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concilier son système avec des vérités acquises à l'esprit humain, il a préféré faire avec elles une scission orgueilleuse et bruyante, mais c'est sur lui que les suites en retomberont, car c'est ici qu'il faut dire : Vœ soli. Inspiration de haine et de colère, malgré ses apparences abstraites, son œuvre n'a fait que mettre en déductions logiques les représailles de l'opprimé se faisant à son tour oppresseur : voilà pourquoi elle flatte si agréablement la libre plébéienne, et pourquoi elle n'aura jamais qu'une dictature courte et tragique comme un acte de vengeance.
Comme l'argumentation du Contrat social a servi de thème a tous les publicistes qui, plus récemment, ont fait de l'omnipotence du pouvoir social et de l'absorption des droits individuels dans l'État le point de départ de leurs systèmes de reconstruction universelle, il était nécessaire de la soumettre à une étude approfondie. On ne tue une idée qu'autant qu'on la convainc d'erreur. Il y a dans les pensées de l'homme une si indomptable vitalité, que jusqu'à ce moment elles renaissent pour ainsi dire sous les coups qu'on leur porte. C'est ainsi que le Contrat social, longtemps oublié après sa défaite au 9 thermidor, a reparu un demi-siècle après sous de nouvelles formes, plus fort,
plus actuel, plus populaire que jamais, pour ramener bientôt les mêmes déceptions et les mômes désastres. Sera-ce assez de deux expériences ?
Ce jugement ne serait pas équitable si je n'ajoutais, pour disculper Rousseau, qu'il a toujours été très loin de soupçonner les conséquences logiques de son système. Ainsi il n'entrait nullement alors dans sa pensée de nier le droit de propriété, cette extension de la personne humaine, comme on l'a si bien défini, puisque, selon lui, c'est le Contrat social qui lui donne naissance en légitimant le fait de la possession. Toutefois autant eût valu la nier que la faire dépendre de cette investiture précaire et pleine d'instabilité, et non des droits sacrés du travail. Il n'a jamais critiqué la propriété que comme une déviation de l'état do nature, c'est-à-dire au point de vue d'un état antérieur à toute société.
Quant au gouvernement direct du peuple par lui-môme, Rousseau ne le croyait applicable que dans de très petites républiques, et peut-être avec des esclaves, disait-il, afin que les citoyens eussent des loisirs pour la chose publique. Dans ces conditions ce système ne cesserait pas d'être monstrueux mais il aurait réellement des conséquences moins nuisibles.
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parce qu'au sein des petits États les influences individuelles se font facilement leur part et leur place au soleil et ont plutôt besoin d'être contenues qu'encouragées. Au reste, lorsque le comte Wielhorski lui demanda, au nom de ses compatriotes, un plan do constitution pour la Pologne, il fit voir clairement combien cet idéal était loin dans son esprit d'être un moule uniforme et inflexible, puisqu'il en adapta aussitôt les formes aux besoins, aux traditions et au caractère spécial du peuple qu'on lui proposait d'instituer ; toutes choses qu'oublièrent si follement ses disciples.
A ceux qui voudraient absolument toucher du doigt le terme inévitable où mènent ces doctrines, je citerais l'histoire ancienne, pour n'être point suspect do vouloir dénigrer une époque plus récente, bien qu'elU) m'offre des applications encores plus frappantes, et je leur conterais cet apologue :
Ce n'est point, comme on ledit souvent, par son aristocratie que la république romaine a péri , c'est par l'exagération du principe tribunitien qui avait fait d'abord sagraudeur. César, ainsi qu'Octave- Auguste son neveu, n'étaient ni des aventuriers sans tradition, ui des usurpateurs dans le sensordinaire dumot.llsétaient les
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^présentants fidèles et les serviteurs soumis de la démocratie extrême. Ils continuaient Marius. lisse dirent les mandataires du peuple et ils dirent vrai. Ils achevèrent une tache que le peuple avait dès longtemps commencée et qu'il comptait, selon son illusion habituelle, achever directement lui-même. Mais comme il se lasse très vite et du pouvoir et de ses propres agitations, et comme il aime en tout les ressorts simples, il remit entre leurs mains toutes les attributions nouvelles qu'il venait de conquérir et de ses tribuns fit des empereurs. Mais il continua à adorer en eux sa propre dictature, car le règne n'avait point changé mais seulement les instruments du règne. Et le peuple romain atteignit enfin à l'objet tant convoité de son ambition : il eut l'égalité dans l'abaissement.
Par l'extension démesurée qu'il avait donnée aux droits de l'État sur les citoyens, Rousseau peut être considéré à juste titre comme le père légitime de doctrines qu'il n'eût certes pas avouées, je veux parler des théories de Mably, deMorelly, de Babeuf et d'un grand nombre de nos contemporains qui nous ont donné comme des œuvres originales des copies très effacées des productions de ces trois hommes. Pour eux il n'y a plus qu'une personnalité dans l'État, c'est
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l'fitat lui-môme. Lui son! pense, lui seul possède, lui seul agit, lui seul vit. 11 s empare de l'homme à sa naissance, l'allaite, l'élève, l'instruit, prononce en dernier ressort sur sa capacité et sa vocation, lui assigne un travail dont la cité seule sera appelée à percevoir les produits, lui fait sa religion, sa philosophie, sa morale, fixe les heures de ses plaisirs sagement soumis à une surveillance salutaire et prévoyante, lui mesure sa ration quotidienne des ragoûts succulents <lc la cuisine communautaire, le marie, le divorce, lui retire ses enfants, toujours dans son intérêt bien entendu, puis enfin, comme on n'est pas parfait, attache les récalcitrants, s'il y en a, à un poteau infamant sur lequel on écrit en caractères terrifiants le mot « paresseux! » et, grâce à ces moyens ingénieusement combinés , fait par le même procédé et des hommes bien nourris, et des cœurs fiers, généreux, des esprits nobles, libres, élevés, de grands caractères, des âmes viriles.
Mably se sauve de l'abjection inséparable de telles aspirations par son enthousiasme sincère pour les républiques antiques et par un certain souffle austère plein d apreté et de rudesse. Il cherche la satisfaction des instincts moraux et non des besoins matériels. On
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voit que son idéal est à Sparte et qu'il soupire après le brouet noir, à la vertu duquel il croit de toutes les forces de son âme et non après « une répartition plus satisfaisante et plus égale des jouissances communes. » J'ajouterai encore à sa décharge, comme j'ai dû le faire pour Rousseau , que , soumis à l'épreuve de la pratique , il eût beaucoup rabattu de ses prétentions égalitaires. On en a une preuve bien convaincante dans sa lettre à John Adams, qui l'avait consulté au sujet des institutions à donner aux États-Unis. Il s'effraye au delà de toute mesure de leurs tendances démocratiques. Il refuse de croire à leur stabilité et il blâme notamment l'État de Pensylvanie de n'avoir pas établi de cens électoral.
Mais il faut lire Morelly pour se faire une idée de la façon dont une grossière et naïve convoitise peut inspirer un philosophe législateur. Si le ventre ou l'estomac avaient à dicter un code de lois,' ils ne chercheraient pas d'autre théorie. C'est l'envie de bien dîner qui paraît seule avoir été l'Égérie de ce Numa. L'homme famélique et les importunes préoccupations qui l'aiguillonnent se révèlent depuis la première jusqu'à la dernière ligne. Sous ce rapport, il est, avec Babeuf, le seul homme de ce temps qui
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rappelle un peu nos Panurges démocratiques. Les économistes, bien que toujours fort enclins à so rallier à ces doctrines, restèrent en majorité dans le camp de la liberté avecTurgot.
Selon Morelly, le monde n'étant autre chose «qu'une table suffisamment garnie pour tous les convives, » et la liberté ne consistant « qu'à jouir sans obstacle et sans crainte de tout ce qui peut satisfaire nos appétits naturels, » il s'ensuit naturellement que le mal moral dans l'humanité, le vice, en un mot, est tout entier clans l'avarice, c'est-à-dire dans le désir de s'approprier au delà de sa quote-part au festin au détriment des autres convives. Donc, conclut-il, « là où ce désir ne pourrait trouver sa satisfaction , c'està-dire là où il n'existerait aucune propriété, il ne pourrait exister aucune de ses pernicieuses conséquences. » Lumineuse idée sur laquelle il revient encore en ces termes significatifs : « Une éducation dans laquelle toute idée de propriété serait sagement écartée de l'esprit des enfants préviendrait tout vice, parce qu'aucune crainte de manquer de secours ni de choses nécessaires ou utiles n'exciterait en lui de désirs immodérés. »
Telle est en substance la philosophie de son Code
delà nature, qui a sur ses successeurs le grand avantage d'être parfaitement lucide et d'aller droit au but. La crainte de manquer de secours, voilà le grand pivot des sociétés et le grand mobile des actions humaines. Proportionner les appétits à la somme des moyens de subsistance et apporter à tous les hommes une part égale t\e consommation, un même droit à être confortablement alimenté, voilà le grand but de la politique et de la civilisation. Quant à ce que devient dans ces systèmes la tâche supérieure que poursuit l'humanité au prix de tant de sacrifices nécessaires et terribles dans le domaine intellectuel et moral, il est inutile de le demander. Gomment pourraient vivre et se développer dans l'infecte promiscuité des casernes communautaires, l'art, cette fleur suave et délicate, la poésie, fille divine de la solitude, l'ardent essor de la pensée vers l'inconnu, et toutes ces nobles occupations, honueur de la nature humaine, qu'on a si admirablement nommées libérales, parce qu'elles ne sauraient exister un seul instant sans la liberté, étant indépendantes et spontanées par essence ? Mais il n'est donné à personne de changer des lois éternelles. L'esprit souffle où il veut , et il méprise le profane vulgaire. Voyez-vous ce ^ous-inspecteur de la commune,
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ce fonctionnaire, cet agent, cette molécule sans nom et sans visage, venant, son règlement à la main, fixer à Mozart, à Raphaël, à Voltaire, à Mirabeau, à Byron, leurs heures de travail et d'inspiration et leur assignant un salaire déterminé non en raison de leur capacité, mais seulement en raison de leurs besoins ? Blasphème impie, revanche inepte et basse de la médiocrité qui voudrait enchaîner le génie à l'auge où elle est attachée ! Régnez, apôtres de l'utile et de l'économie, afin qu'on sache ce qu'il en coûte d'avoir des grands hommes à bon marché.
Malesuada famés! Cet adage de la sagesse antique peut s'appliquer avec une frappante justesse aux systèmes sans nombre nés de la douloureuse contemplation des maux de nos sociétés modernes. La concentration exclusive de la pensée de leurs auteurs sur ces plaies terribles leur donne la fièvre et communique a leur cerveau une espèce d'hallucination, qui leur fait perdre complètement le sentiment de la réalité. Leurs yeux, toujours fixés sur le même objet, finissent par ne plus voir que lui dans le monde. Ils font, d'un mal partiel et souvent impossible à conjurer, le seul mal de l'humanité, et ne s'avisent pas que le remède qu'ils proposent est mille fois pire en-
core. Ils subordonnent tout à l'apaisement des besoins inférieurs, ne voyant pas ce qu'il y a en eux de secondaire, de fatal et de passager, et ils refont le monde en vue d'un état de crise et d'exception essentiellement transitoire. Que tous les hommes soient bien nourris et le mal moral disparaît ! Ces promesses ont réussi plus d'une fois à pervertir l'esprit public à ce point que, n'étant plus sensible qu'aux intérêts matériels, on a pu fouler aux pieds impunément tous les autres, et il n'a pas hésité à donner sa ratification, qu'on ne lui demandait même pas.
Qui pourrait pourtant nier la légitimité de leurs réclamations en faveur du pauvre et du prolétaire? Mais de quel droit ces téméraires ont-ils osé porter la main sur les conquêtes si chèrement achetées par nos pères, héritage sacré des générations futures? Comment ontils pu concevoir l'espoir injurieux de nous faire renier la liberté pour leurs plats de lentilles? La liberté? N'ont-ils pas commis cette profanation ridicule autant qu'impie de dire qu'elle n'était qu'un moyen? Elle a pu venir parmi eux , mais à coup sûr ils ne l'ont pas connue. Leurs âmes sont trop petites pour recevoir un tel hôte. La liberté est comme le dieu jaloux : elle veut être adorée pour elle-même. Ceux qui n'aiment
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en elle que l'argent, ou l'influence, ou la sécurité qu'elle leur apporte ; ceux-là seront toujours la proie légitime de toutes les tyrannies.
Heureusement les peuples sont infiniment moins accessibles aux idées d'intérêt qu'on ne le suppose généralement, 11 leur arrive quelquefois d'envier les jouissances matérielles, mais ils gardent toujours pour elles un secret mépris. Voyez plutôt quels sont les hommes auxquels ils donnent la gloire. Au riche? à l'homme matériellement utile? «à l'inventeur industriel? à celui qui leur apporte l'aisance? Non. Ils la donnent au poëte, au soldat, «à l'artiste, à l'orateur, au philosophe, à ces amants désintéressés du beau, de la vérité et de la justice, à ces héros, — à ces fous, — à ces êtres inutiles et improductifs qu'ils voient poursuivre leurs nobles chimères à travers toutes les embûches de la pauvreté et de l'envie. L'intérêt ne passionne exclusivement les peuples que lorsque leur sens moral est profondément perverti. Toutes les fois que vous le verrez prendre le pas sur les questions intellectuelles et morales, vous pourrez dire avec assurance que les jours de la servitude ne sont pas loin.
De tous les problèmes que soulève la délimitation
si difficile à établir enlro le droit social et les droits individuels, le plus délicat sera toujours de trouver une voie courte et rapide pour taire monter l'homme intelligent, quel que soit d'ailleurs son point de départ, à la place que lui réservent ses facultés et ses aptitudes, et cela tout en ménageant la hiérarchie et la diversité, non des classes, mais des fonctions, fait absolument nécessaire à la civilisation et à la vie des sociétés. La présence seule de ce problème suffit pour réfuter les sophistes qui, dans l'excellente intention d'éviter les inconvénients de l'État, ont trouvé très simple de le supprimer d'un trait de plume. Réparer les erreurs du hasard, qui fait de Rousseau un laquais du comte de Yercellis, et de Louis XVI un roi de France, voilà de quoi légitimer amploment l'existence d'un gouvernement au sein de toute société bien organisée, et voilà à coup sûr le rôle qui donne le mieux une idée de ce que doivent être- ses attributions. Du reste, en ceci ses efforts seront très efficacement secondés par la nature même des choses. Le génie tend sans cesse à s'élever et la médiocrité se précipite entraînée par son propre poids. Que le pouvoir soit en un mot une aide, jamais un obstacle ; qu'il exerce une protection, mais qu'elle ne soit jamais de nature
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à pouvoir servir même de prétexte aux entreprises contre la liberté. Et surtout qu'on ne lui confie pas une tâche qui suppose l'infaillibilité. Vous voulez que le pouvoir soit infaillible ? commencez donc par décréter qu'il est Dieu !
Si j'ai insisté sur les théories de la démocratie absolue, c'est surtout en raison de l'importance qu'elles acquirent plus tard et de la fatale méprise qui fit voir en elles l'aboutissement naturel de la Révolution , car au moment où elle éclata, elles germaient encore obscurément à l'état d'instincts au sein des masses populaires, ou à l'état de rêves dans quelques cerveaux malades. Il était indispensable, pour l'intelligence des événements qui suivirent, de marquer avec précision leur origine. A ce moment, d'ailleurs, elles ont quelque chose de l'ingénuité de leur âge et laissent bien mieux pénétrer leurs mobiles.
L'opinion était encore tout entière à Voltaire et à Montesquieu. Quant à Rousseau, on voyait en lui l'initiateur des mœurs nouvelles et l'apôtre convaincu de l'austérité républicaine, et non cet ennemi involontaire et égaré de la liberté que l'inflexible logique des événements devait sous peu dénoncer par de si terribles leçons.
Sous l'inspiration de ces grands hommes et de leurs ardents et innombrables disciples, l'esprit public, si longtemps distrait par de misérables curiosités et de puérils entraînements, se sentait enfin saisi luimême de la fièvre puissante qui les avait possédés. Toutes leurs passions étaient devenues les sieunes. Il continuait leurs luttes en invoquant leur mémoire vénérée. Il aimait le bien et croyait naïvement à sa réalisation, noble foi qu'on lui a reprochée dans ce temps d'impuissance , incapable même d'avoir une foi. Il adorait la justice, seule divinité qu'il voulût désormais reconnaître, et il transportait l'objet de son culte dans le ciel désert, à la place des anciens dieux. Enfin il avait la volonté ferme et réfléchie de fonder la liberté, quoi qu'il dût lui en coûter, la mettant au-dessus de tous les intérêts et de tous les
biens. 11 s'était élancé sur toutes les routes que ses
maîtres lui avaient ouvertes, et sur plus d'un point il avait signalé de nouveaux horizons.
À côté de ces aspirations infinies, de cette univer-
selle élévation des intelligences et des ambitions, mettez en regard le morne et décourageant tableau des faits et des institutions, vous comprendrez comment la réalité va tomber eu poussière devant l'idéal, et vous ne me demanderez plus où sont les vraies causes delà Révolution. Elles sont tout entières dans ce contraste. Laissez les petites explications qui n'expliquent rien, parce qu'elles-mêmes ont besoin d'être expliquées. L'épuisement des finances , les rivalités des classes, les embarras d'une administration dont tous les ressorts étaient usés, peuvent bien motiver une crise, mais non ce renouvellement de toutes choses. Quoi donc! je vous montre la terre bouleversée, et vous voudriez que ce fût a l'aide de ces imperceptibles secousses? Montrez-moi une force qui puisse soulever un monde. ,
Ces doctrines, ces abstractions, ces systèmes, cet enivrement d'orgueil et d'espérance, c'est la Révolution dans les intelligences. Laissez venir les faits, ils se courberont en serviteurs dociles.
Examinez à cette lumière des idées la société de
la fin du xvm e siècle, et dites si elle ne vous paraît pas évidemment condamnée à périr, comme elle l'a, plus d'une fois, reconnu elle-même.
De tous les éléments destinés à lui servir de défense, il n'en est pas un qui ne tombe de lui-même en dissolution. Allons, tout d'abord, à celui qui y représente la vie morale, le gouvernement des esprits, au clergé.
Il est, je le sais, de bon goût et de bonne politique aujourd'hui de réhabiliter le clergé français du xvm* siècle, au rebours de nos pères qui n'étaient pas dans le secret de ce changement de tactique. Il était devenu très tolérant, disent les nouveaux historiens ; il était bienfaisant, plein de vertus et de lumières. Voyez, ajoutent-ils, après de Maistre, quelle expression terrible, satanique, l'irréligion adonnée à la physionomie de la Révolution française ! quelle instabilité elle a communiquée à son œuvre ! Voyez comme la noblesse s'est convertie aussitôt qu'elle a été frappée, et comme la bourgeoisie est revenue à de meilleurs sentiments aussitôt qu'elle s'est sentie atteinte !
J'ai grand'peur que cette admiration rétrospective de nos auteurs pour le clergé de cette époque, ne soit aussi factice que ces conversions intéressées. Elles
sont un reniement de soi-même qui est la mort de l'âme avant la mort du corps. Croyez-moi, vous qui voulez vivre, restez dans l'impénitence finale. Ces repentirs improvisés ne sont le plus souvent , chez l'homme, qu'une suggestion de la peur ou un signe de l'affaiblissement de ses facultés, et les sociétés y sont sujettes, comme les individus, quand leur heure suprême est venue. Mais l'histoire n'est point faite pour partager une telle pusillanimité; elle ne flatte pas le passé pour convertir le présent ; elle les domine tous deux, étrangère aux complaisances, aux conventions, aux mots d ordre des partis qui s'agitent autour d'elle.
Eh quoi ! ce clergé est tolérant, dites- vous? Cependant le bûcher du chevalier Labarre fume encore; Calas vient d'être roué vif, Sirven d'être flétri par la main du bourreau, Buftbn d'être contraint de rétracter les théories inoffensives de sa Théorie de la terre, Rousseau de fuir, Voltaire de s'exiler ; et pendant tout le règne de Louis XV, le don gratuit a payé, une à une, toutes les pénalités portées par la royauté contre les philosophes et les libres penseurs, comme, sous Louis XIV, il a payé les persécutions contre les protestants, et la révocation de l'édit de Nantes.
Ces crimes lui seront facilement pardonnes par nos
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politiques, car ils ne voient dans leur énumération qu'un lieu connu un qui ne dit rien à leur esprit ; mais peuvent-ils oublier sa conduite comme corps d'État? N'était-il pas le plus factieux, le plus turbulent, le plus compromettant de tous les ordres? Combien de ministères n'a pas renversés l'éternelle agitation de ses démêlés avec le Parlement? Et combien d'utiles réformes n'a-t-ilpas empêchées? Il est vrai d'ajouter qu'en présence de l'attitude de l'opinion publique de plus en plus favorable aux idées nouvelles, le pouvoir, tombé d'ailleurs en des mains bostiles, tendait insensiblement à se séparer de son impérieux allié, et lui faisait plus de promesses que de concessions ; mais ce n'était là qu'un accident heureux, dépendant de L'humeur d'un prince ou du caprice de sa maîtresse, un état de choses n'offrant ni garantie, ni sécurité, ni chance de durée. Le clergé gardait tous ses privilèges, tous ses droits. En attendant l'heure de frapper, il menaçait, s'emportait en paroles. Chaque jour amenait son réquisitoire. Et si le Dauphin eût vécu, il eût bien prouvé que ces menaces n'étaient pas de vains mots.
Quant à ses vertus, à sa bienfaisance, à ses lumières, il est difficile de prendre au sérieux de tels
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éloges, à moins d'y voir une ironie. Il suffit de rappeler les noms trop fameux de Dubois, de Tressai), de Tencin, de Bissy, de Lalïitteau, des deux cardinaux de Rohan, de Maury, de Loménie, de Talleyrand, et tant d'autres ou équivoques ou déshonorés. On peut y ajouter, comme commentaire, les tristes péripéties de 1 histoire de la constitution unigenitus, la bruyante et ridicule querelle des billets de confession, la résistance furieuse, inique, qu'opposa le clergé à Machault, lorsquen présence des pressauts besoins de l'État il proposa timidement d'imposer ses biens immenses dont les revenus seuls dépassaient 300 millions; et son silence accablant, honteux, manifeste aveu d'impuissance, devant les attaques et les sommations hautaines de l'esprit philosophique.
Enfin on peut invoquer, contre ses apologistes, un témoin qu'ils n'attendent guère sans doute, et qu'en tous cas ils n'oseront sûrement pas récuser ; ce témoin c'est le clergé lui-même. S'ils avaient pris le soin de lire ses cahiers de 1789, ils y auraient vu l'humiliant aveu de ses faiblesses, la confession dans laquelle il impute à l'exemple offert par ses mauvaises mœurs l'affaiblissement si général du sentiment religieux.
Convaincu d'erreur et de mauvaise toi comme doctrine, d'impuissance et d'anarchie comme institution, de corruption comme ordre; voilà le conducteur des âmes, voilà le représentant de la vie morale, voilà le clergé devant la Révolution.
Si du clergé nous passons à la noblesse, la môme fatalité semble peser sur elle. Son arrêt est écrit. Et on dirait qu'elle le sait et cherche à s'étourdir. Toutefois, il est juste de le reconnaître, le tableau est infiniment moins odieux. Uue classe n'a pas une action aussi réfléchie, aussi voulue qu'un corps organisé comme le clergé, car il est loin d'avoir la même personnalité. La noblesse française ne peut plus vivre; et cela non parce qu'elle est dégénérée, exclusive, jalouse, qu'elle a des privilèges iniques, révoltants, des mœurs dépravées, des habitudes insolentes. D'autres aristocraties ont eu tous ces défauts et tous ces inconvénients à un degré infiniment plus exorbitant, sans pouvoir invoquer les mêmes excuses, et n'en ont pas moins survécu aux plus terribles vicissitudes. Elle ne peut plus vivre, parce qu'elle a un vice qu'on n'a jamais pardonné à une classe privilégiée, elle est inutile.
Une fois qu'une aristocratie n'a plus de fonctions
qui lui soient propres, une fois qu'elle ne représente plus un principe de vie ou de force, que ce soient les affaires, ou les armes, ou la justice, cette aristocratie est morte. Richesses, honneurs, plaisirs, pouvoir, les peuples prodiguent tous les biens à leurs patriciens, mais c'est a la condition que, sous une forme ou sous une autre, ils paieront leur tribut d'utilité ; malheur à eux le jour où ils l'oublient (1).
La noblesse française en était précisément à ce moment fatal. Elle avait perdu sa raison d'être. On pouvait la supprimer sans que la nation en ressentît d'autre effet qu'un immense soulagement ; tandis qu'à
(i) Cette vérité si dure pour la uoblesse, la royauté ne la lui épargnait guère. Voici, en effet, ce qu'on peut lire dans le discours d'ouverture des États-Généraux , de M. de Barenlin, le garde des sceaux :
« Tant que le service de l'arrière-ban a duré , tant que les possesseurs des fiefs ont été conlraints de se transporter à grands frais d'une extrémité du royaume à l'autre avec leurs armes, leurs chevaux, leurs équipages de guerre n'était-ce pas une manière de
partager l'impôt , ou plutôt n'était-ce pas un impôt réel , que ce service militaire que l'on a vu plus d'une fois concourir avec des contributions volontaires?» Et la noblesse ne fournissant pins ce concours, il concluait contre son privilège d'exemption d'impôt : n'étail-ce pas conclure contre tons les autres?
une autre époque, au moyen âge, par exemple, on eût brisé le nerf même de sa vitalité. Non-seulement elle n'était plus une classe politique, mais elle n'était même plus une classe militaire. Je n'en voudrais pas d'autre preuve que cette ordonnance de Ségur qui, s'avisant, un peu tard, en 1781, que les plébéiens commençaient à accaparer pour eux les hasards et les honneurs du champ de bataille, crut apporter au mal un remède efficace en arrêtant que désormais les nobles seuls pourraient parvenir au grade d'officier. Cet appel ne fut pas compris.
C'était à la cour et non au camp que la noblesse entendait conquérir ses grades. Depuis les grandes guerres de Louis XIV, le peuple avait tout à fait envahi l'armée et encombrait toutes les avenues du commandement. Les cadets seuls et les petits nobles prenaient encore à cœur le métier des armes. La haute noblesse achetait les régiments et les commandait in parlibus jusqu'à ce qu'une occasion brillante vînt lui offrir un moyen facile de recueillir toute la gloire des succès préparés sans elle.
Pourtant les camps étaient restés sa place d'honneur et sa profession favorite. Elle y avait encore la popularité et l'influence due à son tempérament che-
valeresque ; mais elle n'y avait plus le monopole du courage et des vertus militaires.
Partout ailleurs elle n'était plus qu'une ombre. Partout l'homme du roi, c'est-à-dire l'homme du Tiers avait dépossédé les gens de la noblesse. Ijel magistrature, les intendances, les fermes générales, le conseil du roi lui-même, l'administration tout entière, en un mot, étaient entre les mains de ces parvenus anoblis, dont Saint-Simon a si bien décrit la physionomie et les instincts, hommes d'affaires et de « vile bourgeoisie, » sortis du Tiers et fidèles à ses haines, qui ne semblaient prendre la livrée du noble que pour le combattre avec plus d'avantages, servîtes envers la royauté, âpres au gain et au travail, patients, procéduriers, humbles et souples d'échine, mais d'une ténacité inflexible.
De ses droits féodaux la noblesse n'avait conservé que des formes, des souvenirs, des signes d'autant plus insultants qu'ils ne représentaient plus qu'un pouvoir illusoire. La seule réalité qui lui en restait, c'était des redevances pécuniaires; mais ici encore se révélaient les impossibilités de cette situation. Le paysan était devenu le sujet du roi. 11 était jugé, administré, imposé, enrôlé de par le roi. Et tous les
ans, il voyait apparaître l'homme du château, — un étranger, — ou son intendant, car il ne quittait plus guère la cour, qui venait percevoir sur ses travaux un second tribut, d'autant plus lourd et plus humiliant qu'il n'était ni un signe de suzeraineté, puisque le suzerain c'était le roi, ni même un gage de fidélité, puisque tous les liens de l'antique solidarité féodale étaient à jamais rompus.
Si de tous ces présages d une dissolution prochaine on rapproche l'Histoire de France tout entière, ce long combat de la royauté, unie au Tiers, contre la noblesse, et surtout cette passion d'égalité qui est le fond le plus solide du caractère national; une seule conclusion est encore possible : l'abolition de la noblesse.
Et ainsi elle se condamna elle-même dans l'immortelle nuit du k août, cette race légère et charmante, insouciante et généreuse, si rebelle aux leçons de l'expérience, mais si loyale, si désintéressée, si pleine d'honneur et de bravoure. En proclamant la nécessité du sacrifice, on ne peut se défendre d'un sentiment de regret de voir perdues tant de qualités brillantes, dont la séduction se fit si longtemps supporter à la France, malgré d'intolérables défauts. Et
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comment d'ailleurs ne pus se souvenir ici que les deux premiers initiateurs de La liberté furent deux de ses fils : Lafayette et Mirabeau î
D'où viendra donc le salut? de la royauté? Sous des apparences plus rassurantes, son état est tout à fait désespéré. Voyez plutôt tous ces empiriques rassemblés autour d'elle. Chose étrange! pour la première fois, elle commence à s'effrayer de sa responsabilité. Elle a des scrupules de conscience. Elle va au-devant des réformes. Elle publie des comptes rendus que personne ne lui demande. Son pouvoir l'embarrasse, car elle sent le vide se faire autour d'elle.
Lui est-il permis du moins de compter sur le bon Louis XVI? — On raconte qu'à 1 époque du sacre l'illustre Turgot fit de grands efforts pour obtenir de lui qu'il voulut bien retrancher du cérémonial d'usage une formule qui avait quelque peu vieilli : le serment d'exterminer les hérétiques. Le roi convint de la justesse de ses observations, et Turgot crut l'avoir persuadé. Mais le jour de la cérémonie venu , et au • moment de prêter le serment, Louis XVI, au lieu des termes consacrés, balbutia, d'une voix troublée, quelques paroles qu'il rendit, à dessein, inintelligibles, au grand étonnement de l'assistance. H avait pensé
concilier ainsi les égards dus à L'opinion avec les ménagements qu'il voulait garder pour le clergé.
Cette misérable et puérile transaction donne la vraie mesure du caractère de ce malheureux prince, et de l'esprit qui dicta tous ses actes. Entre les partis opposés qui s'offraient à lui, il finissait toujours par adopter un moyen terme plus dangereux qu'eux tous. Faible, irrésolu, flottant au gré de mille impulsions contraires, on le voyait associer dans un même ministère Turgot à Maurepas, c'est-à-dire la droiture, le désintéressement, la pureté, à la corruption et à l'intrigue. Et cette dualité' il la portait en lui-même. Son premier mouvement était presque toujours juste, grâce à des instincts honnêtes et à un certain bon sens; mais bientôt les passions, les préjugés, les influences de son entourage, les exigences terribles de sa propre situation, élevaient la voix, grondaient, menaçaient, et le pauvre roi, troublé, éperdu, se hâtait de céder li l'orage. Le lendemain effaçait toujours le travail de la veille, et le repentir suivait de près ses résolutions. Aussi dès le début paraît-il en proie au vertige. Il a l'air d'une victime marquée par la fatalité. A qui croire? à qui s'adresser? Il va en désespéré à tous ceux qui lui promettent le salut, de Turgot et de
Malesherbes à Necker, de Necker à de Calonne, de Galonné à Loménie. 11 a dans sa timide attitude je ne sais quoi d'inquiet et d'effaré.
De tous ces hommes, un seul avait eu assez de génie pour embrasser l'étendue du désastre, et assez de caractère pour tenter de le prévenir, en désarmant la Révolution et en lui donnant d'avance ses plus essentielles satisfactions. Il fut le premier abandonné : j'ai nommé Turgot.
Il faut dire d'ailleurs que les hésitations de Louis XVI n'étaient que trop souvent justifiées par d'inexorables difficultés. A force de se faire le centre de toutes choses, la royauté en était venue à ce point qu'aucune partie de l'État ne pouvait recevoir d'atteinte qu'elle n'en ressentit immédiatement le contre-coup. Chaque réforme qu'elle essayait ne faisait que susciter ou révéler une complication et une impossibilité nouvelle, parce que le vaste ensemble d'innovations auquel elle aurait dû se rattacher n'existant pas. elle n'était plus qu'un élément de trouble et de désaccord au sein d'un ordre de choses conçu dans un tout autre esprit. C'est ainsi que les meilleurs projets de Turgot eurent parfois des résultats funestes, que les assemblées provinciales réveillèrent dans toute la nation le désir d'une
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vie politique plus réelle et plus effective, que les emprunts de Necker amenèrent naturellement ses comptes rendus qui, malgré leurs illusions, ne firent que rendre publique la détresse des finances, que rassemblée des notables vint fortifier l'opposition des parlements, et enfin rendit nécessaire la convocation des États-Généraux.
Tous les remèdes ayant été épuisés et étant tous restés sans effet, parce qu'ils avaient tous pour base la conservation intégrale des institutions existantes, on commença à s'habituer à l'idée de faire la part du feu et d'en sacrifier une portion. Le clergé et la noblesse ne tardèrent pas à s'apercevoir, aussi bien que la royauté, que le gouffre pourrait bien finir par les engloutir tous trois. Mais dans l'espoir qu'un seul sacrifice suffirait, ils se l'envoyaient le suicide, chacun le trouvant très inopportun pour soi et d'un à-propos irrésistible pour ses rivaux. Personne ne voulait être le Décius. Les cahiers des deux ordres privilégiés et les dernières ordonnances de la monarchie expriment cette préoccupation avec une singulière naïveté d'égoïsme.
Alors parut de Calonne qui, froidement, prononça