‹ Essai sur la Théorie générale de la MonnaieChapitre 82 sur 82 · IV. — LA LOI DE GRESHAM · texte numérisé non relu

IV. — LA LOI DE GRESHAM

72. La loi expérimentale, à laquelle M. Macleod a donné le nom de sir Thomas Gresham, est traditionnellement formulée sous cette forme :

Dans tous pays où deux monnaies légales sont en circulation Ia mauvaise monnaie chasse la bonne.

« Ce qui donne à cette loi, observe M. Gide (”), un caractère d’étrangeté tout particulier c’est qu’elle serait incompréhensible pour tout autre objet que la monnaie. Comment comprendre que les hommes eussent le goût assez dépravé pour préférer d’une façon générale la mauvaise marchandise à la bonne? L'étonnement cesse si l’on réfléchit que la monnaie n’est pas comme toute autre richesse destinée soit à notre consommation soit à la production mais uniquement à l'échange. Entre deux fruits nous préférons le plus savoureux et entre deux montres celle qui marche le mieux ; mais entre deux pièces de monnaie de qualité inégale peu nous importe d'employer l’une plutôt que l’autre car nous ne les destinons pas à notre usage personnel et tout ce que nous leur

() Ch. Gide. Principes d'Économie politique. 4 Édition. P. 209.

demandons c’est de servir à payer nos créanciers et nos fournisseurs ; or nous serions naïfs de leur donner les meilleures pièces ; au contraire, nous avons tout intérêt à choisir les plus mauvaises et c’est ce que nous ne manquerons pas de faire — à une condition toutefois, c’est que le créancier ou le fournisseur ne puissent pas les refuser, c’est-à-dire que la mauvaise monnaie ait force libératoire aussi bien que la bonne ». La loi de Gresham, dont on retrouve l'expression précise jusque dans Aristophane (*) n’est, au fond, que l’un des aspects du principe universel du moindre effort.

73. Elle paraît susceptible de recevoir son application dans trois cas différents :

1° Lorsqu'il se trouve en circulation des pièces au poids droit et des pièces légères d'un même métal.

Dans ce cas, le triage des pièces pour l’exportation devient une véritable industrie. Les arbitragistes en monnaie achètent de l’or tout venant aux garçons de recette, aux sociétés de crédit, etc... ils trébuchent cet or pour en retirer les louis légers, usés par le frai, qu'ils remettent en circulation, et garder les pièces fortes. On a calculé (*) que la dépense était d'environ trois francs pour réunir par ce moyen 1.000 francs de pièces lourdes exportables.

Il est difficile de saisir la trace matérielle des effets de ce commerce. On a remarqué (***) cependant en examinant les résultats par millésimes des enquêtes monétaires que la proportion des pièces recensées diminuait sensiblement pour les années précédant de notables exportations d’or

() Aristophane. — Ran. 717-724.

(”) E. Théry. Europe et Etats-Unis. P. 191.

(”) A. de Foville. Economiste français. 1 semestre 1898.

parceque les pièces récemment frappées et neuves avaient du être choisies de préférence pour cette exportation.

2° Dans un pays bimétalliste lorsque le rapport commercial, sur un marché extérieur, est favorable à l’un des deux métaux en circulation.

L'exemple du bimétallisme français nous a précèdemment montré comment, entre 1850-1865, l'or déprécié chassa l'argent hors de France, à tel point que lon fut obligé de réduire le titre des monnaies divisionnaires d'argent pour empêcher leur émigration complète et comment, au contraire, entre 1870 et1875, le rapport commercial étant devenu défavorable à l'argent celui-ci rejeta à son tour l’or au dehors jusqu’à suppression de la frappe libre du métal blanc et avec elle du bimétallisme lui-même.

3° Lorsqu'une monnaie de papier déprécié se trouve en concours avec une monnaie métallique.

Les pays qui se trouvent dans cette situation sont naturellement tentés d'acheter de l’or ou d’en emprunter pour donner un gage à leur circulation fiduciaire. Mais de deux choses l’une, ou bien ils conservent le cours forcé comme en Russie et la dépréciation du papier subsiste dans une certaine mesure; ou bien ils commencent à rembourser leur papier en or et cet or est immédiatement chassé vers l'étranger. «En 1882, rapporte M. Vilfredo Parete (*), on fit en Italie un emprunt de 664 millions dont 400 millions en or et en 1883 on commenca à changer le papier monnaie contre de l’or et des écus. Toutes ces monnaies, à peine mises en circulation, s’écoulaient vers l'étranger.

C) Vilfredo Pareto. — Cours d'Economie polilique. — Tome 1. — P: 199. — Note,

ou

En 1890, il n’en restait plus que 9 millions dans les caisses du Trésor. Une petite quantité était allée augmenter les réserves des banques d'émission, le reste avait été exporté. Dès l’année 1887,on payait une prime de 1 p. 0/0 pour l'or. Le cours forcé était rétabli, il le fut en droit en 1883. »

Parvenus au terme que nous avions assigné à cette étude, devons-nous tenter d’en ramener tous les éléments à quelque conclusion unique et générale ? Nous ne pensons pas. Les travaux d'ordre scientifique ne comportent pas la même harmonie traditionnelle que les compositions purement littéraires. On ne cherche pas la conclusion d’un traité de physique.

Le dessein général qui nous guida fut celui de montrer, par leur commune application aux questions monétaires, l'intérêt propre, les ressources et les résultats de deux méthodes qu'on oppose trop souvent et qui, loin de s’exclure, doivent être simultanément cultivées. Nous voulions apporter cette double démonstration que la méthode expérimentale n’est pas à jamais empêchée de découvrir et de formuler en matière économique des lois précises et générales -- que la méthode rationnelle où mathématique nous à déjà fourni le moyen de rattacher logiquement ces lois particulières aux principes universels et profonds de

l'activité économique. Si nous l'avons pu faire c'est que l'exemple choisi était particulièrement favorable.

Les questions monétaires ont été étudiées à tant de points de vue que — sans même parler de toutes les polémiques éphémères qu'elles ont soulevées — la tâche nous fut facile. I suffisait de réunir et de coordonner dans l’un et l'autre domaine, au point de vue rationnel comme au point de vue expérimental, des éléments depuis longtemps acquis à la science. La construction s'élevait comme d'elle-même tandis que nous venait une pensée de gratitude envers ceux dont les efforts passés ont amassé tant de précieux matériaux. Notre dernier mot sera pour leur en adresser l'expression.

Vu :

Le Président de la thèse, Paul BEAUREGARD.

Vire

Le Doyen, GLASSON.

Vu et permis d'imprimer :

Le Vice-Recteur de l'Académie de Paris, GREARD.

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