, doctrine plus précise et plus pratique, mais, dès son apparition, jugée insuffisante. D'Àrgenson réclame rétablissement d'institutions communales et provinciales, l égalité devant l'impôt, la destruction de la vénalité des charges, mais il fléchit devant cette royauté qu'il asi longtemps servie, et ne peut se résoudre a toucher au pouvoir absolu, contradiction qui rend ses meilleures inspirations illusoires, Toutefois, en proposant une réforme directement et immédiatement applicable à la Franco, il fit faire un pas immense aux questions politiques. Klles franchirent ainsi en un jour l'intervalle qui sépare l'utopie du monde réel.
Vers le même temps, Voltaire glisse en courant , dans les Lettres anglaises, un panégyrique ingénieux et hardi des institutions libres de l'Angleterre, mais une autre tâche réclame tous les efforts de son génie, et, d'ailleurs, voici Montesquieu qui reprend et développe le même sujet dans son admirable Esprit des lois.
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11 est inutile de rappeler ici les objections sans nombre que ce beau travail a soulevées à son apparition, et plus encore de nos jours s'il est possible. Elles étaient inévitables, si l'on considère l'immensité du sujet qu'il embrasse. Mais fussent-elles toutes fondées, ce que je suis bien loin d'admettre, nous devrions encore une reconnaissance sans bornes à ce noble et mâle génie pour le bon sens si pénétrant, et la raison si haute en sa sereine ironie qu'il conserve jusque dans ses erreurs. Si Y Esprit des lois n'était qu'une œuvre d'érudition, un classement savant et consciencieux des institutions du passé , cette érudition une fois dépassée par les découvertes nouvelles, il tomberait, comme tantd'autres livres, dans un profond oubli, et personne ne s'en plaindrait : il trouverait en quelque sorte sa récompense dans cet abandon provoqué par des travaux émanés de lui. Mais il va au delà des institutions, et atteint l'homme môme. Par ce côté, c'est une œuvre éternelle.
Toute la partie relative aux mœurs est d'une vérité et d'une pénétration qui n'ont pas été égalées. Jamais la fourmillière humaine n'a été observée de si haut ; et l'indulgence impartiale et souriante avec laquelle il en juge les travers ne vient point , comme il
arrive, de ce qu'il a pu les partager, mais de ce qu'il les domine.
Ce livre est en outre le testament d'une âme à qui l'on peut reprocher d'avoir eu trop de ménagements, de circonspection, de cette sagesse étroite et prudente qui est une vertu aux yeux du vulgaire et une faiblesse aux yeux des cœurs généreux, mais qui n'en est pas moins une grande âme, d'une fierté antique, calme comme la force, austère sans aspérités et alliant sans effort à la gravité et à la réserve d'un esprit méditatif et toujours maître de lui-même toutes les grâces d'un enjouement aristophancsque. N'eût-il que le mérite de nous faire pénétrer plus avant dans l'intimité d'un tel homme, F Esprit des Lois sera toujours relu. Quand on aura cessé d'y chercher la science, chose changeante, on y viendra chercher l'élévation et la beauté dans la pensée, chose immortelle. Cette époque, vînt-elle à disparaître tout entière sans laisser de trace , on pourrait retrouver et reconstruire avec ce livre le caractère libre, ingénieux, fécond et si profondément humain de sa civilisation.
La grande cause des injustes méprises où l'on tombe au sujet de Montesquieu vient presque toujours de ce qu'on ouvre X Esprit des Lois avec l'idée pré-
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conçue d'y chercher son idéal de gouvernement; et naturellement on ne l'y trouve pas, puisqu'il avait un but tout diffèrent qui était, comme son titre luimême l'indique , l'interprétation des législations mortes ou vivantes, et nullement la recherche d'une république parfaite. Cette préoccupation , que le désappointement suit de près, trouble la vue et fait oublier le trésor de sagesse et d'observation accumulé dans ces précieuses pages. De guerre lasse, on finit par s'emparer de l'éloge si juste et si vrai à tant d'égards, qu'il fait des institutions de l'Angleterre; on suppose très gratuitement qu'il en réve une transplantation en France, et l'on dit : « l'idéal étroit de Montesquieu » . Or, Montesquieu a loué la constitution anglaise d'avoir, mieux que toutes celles connues de son temps, réalisé la liberté politique, ce qui est strictement exact, et ce qui n'est pas en faire un modèle irréprochable à tous les poiuts de vue , et d'autre part il n'en a jamais cru l'importation , même partielle, possible en France. Il est inique de le rendre responsable ou solidaire des maladroites imitations de disciples qu'il n'a jamais connus.
11 y a moins de raison encore daus le singulier
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reproche qu'il était de mode de lui adresser il y a quelques années au sujet d'un aphorisme vieux comme le monde, qu'il a rajeuni en le développant dans son livre. La vertu, a-t-il dit, est le ressort des démocraties qui ne peuvent subsister sans elle. La démocratie d'alors, qui était une dame susceptible, défaut dont elle s'est fort corrigée depuis, prétendit qu'on la calomniait. Ses chevaliers servants traitèrent Montesquieu de petit esprit. Ils s'écrièrent qu'on voulait la faire prendre en horreur au genre humain, qu'elle savait fort bien s'accommoder à la dureté des temps, que, selon eux, on pourrait aisément se passer de vertu, qu'ils le montreraient bien, que seuls les gouvernements monarchiques en avaient véritablement besoin, et cela sous ce prétexte admirable que ceux-ci exigeaient bien plus d'abnégation de la part des sujets.
Ces profonds raisonneurs n'oubliaient qu'une chose, c'est que dans les monarchies l'abnégation n'est nécessaire que là où elle se rencontre toujours, c'est-à-dire chez les gouvernés, tandis que dans les démocraties il faut surtout qu'elle existe dans le cœur des gouvernants, où on la rencontre si difficilement. A qui ont donné raison nos récentes aventures, à Montesquieu ou à nos démocrates? On les a pris au
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mot et si cruellement, que je veux laisser leurs mânes en paix.
Malgré ses détracteurs, Y Esprit des fjjis eut une immense influence sur le mouvement et la direction des idées qui préparèrent la Révolution. Elles existaient déjà, mais à l'état d'instincts qui s'ignoraient eux-mêmes. 11 leur marqua leur but. 11 ouvrit devant elles le vaste répertoire des institutions humaines, et leur dit : Voilà vos éléments, choisissez et créez. Et tout en donnant le signal de l'élan universel, il en resta le modérateur. 11 affermit le terrain jusque-là si mouvant des études politiques. Tous les esprits s'y pointèrent avec une ardeur impatiente; mais, par leur tendance souvent aveugle à l'absolu , ils firent regretter doublement que Montesquieu se soit renfermé si exclusivement dans le passé et n'ait pas cru devoir consacrer quelques-unes de ses vues aux amé liorations que la justice réclamait pour l'avenir, et surtoui aux moyens pratiques de les réaliser. Sur ce point, il ne s'exprime guère que par réticence. S'il critique les institutions de son temps, ce n'est que sur des détails sans importance et comme pour prouver qu'il aurait pu parler s il n'avait préféré se faire. 11 y a dans ce silence autre chose que le parti
pris d'un homme qui tient à sa sécurité , et que le dédain qu'éprouvent pour leur temps les âmes habituées à vivre dans la familiarité des siècles, c'est l'imperfection môme inhérente à ce grand esprit.
Interprète incomparable des faits, il est surtout curiéux d'en pénétrer la raison d'être; et en croyant les expliquer, il les justifie trop souvent aux dépens des principes. 11 y reste en quelque sorte attaché ; il y gagne en solidité, mais il y perd en élévation. Lorsqu'un fait lui paraît produire de grands résultats, il en discute peu la légitimité, et ne lui marchande pas son adhésion. Ainsi doit être interprété son faible pour les privilèges et les grandes aristocraties. L'étendue même de son génie lui donne une sorte d'optimisme qui concluait volontiers au statu quo en toute chose. Au delà d'une certaine limite, la largeur d'esprit nuit à la décision. A force d'être pesés, le pour et le contre se font équilibre , et produisent l'immobilité. Aussi son livre, admirable école d'expérience politique par les rapprochements sans nombre auxquels donnent lieu tant de lois et d'institutions dont il y évoque le souvenir et l'image avec une si puissante magie , parut-il bientôt froid et mort comme un vaste ossuaire aux aspirations ardentes de ses
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contemporains , et fut-il délaissé par eux pour des conceptions d'un ordre inférieur, mais qui répondaient mieux à leurs désirs illimités. Le temps, ce dieu sévère, devait nous ramener à lui.
Les disciples de Montesquieu, depuis de Lolme, lourd et froid commentateur, jusqu'à Necker, financier habile, publiciste médiocre, écrivain verbeux et terne, n'héritèrent point du génie de leur maître, et c'est à eux seuls qu'on doit attribuer la triomphante idée de transplanter en France la constitution d'Angleterre. Toutefois leurs travaux, en la popularisant sans la faire accepter intégralement par le génie national, eurent l'incontestable mérite de faire d'elle un des principaux éléments de la reconstruction que tout le monde méditait ; et à ce titre on ne saurait nier qu'elle ne fût en effet l'objet le plus instructif qu'on pût offrir aux réflexions des hommes d'État et des législateurs.
Les vœux et les aspirations que la sagesse un peu sceptique de Montesquieu n'avait pu satisfaire, trouvèrent dans Rousseau un interprète passionné et éloquent. La grandeur de cet homme, c'est d'avoir cru de toutes les forces de son âme au bien absolu, à la possibilité de le réaliser ; c'est d'avoir entraîné bon
gré ou malgré tous les esprits vers ces régions idéales et d'avoir rappelé aux habiles mie la politique n'est pas seulement une science d'observation, mais encore une école de justice; est-il besoin d'ajouter que là est aussi le secret de ses erreurs? A force de fixer le soleil, ses yeux ont été plus d une fois frappés de cécité.
On a voulu voir en lui le tribun d une classe sacrifiée; il est bien plus : il est la plainte vivante de toutes les douleurs de ce siècle orageux. 11 est toujours le premier à en signaler les maladies, parce que c'est lui qui en souffre le plus. De là l'inquiétude de son carac tère et le trouble de sa vie.
Rousseau, c'est déjà la Révolution elle-même avec son génie inégal et puissant, sublime et tourmenté. Il en a au suprême degré le tempérament, si je puis le dire. Voltaire et Montesquieu en ont été la sagesse et la raison, et il restera beaucoup plus d'eux dans ses résultats définitifs, mais Rousseau en a été l'élan, le sentiment, la passion. Où ils avaient mis la lumière il a apporté la flamme. Il a jeté beaucoup de trouble et de confusion dans les idées de son temps; il a notamment faussé et perverti le sentiment d'égalité, à force de l'exagérer; mais il est douteux que sans
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lui, sans l'enthousiasme, sans la fièvre généreuse qu'il alluma dans tous les cœurs, ses illustres prédécesseurs eussent rien pu fonder solidement au milieu des effroyables tempêtes qui assaillirent si promptement leur ouvrage.
Je ne m'arrêterai pas aux premiers discoure de Rousseau, qui s'adressent beaucoup plus à l'imagination qu'à la pensée et n'offrent pas une grande liaison d'idées. Je vais tout droit au livre où ces vagues tendances ont pris corps et se présentent d'ensemble , au Contrat social. La théorie politique de Rousseau a eu une telle influence et sur la Révolution et sur nos propres vicissitudes, qu'il est de la plus haute importance de l'examiner à fond. Je dirai plus, le moment semble venu de la juger, car deux fois en moins d'un siècle elle a porté ses fruits, et l'expérience peut être invoquée dans ce débat aussi bien que le raisonnement. Elle n'a été critiquée le plus souvent que par des ennemis, il faut qu'elle le soit par les hommes même qui s'honorent d'être les disciples et les admirateurs de ce grand écrivain. On a trop longtemps reculé devant ce devoir, par crainte de blesser une superstition chère aux âmes libres. Mais toute superstition est funeste, et celle-là nous a coûté trop cher
pour qu'on puisse faire exception en sa faveur. C'est au nom de la liberté elle-même et de l'avenir des idées démocratiques qu'il faut repousser aujourd'hui les théories du Contrat social.
La gloire du Contrat social, c'est d'avoir été l'instrument d'une résistance contre laquelle sont venus se briser les efforts de l'Europe eutière , l'âme de la forte organisation de 93. Son crime, c'est d'avoir forgé, au nom du droit , de l'égalité et du peuple, un des moyens d'oppression les plus ingénieux et les plus perfectionnés qu'on ait jamais conçus.
La supposition si contestée qui lui sert de base, c'est-à-dire l'association volontaire des hommes au sortir de l'isolement où ils sont censés vivre dans l'état de nature, peut être acceptée comme une hypothèse qui permet de poser les problèmes politiques avec une rare simplicité et surtout comme la donnée qui réfute le mieux Rousseau lui-même. Au reste,
elle n'est point de son invention. Depuis longtemps elle était en quelque sorte consacrée et servait au premier occupant. Il l'emprunta à Locke, qui la tenait de Sidney, qui lui-même l'avait trouvée dans Hooker. Comme elle s'était réalisée presque à la lettre dans la formation des petites républiques fon-
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Mes par les Puritains dans l'Amérique du Nord, elle ne parut pas aux publicistes anglais d'une invraisemblance choquante, et ils la firent ainsi tomber dans le domaine public. Plusieurs démonstrations du Contrat social sont d'ailleurs indépendantes de la valeur de cette fiction qui leur sert de cadre. Ainsi la façon avec laquelle Rousseau établit la souveraineté du peuple qui est l'idée mère de son système, est absolument inattaquable. Ce principe est devenu, grâce à lui , un axiome de la science politique. Mais, par un malheur dont les suites ont été incalculables, il ne sut ni en définir la nature ni en fixer les limites. Dès ses premiers pas, il oublie et méconnaît jusqu'aux termes si connus de son problème fondamental : «Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, en sorte que chacun Munissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. »
Ce problème donne spécialement pour but à l'association la mission de protéger les droits individuels qui l'ont créée, qui préexistent à sa formation, et par là môme sont plus sacrés qu'elle. L'accession de l'individu à la société ne peut donc qu'être essentielle-
ment conditionnelle et limitée, car il cherche une protection pour sa personne et ses biens, moyennant une réciprocité quelconque, mais il ne cherche pas . un joug. Pourtant, Rousseau la transforme immédiatement en « aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté. » — « 11 se donne à elle lui et toutes ses forces dont les biens qu'il possède font partie; » et comme « il ne reste aucun droit aux particuliers, ils n'ont aucun besoin de garanties envers le souverain (la société) dont la volonté est toujours droite, bien qu'elle ne soit pas toujours éclairée. »
Il revient sans cesse sur cet anéantissement de l'individu au sein de l'association : « De même que la nature donne à chaque homme un pouvoir absolu sur tous ses membres, le pacte social donne au corps politique un pouvoir absolu sur tous les siens. » Il parle bien quelque part de distinguer les droits respectifs du citoyen et de l'État, mais cette mention insignifiante est la seule garantie réelle qu'il leur accorde. Les citoyens n'ont qu'un droit, celui d'invoquer la loi commune, comme si cette loi ne pouvait pas être injuste et oppressive : il semble s'être posé cette objection, lorsqu'il dit : « On convient
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que ce que chacun aliène par le pacte social de sa puissance, de ses biens, de sa liberté, c'est seulement la partie de tout cela dont l'usage importe à la communauté; mais, ajoute-t-il aussitôt, il faut convenir aussi que le souverain seul est juge de cette importance. » Il en est si bien juge, selon Rousseau, a que s'il dit au citoyen : « il est expédient que tu meures. » il doit mourir. »
Et c'est en vain que, lorsque le philosophe arrive aux institutions religieuses, il s'effraye tout à coup de ce pouvoir excessif laissé à l'fttat, et recule devant les conséquences de tels principes en cherchant à restreindre son autorité en faveur de la liberté de conscience. Il s'efforce de la réduire au droit d'exiger des citoyens une profession de foi purement civile : « Le droit que le pacte social donne au souverain, dit-il, avec une sorte d'embarras, ne passe point les bornes de l'utilité publique. » Ici encore une logique impitoyable lui crie : « Mais lui seul est juge de cette utilité. » Et c'est elle qui lui fait ajouter ces paroles impies qui terminent tristement le livre et qui allaient trouver bientôt un écho si terrible : « Que si quelqu'un . après avoir reconnu publiquement les dogmes de cette religion, se conduit
comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort. »
Tout le Contrat social est dans ces quelques lignes. Ainsi l'homme qui, selon l'hypothèse môme de Rousseau, ne quittait l'état de nature et n'entrait dans l'association politique que dans l'espérance d'y voir tous ses droits mieux protégés par la force commune, se trouvait, en définitive, les avoir tous sacrifiés sans retour, depuis ceux de son travail jusqu'à ceux de sa conscience, au profit de je ne sais quelle chimère de solidarité et d'union. Sur ce point spécial, Locke, si inférieur à d'autres égards, est infiniment plus clairvoyant que lui, et distingue très bien « les bornes que les lois de la nature ont mises au pouvoir législatif de
chaque État indépendamment de sa forme de gouvernement. »
Comment Rousseau ne renia-t-il pas son système, en le voyant aboutir à la négation de ce droit sacré de la libre pensée , dont la conquête fut l'honneur de son siècle, et qu'il avait autant que personne contribué à fonder? Et si de simples déductions théoriques amenaient un résultat aussi extrême, que ne devait-on pas penser de ceux que révélerait l'application ? La passion de l'unité et de l'égalité n'a rien en soi que de légitime, mais du moment où elle
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touche aux droits mille fois plus inviolables de la liberté, elle n'est plus qu'un instinct aveugle et fatal qui tue clans l'homme toute énergie vitale, toute ambition élevée, et toute grandeur de caractère.
Par ce côté, la démocratie absolue, telle que la conçoit Rousseau, se confond avec le despotisme le plus illimité. Que m'importe que l'oppression se nomme un ou cent mille : ce que je hais, c'est Toppression et non l'instrument qu'elle emprunte. La tyrannie des multitudes a même sur celle des indivi- - dus cette triste supériorité qu'elle est mille fois plus écrasante, parce qu'on rencontre partout ses yeux ou son bras. Contre elle il n'est pas de refuge. Et comme
elle est en quelque sorte l'ouvrage de tous, elle se
considère comme tout à fait irresponsable. N'espérez pas la fléchir, elle est impersonnelle et anonyme, c'est-à-dire îiussi inaccessible aux scrupules qu'aux remords. A toute révolte contre un tyran, fût-elle suivie d'une défaite, est d'ordinaire attachée une sorte de gloire et de popularité ; mais à vous insurger contre le joug des multitudes., vous ne gagnerez jamais qu'un renom de scandale formé au bruit des outrages et des malédictions ; vous serez les élus de la haine populaire qui portera au bout de ses piques
vos têtes ensanglantées; vous laisserez une mémoire exécrable au vulgaire, et qui compromettra jusqu'à ceux que, plus tard, un sentiment de justice ou de communes sympathies amèneront à la réhabiliter, car les multitudes si changeantes et si oublieuses en toute chose , ont, sur ce point, un sentimeut très vif et très persistant de leur solidarité. Elles pardonnent volontiers à ceux qui les ont le plus brutalement comprimées, et môme à ceux dont l'héroïsme les a délivrées de la servitude. — Mais quant aux hommes qui ont maintenu avec fermeté les droits individuels contre les entraînements de leur propre triomphe, ceux-là ne seront jamais à leurs yeux que des esprits inquiets ou des cœurs dévorés d'égoïsme et d'orgueil. Triste récompense qui n'arrêtera jamais les âmes fortes.
En se faisant ainsi l'apôtre de la force et du nombre, Rousseau se mettait en contradiction ouverte avec tout son siècle , dont la philosophie telle qu'elle est formulée dans l'acte mémorable qui fut son testament, je veux dire dans l'immortelle Déclaration des droits de l'homme, a précisément indiqué leur inviolabilité comme la consécration et le couronnement suprême de toute son œuvre. Au lieu de chercher à