Rapporti' pur Cici'ion. Ilrulus, i
style, il ne m'était guère possible de dire du nouveau. Mais peut-être ai-je réussi à mieux débrouiller que mes devanciers la question si obscure de leur origine, et en ai-je par là fait mieux comprendre le véritable esprit.
Des œuvres et des fragments d'Antiphon j'ai tiré un tableau détaillé de sa méthode et de ses procédés didactiques qui, dans ses traits généraux, me semble valable pour toute la rhétorique du cinquième et du quatrième siècles.
Enfin j'ai montré en Isocrate l'introducteur de la méthode socratique dans l'éloquence en même temps que le dernier et le plus achevé représentant de la rhétorique pratique, telle qu'on l'a conçue à Athènes jusqu'à Aristote.
Ce sont là les points essentiels de la première partie.
Dans la seconde je me suis proposé de reconstituer une technè du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Reconstitution bien imparfaite, je suis le premier à en convenir. Telle qu'elle est cependant, il s'en dégage au moins deux faits intéressants pour l'histoire littéraire :
1. Toute la vieille rhétorique grecque antérieure à Aristote a été jusqu'à ce jour considérée comme perdue. C'était là une grave erreur. J'ai montré que la substance en est parvenue jusqu'à nous dans des traités postérieurs, tels que la Rhétorique à Hérennius ou le de Inventione, qui sont des adaptations du grec. Et même il ne m'a pas paru impossible de la dégager des éléments plus récents auxquels elle est aujourd'hui mêlée.
2. C'est un fait bien connu que l'influence exercée par la rhétorique sur l'art des logographes. Mais peut-être apparaîtra-t-elle dans mon livre plus profonde encore qu'on ne l'imaginait. On y verra, en effet, à quel point cet art a été dès l'origine soumis à la discipline de l'école : que c'est à celle-ci, en particulier, qu'il doit sa
structure générale et ses cadres fondamentaux, et que de là aussi lui vient tout un répertoire impersonnel d'idées et de formules. De sorte qu'on peut dire que tout plaidoyer grec était en grande partie déterminé d'avance, dans son contenu comme dans 'sa forme, par les règles de la rhétorique.
Tels sont, au point de vue de l'érudition, les résultats les plus importants de mon étude.
§ 2. — Essai de réhabilitation de la rhétorique.
Pourtant ce n'est pas là, à mes yeux, son principal intérêt. Je voudrais surtout qu'elle contribuât à réhabiliter la rhétoriquepadis si honoré, cet art a aujourd'hui »'■ mauvais renom. En i863, dans sa belle étude sur Isocrate, M. E. Havet écrivait déjà : « On est f^appé du contraste entre ce qu'on pourrait appeler l'excès de l'art dans Isocrate et son école et une disposition des esprits toute difïérente, qui semble prévaloir dans le présent et dans l'avenir. De plus en plus la préoccupation du fond va efl'açant celle de la forme, la rhétorique disparaît, la composition devient improvisation..., le discours tourne à la conversation, le livre au journal qui est la conversation écrite '. » Depuis lors cette tendance des esprits n'a fait que s'aggraver. Et elle a même eu en ces dernières années son contre-coup sur les programmes de l'enseignement public. Si, en eflet, il subsiste toujours dans nos lycées une classe qui porte le nom de rhétorique, la rhétorique, par une étrange ironie, est depuis i885 une des rares choses qui ne s'y enseignent
1. Aug. Cartelier, Traduction de l'AiilidOKin d'isocrale, a^^ec une Introduction par E. Havef, p. xxi.
pas'. N'est-ce pas là le coup de grâce? II faut s'entendre. Sous le nom de rhétorique réprouve-t-on l'emphase, le développement vide, le culte exclusif du mot et de la phrase? Rien de mieux. Mais ces vices ne sont pas ceux de toute rhétorique : ce signalement ne convient qu'à l'art dégénéré, qui fleurit plus tard en Asie et à Rome dans les écoles de déclamation. Tout autre était la rhétorique attiqueJA le bien prendre, c'est surtout une technique, entendez par là un ensemble de traditions pratiques et, en quelque sorte, professionnelles, — comme il y en avait en Grèce dans la plupart des arts, non seulement plastiques, mais littéraires, — qui, en transmettant à chaque artiste tout l'héritage de formes et de motifs antérieurement trouvés, lui rendaieat l'exécution plus aisée, plus rapide et plus sûre. C'est aux fruits, dit-on, que se juge l'arbre. Or les fruits de la rhétorique attique, ce sont les plaidoyers de Lysias, Isée, Démosthène, Hypéride. Où trouver une manière plus franche, plus saine, plus exactement appropriée à son objet, bref plus exempte de rhétorique, au mauvais sens de ce mot? Mais voici un fait plus frappant encore. Qu'on lise certains plaidoyers, faussement attribués à Démosthène, et qui sont de la main même du plaideur : par exemple, les sept discours prononcés par Apollodoros contre divers adversaires. Ce ne sont pas des chefs-d'œuvre, je le veux bien; mais, par la vertu des règles et de la tradition, ils suffisent cependant à leur objet et conservent quelques-unes des qualités essentielles de l'éloquence attique : netteté, brièveté, convenance.
Mais la rhétorique d'Antiphon, de Lysias et de Démos-
1. Les programmes de 1885 y ont en effet substitué « des notions sommaires d'histoire des littératures grecque, latine, française. »
thène ne garde-t-elle plus aujourd'hui qu'un intérêt historique? Est-elle à tout jamais frappée d'impuissance? Non, en vérité. Transplantée à Rome au premier siècle avant notre ère, elle y trouva un renouveau d'influence et d'action. Et j'estime que de même nos avocats, nos avocats d'assises principalement, auraient eux aussi tout profit à s'y retremper. Ils y trouveraient d'abord, sous forme concrète, une psychologie de l'âme populaire, aussi vraie de nos jours qu'autrefois; car quoi de plus semblable à l'Héliée athénienne qu'un jury français? Platon a très heureusement montré comment cette psychologie est le fond même de la rhétorique antique : « Je compare, dit-il, le rhéteur à un homme qui, après avoir observé les mouvements instinctifs et les appétits d'un animal grand et robuste, par où il faut l'approcher et par où le toucher, quand et pourquoi il est farouche ou paisible, quels cris il a coutume de pousser en chaque occasion, et quel ton de voix l'apaise et l'irrite, après avoir recueilli sur tout cela les observations d'une longue expérience, en formerait un corps de science qu'il entreprendrait d'enseigner, sans d'ailleurs se mettre en peine de discerner parmi ces habitudes et ces appétits ce qui est honnête, bon, juste, de ce qui est honteux, mauvais, injuste, se conformant dans ses jugements à l'instinct du redoutable animal... » Précisons cette poétique allégorie. La théorie de l'exorde judiciaire n'est-elle pas une analyse complète des sentiments de la bienveillance et de l'aversion, de leurs causes, de leurs effets, et des moyens par lesquels on les fait naître ou on les apaise? De même, qu'est-ce que le chapitre de l'épilogue, sinon une étude de ces sentiments généraux, qui s'appellent haine, colère, jalousie, pitié? Vieilles de plus de vingt-quatre siècles, toutes ces observations morales n'ont rien perdu de leur valeur. Mais il
y a dans la rhétorique grecque bien d'autres choses encore, dont les avocats modernes pourraient faire leur profit, je veux dire tout un trésor de remarques pratiques, suggérées aux logographes rhéteurs par une longue expérience. Qui de nous, par exemple, n'a eu l'occasion, en écoutant tel ou tel des maîtres du barreau contemporain, de regretter qu'ils ne se fussent pas davantage pénétrés du précepte isocratique : « Que la narration soit claire, brève, persuasive »? La classification des causes en états, qui réduit à trois ou quatre types fondamentaux toute la variété apparente des argumentations judiciaires, ne serait-elle pas pour eux une méthode aussi utile et aussi pratique que pour leurs devanciers d'Athènes ou de Rome? Enfin n'auraientils pas intérêt à étudier théoriquement, à l'exemple des Isocrate, des Démosthène, des Lycurgue, les procédés divers pour amplifier ou atténuer un délit, les tours ingénieux par lesquels on récapitule, sans le paraître etc.? Donc la rhétorique judiciaire des attiques reste dans son fond vivante et actuelle.
Toutefois cette réhabilitation même, telle que nous^ venons de l'esquisser, est incomplète. |Ce serait faire grand tort à la rhétorique attique que d'y voir une simple préparation au métier de plaideur ou d'avocat. Si c'est là son objet propre, elle le dépasse singulièrement. Telle est l'universalité de beaucoup de ses préceptes qu'elle peut être dite à plus juste titre une initiation à la parole publique sous toutes ses formes, ou, d'une façon plus générale encore, à l'art de penser. Le souci de la composition, les précautions par lesquelles on s'insinue dans la confiance de l'auditeur ou du lecteur, les qualités nécessaires de toute narration, les sources des arguments et leurs diverses formes, les moyens d'exciter ou de calmer la passion, etc. : voilà autant de leçons qui n'inté-
ressent pas seulement, j'imagine, un petit nombre de
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En d'autres termes, il y a dans la rhétorique à peu près tous les éléments d'une éducation littéraire. C'est pourquoi je reste convaincu pour ma part, en dépit des idées régnantes, qu'elle a sa place naturelle dans l'enseignemenTTEt je renouvellerais volontiers le vœu, déjà formulé par Fénelon il y a près de deux siècles, qu'il se trouvât quelqu'un pour rassembler en un seul corps les éléments de cette rhétorique, aujourd'hui dispersés chez tant d'auteurs différents, dans la Rhétorique à Alexandre, chez Aristote, dans la Rhétorique à Ilérennius, chez Cicéron , chez Quintilien. Ce compilateur ferait une œuvre modeste sans doute, mais d'une utilité pédagogique incontestable '. Et j'ajoute même, toujours avec Fénelon, qu'il pourrait par surcroît, « en ne prenant que la Heur de la plus pure antiquité, faire un ouvrage court, exquis et délicieux". »
1. II existe, je le sais, des livres qui répondent en une certaine mesure i\ ce désir. Par exemple, la Rhétorù/ue de ,1 .-V. LeclerCj^ si en faveur autrefois dans les classes, et maintenant bien dômodée. Mais le tort de ces ouvrages était do mêler à « la pure antiquité >> les leij'ons beaucoup plus contestables des rhéteurs postérieurs ou même modernes. De plus, ils font une part disproportionnée à l'Élocution, c'est-à-dire à un dénombrement aussi sec que stérile des qualités du style, tropes, figures de mots, ligures de pensées, etc.