LOIS EXPÉRIMENTALES
51. On a bien souvent et très exactement analysé les raisons qui rendent particulièrement difficile en Economie politique la découverte de lois expérimentales. La plus grave, qui résume toutes les autres, c’est l’impossibilité où l’on se trouve de recourir à l'expérience proprement dite, de « faire comparaître les exemples », d'en simplifier à son gré tous les éléments. L’'Economique expérimentale serait,en quelque sorte, une de ces sciences «expectantes et contemplatives » que Claude Bernard oppose aux sciences «actives et conquérantes de la nature ». Il convient de ne pas exagérer la portée de cette opposition.
L'impossibilité d’expérimenter n’a pas empêché l’Astronomie de progresser plus qu'aucune autre science. Elle a longtemps été comme l'Economie Politique — quelque inattendue que puisse être la comparaison. — qu'une statistique confuse sur laquelle discutaient des systèmes contradictoires. Il n’est pas interdit d'espérer que des observations plus précises permettront un jour à l'Economique expérimentale d’atteindre,sinon la même idéale rigueur, au moins
un degré de perfection que son état actuel ne laisserait guère espérer.
52. A vrai dire d’ailleurs, toute expérience ne paraît pas interdite à l’économiste, sans même parler des essais législatifs qui peuvent être tentés pour apprécier la portée de telle ou telle réforme. Lorsqu'on ne peut violenter la nature pour lui arracher le secret de ses lois, il faut se résoudre à user de ruse pour l’amener à nous le livrer elle-même. Sur ce terrain l'Economie politique reprend quelque avantage. Elle a imaginé plus d'un artifice pour extraire la « précieuse moelle » des données malheureusement trop peu nombreuses et trop incertaines qu'elle possède. L'un de ces artifices consiste à observer de préférence les périodes de troubles ou de crises économiques. On sait quelles ressources fournit aux diverses sciences l'étude des cas anormaux. La psychologie morbide a renouvelé la psychologie pure et simple. L'histoire de Law, et l'aventure des assignats nous en ont plus appris en matière de crédit et de papier monnaie que des siècles de pratique normale et régulière.
Lorsque l'observation ne peut s'appliquer à des phénomêènes de ce genre, d’où la rapidité et la violence de certaines influences éliminent sensiblement les effets de toutes les autres, la difficulté consiste à procéder soi-même à cette élimination. Toutes les causes possibles ne produisent les mêmes eflets que « toutes choses égales d’ailleurs »; or, dans la vie économique, pourrait-on dire les «choses » ne sont jamais égales à elles-mêmes. Pour y discerner l’action de certaines causes à l’exclusion de toutes autres, il ‘faut avant tout faire la part de ces dernières. L’économiste ne peut comme le physicien opérer cette correction sur le phénomène lui-même, il ne peut qu’en modifier la traduction statistique par des calculs plus ou moins conjecturaux.
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S3. Il ne suffit pas pour faire œuvre scientifique de réunir des observations ; l'essentiel est d'en apprécier la portée générale. Un amas de chiffres n’a de valeur qu'autant que l’on parvient à découvrir entre ces chiffres des rapports permanents. Le véritable objet de la science, on. ne saurait trop le répéter, c’est la découverte des lois.
Pour discerner s'il existe entre deux phénomènes économiques une relation simple et générale, le tour de main le plus simple consiste à juxtaposer les relevés statistiques de ces phénomènes. Presque toujours, pour ne pas dire toujours, ces chiffres ne présentent qu'un amas confus de variations disparates. S'il existe vraiment entre eux un ordre permanent, il faut quelque effort pour le découvrir. Le procédé le plus généralement employé consiste à calculer les moyennes périodiques des déterminations considérées. On élimine ainsi toutes les perturbations secondaires pour conserver seulement des chiffres moins nombreux qui n’expriment plus que les variations les plus générales des phénomènes observés. La méthode des moyennes a été l’objet de vives critiques que certains abus commis justifient pleinement. Il ne faut pas méconnaître, en effet, que les moyennes risquent souvent de dissimuler, jusqu'aux mouvements les plus essentiels, des phénomènes qu’elles prétendent traduire. Voyez les moyennes du commerce de la France de 1867 à 1876 : on ne se douterait pas que nous avons passé par les désastres de 1870. Plus la moyenne est générale plus sa signification s'efface : à la limite, elle n’en a plus aucune, c’est ne rien dire que dire, par exemple, que le change moyen entre Paris et Londres pendant le siècle passé a été de 25,30. Malgré cet écueil on ne saurait proscrire le procédé des moyennes, le seul applicable dans le plus grand nombre des cas. Il importera seulement de l’employer avec prudence et mesure.
54. La jutaxposition des moyennes relatives à deux phénomènes, susceptible de démontrer le synchronisme plus ou moins rigoureux de leurs variations, ne nous renseigne d’ailleurs pas sur la loi précise et essentielle qui les lie l’un à l’autre. Pour induire cette loi des données statistiques, il faudrait pouvoir recourir à l’interpolation, préconisée et émployée dans certains cas par M. Vilfredo Pareto. Cette méthode. consiste à résumer, en une formule plus ou moins complexe, toutes les données numériques et à rattacher ensuite cette formule d’abord empirique à l’un quelconque des types généraux de fonctions qui ont suffi jusqu'ici à exprimer les phénomènes de la nature. Pratiquement, on suit, pour déterminer la formule empirique précitée, une marche exactement inverse de celle des moyennes; on part d'une formule générale, comportant seulement quelques termes, et on lui en ajoute successivement le nombre nécessaire pour exprimer toutes les anomalies de la série statistique proposée. Malheureusement ces calculs exigent un nombre de données beaucoup plus considérable que celui que nous possédons actuellement sur la plupart des questions. En matière monétaire particulièrement nous n’en n’avons pu faire aucune application.
55. La méthode des moyennes ou la méthode d'interpolation reçoivent l’une et l’autre un secours précieux des procédés graphiques d'interprétation. Une courbe même discontinue, comme le sont nécessairement toutes celles qui ont pour abcises des parties aliquotes du temps, parle plus clairement à l'esprit qu’un tableau de chiffres. Du premier coup d'œil on en aperçoit le mouvement général et les valeurs maxima et minima. Si l’on veut rapprocher les données relatives à deux phénomènes pour en déterminer la relation permanente, l’épure en traduit immédiatement les analogies et les différences. On a plus vite fait
de vérifier le parallélisme général de deux courbes que la proportionnalité plus ou moins rigoureuse d’une série de données numériques.
Des quelques considérations précédentes il nous paraît résulter que l’expérimentation n’est pas absolument interdite à l’économiste. N'est-ce pas en quelque sorte substituer au phénomène naturel un phénomène volontairement simplifié, que d'en considérer la moyenne plus ou moins habilement calculée? L'interprétation graphique donne également carrière à l’art expérimental pour le choix des différentes figures et de leurs échelles relatives. Un choix judicieux fournit un dessin singulièrement plus démonstratif et plus saisissant.
56. La connaissance des lois expérimentales comporte en matière économique, comme en toute autre, différents degrés. Si nous considérons certains phénomènes À, B, C, nous pouvons seulement savoir : 1° que la présence de A etles variations de la grandeur A influent sur B, C, etc., que la présence de B et les variations de B influent sur A, C, etc.; 2° nous pouvons, en outre, avoir une idée des liaisons qui existententre À, B, C..., savoir, par exemple, que quand À croît B décroît, C croît etc.; nous pouvons, en d’autres termes, connaître le sens des variations de B, C, D..., provoquées par une variation déterminée de A ; 3° enfin nous pouvons non seulement connaître le sens de ces variations mais encore en calculer exactement la gran- ‘deur; nous pouvons posséder la formule précise susceptible de les relier les unes aux autres. En Économie politique l'observation nous permet en général d'atteindre le premier degré de cette échelle ascendante et de nous faire une idée suffisamment exacte de la mutuelle dépendance des phénomènes étudiés. Grâce à l’expérimentation statistique un progrès nouveau devient possible : nous pouvons saisir le sens des variations corrélatives des diffé-
rentes grandeurs définies et mesurées. Mais l’imperfection des procédés de mesure, le caractère souvent conjectural des données numériques ne nous permettent pas, pour le moment, d'aller plus loin. Toutes les fois que l’on a voulu trop préciser les lois entrevues, on s’est manifestement mépris sur leur formule véritable. Les lois de Malthus, la loi de la rente de Ricardo, la loi des crises de Jevons, la théorie quantitative, sont les plus notoires exemples des erreurs auxquelles peut conduire pareille tendance. Nous nous efforcerons d'éviter cet écueil.