LES PRIX
44. La monnaie joue un rôle essentiel et primordial dans l'établissement des prix de toutes marchandises. Pour définir et délimiter ce rôle, il importe de fixer préalablement les divers éléments avec lesquels l'instrument, monétaire entre en concours.
Le premier de ces éléments est l’ensemble des rapports d'échange, des marchandises entre elles. C’est, en effet, une donnée première et fondamentale que la proportion dans laquelle s’effectuerait l'échange direct des marchandises les unes contre les autres. Il est bien évident, en effet, que si un hectolitre de blé vaut 20 francs et un hectolitre de vin 49 francs, le rapport 1 à 2 qui existe entre ces prix est antérieur à toute considération monétaire et indépendant de l'instrument choisi. La variation de tous autres éléments pourra élever le prix du blé à 40 francs et celui du vin à 80 ou les réduire dans la même proportion, mais le rapport de leurs prix restera rigoureusement le même, ‘un hectolitre de vin vaudra toujours deux hectolitres de blé. Sur un marché économique, toutes les marchandises ont ainsi entre-elles des rapports d'échange bien définis, qui s'imposent en toute circonstance et que la cote des prix traduit nécessairement. Que ces rapports aient leur fondement dans la rareté ou dans le coût de production des différentes marchandises comme on persiste à le débattre, il n'importe pour la théorie expérimentale des prix. L’essentiel, c'est que le niveau relatif des différents prix est parfaitement déterminé par les données propres relatives à la consommation ou à la production des différentes mar-
chandises. M. Mongin (*) a très exactement démontré l’importance de ce facteur des prix tout à fait indépendant de la monnaie, mais nous ne pouvons le suivre lorsqu'il prétend en faire le seul élément déterminant.
15. Les rapports naturels d'échange des marchandises entre elles n’expliquent en effet que le niveau relatif des différents prix, mais non pas leur niveau absolu. Il est indépendant de la monnaie qu’un demi-hectolitre de vin, un hectolitre de blé et des quantités variables de toutes les différentes marchandises aient le même prix, mais il dépend d'elle que ce prix soit égal, inférieur ou supérieur à 20 francs, c’est-à-dire à 6 grammes 45 d’or au titre légal. Pour la détermination du niveau absolu des prix, il faut considérer simultanément d’autres éléments et en premier lieu ce que certains appellent l’encaisse désirée, d’autres la circulation à desservir, d’autres encore le tantième monétaire (*). Il s’agit en réalité du stock des différentes marchandises à échanger par l’intermédiaire de la monnaie. Ce stock ne se compose pas purement et simplement de toutes les marchandises existant sur le marché considéré. Il en est un grand nombre qui peuvent ou bien n'être l’objet d'aucun échange comme tous les produits consommés par le producteur lui-même, ou bien s'échanger sans l'intermédiaire de monnaie comme tous les capitaux pour lesquels les transactions se règlent journellement en Bourse par compensation. D’autres marchandises, au contraire, peuvent être, dans un temps plus ou moins court, l’objet d’une série d'échanges répétés qui augmentent d'autant la demande de monnaie. Il y a lieu de tenir compte
() Mongin. Des changements de valeur de la Monnaie. — Revue d'Economie politique 1887.
(”) H. Cernuschi. Mécanique de l'Echange, chap. XXII.
eo —
de cette Cvitesse de circulation » de certaines marchandises dans l'appréciation de l’encaisse désirée ou du tantième monétaire (*). On conçoit, en dépit de toutes impossibilités pratiques, que la somme des échanges à effectuer, pendant un temps donné, puisse être exprimée en l’une quelconque des marchandises du marché, envers laquelle le taux d'échange de chacune des autres se trouve prédéterminé. Imaginons, par exemple, que l’encaisse désirée sur un certain marché ait été ainsi réduite en blé et estimée à 500.000 hectolitres. Elle va se trouver face à face avec le troisième élément de la détermination des prix : le stock monétaire.
16. Il paraît évident et c’est la théorie quantitative ramenée à son schéma le plus simple, que si ce stock monétaire est égal par exemple à 7 milliards, le prix de l’hectolitre de blé se trouvera être nécessairement de 14 francs. Les autres prix se déduiront de celui-ci proportionnellement aux rapports naturels d'échange de toutes les différentes marchandises envers le blé. En réalité, les choses ne se passent pas aussi simplement.
I faut d’abord serrer d’un peu plus près cette notion de stock monétaire qui paraît mieux définie qu’elle ne l’est en réalité. Le stock monétaire ne comprend pas en effet toute la monnaie métallique existante car il en est une fraction importante et variable qui reste immobilisée chez les particuliers, au fond du bas de laine, ou dans les grands dépôts publics ou privés, banques, trésors de guerre, etc. D'autre part, au stock métallique doivent être ajoutés les éléments circulatoires de papier, effets de commerce, billets de banque, papier-monnaie.. qui forme un surcroît extrêmement important. Il y a lieu de tenir compte aussi de la
() E. Levasseur. La Question de l’Or. Livre I.
«vitesse de circulation de la monnaie » (*). Pendant toute période de temps considérée, chaque pièce de monnaie peut servir, en moyenne, à un nombre d'échanges plus ou moins grand. Il en résulte un accroissement ou une diminution notable dans l'effet utile d’un stock monétaire déterminé. Cette vitesse de circulation de la monnaie parait dépendre à la fois des mœurs commerciales, de la quantité de monnaie en circulation et de la vitesse de circulation des marchandises. C’est un élément extrêment difficile à bien définir et à déterminer.
17. La proportionnalité des prix à la quantité de monnaie apparaît encore plus précaire si l’on considère non plus l'établissement statique de l’ensemble des prix mais une variation dynamique du stock monétaire, le développement d’une crise d'inflation ou de contraction. M. Levasseur à fourni une pénétrante analyse des effets dynamiques d’un accroissement monétaire. Il a montré comment cet accroissement, enrichissant d’abord quelques personnes, amène la hausse des marchandises que celles-ci consomment plus particulièrement, comment cette hausse se transmet à certains salaires, de ceux-ci à d’autres marchandises et finalement, de proche en proche, à l’ensemble du marché. Il paraît donc probable que l'augmentation du stock monétaire a pour effet, à plus ou moins longue échéance, une hausse générale des prix, mais cette hausse semble devoir être beaucoup plus limitée que ne le ferait prévoir la loi d'exacte proportion quantitative.
1° Il est des prix fixés par contrats pour de longues périodes, marchés publics ou privés, traitements, etc….., qui ne peuvent obéir qu’à lointaine échéance aux fluctuations du stock monétaire.
() De Foville. La Théorie quantitative el les Prix. Economiste francais. Année 1896. 1‘ semestre, P. 451.
2° Pour un grand nombre d’autres prix, ceux du petit commerce de détail, la force de l'habitude (”) suffit à créer un obstacle analogue. Ils correspondent le plus souvent à des coupures fixes de métal et l'absence de coupures intermédiaires empêche les petites fluctuations de se faire sentir. Il est possible que la création parfois demandée d'un «demi sou » rende plus mobiles tous les prix inférieurs.
3° La lenteur du mouvement de hausse ou de baisse permet à la production de croître parallèlement et de se déplacer, ce qui modifie les deux premiers éléments de la détermination des prix : les rapports d'échange des marchandises et l’encaisse désirée.
Il n’est guère de crise monétaire qui ne s’accompagne d'une crise passive ou active de production. La contraction monétaire ne se fait pas sentir en effet au même instant ni également sur toutes les marchandises. D'autre part, les entrepreneurs qui ont à payer un intérêt fixe de leur capital voient leur dette s’aggraver ; si les capitalistes notablement enrichis par la baisse des prix n’ont pas prévu le dénouement et épargné de quoi reconstituer leur capital, la crise aboutit à une pure et simple destruction de richesses. L'accroissement monétaire est susceptible de produire, en unautre sens, un résultat analogue. La hausse d’abord inégale des prix trompe les entrepreneurs et leurs erreurs d'interprétation se traduisent par des excès de production, qui ont aussi pour résultat final une destruction partielle du capital industriel.
4 Enfin, comme l’observe M. Vilfredo Pareto (*), l'usage des succédanés de la monnaie se restreint ou se développe suivant que la monnaie devient plus abondante ou plus rare. La lenteur même des variations du
() S. Jevons. La Monnaie et le Mécanisme de l'Echange. P, 65.
(”) V. Pareto. Cours d'Economie politique. T. 1. $ 202.
stock monétaire permet au développement ou à la contraction des moyens accessoires de paiement d’en suivre tous les mouvements.
Ajoutons que plus les moyens accessoires de paiement sont développés plus les transactions qui s'effectuent avec la monnaie sont restreintes et par conséquent plus sensible est l'effet relatif de toute augmentation ou diminution du stock métallique (*). Pour échanger 100 hectolitres de blé contre 100 hectolitres de vin, sous un régime exclusivement métallique il faut, en effet, (100 >< 20 + 100 ><40) soit 6.000 francs. En pratiquant la compensation il suffira de (100 >< 40 — 100 >< 20) soit 2.000 francs. Une augmentation des prix de 1/4 exigerait une augmentation de 1.500 francs dans le premier cas et dans le second cas de 500 francs seulement. |
Quoi qu'il en soit, nous sommes obligés de conclure que la loi de quantité, à la supposer théoriquement exacte, doit se combiner en pratique avec mille facteurs susceptibles d’en dissimuler plus ou moins complètement les effets rigoureux.
48. L'analyse, jusqu'ici poursuivie, du mécanisme des prix se réfère à un système économique dans lequel la vraie monnaie est indifféremment formée d’un seul métal ou des deux métaux mais sans prime de l’un sur l’autre. Si cette prime vient à apparaître, si l’une des monnaies se trouve temporairement dépréciée envers l’autre, les prix s’établissent généralement par rapport à la monnaie inférieure. Ainsi, en France, avant 1850, l'argent fournissait-il le véritable dénominateur des prix. « Mais quand, par un renversement des choses, l’or produit en abondance baisse à son tour de valeur et reste à peu près seul en
() De Viti de Marco. Moneta e Prezzi ossia il principio quantitativo. P. 44.
circulation à côté d’une monnaie d’argent qu'il faut même affaiblir pour empêcher sa complète émigration, la monnaie d'or fournit à son tour l’étalon ordinaire des prix. La transition se trouve ménagée au point où le rapport oscillant tout près du pair, les deux monnaies sont au pair et constituent des étalons parallèles, tous deux radicaux et régulateurs des prix au même titre. » (*) Il arrive également qu'une monnaie unique présente une prime par rapport à une monnaie de papier plus ou moins dépréciée. Les prix s’établissent alors en monnaie de papier, la prime n'’intervenant que chaque fois qu'un paiement est fait en métal, au lieu d'être fait en papier et créant dans ce cas un véritable dédoublement des prix. Le fait peut même se produire sous un régime bimétallique, lorsque les deux monnaies font prime simultanément par rapport au papier. On l’a observé en France en 1871 et 1872, dans une très légère mesure toutefois, pendant le cours forcé des billets de banque nécessité par la guerre franco-allemande. Lorsque plusieurs monnaies sont en Concours pour la détermination des prix, il apparait donc qu’elles remplissent tour à tour, mais assez rarement ensemble, le rôle de dénominateur commun. Suivant une formule connue le système du double étalon est en réalité le système de l’étalon alternatif.
19. En résumé, et en dépit de toutes complications secondaires, la détermination des prix reste fondée sur les trois éléments que nous avons successivement discernés : 1° les rapports naturels d'échange des marchandises entre elles; 2° l’encaisse désirée; 3° le stock monétaire. On a prétendu que les deux premiers éléments ne sont pas indépendants l’un de l’autre et qu’en vertu de la loi des débouchés toute variation dans les quantités produites ou con-
() M. Bourguin. La Monnaie et la Mesure de la Valeur. P. 106.
sommées des marchandises qui n’altère pas leurs rapports naturels d'échange ne peut accroître la demande de monnaie. Cette conclusion ne parait légitime que si les mouvements considérés s’accompagnent de variations corrélatives dans l'emploi des moyens accessoires de circulation, compensations, effets de commerce, etc... S'il en est autrement, l'encaisse désirée peut croître ou décroître sans changements dans les taux d'échange réciproques des diverses marchandises.
En supposant ces deux éléments constants et en ramenant à son schéma le plus simple le mécanisme de la détermination des prix, une figure saisissante peut en être fournie par l’ingénieux artifice de Cournot (‘). On connait cette propriété élémentaire des logarithmes que si le rapport de deux nombres est constant la différence de leurs logarithmes estelle-même constante. Portons à partir donicemainraxeixe Ondestlongueurs"b;,1c, d, ef; 1
égales aux logarithmes
f des prix des marchandises
À dans un premier état du d stock monétaire. Les rap-
c ports réciproques de ces différents prix, égaux au taux d'échange des marchandises entre elles, étant supposés constants, les différences des lon-
©? gueurs b, c, d, e, prises TE SIA ET deux à deux resteront LATE CPRAELE Ie 9 constantes, si le stock
monétaire vient à varier
() A. Cournot. Recherches sur les principes mathématiques de la Théorie des richesses. Chap. II.
dans un sens ou dans l’autre. Dans tout nouvel état du stock monétaire le niveau absolu des prix sera donc déterminé par une parallèle à l’axe primitif, telle que O’, s’élevant ou s’abaissant suivant que le stock circulatoire diminue ou augmente. Quel que soit d’ailleurs ce niveau il est certain que les prix seront toujours entre eux dans le rapport des taux d'échange naturels des marchandises C’est à cette définition simple et positive de la fonction de numéraire qu'il paraît y avoir lieu de s’en tenir dans une étude expérimentale de la monnaie.