QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE IV
un caractère spirituel, roäyux oboavuos, grâce auquel elle devient un principe vivifiant et un moyen d'immortalité.
On peut accuser de dualisme cette conception de l'eucharistie, ce dualisme semble se retrouver partout, il n’est autre que celui qui oppose l'esprit à la matière. Comme le dit très justement Auguste Sabatier : « C’est la coexistence mystique et mysté- « rieuse des deux substances et des deux éléments, de même « que dans l’homme Jésus la chair terrestre et le logos céleste
« ont et gardent une égale réalité (Les Religions d'autorité et la « Religion de l'Esprit, p. 160). »
En terminant cet exposé de la conception religieuse d’un Père de l'Église qui n'est pas de tout premier rang comme penseur mais dont l'influence a été extrêmement grande dans l’ordre pratique, il ne sera peut-être pas sans intérêt de se demander quelles influences ont agi sur lui d’une facon prédominante et quelles sont les parties de la pensée évangélique qu'il a de préférence incorporées à la sienne. Si l’on emploie les termes qui marquent les grands courants d’idées du Nouveau Testament, la question se posera ainsi : Irénée est-il judéo-chrétien, paulinien ou johannique ?
Nous voyons qu'il fait un fréquent usage de l'Ancien Testament, surtout des Psaumes; dans ie Nouveau Testament, Matthieu et Paul sont le$ auteurs qui reviennent le plus souvent sous sa plume. Toutefois, l’on ne peut juger de l'influence exercée sur un écrivain par le nombre des citations qu'on rencontre chez lui. Il importe surtout de voir les parties maîtresses de son édifice mental, de retrouver les matériaux qui entrent dans cet édifice et de leur assigner une origine, de dire enfin quelle substance intellectuelle, morale ou religieuse s’est assimilée cet écrivain.
Irénée a beaucoup employé l'Écriture sainte. Elle est non pas la seule source, mais de beaucoup la source la plus importante de sa théologie. Quels sont les écrivains sacrés dont la pensée a pénétré organiquement la sienne et a servi de support à sa construction théologique ? A la différence de Justin, d’Aristide et d’autres encore, il n’a jamais porté le manteau du philosophe,
n’a jamais été, par suite de son éducation chrétienne, imbu des doctrines philosophiques en honneur de son temps ; comme il est cependant impossible de ne pas ressentir le courant d'idées d'une époque, il faut se demander de laquelle des doctrines de l'antiquité il a surtout subi l'influence.
Le grand problème soulevé par la philosophie alexandrine était celui des rapports entre le fini et l'infini. Diverses solutions étaient en honneur : pour la gnose, l'émanatisme et la doctrine des éons ; pour d’autres, la théorie du Logos; la doctrine ecclésiastique enseignait la création ex nihilo qui échappe à la spéculation, avec l'existence de la Trinité. On ne peut assimiler le principe de la doctrine de la Trinité au principe de la doctrine des éons, comme si l’une ne différait de l’autre que par le nombre des êtres intermédiaires, les auteurs ecclésiastiques s’arrêtant à trois, à cause de l'Écriture sainte; l’idée chrétienne de la Trinité n’est pas celle d'un développement ou d'une émanation, non plus que d’une différenciation dans l'être divin.
Irénée est surtout platonicien, aussi bien dans sa métaphysique que dans sa psychologie. Il est platonicien par son réalisme et l'importance qu'il attache à l’idée de l'espèce ; il trouve cette philosophie plus religieuse que le système gnostique (III, D)
Sa construction théologique porte une empreinte judéo-chrétienne et johannique plutôt que paulinienne. Judéo-chrétien, il l’est par son estime de l’Ancien Testament, par la pensée que le Nouveau se borne à développer la loi mosaïque et que la nouvelle alliance ne fait que prolonger l'ancienne. L'apparition de Jésus-Christ est un point culminant, auquel on arrive par une série ininterrompue d’échelons. Ce n’est pas le jour qui succède à la nuit, c’est seulement une plus grande clarté qui apparaît, la révélation est plus complète, elle demeure la même dans son essence. Irénée, comme Tertullien, met sur le même plan l'ancienne et la nouvelle alliances : le judaïsme est élevé très haut et le paganisme rabaissé d'autant. Plus les liens entre le christianisme et le judaïsme sont étroits, plus la séparation d’avec le paganisme est profonde. Entre la religion des Juifs et celle des autres peuples, il n'existe aucun point de contact; d'un côté tout est lumière, de l’autre tout est obscurité. Nous sommes loin de
CONCLUSION lyal
Clément d'Alexandrie et de son Logos qui a préparé les Grecs à l'Evangile par la philosophie, comme il y a préparé les Juifs au moyen dela loi.
Judéo-chrétien, [rénée l’estencore par son estime des bonnes œuvres; l’homme doit faire son salut, son obéissance lui procure la vie éternelle, la notion de la rédemption est amoindrie par un courant de moralisme qui pénètre toute sa pensée. Quoiqu'il parle beaucoup de l'apôtre Paul et qu'il le cite souvent, il ne paraît pas l'avoir toujours compris ni surtout s'être inspiré de sa pensée. Sa doctrine diffère à beaucoup d'égards de la théologie paulinienne. Il affirme la liberté de l'homme avec tant de vigueur qu'il est un peu pélagien avant la lettre. Paul restreint la liberté humaine et accentue le caractère inévitable, tragique au péché, cette notion si grave et si douloureuse ne se trouve pas chez Irénée. Il n'oppose pas la grâce à la loi, mais donne au christianisme un caractère judaïque et légal que l’apôtre des Gentils aurait combattu vigoureusement. IL n’a pas non plus la terminologie paulinienne, le mot « grâce » qui revient si fréquemment sous la plume de Paul n'apparaît pas sous la sienne; les idées de pardon, de réconciliation, d’expiation, entendues dans le sens des grandes épiîtres lui sont à peu près étrangères.
La prédestination, résultat de la grâce souveraine de Dieu, lui est inconnue. Chacun est placé dans le lieu qui convient à son inclination. Ce n’est pas de Dieu que dépend la destinée humaine, c’est de l'homme. La gloire de Dieu, cette pensée si chère à saint Paul et à tous ceux qui ont médité ses écrits, n'entre guère dans le cercle de ses préoccupations. La foi n’est pas la racine de toute vie spirituelle, le grand, le seul moyen de justification ; elle n’est pas l'organe qui saisit le don de Dieu, le principe des œuvres bonnes; elle est bien plutôt la soumission à l’ordre établi, l'acceptation de la doctrine catholique. Elle est comprise dans la regula fidei, quiconque se soumet à cette règle la possède. Encore ici l’on constate une immense différence entre Paul et Irénée. La foi est quelque chose d'intellectuel et d'extérieur, nous sommes en route vers la notion catholique de la foi.
La liberté chrétienne n’est pas niée, mais elle est très atté-
ie ESSAI SUR LA THÉOLOGIE D'IRÉNÉE
nuée. L'idée que le fidèle est maître de toutes choses et en dispose à son gré, la liberté intérieure qui résulte de l’affranchissement de tout légalisme et de toute règle imposée, est en dehors de son horizon. La vie chrétienne consiste à observer les préceptes d'une nouvelle loi. L'ancienne a été abrogée et remplacée par une autre plus parfaite, mais de même nature. Encore ici nous sommes loin du paulinisme.
Enfin, il relève la crainte de Dieu aux dépens de la confiance filiale (IV, 16, 5). Autant la liberté humaine est exaltée, autant l'affranchissement est oublié ou méconnu, le croyant demeure dans un état de minorité spirituelle.
Par contre, nous trouvons de nombreux points de contact avec la théologie johannique, ce qui ne s'explique pas seulement par une affinité naturelle mais surtout par une première éducation. Les pensées fondamentales de saint Jean : l’incarnation et la vie éternelle, soutiennent et animent sa construction théologique.
Nous avons vu combien [rénée s'arrête à l’incarnation, elle occupe la première place sans cependant effacer tout à fait l’idée de rédemption; il en est de même pour la vie éternelle. De même que la justification est au centre de la formation théologique paulinienne — justice et pardon sont les deux pôles de ce système, les deux colonnes qui supportent l'axe de la pensée — de même la notion de la vie joue le rôle principal chez Jean. Or [rénée se range décidément du côté johannique. L'idée de vie repousse dans l'ombre celle de justification ; ses résumés de la doctrine chrétienne parlent peu du péché et beaucoup de la mort. Le salut est envisagé sous l'angle de la vie et aussi de l'amour comme chez saint Jean, tandis que chez Paul il est plutôt pardon et sainteté.
Cependant une idée extrêmement importante et sans contredit la plus originale de la théologie d'Irénée, celle de la récapitulation, n’est pas johannique mais paulinienne, elle a été reprise par Justin, ce que savait bien Irénée citant son prédé- CéSseurtEN és)
Quant à la théologie, Irénée appartient à l’école de l’Asie- Mineure et se trouve dans le courant johannique ; quant à l’ecclésiologie, il se range parmi les occidentaux.
Il n'est guère d'usage de ranger Irénée parmi les apologistes ét pourtant nous nous demandons s'il n'aurait pas quelque droit à y figurer. Non pas qu'il soit possible de le comparer à ces défenseurs du christianisme qui, au second et au troisième siècles, cherchaient à le ‘laver des fausses imputations dont il était l’objet, comme Athénagore et Tertullien, ou à établir sa raison d’être devant la pensée païenne, comme Justin et Aristide. Ces écrivains passent d’ailleurs volontiers d'un rôle à l’autre, s'adressant tantôt aux gouverneurs, tantôt aux phi- Josophes.
Jrénée ne veut pas justifier le christianisme aux yeux des.sages et des puissants, non pas que cette tâche fût désormais superflue, l’œuvre de Tertullien nous montre assez le contraire, il veut le justifier aux yeux des indécis et des hérétiques, et pour lui le christianisme c’est l'Église. Qu'on ne l’accuse pas d’étroitesse d'esprit et de cœur; en plaidant la cause de l'Église il entend plaider la cause du christianisme, en bon représentant de l’orthodoxie il veille à La pureté de la doctrine, c’est un apologiste à l'intérieur. On l’a justement remarqué : l’orthodoxie paraît suivre une sorte de ligne politique, moyenne et obstinément conciliante, Quand elle cesse de percevoir l'accord logique des assertions qu'elle semble opposer l’une à l’autre, elle proclame le mystère et n’achète pas l’unité de sa théorie par le sacrifice d’un élément important de sa tradition. Cette méthode, Irénée l’approuve et la défend.
Il ne peut s'empêcher d'opérer avec des prémisses philosophiques ; cependant l’hellénisation du christianisme est beaucoup moins accentuée chez lui que chez tel autre écrivain ecclésiastique, par exemple Justin ou Origène, précisément parce qu’il est peu philosophe. Observateur judicieux et bon psychologue, il n'a guère d'aptitude métaphysique; son œuvre n’est pas un véhicule pesamment chargé de pensée grecque ou alexandrine. 11 accueille la doctrine du Logos qui était alors en cours, il la précise peu, n’y ajoute guère et ne la creuse pas; en gros, il demeure platonicien.
D'origine orientale il écrit en grec, mais son activité s'exerce en Occident; il établit ainsi un trait d'union entre les deux églises et participe aux caractères de chacune d'elles, par là
s'explique peut-être ce qu'il a parfois d'un peu neutre et estompé dans la doctrine. Comme un Oriental, il s'applique à la notion de Dieu et de Christ; c'est là que va le principal effort de sa pensée et toutefois il n'y apporte guère de clartés nouvelles; comme un Occidental, il pose le problème de l'Église et il ajoute prodigieusement au dogme ecclésiastique. Dans ce second domaine, son influence a été considérable, son livre est un arsenal où Rome trouvera des armes nombreuses et excellentes. A la différence des Occidentaux il n'est pas troublé par la question du salut qu’il ne soulève qu’en passant; le péché et ses conséquences ne sont pas au premier rang de ses préoccupations. Toutes les fois qu'il touche la corde ecclésiastique, elle vibre haut et clair; la corde morale ne rend qu'un son languissant et étouffé.
Si nous essayons de résumer son influence dans une formule brève et précise, nous dirons qu'il a affermi les traits déjà esquissés du dogme théologique plutôt qu’il n’en a complété le dessin; qu’il a enrichi le dogme christologique par le développement de la notion de récapitulation tandis que l'œuvre de la grâce est passée sous silence ; que le dogme ecclésiastique apparaît au premier plan et domine tout le reste.
Il a favorisé l’idée du salut par les œuvres et par les forces humaines, il a protesté contre la déformation gnostique de la notion divine, c’est-à-dire qu'il a conservé un élément judaïque et qu’il a combattu un élément païen; il a encouragé la centralisation ecclésiastique, sa pensée est aimantée par Rome.
Il a été un vigoureux défenseur de l'organisation épiscopale et a assigné à l’église et à l'évêque de Rome une situation prééminente « propter potent'orem principalitatem ». Il est le premier des Pères qui ait pris une position aussi nette dans la question ecclésiastique, il montre les évêques comme les seuls gardiens autorisés de la tradition; en donnant le premier rang à l’église de Rome ainsi qu'à son évêque, il a fait entrer le système épiscopal dans la phase qui conduit à l'institution de la papauté. Il a contribué pour une large part à la formation de l'Eglise catholique : la règle de foi, le canon du Nouveau Testament et surtout l'épiscopat ont
trouvé en lui un champion aussi vaillant qu’autorisé, car des grands écrivains ecclésiastiques de son époque, il: est le
seul qui se soit voué presque uniquement à la lutte contre lhérésie.
Vus:
Le Président de la soutenance,
Vu :
G. BonetT-Maury.
Le. Doyen,