IV INTRODUCTION K LÀ STMBOLIQUB DU DROIT
autres facultés, au milieu du mouvement social pour lequel il est né et dans lequel son intelligence est, destinée à s'étendre et à grandir progressivement. En partant de cette donnée toute humaine, il est permis de concevoir que, dans la première enfance du Monde, la langue parlée, articulée, puisse, jusqu'à un certain point, ne pas exister.
Ce système, contre lequel s'élève énergiquement la cosmogonie de Moise, telle du moins que les interprétations reçues jusqu'à ce jour nous la représentent, ce système est le point de départ de Vioo, qui fait pourtant profession d'orthodoxie, qui accepte la Genèse dans toutes ses dispositions, et qui considère Adam comme la souche unique du genre humain. Mais, pour prendre ce point de départ, Yico se place après la dispersion qui suit le déluge. Ne s' occupant d'ailleurs que du monde de la Gentilité, il laisse entièrement de côté le peuple juif, dépositaire et conservateur des traditions premières, peuple tout à fait à part, qui se mêla peu avec les autres nations, et qui en fut presque toujours inconnu. Frappé de la misère du reste des hommes errants et dispersés dans la vaste forêt de la terre , à peine sauvée des eaux, Vico se figure ces hommes primitifs livrés à un isolement complet, tombant bientôt dans le plus stupide abrutissement et finissant par oublier, avec l'idée des traditions divines, l'exercice et la faculté de la parole articulée. De là, pour les descendants de ces hommes qui ont peuplé l'Europe, l'Afrique et une partie de l'Asie, la nécessité d'une langue qu'on peut appeler primitive, au point de vue
POÉSIE DU DIOIX PRUUTiF. Y
dont il vient d'être parlé^ langue de formation humaine, que Vico et Fabre d'Olivet, à son exemple, font dériver toute entière du symbole ou du signe (i). L'état d'abrutissement auquel ce système réduit les hommes, dans ces temps primitifs, ne suppose guère, on le sent, F usage de la parole articulée. Les Pelasges, en efifet, nous apparaissent s'èxprimant d'abord dans un langage grossier, inintelligible. Avant la mission d'Orphée, les Menades ne savent que pousser des sons barbares, sans suite et sans aucun sens. Leur célèbre Evohè n'est qu'un cri rau*que, expression bruyante et vague d'une société encore au berceau. Les Troglodytes éthiopiens, peuplade sauvage encore du temps d'Hérodote, parlent une langue qui n'a de l'analogie qu'avec le cri de la chauve-souris. Homère dit qu'il y a des hommes qui parlent une langue articulée et d'autres qui ne connaissent qu'une langue inarticulée et sauvage. Horace et Lucrèce, bien moins voisins qu'Homère des traditions primitives, représentent pourtant encore l'espèce humaine, au commencement du monde, comme frappée d'une sorte de mutisme (2); et Plutarque avoue qu'avant que le mode que les grammairiens appellent le verbe ait été inventé, l'homme, incapable d'articuler une phrase, ne sait point parler, il bruit (3).
(1) Vico» Scienza nuava, passim ; Fabre d'Olivet, Hist, du genre humain, li?. I, ch. iy, 1. 1, p. 87-95.
(2) MrUum et turpe pecus.
(5) Tant que le verbe ne paroit pas dans la phrase, l'homme ne parle pas, il bruit (Plutarque, Quest, PlaioniclenneSy ch. ix, trad. d^Amyol).
Tl IlfTRODUCTKMr A LA STMBOLIQVB DU DROIT.
SaiM'aocorder tous les effets que Vico attache à la .dégradaticm des raeeâ iiomaines éloignées du Sen- .naar, après la dispersîoD qui suivit >le déluge, tout ieù reooonaissant mènie que le silenoe des traditions ne fui pas ausd complet que Yico renseigne, il n'est pas moins vrai que la misère et l'abrutissement de ces premiars ftges sont un fait acquis, ivicontestable dans le monde de la Gentilité. On peut dès lors affirmer historiquement et physiologiquement , sans s'écarter du respect dû à la Genèse, sinon le mutisme -absolu, ce qui est une véritable exagération permise aux seuls poètes, du moins une grave et profonde oblitération de la faculté de la parole articulée (1).
 l'époque de cette nouveauté du monde ^ pour parler comme Bossuet (2), les démonstrations de la logique et les notions intellectuelles de la raison ne sont pas à la portée des grossiers organes de l'homme. Les sens et l'imagination sont le seul chemin de son intelligence. Des représentations figu- -rées, des images sensibles, une pantomime animée, servent de communication entre les hommes et expriment à leurs yeux toutes les vérités, les vérités religieuses aussi bien que les préceptes de la morale, qui sont le droit des hommes primitifs (3). Ces signes
(i) c On lit dans V Histoire des Voyages, que Seikirk, écossoîs, aYOil oublié sa langue et même perdu la faculté de parler, pour avoir passé cinq ans tout seul dans Tlle de Juan Fernandez > (De Bonald, Législ. prim., t. I, liv. I, ch. m, note c, p. 274; Édition de i 802).
(2) Disc* sur FHist, universelle.
(5) Cf. Greuzer, SymboUk (trad. franc, de M. Guigniaut, Introd., ch. i).
l^U MOIT PlUnTlF. m
physiques, destinés à parler aux yeux; à^ftehanter Fknagination, à suppléer àl'ihsuffisanee de là ktt^ gue, constituent 'une écritdre pou? .aisaioiiive/hiéroi^ glyphique, qui est Tune des premières inailifissiflp tiens extérieures de la pensée humaiïie., de qui a^ail dire que le premier langage eouTentionbel fut tf a* bord une sorlq de langue écrite (i).' ' < . ,
Les objets que la naturearépandtis^surla sûrfkep du globe sont, après le geste^ les preîqieifs él^imehts dé cette langue toute matérielle. La sculptore, qui ^ fiiçonnci les symboles, qui leur> donne la forme plp»^ tique, est, parmi les beaui-arts, celui qtii par^'le premier, destiné qu'il est d'abord à représenter auk yeux, sous l'apparence des symboles, les rentes ret ligieoses ou les commandements de la morale,' eon^^ fondus eusëmble à cette^ époqqe et liés étroitenleiit au droite C'est ainsi que l'histoire des religions et celle du droit se trouvent unies à l'histoire de l'art (2).
(i) Tuite le nazioni (yrima i>arlaroiio scrivendo, corne quelle obe foron dapptifna matote- (Vico> t. lï, CoroL ^ini. M orig. . dH. ling^). — Goguel ensei^e quelque chose d'analogue, lorsqu'il dît que le dessin, la gravure, etc., sont « le seul moyen que les peuples aient d'abord connu pour exprimer leurs peoséses et transmettre leurs connaissances h la postérité > {Orig. des lois, dés art* et des êHeneeSy 1. 1, part. 1, \\\. II, cb. v, p. 360 de Tédit. in-12). -— €é qui est moins eonteetable; c'est que les symboles jouent le rôle le plus important dans l'éctitnre primitive, dont ils sont l'élément pria* eipal.
(2) c Les prêtres,' dit Creuzer, ont été les premiers seulpteuH^ Os ont, parienr art, ci^ l'es premières images des dieux et personnifié la divinité » (Symkolih , trad. franc. ^ Introd., ch. i>. — «Le momeat'qui marque l'origkie yéritaUe de la sculpture, dit Hegel, fut celui où Ton commença k façonner la pierre ou la
Yni IHTROBUCTlOlf A LA STmOUQUI DU DROIT.
A Torigine du monde, on le voit, rintell^jence humaine se sert de deux instruments de manifestation extérieure qui, tantôt isolément, et tantôt de concert, s'entr^aident l'un l'autre à l'aventure pour exprimer la pensée. Ces deux instruments sont la parole gesticulée ou symbolique, qui s'adresse aux yeux, et la parole inarticulée d'abord, parlée ensuite, qui s'adresse à l'oreille.
La parole phonique conserve longtemps le caractère tout matériel de la langue symbolique, à côté de laquelle on l'aperçoit grandir et se développer paralellement pour la remplacer enfin. Des images et des comparaisons, destinées à représenter le rapport naturel des idées avec les choses exprimées, constituent la langue symbolique. La langue parlée ne fait qu'imiter ce procédé. Toutes les inspirations de l'esprit s'y traduisent naturellement dans une langue métaphorique (1). Les métaphores des lan-
poutre informe tombée du ciel (^icictrnc). Telle était, par exemple, la grande déesse de Pessinunte en Asie Mineure » (Esthétique^ trad. franc, de M. Benard, t. H, p. 260). — Sur le caractère symbolique et mythologique des premiers ouvrages d'art, voyez aussi p. 7, 26, 27, 235 du même ouvrage. — Goguet pense que Tarchilecture est antérieure à la sculpture, ce qui peut être vrai, mais contesté ; il reconnaît néanmoins que < le culte des idoles remonte k une très-haute antiquité... L'idolâtrie a certainement beaucoup contribué aux progrès de la sculpture > [Orig, des lois^ des arts et des sciences^ 1. 1, part. I, liv. II, ch. v, p. 352).
(i) Il est même à remarquer que, dans toutes les langues, les mots relatifis aux choses inanimées se rapportent au corps de Fhomme, à ses sens, à ses passions, comme si ces choses vivaient, sentaient ou pensaient ainsi que nous. « Partout, dit Greuzer, où il « s'agit d'enseignement ou d'instruction, c'est toujours d'exprès- « sions relatives aux sens^ et surtout à celui de la vue, que se ser-
POtSIS DU DftOlT PBIUTIF. IX
gues parlées, comme Ta remarqué Denys d*Hâlicarnasse, ne sont autre chose, pour la plupart, qu'une transformation des premiers symboles. La poésie n'est donc pas le produit de Fart. Elle est née d'elle-même; car les premiers hommes pensent avec des images. Les mots, dont ils se servent, ne sont pas, comme aujourd'hui, des signes purement abstraits , uniquement destbaés à l'entendement. Ces mots s'adressent à l'imagination plus encore qu'à Tintelli* gence. On a donc pu dire , avec vérité , que le langage des premiers peuples est figuré comme ce* lui des poètes, et que la poésie produit ses plus grands effets à l'origine des sociétés, lorsqu'el^ les sont encore entièrement barbares (i)* À tra* vers les organes encore peu assouplis des hommes grossiers de cette époque, la parole ne se fait jour qu'avec effort. Elle est accentuée, haute et bruyante* Aussi les premières langues se manifestent-elles toutes dans une sorte de chant (2). Dans ces temps-
c vent les plus anciens écrivains, soit en vers, soit en prose » (5^bolik, trad. franc., Introd., 1. 1, part. I, ch. i, p. 9 à la note). On dit, dans tous les idiomes, le bras d'un fleuve, le sein de la mer, les entrailles de la terre, la ch4iir d'un fruit, le sifflement du vent, le murmure de Tonde, etc. (Cf. Vlco, t. II, CorolL dinL a' tropi, n. 4).
(i) Goethe, Maximen und Reflexioneny trad. fr. de M. Skiower, l^ partie, p. 10.
(2) < Gli autori délie nazioni gentili cran andati in uno stato ferino di bestie mute, e... dovettero formare le prime loro lingue cantando > (Vico, Sdema nuova^ lib. 1, Degnità lix). — « Gli uomini mu» toli, dovettero dapprima, come fanno i mutoli, mandar fuori le vocali cantando » (ibid., lib. Il, Corol, dint, alla orig. deUa locuz* poeiiea, 1. 1, p. 290). — Cf. la note 4, à la fin de ce volume.
X IHTRODUCTKm A LÀ STUBOLIQUI DU DROIT.
là, le monde est plein de poésie ; la religion est un cantique; le droit ne s'écrit pas encore, on le chante (1).
Une ancienne tradition représente comme un des premiers législateurs Apollon lui-même , le dieu de la poésie, «fui publia ses lois au son de la -cithare/
Les premiers instituteurs de la Grèce sont ces Aèdes sacrés et tous ces poètes théologiens, siTameux sous le nom d'Orphée, d'Amphion, de Linus et de Musée, qui apparaissent, dans les légendes mytholo^^ giques, comme ayant initié les anciens Grecs à une vie meilleure, à . des croyances plus saintes, à des usages plus humains, par le magnétique pouvoir dd la musique associée à la poésie. Fondateurs de l'humanité païenne, ils réunissent les hommes en société, établissent des Etats, bâtissent des villes, et adoucis» Mnt ainsi, par le charme d*une musique et d'une poésie civilisatrices, les mœurs sauvages et le carac-^ tère farouche de leurs contemporains (2).
(ij Arislole, J>roblem., sect. i9, prob. 28; — Goguet, Orig. deê Ms, 1. 1, part. 1» 1. I, ch. i, art. 1, p. 58, et t. III, part. II, l. I, eh. IV, art. 8, p. i57 de Tédil. iD-i2.
(2) Sur la puissance de la musique, chez les anciens, et particu* lièrement chez les peuples helléniques, voyez Barthélémy, Jna^ charsiij ch. xxvi etxxvii;— RobiDson,i4n^ grecg., trad.fr., t. II, p. 367. — Ballancbe, InstU. soc,, ch. x, II« partie, et passim dans ses œuvres. C'est à ce point de vue que M. Ballanche a dit, dans 60n Orphée, que « c'est la lyre qui civilise les hommes. » Hais Bar- 4hélemy n'attribue à la musique ses grands effets que tant quelle lut étroitement unie à la poésie. Cet effet de la musique et de la poésie sur les hommes, et surtout sur des hommes grossiers, se comprend à merveille ; car la musique et la poésie sont les deui arts les plus pénétrants, les plus intimes, qui ont avec i'àme vm
POÉSnS DU DROIT PRIMITIF. X!
- Ce n'est point là une simple fiction mythologique.
Dracon^ d'après Suîdas, avait mis en vers les lois qu'il donna aux Athéniens.
' Selon eôt aussi célèbre par son génie poétique que par ses lois, qui furent aussi écrites en vers. ' Lycurgue, avant de donner des lois k Lacédé- ^one, apporte en Europe les poèmeë d^Homère, et xbarge son ami Thaletas de préparer ses compatriote^, par la mélodie de ses odes, à recevoir les lois qu'il veut leur proposer (1). Ses lois elles-mêmes, dictées par •Apollon, et calquées sur celles deMinos, que le maître •des dieux avait communiquées en vers à son fils, doi* vent avoir été composées dans un langage cadencé , harmonieux, facile à pénétrer l'esprit et à se graver dans la mémoire, qualité nécessaire à toute législation destinée, comme la sienne, à se propager sans le secours de l'écriture (2).
Si l'on demande à Aristote pourquoi, de son vivant, on donnait le même nom aux lois et aux airs qui se chantaient, il répondra que c'est parce que,
rapport merveilleux , et qui ont dû opérer sur les hommes des temps primitifs cette influence extraordinaire k laquelle ne pourraient jamais atteindre les formules arides de nos Godes modernes. — Cf. Ballanche, Inst. soc,, ch. it. — P^oy, aussi la note 1 k la fin du volume.
(i) De la Barre, Éclaire, sur Vhist, de lyc, [Hist. de l'Acad. desinse. et bel. let.^ t. VII, p. 274); — ^Burelte, Observ. èi la suite de sa trad. du Dialogue de Plutarque sur la musique (Acad. des insc. et bel. let.^ t. X, p. Î88, n. ÎM); — Barthélémy, Anach.^ Introd.
(2) Cf. de la Barre, loc, cit., p. 269 ; — Robinson, Ant. grecq., trad. fr., 1. 1, p. U et 355. — Vico dit même expressément que Lycurgue donna aux Spartiates ses lois en vers. I, Coroll. dint. ait orig. delta locuz. poet.
xn nnraoDUCTiON a la stvboliqub du droit.
avant Tinvention de l'écriture, tes lois, mises en musique, étaient chantées, comme faisaient encore de son temps les Agathyrses (1).
Et qu'on ne croie pas que ce ne soit là qu'un phénomène isolé, un fait extraordinaire, exclusivement propre aux premiers jours de l'antique Hellénie. Si Ton interroge les traditions des peuples ou leurs annales , on voit que , dans tous les pays, les premières lois ont été enfantés par la lyre (2).
Les Egyptiens se vantent d'avoir reçu leurs lois de la déesse Isis, qui, d'après Yicô (3) et M. Ballanche (4), les leur aurait transmises sous la forme de poèmes.
A l'époque de Strabon, les Turdétansdes bords da Bœtis, regardés comme les plus instruits de tous les Ibères, possédaient encore des lois écrites en vers depuis six mille ans.
L'Inde, ce berceau de la civilisation antique, se glorifie encore du code de Manou, rédigé en distiques de trente-deux syllabes (5).
(1) Les lois et ces airs s^appelaient vo^aoc, nomes. — f^oy. Àrisrole, Prob.y sect. 19, p. 28; — Bnretle, loc. cit,, p. 218; — Goguet, Orig, des lois^ i. lil, part. U, I. I, ch. iv, art. 8, p. i57. — On verra plus loin, dans la lU partie de cette Introduction et k la note i , k la fin du volume, qu'k Rome le mot cafTnen signifiait en même temps sentence^ loi, vers et chant,
(2) c I^ legge, ditVico,reslo a^ poeti deffinita lyra regnorum. » II, le Repub, tuile sono nate da certi princ. etemi de"* Feudi. — Ailleurs : c La //ra siguificava la legge. »/cf., Politica degliEroi. — Cf. la note précédente
(3) Sdenza nuova^ 1. H, CoroU. d'int, aW orig, délia hcta. poetica.
(À) Ballanche, d'après Platon, Palingénésie, i» addit. auxPro • lég., I" partie.
(5) Ces distiques se nomment Slokas. — Cf. Loiseleur Deslongs*
POtSlB DU BBOIT PMIITIP. XIU
Deux mille ans après Manou, Mahomet, si habile dans Fart de conduire les hommes, écrit le livre de sa loi dans un langage animé, élégant, harmonieux, orné de figures hardies, d*images magnifiques et sublimes, dont chaque sentence, quoiqu'on prose, est terminée par des rimes redoublées, qui charment l'oreille délicate des Arabes (1).
Rome elle-même, Rome, si austère et si grave, passe aussi par cette condition commune de l'humanité. Les plus anciennes de ses lois, venues jusqu'à nous, sous le nom de lois royales, sont conçues dans un style mesuré, et la loi des Douze -Tables elle-même, forme un véritable poème juridique, qui exprime assez heureusement toute la sévère poésie
champs, préface de sa traduction du Manava-Dharma-êastra ou Livre de la loi de Maaou. — L'Agni-PouràQa, l'une des parties les plus considérables du recueil en vers des légendes antiques de llade connu sous le nom de Pourànas, renferme des notions de politique, de jurisprudence, de médecine, de grammaire, etc. Le fond des Pour&nas est ancien; mais quelques savants les regardent comme modernes dans la forme qu'ils ont maintenant (Loiseleur Deslongscbamps, Livre de la loi de Manou , tll , 232 note). — Au surplus, la plupart des ouvrages sanscrits sont en vers , et particulièrement, dit-on, les dictionnaires, les grammaires, les traités de logique, d'algèbre, etc. Le style poétique s'y allie assez bien à toute la rigueur de la démonstration et de Tordre logique. L'assertion de 11. Victor Hugo\ dans sa préface des Rayons et des Ombres^ c qu*il n'y a aucune incompatibilité entre l'exact et le poétique, » est vraie, du moins à l'égard du sanscrit. Les orientalistes citent comme dignes d^être remarqués, sur ce point, deux traités sur le droit d^héritage, le Dymcuta yahana et le Vedjnanéavara, édités Il CalcuUa par Colebrooke, en 1840.
(1) Ce genre de prose rimée se nomme raéyés. Il tient le milieu entre la prose vulgaire et la composition poétique. On prétend qu'un grand nombre d'ouvrages arabes sont rédigés en radjés.
II? HfTlODUGIiOR ▲ Lk «WBOUQDB DU DBOIT.
do géoie quirinal, chant sôleDoel, qui fit longtemps partie de T éducation nationale et que les enfants ap-» prenaient encore par cœur du temps de Cicéron (1),. comme ils chantaient à Athènes les lois de Charon-^ das (2), et oelles de Minos, dans l'tle de Crète (3). '
Les Germains n'ont pas seulement des chants ne^. tionaux consacrés à perpétuer le souvenir des &ita historiques de leur race, ils prétendent aussi que leur premier législateur avait mis ses lois en vers et un' il les chantait (4) •
Et la France, dont le droit aurait, dit-on, couhmencé par la prose (5), la France, quand elle veut remonter à la primitive origine de son di'oit indigène, trouve, dans le berceau même de la nation^ les Bardes, avec leur lyre d'or, qui lui transmettent, dans le langage de la poésie, les lois du collège des Druides, ces premiers instituteurs de la Gaule et de la plus grande partie de TEurope (6).
(1) De LegibuJs. — On verra ci-après, dans la seconde partie de cette inlroduclion, un examen détaillé de la loi des Douze-Tables, HU point de vue de la forme poélique. Cf. ci-devant la note i de la page 12, et ci -après les p. 42 et 4!5,
(2) Athénée, 1. XIV.
(3) iElian, Far, Hist.^ l. lï, cap. xxxix.
(4) Kuhn in iElian, Var. Hist,, L II, ch. xxxix, note i. — Il est hors de doute, aux yeux de J. Grimm , que , dans Tantiquité la plus reculée, les lois des Germains furent transmises dans des récits et des histoires sous la forme de chants exprimés en vers ; « Es liegt mir nârolich ausser Zweifel, dass unsereGesetze im frûhesten Alterthum wirklich nichts anders wie Sagen und Geschichten metrisch in Licder gebunden waren. > {Von der Poésie im Recht, g 5).
(3) Michelet, Orig. du Droit fr.j Introd., p. 5, 7. (6) On sait que les Ipis des druides étaient composées en vers et transmises oralement au peuple par les bardes, qui étaient les véri-
Dans qudque contrée que l'on porte ses pas, dans les dîmats glacés du nord de l'Europe, ou sur les ri*^ ^ ves du Bcetis, en Occident comme en Orient , dané^ V4nde aus^ bien qu'en Arabie y sous le ciel pur de FËgypte, comme dans les sombres forêts de la Ger-« manie et des Gaules» partout, on le voit , la poésie at la musique servent aux premiers législateurs à fixer leufs, précités dans la mémoire des peuples* Soflîes du même berceau que le droite ayant avec lui «ne commune origine, la poésie et la musique en sont longtemps et en tous lieux les inséparables compagnes (1).
Lorsque les lois primitives, presque toujours composées et transmises oralement, sont oubliées, éga-^ y rées ou perdues dans la mémoire des peuples, lor»* que la coutume, qui est aussi un droit primitif né de l'absence de l'écriture, remplace les préceptes des législateurs sacrés, où retrouver les vestiges de la coutume antique, si ce n'est dans les chants des poètes profanes (2) ¥
Homère ne nous transporte pas seulement dam» rOlympe pour nous &ire assister au conseil des
tables moniteurs officiels de ce temps-là. — Cf. Caesar, BelL galL^ I. V, cap. XIV ;'Duclo8, 9ur les Druides (Acad. des inscr. et bel. M., t. XIX, p. 486);— MervesiD, Hist. de lapoés./r., p. 50, in-lS, Paris, 1706;— Am. Thierry, HUt, des Gatd., t. H, p. iOl , i02, 1 >« éd.
(1) € Dass Recht uiid Poésie mileioander aus einem bette aufgestanden wareo hait nicbl schwer zu glaul>en » (i. Grinmi, Poésie im necht^ g 2).
(2) c LeA poètes soDt les premiers dépositaires des traditions anciennes de la Grèce et les premiers historiens, puisqu'on ne commença que fort tard à y écrire en prose » (Baanier, la Mythologie et la/able expliquées par thist., préface).
XTI nCTRODUGTIOir A LA SYMBOLIQUE DU DROIT.
Dieux. Il ne se borne pas à décrire sur la terre les combats des enfants des hommes, à peindre en traits de feu les passions et leurs terribles résultats. Il raconte aussi avec bonheur les mœurs simples du siècle qu'il a chanté, la généalogie des hommes et des villes, Thistoire de la fondation des Etats et des familles. Nul ne pénètre plus profondément dans l'intimité de l'époque qu'il décrit. Aussi, longtemps encore après sa mort, les principales mai— sons de la Grèce cherchent-elles dans ses ouvrages les titres de leur prigine. Son autorité suffît bien souvent pour fixer les limites de deux peuples. 11 est l'historien de l'ordre social, le pontife et le chantre du droit naturel des nations helléniques, au temps de leur barbarie '(1). Le plus grand des poètes est encore le premier des jurisconsultes.
Vicgile, si versé dans les origines du Latium, ne recueille pas avec moins de sollicitude qu'Homère, sans avoir pourtant au même degré l'instinct des choses primitives, les vieilles coutumes de Tltalie, les cérémonies et les mystères de la religion païenne. C'est dans ses poèmes qu'il faut aller chercher les monuments les plus curieux de l'histoire et du droit des anciens Romains, qu'il a su y placer avec un art si admirable (2).
(i) Cf. Vico, poêHm et nolammeat lib. III, l poemi (FOmero due grandi testim. di dir. fuUur.
(2) « Quum poêla sit (Virgilius) doctissimus accuralissimusque, et in omnibus fere versibus aniiquitatis veram imaginem curiosius referre sludeat > (Christ. Sax, MiscelL Upsiensia nova, t. H, p. 417, édit. 4744). — € Virgile puisa largement, pour son Enéide, dans les annales des pontifes » (Vicl. Leclerc, Disêert, 9ur les anna-
POÉSIE Dt DROIT PRUOTIF. XYIt
L'autorité d'Homère est grande auprès des jurisconsultes romains. Ils le citent avec cette pieuse vé^ Dération qui explique le culte particulier dont sa mémoire fut l'objet dans l'antiquité (1).
Virgile^ moins vénéré sans doute, mais non moins estimé pourtant, est invoqué plus d'une fois aussi par ces graves organes de la loi (2).
 une époque plus rapprochée de nous, les épo* pées chevaleresques du moyen âge, les lais et les fhbliaux des trouvères forment le premier dépôt où s'épanouissent avec tous les caractères d'une naïveté charmante, les mœurs, les usages et le droit de la féodalité, ce régime qui sert encore de base aujourd'hui à notre propriété foncière. Quand on étudie le droit de cette curieuse période, les poètes sonf in* terrogés en même temps, et quelquefois avec plus de fruit que les jurisconsultes (3). C'est que les
poètes du moyen âge ont chanté et conservé le droit de leur époque avant que les légistes aient songé à l'écrire. Les romans de Brut et de Rou de Robert- Wace ont devancé le Conseil â un ami de Pierre de Fontaines. Guillaume de.Lorris, avec son roman de
les des pont., l^ partie, p. 24). — Bannier dît : c Virgile, si savant dans les asages de son pays » {Mythoiogh expUgttée par ihUt.y U I, p. ii6). — M* Ballanche dit que ranUquité ravaii surnommé le Compilateur (Palingénésie^ i^ add. aux Polég.).
(1) f^oy. la note A k la fin du Yolume; — F'oy, aussi la note 2 ci-après.
(2) t Sicuti cam p^eUan dkimus, neeaddimus nemen, subandilur apud Grscos egregius Homerus, apud nos Virgilius. » Justéniani InstU.y I, 2, S 2.
(3) On le verra Inen dans le cours de cet ou? rags.
xYm nmoDucnoH a là stsbouqub du droit.
la Rose, est venu ayant les EUiAlissements attribués à
saint Louis; Lambert le Court, avec son poème
d' Alexandre j avant Beaumanoir et Bouteiller ; avant
ies docteurs, les rhapsodes.
Cette époque intermédiaire entre le monde antique et le monde moderne , cette époque, que nous avons nommée le moyen âge, n'est pas sans analogie, on le voit, en ce qui concerne particulièrement la France, avec les siècles de la haute antiquité. Mais on doit se demander si cette analogie est limitée à la seule conservation du droit dans les chants des poètes. Est*41 vrai que le peuple gaulois, après avoir été civilisé par lafiision de Télément romain, ait été condamné, à la suite de F invasion germaine, à recommencer exactement le cours des deux premières périodes du monde, et à reprendre les mœurs grossières, le droit matériel et symbolique , le mutisme primitif ou la parole à peine articulée des premiers Ages 7 Tel est, si ron en croit Vico, l'ordre nécessaire des choses chez im peuple placé dans de pareilles conditions. Telle est même leur inévitaiole et permanente reproduction dans le monde (1).
Malgré les analogies qu'on trouve entre la barbarie des temps primitif et celle du moyen âge, on, ne saurait voir, dans ces deux époques, une identité qui n'existe réellement pas. Rien ne peut suppléer, en effet, dans le moyen âge, ad point de départ des siècles primitifs de la gentilité, c'est-à-dire à cette abseoee presque absolue de toute tradition, et k cette
(1) Foy. le V« livre de la Scienzanuova intiialé : ilei ficarso délie cose wneme nel riâorgere ehefanmo 4e naokmi.
'* rOtSa DO DROIT PRlttlTIF. M
êortJB de mutisme dont l'espèce humaine fut affligée^ dans le monde de la geûtilité, à la suite de la dispersion qui suivit le déluge.
< Le torrent des hordes germaniques, quelle qu'ait pu être sa violence, ne brisa point la chaîne des traditions divines et profanes, dont Técho, vague mais fidèle, ne cessa jamais de rappeler, sous l'influence du christianisme, la mémoire du grand empire qui avait gouverné l'univers. La nuit régna, il est vrai, mais non les ténèbres ; et la nuit vit toujours briller à l'horizon de lumineuses étoiles qui continuèrent à guider la marche des peuples. C'est là ce qui donne à la barbarie gallo et franco-romaine de cette épo* que une physionomie toute spéciale, et ce qui em* pèche de confondre l'ignorance du moyen âge avec la stupidité des temps primitifs.
• Mais les Germains, en apportant dans la Gaule leur barbarie native, y transportent aussi leurs symboles, ieors mythes, leurs emblèmes, aussi bien que la poésie de leur langue jnridiqne et de leurs coutumes. C'est lainsi que s'bïpKqfùe la t'edrudescence dé ces éléments du dfohprimitif, qui se iHanifesté, en ce temps-là, sur le sdlgalkhromain. Leîs vieux instinetsde la race galliquéf, ses my stérietiseis affinités avec la race germaine, et les souveriirs'de l'ancien droit poétique des Galls, ces souvenirs qui sommeillaient, se réveillent alors 9,vec la barbarie qui recommence. Mêlés aux éléments apportés du fond des forêts de la Germanie, les vestiges du génie druidique qui ressuscite, constituent, pour la Gaule, un nouvel âge poétique , qui répand son coloris sur les mœurs, sur les usages, dans le lan-
XX INTRODUCTION A LA 8THB0UQUE DU DBOIT.
gage et dans le droit. Un graod poète de l'autre côté du Rbin, Goethe, a dit, en effet , avec raison, que les époques où la civilisation change, et que les siècles à demi-civilisés sont presque aussi favorables aux grandes impressions de la poésie, que les premiers temps du monde où les sociétés commencent à naître; car la nouveauté est, par elle-même, Tun des plus puissants véhicules de la poésie (1).
Pendant les premières périodes de cette barbarie secondaire, le droit redevient symbolique, comme il l'est dans les périodes correspondantes de la barba«> rie primitive. C'est aussi dans les chants des poètes, on Ta vu, qu'il trouve un premier refuge, où les légistes vont le chercher ensuite. Mais, à l'époque de notre moyen âge, on ne le voit plus, parmi nous, s'é* chapper, de la bouche du législateur, dans un langage poétique, enfanté au son harmonieux de la lyre. La législation poétique de ce temps-là n'est que la traduction d'un droit original prosaïquement formulé (2). Aussi le droit de la France du moyen âge, dans sa langue orale ou écrite, sans être un droit tout prosaïque comme on Ta dit, ne brille-t-il que d'un pâle reflet, emprunté tantôt à des souvenirs ef- &cés, et tantôt à un droit superposé. Il est loin d'être empreint, au même degré, de la couleur poétique qui
(1) Goi'lhe, MaocimenundReflexionenj Irad. fr. de M. Sklower.
(2) Dans le huitième et le Deuvième siècle, on s*était avisé -de mettre en rimes latines les formulaires de pratique. Celle cir^ ooDStance, inaperçue par Baluze, a été signalée par M. Giraud dans son rapport à 1^ Académie des sciences morales et politiques sur un manuscrit des Assises de Jérusalem. Hevue de législation de fTolawski, t. XVIl, p. 23 (t. I de la 3' série).
POfiSIB DU DROIT PEIMITIF. XXI
distingue, à la même époque, le droit des Germains. La barbarie germaine, qui ne passa jamais, comme la barbarie gauloise, par l'épreuve d'une rénovation, put bien s'adoucir avec le temps, grâce au contact de l'Eglise et de la nationalité gallo-romaine; mais elle ne cessa jamais de conserver quelque chose de sa pureté, ou, pour mieux dire, de sa rudesse primitive. De là, la différence qu'on remarque entre le droit des deux peuples , différence qui éclate principalement dans la rédaction orale ou écrite ; car les usages et les coutumes juridiques sont presque aussi symboliques et tout aussi pittoresques en France qu'en Allemagne.
On voit, par ce qui a été dit jusqu'à présent, que la manifestation extérieure et publique du droit, sa langue, son verbe se compose primitivement , d'une manière bien distincte, de deux éléments particuliers, qui sont : l"" La forme symbolique; 2"* Texpression et la forme poétiques. Ces deux éléments appartiennent, dans des proportions inégales, aux premiers âges des peuples, à leur époque de barbarie primitive ou renouvelée , en un mot, à la période poétique du droit, dont ils sont nécessairement le point de départ.
Cest le propre des faits primitifs , et jusqu'à un eertain point, des faits secondaires, de produire des effets qui se prolongent pendant une suite infinie de siècles. Il semble même que la puissance de vie, dont ils sont doués, ne s'éteigne jamais, et qu'elle ne fasse que se transformer, sans perdre complètement son type originel. Aussi les premières législations
XXII urr&ODLXTION ▲ LÀ SYMBOtlQIJB DU DROIT.
écrites copsenrent-elles presque iQujours l'enipreiDte de la rédaction poétique et des formes symboliques^ qui sept l'apanage ()es législations traditionnelles^ Celte empreinte se transmet aux siècles suivaûts, e| ces siècles, en étudiant ces vestiges, opt ainsi la posr sibilité de remonter d'^e en âge et d anneau en anneau au delà de Tépoque historique , de pénétrer, par induction 9 dans Tobscurité même des temps myn tbologiques, et d'unir» à Taide de cette chaîne, ja-^ mais interrompue, le droit de^ époques civilisées aa droit des kge^ de barbarie l^roïque.
L'élément symbolique fait l'objet spécial de cei ouvrage. On trouvera avec abondance, dans lesdiver^ chapitres qui le composent, les débris historiques
de cet état primitif (1), tirés des. coutumes, des.usan ges judiciaires et du droit écrit qui ont jadis régi r Europe et la France, et qui gouvernent encore av*^ jourd'hui notre pays. .. >)
La rédaction poétique du droit, qui appartient ^ une époque un peu moins reculée, mais non moina primitive, a laissé des vestiges presque aussi aban-< d^nts et tout aussi précieux, qui sont Iei6ujet d>unq partie de cette introduction. On comprend, en e£Pet,| qu'une science qui bégaya, dès son berceau, la lan-^ gue de la poésie, dpnt les rudiments dispersés, oubliés, furent recueillis ensuite dans les ehants des poètes, a dû retenir, pendant longtemps, et jgarder
(i) Ces mois s'appliquent aussi bien k Vêlai de barbarie primairB qu'à Télat de barbarie renouvelée et secondaire du moyen âge. Cettf
ernière époque admet , comme Pautre , un étal primitif, sauf les dîffl^renees que f ai déjà signalées. • .
poAtiB vs BBon Pinwrir. ma
encore» de nos jours, ud grand nombre de mot^eoi* pruQtésau vocabulaire poétique, une certaine quan*» tité d'expreaaieoB aUégoriquea, de fi^ofes, de phra^* ses et de fotrmes, dont la poésie seule a pu faire usage.
Le mcmieot est venu d'appuyer le» assertions de rhistoire et les inductions de la logique sur des exeoii* pies que la philologie emprunte au droit parvenu à Fétat de rédaction écrite. Je reeheroherai ensiHte Vé^ lénaent poétique du droit primitif dans les inslilu*"* lions juridiques et dans le fond méine du droit el de la coutume.
11 appartient è la géologie de manifester, dans le do^ maine des sciences physiques^ Thistoire naturelle des temps primitifs. La philologie seule peut faire con-^ naître leur histoire civile. Les langues, en effet, sont douées d'une merveilleuse aptitude pour exprimer la condition civile et morale des peuples. Elles sont, on Ta dit, comme une sorte de cosmogonie intellectuelle, où se trouvent déposées les archives du genre humain (1). La philologie possède le secret de lire dans ces archives mystérieuses, et d'y découvrir, de temps en temps, au milieu des débris accumulés par les âges , ces expressions insignifiantes ou inaperçues pour le vulgaire, qui sont, pour le penseur, la révéla-*
(i) BaUancb?, PaUngén.^ Ul* partie.
XXIT UmODUCTlON À L4 SYMBOLIQUE DU DROIT.
tion de tout uo passé ( 1 ) • Il fau t donc sonder, avec une curieusepersévérance, les profondeurs des législations écrites pu traditionnelles, pour en extraire quelquesunes de ces formes ou de ces expressions fossiles, qui, interrogées avec sagacité, nous raconteront Tétat de la rédaction du droit aux époques les plus obscures et les plus incertaines de l'histoire du Monde. Il est bien évident, dès à présent, et il est inutile pour le lecteur attentif d'en faire l'observation, que ce qui va être dit sur la rédaction poétique du Droit, ne peut s'appliquer qu'aux législations primitives, dont il ne nous reste que des fragments isolés, à l'aide desquels on peut essayer de retrouver la physionomie et la forme première de ces antiques législations. La justification est toute faite à l'égard du Koran et du livre de la loi de Manou, que nous possédons dans un état parfait de conservation , et qui sont écrits, l'un en vers, et Vautre en prose rimée et cadencée (2).
La plus ancienne forme poétique, usitée chez les
^ peuples teutooiques, est celle qui a reçu le nom d'a/-
litération. On sait qu'elle consiste dans la répétition de
deux consonnes radicales semblables dans deux mots
différents d'un même vers, liées au vers suivant par
(i) < I parlari volgari debboD esser i testimonii più gravi degli anticlii costumi de'popoli, che si celebrarono nel tempo ^ ch'essi si formaron le lîngue.>(Vioo, Scienza nuova, Degnit.XVII).-^c Lingua di nazione antiea, cbe si è ceoservata régnante, finchè perveniie al 8U0 compimenlo, dev' esser un gran teslimooio de'cosiuoni de' primi tempi del mondo » (ilnd,, XVHI).
(2) f^ay. ce qui a été dit sur ces deux Codes, p. 12 et 15.
POÉnB DU DROIT PUMITIF. UT
une troisième consonne identique. Cette similitude, cette harmonie des consonnes dans les radicaux fut en grand honneur chez les Allemands et chez les Anglo-Saxons, qui tenaient cette forme des anciens Scaldes (1). Toutes les poésies de l'ancienne Edda sont allitératives. On retrouve la même forme dans un vieux poème allemand du huitième siècle (2) et , dans un poème anglais postérieur au quatorzième siècle, relatif à la déposition du roi Richard II (3). Chaucer, Waller et Plowemann sont signalés pour l'avoir employée (4). On peut même citer un grand nombre de vers d'Âccias , de Lucile, d'Horace, de Catulle , de Plante, d'Ovide et de Virgile, etc. , où les mêmes lettres, répétées avec intention , peuvent faire croire que cette forme poéti* que ne fut pas tout à £eiit inconnue aux Latins. TeiL est , entre autres , à titre d'exemple seulement , ce
(1) Voici un exemple, en langue Scandinave, dont la seule vue, sans qu^il soit besoin de connaître le seos des mots, suffît pour faire comprendre ce que c'est que VallUératUm :
Fjllii Fi«Ti Fdgn ininoa.
Foy.f sur le qrslème allitéralif de la poésie Scandinave, Roqueforty Poésie franç€tUe dan» les douzième et treizième siècles, ch. II, p. K5,56; —Du Méril, Hist. de la poésie scand., p. 45, e6à70.
(2) Foff. ce vieux poème allemand édité, en iSiS, par les frères Grimm, sous ce titre : i)as Lied von HUdebrand und Hadubrand.
(3) Voy. ce poème exhumé par M. Thomas Wright et indiqué par M. Michelet {Hist. de Fr.^ t. IV, p. SI, D0te2), sur la foi duquel je cite ce titre : Miiterative poem on the deposUion of king Ri-^ ehard II,
(4) Mannier, UUres swr F Islande, p. IS5 de la l** édit., in-i2.
iiyi niTKODiicnoif ▲ ju sisbouqui ov droit.
vers de Virgile ,* qui est dans toutes les mémoires classiques ; , . . . j. »
Ducile ab urbe Domum, mea carmina, Ducite Daphuim,
Et ce vers de Locile qui est moins connu : '**
Vis esl Vita, Vides, Vis nos facere omnia cogil. .
Cette répétition fait produire à ces vers un certaiii effet musical qui n'est peut-étre pas dans le génie de notre langue (1). Mais c'est surtout , il faut lé dire, avec les langues du nord de l'Europe que Vët^ Uiératùm a sa plus grande et sa Véritable affinité.* Elle convient médiocrement aux langues du midiv où| sans être, dans leur littérature ancienne,^ unpu» effet du hasard, elle ne se présente néanmoins qu'avec hésitation et sobriété.
Les caractères qui viennent d'être signalés dans la poésie des peuples du nord et du midi de l'Europe, en ce qui concerne V aUUércaUm , se trouvent avec les mêmes conditions et avec des proportions identiques dans la rédaction du droit de ces mêmes peuples.
Ainsi, les lois et la jurisprudence des peuples teutoniques, dont l'ancienne poésie aime la forme allitérée, sont tout imprégnées d'alUtération (2)«
(i) c Un de nos poêles, dit M. Marraier, celui de tous qui a peuldire le plus étudié la forme», me faisait remarquer dernièrement que l'allitération ne serait pas employée dans nos vers, sans produire un certain effet musical » {Ijoc, cU,),
(2) Je me borae à citer ici, à titre d'exemples, cette formule assez connue : < mit Hand und Halm > (Grimm, i'oe^ te- RecÂi^ S ^» ); ^ oellcst-ci : so 4ang dor Wind weht ; .geben
pofiftiB DU MûiT FRmrcip. xxva
La jurisprudeDce des Romains, dont la littérature est sobre à' alluércuion ^ ne possède qu'un très-petit nombre de formes de ce genre, parmi lesquelles je me contente de citer ici le Vinctus^ Verberatus de la loi des Douze-Tables, et la célèbre formule du préteur Do, jpieo, oDZMcq (1).
so weit der Wind w?hl, rappariées par Grimm {DmUs. Mechi^ salLj p. 38]; \yonne und Weide, qui rappelle le Quies et pabultm lastuni de Tile*Live (cités plusieurs fois par Griimn, iJ,, p-46, 32L 75! ).'lëTeDtûie d^ailleurs aux nombreuses flattons dif même aiH leur, p. 6 ii iA, et &Ua page SI2, où il Tspporle des phraseï» enliènoi marquées d'aHMéiçiU^ dans le droit du nord et dans celuijde,]|^ Frise.
La traduction des anciennes lois allemandes en langue latine laissé deviner fabtques^lfacee é*aUUéra$iom dans rorigioal. Ainsi, dans Oè^i^jfiàrim dpifi^oi Aipuaire: c Si guis furem in domo receperU vel ei hosfÀtUtm pr»sUleril G^Ly^^rimm croit voir la forme aile- ^ 'mancfej Hausen und Heime.n..».D'iiivilres fois, les documents écrits en lalin'Cherchent h imiter la forme allitérative; c'est ee qui appa<^ ratt dans celte forme : < Rite et Rationabilifer^ qu on trouve dans les titres latins dit moyen âge , et qui n'est que la tffduaion de recbt und rediicbi fornae employée auparavant. Quelquefois auss^ VallitéraiUm du texte latin, quoiqu'essayée, est légèrement effacée^ comme dans cette forme : in Pote^ta^ oui Bannvm (le P pour, le B| prononcés si souvent de la même manière dans nos Langues euro* péennes), forme qui n'est que le calque de < GeBol.und fiann , * où YaUUératiKm n'est pas pure. — ^oy. Grimm* p. i2.
(i) Do, Dico, aDDico (Varro, ling. lut., VI, 30, Voyea-en l'ext plication dans le Traité îtes actions de M. Bonjean, $ 31 , et dans le 1. 1, p. 318 de miU. du droit civil de Mome et du droU fran^ çai$ de M. Laferrière); Nomen, NumenguCy qui rappelle ce vers d'Accius cité par Varn>Q {ling. kU., VU, 85):
MalUs Nomen vesiraoi Numeoque »cieodum.
Vinctus Ferberahis Çsm, 10); in Dies Daio {id., Ul, 4); utiU^ Pùkttny Prima , PoUrema, dans rinvocation du Feciale avant de recevoir le serment du PcUer patratus des itomains et des Alliains
XXVin INTRODUCTION A LA SYMBOUQDB DU DROIT.
La poésie française est étrangère à cette forme. On en trouve cependant un exemple dans cette vieille chanson :
^ Tel pense Gui lier Guillot) Que Guillot lou Guille (Irompe).
Aussi n'en trouve-t-on dans notre Droit que quelques très-rares exemples, où le hasard a eu peutêtre autant de part que T intention. Telle est cette règle du Droit coutumier à nous transmise par Loisel : De Foiy Fi : de Piège, Plaid (1), et le commencement de cette autre règle : Pleige^ Plaide (2). Telle est aussi la Vive et Vaine pâture de l'ancien et du nouveau Droit (3).
La Tautologie^ cette répétition, non plus de la même lettre, mais de la même idée dans plusieurs mots différents, est une forme inhérente à la poésie primitive. Cette forme possède une merveilleuse apti-
(Tite-Live, Hi$t., I, Si) î cum Lance et lÂcio fwrtum cancîpere; Ferro Flammaque vastare, Grimm présente ces deux dernières formes comme des formes de tautologie allUérée (Poésie im Recht, $5). Ty vois plutôt une alliléralion simple. — Voy. ci-après d^autres citations d*alUtération$ tautologiques,
(i) Inst. cota.^ 1. IV, tit. V, règle 2. De foi fi, c'est-à-dire qu'il n'y a pas toujours sûreté de se fier à la foi ou promesse d'autrui. f^oy. la note suiTante.
(2) /d., 1. UI, t. Yii, règle 4. Pleige^ Plaide, c*est-à-dire celui qui se rend ^eige ou caution doit compter sur un procès.
(3) On peut citer encore la t^rre Yailne et place Vuide de l'ancienne coutume de Sedan (art. 2S9; Latiriere, gloss», U, 432). C'était une sorte de communaux que M. Proudhon désigne encore aujourd'hui ^ les termes de Places Fides et Vagves (TraUé du dom. publ., II, p. 48, 30 et 358). Mais VoUitéraHon n'est pas pure dans ces dernières formes; elle est mélangée de tautologie. Foy. ciHiprès, p. 33, 34, 33.
P0É81B VU DBOIT nUMinr. XXIX
tude pour venir en aide à rimprovisation^ et surtout à r improvisation chantée, dont les premiers poètes sont toujours doués. La tatUologie se ren* contre fréquemment dans les poètes de l'antiquité, particulièrement dans Homère (1), et même, assez rarement, toutefois, dans Virgile, car ce poète appartient à une époque très-civilisée. On peut citer pour exemple cet hémistiche fort connu de Virgile : Sic voLO, sic juBBOy et cet autre hémistiche de l'épisode d'Orphée : Vox ipsa et frigida lingua. La même forme se rencontre également dans les vieux poètes allemands (2), ainsi que dans nos anciens romans français, dans le Brut de Robert Wace, par exemple, comme dans ce vers :
Quand peest et appareillé furent.
et dans celui-ci d'un autre poète, du roman A'Ogier le Danois :
Que si parent ont guerpi et laissié.
et dans ceux-ci du roman de Dolopatos :
Sont ensemble au conseil allé ; •Assez i ont oit et parlé, Lois et décrez cerquent et querent.
Les capitiax recommencèrent.
Cette forme est incompatible avec la poésie des
(1) ^oy. entre autres , dans Viliade : Fertile et nourticiére (1. 15ÎJ); — ni questionner, ni scruter, ovt cZpofMu, ofirt /xtra^ô (ià., tSSS);^c<mdttcieurs et chefs des Grecs ( II, 79); -^voir ni apercevoir ( V, i75 ) ; — remarquer et apereewâr {id., 665); — cofifectionner et travaUler(id.,TZ»); ^valeur et courage (\l,l^).
(2) J. Grimm, PoeHe im Recht, $ 5. ;