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vient la source intarissable de nos plus belles actions,
De quelque point que nous partions , sur quelque point que nous nous trouvions, nous sommes toujours sur les bords de l'infini, nous y plongeons avec une joie vive, nous nous perdons dans cet océan avec un plaisir indicible , nous nous sentons à la fois attirés et repoussés par un frémissement et une frayeur secrète qui ne sont pas sans volupté; et quand nous sommes revenus à nous-mêmes avec tout le calme de la réflexion , nous souhaitons de repro-^ duire cet état de ravissement, et déplorons qu'il soit éphémère.
Ce n'est pas ce que nous apercevons dans la nature d'une manière distincte , ce que nous y saisissons , contemplons et pou-^
von s comprendre , qui nous transporte et nous exalte , non ; c'est ce qui se dérobe à nos sens , mais qui se révèle aux yeux de l'entendement et de l'amc, ce que nous soupçonnons, pressentons dans un lointain illimité ; c'est là ce qui donne au monde visible , pour les êtres d'élite de l'espèce humaine , ce charme ineffable , cet attrait toujours renaissant , qui les entraîne , les absorbe et les plonge dans un véritable ravissement.
De là les effets magiques du clair-obscur , de la distance , des objets qui s'annoncent dans la nature sous des traits inconnus, mystérieux, extraordinaires. C'est précisément ce que nous ne pouvons saisir sous des formes déterminées, et dont les contours nagent dans un demi-jour , qui exerce sur nous un pouvoir presque sur-
(243) naturel, que l'on ne peut comparer avec au* cun autre. Cette puissance secrète s'unit mystérieusement à tous les objets, les transporte et nous transporte avec eux dans le monde invisible , où tous les êtres finis ne sont autre chose que l'infini se manifestant sous les traits de la matière organisée et non organisée , et où l'esprit et le cœur se perdent dans des perspectives immenses.
Ainsi l'amour de l'infini et une tendance involontaire à nous unir avec lui, ont des affinités avec l'amour de la nature sensible , ou plutôt nous aimons la nature sensible parce qu'elle répond à ce penchant secret et irrésistible qui nous porte vers l'infini, et qu'elle le flatte, si elle ne le satisfait pas. Ce fait est avéré et indubitable. L'homme développé en a la con-
science , sans pouvoir l'expliquer , mais il se trouve même dans les hommes grossiers à leur insu ; et pour peu qu'on y fasse attention , on le surprend et le découvre chez eux. Un homme qui entre dans la profonde et sainte obscurité d'une de ces forets primitives qui paraissent aussi anciennes que le monde, éprouve une frayeur secrète; quand son regard se perd dans les espaces immenses du ciel étoile , il se sent à la fois abaissé, humilié et élevé audessus de lui -même ; en présence des Alpes éternelles, au bruit de tonnerres des cataractes, sous l'action de leur chute rapide, il recule , il tremble , et en même temps il est puissamment attiré par ce grand spectacle ; enfin il s'abîme avec attendrissement et avec joie, avec effroi et avec volupté dans les vagues de l'Océan. Il rend hommage, sans le savoir, à l'infini dans la
( 245 ) nature. Dans son être où l'animalité domine , s'annoncent et se manifestent , à lui par des signes certains , sa haute origine et sa céleste destination; un nouveau monde s'ouvre devant lui , et les rayons qui en émanent tombent dans son ame,
Le même amour de l'infini se révèle aussi dans l'amour de l'art. Quelles que soient les formes que l'art adopte et emploie pour donner à l'infini de l'idéal une existence sensible , que ce soient des couleurs ou des corps solides, des sons ou des mots, il n'atteint jamais son but et ne s'empare avec force de notre ame qu'en dépassant les limites du monde sensible ; et quand par la force créatrice du ge'nie il nous fait, sinon saisir, du moins pressentir et espérer l'infini , [quels que soit le genre de créations de l'art j que par l'harmonie des pro*
(246) portions et la symétrie des formes , il nous donne le sentiment de la beauté , ou que par la puissance des sons et des mots il nous présente l'image et l'idée d'une force sublime dans son immensité; toujours l'énergie , la vivacité, la durée des impressions qu'il fait sur nous dépendront de la manière dont il nous met en rapport avec l'infini, dont il réveille le sentiment dans l'âme, dont il étend et agrandit la pensée , en l'affranchissant de toute espèce de liens. Ce n'est pas par les objets que l'art présente aux sens qu'il agit le plus sur nous, mais sa plus grande puissance consiste dans la vie qu'il donne à l'imagination. Par les impressions qu'il fait sur les sens , il lui prête une force , un feu, un élan qui lui font parcourir et franchir avec une prodigieuse rapidité une carrière immense. Ce que l'art nous montre sous des traits
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prononcés peut nous plaire et même nous captiver; mais ce qu'il nous cache, en l'indiquant, ce qu'il nous dérobe tout en nous le faisant apercevoir vaguement, ce qu'il nous laisse deviner, le monde invisible qui se reflète dans le monde visible , l'infini que nous découvrons ou pressentons au-delà du ciel qui se révèle a nos sens : c'est là proprement ce qui assure à l'art cette puissance universelle et constante qu'il excerce sur lésâmes humaines, et qui est à l'épreuve de l'action des siècles, même dans les arts du dessin , dans ceux qui n'enfantent que des formes finies , et qui s'approchent d'autant plus de la perfection qu'ils donnent à leurs ouvrages plus de précision , des contours plus achevés, en un mot la plus haute individualité; et même dans ces arts, dis-je, la magie qu'ils déploient tient à l'union mystérieuse du
(248) fini et de l'infini , aux secrets du monde intellectuel qui sont la clé du monde , des corps, et auxquels le dernier nous fraie le chemin.
Les arts qui, par la nature des signes qu'ils emploient , et des instrumens dont ils disposent , ont toujours quelque chose de vague et d'indéfini , transportent l'ame avec bien plus de force et de succès encore que les arts plastiques au-delà du monde fini dans un océan immense de pensées, de sentimens, de souvenirs et d'espérances. Cette prérogative et cette gloire n'appartiennent qu'à la poésie et à la musique. Tout en donnant , par des accords harmonieux et par des tableaux vivans , aux sentimens et aux passions le caractère et la couleur qui leur sont propres, elles s'élèvent plus haut, et expri-
( M9 ) ment beaucoup moins de choses qu'elles
n'en font deviner. Elles placent un objet dans un jour éclatant, et lui prêtent des formes déterminées, mais elles répandent en même temps un clair-obscur magique sur unç foule d'autres objets qui ont des rapports plus ou moins intimes avec le premier. A côté des représentations distinctes qu'elles expriment avec netteté et avec précision , elles réveillent une masse de représentations confuses , qui agissent puissamment sur l'ame et l'imagination. C'est là que se trouve le secret du génie que peu d'hommes possèdent , que la plupart ne comprennent pas même. Il consiste à présenter à l'œil intérieur un objet , en lui donnant des contours déterminés , et des couleurs brillantes , et à produire dans le fond du tableau , comme par une baguette magique, une multitude
d'images qui, plus ou moins éloignées de l'objet principal, contribuent toutesà monter l'ame sur un certain ton ; et nous faisant passer d'un sentiment à un autre , de la joie à la mélancolie , et de la mélancolie à la joie , vont finalement se perdre dans l'infini.
C'est ainsi que dans l'amour de la nature et dans l'amour de l'art, s'annonce et se manifeste l'amour de l'infini, et avec lui cette tendance secrète du cœur humain à s'unir avec lui.
11 en est de même de l'amour de la vérité, de la vertu, de l'héroïsme. Tout amour noble et pur a sa racine dans l'être infini : ils trouvent tous leur source commune et leur principe dévie dans les affinités électives de l'ame humaine avec l'infini.
La vérité est éternelle , comme elle est une , car toutes les vérités ne sont que des rayons d'une seule et même lumière primitive, autant de gouttes d'une source éternelle. Elles sont liées si étroitement les unes aux autres, que par ce caractère seul elles manifestent et prouvent déjà leur origine commune. La vérité, infinie et immuable comme Dieu, inspire aux âmes d'élite un amour qui, pur et illimité comme son objet , tend sans cesse à former avec lui une union plus intime. Toute espèce de borne est odieuse à l'âme, et quand elle ne peut ni l'écarter , ni la reculer , elle s'élève au-dessus de ces limites par le vol de l'imagination. Bien supérieure à la sphère des sens et de l'entendement , elle envoie ses pressentimens en avant comme autant de gages et de signes précurseurs de l'infini , et elle éprouve une tristesse toute
céleste, en faisant pour se rapprocher de lui des efforts impuissans et stériles.
L'amour de la perfection morale , qui emporte avec lui l'amour d'une liberté raisonnable et l'amour de l'humanité, se perd aussi dans l'amour de l'infini , ou plutôt dans une tendance secrète et continuelle vers l'être absolu , éternel , souverainement parfait. «
Saisir la loi de Dieu , dans sa stricte nécessité , comme la loi universelle de toutes les intelligences , la convertir en loi d'amour, lui être attaché, uniquement par amour pour le législateur éternel ; tel est l'idéal de l'espèce humaine, idéal infini que l'on ne pourrait réaliser qu'en lui restant fidèle dans tous les temps et dans tous les lieux , au milieu de tous les obs -
( 253 ) tacles , de tous les sacrifices , de toutes les joies et de toutes les douleurs , sous toutes les formes possibles. Sous le rapport de son objet , comme sous celui de la force qu'il suppose , et des effets qu'il produit , notre vie tout entière doit être une approximation continuelle de ce but suprême. Mais il n'est pas donné à un être fini de l'atteindre entièrement , de se confondre avec lui , et d'arriver à une identité parfaite avec l'idéal. Nous en faisons tous les jours l'expérience sur nous-mêmes , nous avons tous la conscience de notre faiblesse à cet égard comme à tant d'autres. Il suffirait d'ailleurs pour s'en convaincre de rapprocher le fini de l'infini , ou plutôt de les comparer l'un avec l'autre par la pensée ; mais quand les héros de la foi , de l'espérance , de la charité y s'oubliant euxmêmes , se sacrifient pour leur patrie , ou
(^54) pour l'humanité , pour le bonheur de la société tout entière , ou pour celui de tel ou tel individu , et s'imposent volontairement dans des vues désintéressées des privations et des douleurs de tout genre , et se placent par leur héroïsme sur les dernières limites de la grandeur humaine , la hauteur à laquelle ils s'élèvent ne donne pas la mesure de la force qu'ils recèlent , mais celle de la sphère terrestre qui leur est assignée ; leurs idées et les nôtres dépassent de beaucoup cette ligne, et se créent à elles-mêmes un idéal de perfection, qu'elles transportent au-delà des mondes , et qui seul paraît assorti et approprié à la perfectibilité indéfinie de l'ame. Ce sentiment sublime se réveille en nous, aussi souvent que par des combats , des sacrifices , des victoires, nous nous surpassons nous-mêmes , ou que les autres
( 255 ) nous surpassent , et que nous acquérons la conscience du contraste saillant de l'essence de notre être et de ses phénomènes, de notre force et de notre faiblesse.
Non-seulement l'amour que nous inspirent les grands et éternels intérêts de l'humanité, s'annonce au flambeau de l'examen, comme une tendance secrète vers l'infini ; mais encore l'amour dans le sens propre du mot, et l'amitié elle-même, pour peu que ces deux sentimens aient un caractère pur , noble , élevé , portent et révèlent à un œil exercé cette empreinte toute divine.
Mais, objectera-t-on, comment est-il possible que deux êtres finis , resserres dans d'étroites limites , éprouvent l'un pour l'autre un amour infini? C'est que , malgré
( 256 ) leur finitude , tous deux ont quelque chose d'infini dans la profondeur de leur être , et qu'en vertu de ce caractère distinctif , ils peuvent s'élever ensemble dans une sphère plus haute. Ils développent, embellissent , enrichissent ce qu'ils sont dans un espace et un temps donné de tout ce qu'ils peuvent et doivent devenir, et de ce qu'ils deviendront en effet; ils s'ennoblissent , s'épurent l'un l'autre ; se dégageant de la matière, ils se voient déjà dans un jour céleste, et ils sentent en même temps le besoin de se pénétrer réciproquement d'enthousiasme, et de réunir leurs forces et leurs efforts pour prendre leur essor vers les sommités de la vie, d'où l'on embrasse un horizon immense. Dans les relations de ce genre , l'imagination doit vivifier le sentiment, la poésie de l'ame doit transporter l'existence dans un
( 257 ) ordre de choses supérieur, et la sortir de l'ornière commune , ou bien c'en est fait de la dignité et de la gloire de l'homme.
Les réflexions suivantes mettront dans tout son jour ce que je viens de dire.
Les ouvrages de la nature , qui nous arrachent à nous-mêmes et nous font verser ées larmes d'attendrissement ou de joie ; les productions de Fart qui nous transportent d'admiration; les hommes qui par leur génie et leurs forces intellectuelles nous inspirent de l'enthousiasme; ceux qui par une sensibilité riche , profonde , bienveillante , nous commandent en quelque sorte l'amour , et qui ont des droits sacrés sur notre cœur ; les femmes qui nous offrent l'idéal de leur sexe par les qualités de leur esprit et de leur caractère , dont
( i58 ) les formes et les traits en portent l'empreinte , qui seules peuvent éprouver un amour spirituel , comme seules aussi elles savent l'inspirer : en un mot tous les objets qui nous ravissent et nous élèvent audessus de nous-mêmes ne sont pas dans le fait tels que nous les voyons , comme nous les sentons dans les heures de l'enthousiasme ; mais nous changeons en quelque sorte leur nature , nous les créons et les faisons en partie tels qu'ils se montrent à nous.
Mais cette puissance a des bornes. L'imagination la plus riche et la plus brillante, la sensibilité la plus profonde , l'esprit le plus ingénieux, ne peuvent pas faire des objets tout ce qu'ils veulent, ni jouer avec eux. On ne peut leur prêter à tous indifféremment des qualités de tout genre, qu'ils
ne posséderaient pas même en partie , ou dont ils n'offriraient pas même le germe j et les environner de tous les charmes de ceux qui nous ravissent en effet , et qui exercent sur nous une espèce de magie.
Ainsi , pour que la chaleur de l'ame et le feu de l'imagination vivifient , embellissent , rehaussent les objets de notre amour , il faut que ces objets aient assez de richesse réelle, je dirais presque assez d'étoffe pour rendre ce travail possible, et qu'ils nous fournissent le fond sur lequel nous appliquons ce luxe de couleurs, et répandons toutes les richesses de notre palette. Si les objets de notre amour doivent à cet amour même une partie de leurs attraits, cependant cet amour n'est jamais créateur, et ne saurait rêver ce qui n'existerait absolument pas.
L'objet, toujours égal à lui-même, ne change pas de forme ni de traits, mais ceux qui le contemplent, et qui en reçoivent l'impression sont très différens les uns des autres. Ceux qui ont avec lui des affinités électives le trouvent admirable , et il leur inspire une sorte de ravissement. A ceux auxquels il est étranger, qui sont étrangers à lui et qui ne possèdent pas le secret de l'enrichir de leur propre richesse, il paraît indifférent > et il les laisse insensibles.
L'objet est un thème sur lequel on peut faire des variations diverses; les unes brillantes , les autres maigres et pauvres. L'accompagnement peut être aussi ou magnifique ou mesquin.
L'impression qu'un objet aimable fait
( a6i ) sur les âmes qui ont avec lui des affinités secrètes , est comme un germe qui y est subitement jeté. La nature du sol qui le reçoit, celle de l'atmosphère qui l'environne , et les élémens dont il se compose, décident du sort et du développement de ce germe. Selon que le sol est plus ou moins fertile, et que l'atmosphère est plus ou moins imprégnée de principes vivifians, s'élève du sein de ce germe un arbre majestueux, plein de sève, et couvert à la fois de fleurs et de fruits , ou une plante faible et manquée.
Que possède donc dans le fait l'objet de notre amour et de notre admiration ? Tout ce qui est nécessaire pour réveiller en nous le sentiment de l'infini , en nous donnant une espèce de pressentiment des richesses infinies qu'il recèle. Il fait notre bonheur
( a62. ) et notre fortune par ce qu'il nous donne, mais nous faisons aussi la sienne , selon que nous sommes nous-mêmes, en fonds d'idées , de sentimens , d'imagination , ou que nous sommes à cet égard sans moyens et sans ressources.
Dans l'amour, les souvenirs, les voeux, les espérances , sont une belle et brillante enchâssure, ou un cortège éblouissant qui entoure la passion dominante ; ou c'est un écho doux et tendre , mélancolique et voluptueux d'un sentiment qui n'existe plus. Qu'on enlève à l'amour ce fond de poésie sur lequel il repose , et l'on sera étonné de sa pâleur et de ses traits éteints. Sans doute ce ne sont là que des idées et des sentimens accessoires du sentiment principal, mais tous ensemble transportent l'ame dans l'infini. Les uns se rapportent
( 263 ) au passé , les autres à l'avenir ; les uns et les autres sont illimités, et tous deux prêtent au présent qui est toujours borné, un charme particulier.
Pourquoi tout idéal a-t-il toujours quelque chose de ravissant qui dispose à l'enthousiasme? Parce qu'on ne trouve et ne rencontre jamais l'idéal réalisé dans toute sa pureté et toute sa hauteur, parce que dans son existence éthérée, et sous ses formes aériennes, il n'est jamais resserré, comme le monde réel, dans des limites étroites et des contours prononcés , mais qu'il tend toujours à l'infini. Plus l'esprit, Le cœur, l'imagination , prennent un essor idéal, plus aussi l'idéal s'unit dans l'ame à tous les objets de la nature et de l'art ; et cette union mystérieuse de l'univers intellectuel avec l'univers sensible, du fini
(264) avec l'infini, est la source de nos plu» pures et plus nobles jouissances. Alors la réalité nous offre assez de beauté et de grandeur pour faire sortir l'idéal des profondeurs de l'âme , et pour nous fournir l'occasion d'appliquer l'idéal à la réalité, et les fondre ensemble. Dans tous les genres , afin que l'art et la nature se montrent à nous dans tout leur éclat , il faut que ce qui appartient au monde invisiblevienne s'ajouter aux formes sensibles et se confondre avec elles.
Tous les objets que la nature et l'art offrent à notre admiration et à notre amour, ne reçoivent de leur main que des contours, des formes, des traits et des proportions qui sont nécessaires pour donner à l'imagination et à la sensibilité du spectateur cet élan et cette chaleur d'enthousiasme
( 265 ) qui le transportent du fini dans l'infini» Son ame seule communique à ces objets de l'ame et de l'expression un charme irrésistible qu'il est impossible d'exprimer et de caractériser dignement. Les objets delà nature et de l'art, les faits, les actions, les mots eux-mêmes , ne sont en quelque sorte que des vases précieux qui reçoivent et fixent la pensée et le sentiment , afin que ce qu'ils ont d'idéal ne se volatilise et ne s'évanouisse pas. Ce sont des formes qu'il faut soigneusement distinguer de l'idéal qu'elles recèlent, quoique par leur action réciproque elles s'embellissent et se fassent ressortir l'une l'autre.
On ne doit donc pas juger l'amour uniquement par l'objet qui l'excite et l'enflamme. L'amour en lui-même a un prix réel et un genre de perfection qui lui est
( -266) propre ; car il annonce et prouve la puissance d'aimer, et cette puissance est leplim beau don fait à l'ame humaine. L'amour enlève unêtre au cercle étroit de l'égoïsme, le rend étranger ou indifférent aux besoins et aux pensées qui ne se rapportent qu'à son misérable moi, pour aller se perdre et s'abîmer volontairement dans un autre objet différent de lui-même, mais avec lequel il a des affinités secrètes. Ce renoncement à soi-même , ce dévouement de la vie tout entière, cette disposition invincible à se confondre avec un autre être, ont indépendamment même de toutes les qualités de l'objet aimé , quelque chose de pur, d'élevé, de grand, qui inspire autant d'intérêt que d'admiration , quelque chose d'infini.
Quand l'objet d'un pareil amour ne
( 267 ) paraîtrait pas entièrement digne de lui, il faut supposer et admettre que malgré ses défauts et ses imperfections, il a cependant quelque chose de très aimable. On n'aime pas uniquement dans une personne ce qu'elle est , mais ce qu'elle peut devenir, ce qu'elle deviendra sous l'influence de l'amour et de circonstancesheureuses; mais ce que par ses qualités mêmes , elle nous force en quelque sorte à lui prêter , par une espèce de fiction toute naturelle. Lors même qu'un objet nous paraît tout-à-fait digne de l'amour qu'il inspire , il faut encore se dire que cet objet perdrait quelque chose de la lumière magique qui l'environne, si l'on voulait le dépouiller de tous les charmes dont l'imagination et l'aine l'ont revêtu. En général , on peut affirmer qu'on n'aime jamais un objet indigne d'amour, tout en le reconnaissant comme
( 268 ) tel ; on le voit autre qu'il n'est , ou on le fait autre, sinon, l'amour serait impossible •
On n'aime donc jamais sans raison d'aimer : mais l'amour court facilement risque de se volatiliser , de s'évanouir , et de disparaître , du moment où l'on peut et veut alléguer et développer ces raisons , et où l'on en rend compte à soi-même et aux autres. Rien n'est plus opposé au sentiment, rien ne peut être moins concilié avec lui , que le sang- froid nécessaire pour saisir toutes les qualités d'un objet aimable, les distinguer les unes des autres et en faire l'énumération. Le sentiment, de sa nature toujours un peu confus, réunit volontiers , et fond facilement ensemble tous les détails dans une seule impression totale. L'esprit, au contraire, qui tend toujours à la clarté et à la précision , divise ,
sépare et apparie entre eus les élémens des masses. Si les qualités que l'on aime dans un objet quelconque permettaient que l'amant en fit une froide et sévère nomenclature , l'amour reposerait sur un calcul. Mais on aime toujours l'objet tout entier, l'objet dans son unité mystérieuse ; on aime surtout ces personnes rares et extraordinaires dans lesquelles la nature , par une fusion admirable, a su réunir dans un seul tout des qualités différentes , souvent même entièrement opposées.
Il résulte de là que tout amour désintéressé, pur, qui tire son origine et sa force d'une imagination idéale et d'une ame profondément sensible , porte en soi quelque cliose de vague et d'indéterminé , d'illimité et d'infini, et que sa nature et son essence même consistent dans une ten-
( ^7° ) dance secrète vers l'infini, dans un désir et un effort continuel de s'unir étroitement avec lui.
Au fond et dans le sens propre , nous n'aimons dans tous les objets qui nous paraissent beaux , intéressans , sublimes même , que l'être éternel , absolu , infini , souverainement parfait. Ils sont tous un faible reflet de la divinité. En eux respire et vit quelque chose de spirituel , de céleste, d'immortel. Ce caractère, et ce caractère seul , excite et nourrit notre admiration. Ils sont une réverbération de la lumière éternelle , un type visible du monde invisible , un signe sensible de ce qui se dérobe aux sens , l'infini qui se révèle à nous sous des formes finies.
La puissance d'aimer est dans la véri -
table image de Dieu , à laquelle nous avons été créés. Cette puissance d'aimer est susceptible d'un développement illimité, infini. Emanée de Dieu , elle ne peut trouver qu'en lui son repos, son entière satisfaction. C'est là sa destination suprême. L'amour a sa racine dans la foi et non dans la science. L'amour est la source de la piété, la piété elle-même. L'amour ne demande pas des preuves de l'existence de Dieu ; il le trouve dans les profondeurs del'ame, il ne le comprend pas, il sent partout sa présence. Son existence et ses perfections lui sont données dans une seule et même intuition intérieure.
Emané de la foi , l'amour enfante l'espérance, et cette espérance est infinie.
L'homme reconnaît toute sa grandeur quand il aime Dieu et tout ce qui a des
( 272 ) affinités électives avec l'être éternel. Quelque étroites que soient les limites dans l'enceinte desquelles la vie terrestre , la science humaine, et toute l'activité de l'homme sont circonscrites, l'homme se sent tellement élevé au-dessus de ces li*mites , il a tellement la conscience de la force divine qui habite en lui , qu'il attribue à l'ame une existence et une durée non interrompues. Il ne saurait faire autrement. Un fait indubitable et invincible le force en quelque sorte de s'abandonner à cette espérance. Malgré les incertitudes et les bornes de sa science , malgré la faiblesse de sa volonté et l'imperfection de ses actions et de ses ouvrages , malgré le néant de ses vœux et de ses désirs , et la mesure de bonheur relatif qui lui est dévolue , l'homme aime l'absolu , le cherche sans relâche, y tend continuellement, et
( *73 ) ce n'est que dans l'absolu qu'il croit pouvoir trouver la satisfaction de son cœur , et la perfection de son être tout entier. Ce besoin constant de l'ame, cette soif que rien ici-bas ne peut étancher, sont une empreinte céleste , le sceau de Dieu , les précurseurs de la haute destination de l'homme. Demande-t-on comment l'amour de l'infini a pu s'allier avec la poussière ; comment l'idée de l'absolu a pu trouver le chemin du cœur de l'homme ? Le temps ne répond pas à cette question et ne peut y répondre. L'éternité peut seule résoudre ce problème. Elle ne sera pas toujours muette , et de son sein sortira le mot de l'énigme.