TENDANCE A L'INFINI
Sorti du sein de l'infini, l'homme a des affinités électives avec lui ; affinités qui se manifestent dans la nature humaine de différentes manières. Ce pressentiment , ce désir, ce besoin de l'infini, sont tellement enracinés dans les profondeurs de l'ame, s'entrelacent, se mêlent, se confondent tellement avec toutes les affections et tous les sentimens de la nature humaine, qu'il y a toujours en eux quelque chose d'infini qui se trahit, s'annonce et nous in-
(235) dique en quelque sorte notre haute origine et notre haute destination.
La raison , non par des raisonnemens , mais par ses intuitions internes , nous annonce et nous signale le monde invisible, et nous force de croire à Dieu , à l'ame , à la liberté ; mais elle ne lève pas entièrement le voile qui cache et couvre la nature de ces objets invisibles même à l'œil intérieur : la raison humaine est bornée dans sa puissance', comme dans ses effets et ses résultats.
L'entendement , même le plus étendu , le plus pénétrant, le plus profond, est encore bien plus borné , plus resserré dans son action. Relativement au nombre des objets qu'il peut saisir, il sent bientôt de la fatigue dans ses recherches, et reconnaît
( 236 ) toute sa faiblesse. Relativement à la connaissance qu'il peut acquérir de ces objets, il est encore renfermé dans des limites plus étroites. Il ne comprend que ce qu'il crée 1 ui-mém e , ou ce qui naît sous ses yeux .
L'arne seule , en tant qu'elle est le siège du sentiment moral , a quelque chose d'infini. Quiconque a de l'ame , non-seulement croit à l'existence de l'être infini , mais encore associe l'infini à tous les sentimens qu'il éprouve. Quiconque a de l'ame , dépose en quelque sorte , le sachant et le voulant , ou à son propre insu , l'infini dans toutes ses créations , l'aperçoit et le saisit sous toutes les formes finies ; son principe dominant, la couronne de son être tout entier, c'est l'amour, l'amour qui infini par sa nature se manifeste dans d'innombrables effets.
(237) Il faut prendre le mot d'amour dans sa signification la plus étendue , si Ton veut connaître et exprimer ce qu'il a de plus élevé , de plus profond , de plus illimité.
Tout ce que l'homme souhaite , cherche, poursuit , fait , procède de l'amour , à l'exception des jouissances physiques , et de ce qui se rapporte aux intérêts matériels.
L'amour est une tendance continuelle à s'unir toujours plus intimement à un objet avec lequel on a des affinités intellectuelles et morales.
L'amour suprême , qui en secret, caché, mêlé à d'autres élémens hétérogènes, se retrouve dans tout amour véritable , est l'amour de l'être infini , de la source de
( 238 ) toute vérité, de toute beauté , de toute bonté , la religion.
Qu'il s'agisse de la nature , de l'art, de la vérité, de la vertu, de l'amitié, de l'amour proprement dit, on rencontre toujours dans les profondeurs de ces sentimens l'amour de l'infini et le besoin de s'unir à lui, comme la racine des plus belles plantes que le sol de l'âme puisse porter.
La nature dans son ensemble et sa totalité , est l'empreinte vivante de l'infini : il s'y révèle sous toutes les formes possibles. Le principe éternel de la force , du mouvement , de la vie , du sentiment , de la pensée , se retrouve partout à la fois à découvert et voilé , lumineux d'un côté , obscur de l'autre , ici dans un état d'enve-
( 239) Joppement , là libre et développé. La pensée infinie se montre sous les traits les plus variés. Aucune forme n'est entièrement à son unisson , ni à son niveau , aucune forme ne reproduit l'infini dans toute sa perfection ; mais il perce à travers toutes ces formes , et leur prête un charme tout particulier.
Ce n'est pas seulement dans les grandes créations de la nature, dans celles qui semblent braver l'action du temps , dans les profondeurs de l'Océan , sur le sommet rayonnant des montagnes primitives, dans la sainte obscurité des forêts, que souffle et se promène l'esprit de Dieu ; mais il s'annonce aussi dans la vie paisible des plantes, dans la végétation sourde et secrète des mousses souterraines, dans la structure merveilleuse de l'animal le plus insigni-
fiant. Perdus ou suspendus en quelque sorte entre l'infiniment grand et l'infiniment petit , nous sommes attirés avec force par l'un et par l'autre , et ils réveillent en nou& des sensations et des sentimens que l'on ne saurait tous ramener à la beauté des formes, au jeu de la lumière et des couleurs , à l'utilité que nous retirons des différens êtres , au plaisir qu'ils nous donnent , à la reconnaissance qu'ils nous inspirent, mais qui dérivent d'une autre source , qui ont un autre principe : cette source , ce principe , c'est l'infini.
A toutes ces jouissances s'associe un pressentiment vague et mystérieux de l'infini qui vivifie tous les objets et s'empare de notre ame , un pressentiment qui dans la contemplation de la nature nous arrache et nous unit à tout le reste , et de-