TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE IV
le trouve au point de départ. L'œuvre de Christ est salutaire : dans quel domaine et dans quelle mesure? à quel moment l'a-til accomplie? en d'autres termes : quel est le but de la venue de Jésus-Christ, quels en sont, les effets, quel en est le moment décisif ?
Comme toujours la doctrine des adversaires va déterminer celle de l’homme dont nous cherchons la pensée. Irénée n’est pas le général envahisseur qui dresse son plan de campagne, puis l'exécute en obligeant l'ennemi à effectuer certains mouvements de gré ou de force; il défend sa patrie, l'Église, et repousse les attaquants en portant ses efforts tantôt sur un point, tantôt sur un autre, suivant l'imminence du danger. Les gnostiques se disaient les seuls parfaits, les spirituels, rvevmarimo; il fallait montrer que le christianisme seul donne aux hommes, et à tous les hommes, leur accomplissement, qu’il est le chemin de la perfection. Les gnostiques séparaient en Christ Jésus et le Sauveur, celui-ci étant venu enrichir, compléter l’homme Jésus au moment de son baptême; il fallait montrer que le Sauveur était un homme, et pas seulement un homme mais Dieu et homme à la fois. Les gnostiques excluaient du salut une certaine catégorie de créatures, les hyliques; il fallait montrer que tous ont accès au salut. Les gnostiques excluaient aussi du salut les hommes de l’Ancien Testament; Irénée montre que» s'ils n’y participent pas, l’œuvre du Christ demeure incomplète et il soutient la thèse du ‘salut d'Adam.
A la suite du premier péché, l’homme a perdu la ressemblance divine (III, 18, 1) et la vie physique (III, 23, 5 à 8); imparfait en tant que créature, il était appelé à la perfection; par le mauvais usage de sa liberté il s'est séparé de Dieu, source de la vie, et par conséquent voué à la mort.
Jésus-Christ est venu pour changer cette situation. Le remède sera conforme à la nature du mal. Il n'y a pas eu chute à proprement parler, mais désobéissance; Harnack observe à bon droit qu’Irénée, comme les apologistes, met fortement en relief tout ce qui peut excuser la chute de l’homme. A la suite de la désobéissance il a perdu la liberté, sa nature prend une direction mauvaise, mais ce n’est pas le mal radical auquel croient saint Paul, saint Augustin et les réformateurs.
a , 2 LA 104. ESSAI SUR LA THÉOLOGIE D IRÉNÉE
La loi de l’ancienne alliance a un caractère naturel, comme celle de la nouvelle alliance (IV, 13, 1 et4), naturalia legis, naturalia omnia praecepta. Par là se trouve introduit dans le christianisme un élément de « nature » qui donne à réfléchir, ce germe ne restera pas sans se développer; on puisera dans [rénée pour atténuer l'opposition entre la nature et la grâce, pour mettre le christianisme à la portée de l’homme. Qu’on considère bien l'importance de ce qui précède pour traiter de l’œuvre du Christ; plus l'homme est tombé bas, plus l'effort divin pour le relever est admirable, plus il excite notre gratitude; moins l'homme est déchu et moins il est redevable à celui qui lui apporte la délivrance. La grandeur du salut se mesure à la profondeur de notre misère.
Irénée se place plutôt au point de vue de la mort, ou de la vie, c’est tout un, pour apprécier l'œuvre de Christ. Au jour que tu en mangeras, tu mourras très certainement, morte moriemini; de mort physique en premier lieu, puis ta race sera entraînée dans la mort. Christ apporte une restauration de vie autant ou plus qu’une rédemption. Jésus-Christ est avant tout le Vivant et l’incarnation résume son œuvre : in novissimis temporibus in amicitiam restituit nos Dominus per suam incarnationem (V, 17,1). Les mots si familiers à d’autres auteurs chrétiens: racheter, rédemption, redimere, redemptio, ixyopälw, ärokirowais, n'apparaissent guère et sont loin de la pensée; le terme grâce, gratia, aps, ne se trouve pas dans son ouvrage. Il est juste de reconnaître que l’idée de rédemption est renfermée dans celle de lincarnation dont la mort est l'aboutissement nécessaire; en y regardant de près on trouve la graine dans la fleur.
Jésus-Christ est le Vivant, il est autre chose encore. L’humanité séparée de la source de la vie a pris un caractère morcelé, fragmentaire, elle ne forme plus un tout, l'espèce s’est éparpillée dans les individus. Assurément, nous ne connaissons l'espèce que par les individus, mais il n'en était pas ainsi à l'origine; Adam c'est toute notre race. Irénée n’emploie pas volontiers le terme homines, mais homo pour désigner l'humanité, cette chaîne de générations, longa expositio hominum (III, 18, 1). Jésus- Christ porte remède à cette situation. Le salut n'est pas seulement le triomphe de la vie, il est en même temps la réunion de