Philostrate, Vies des Sophistes , II
grande confiance en lui-même , jointe peut-être à une certaine jalousie , pouvait le porter à parler légèrement de cet écrivain hardi, indépendant, acerbe, qui frondait publiquement Tart des rhéteurs et qui mettait tant d'ostentation à se séparer d'eux. Sans quelque provocation de ce genre , la satire de Lucien me parait difficile, non-seulement à justifier, mais à comprendre; ainsi expliquée, elle témoigne une fois de plus de l'irascibilité extrême de sa nature.
L'autre épisode à signaler , c'est la guerre qui éclata entre Lucien et les Cyniques, après la mort de Pérégrinus. Dès les premières années de son séjour à Athènes , le satirique s'était moqué des héritiers de Diogène dans ses dialogues comme il se moquait de tous les philosophes ' ; toutefois il ne semble pas qu'il se fût attiré alors aucune réponse notable de leur part. Quant à Pérégrinus surnommé Protée , un des représentants les plus curieux de cette secte étrange , homme vraiment extraordinaire, dont nous ne pouvons parler ici qu'en passant*, Lucien avait voyagé sur le même vaisseau que lui . lorsqu'il vint de Syrie en 164 ; mais il ne parait pas qu'ils eussent été particulièrement en relations l'un avec l'autre depuis ce temps. Vers 165 ', ce rêveur exalté fit savoir en Grèce qu'il se donnerait la mort en se jetant dans un bûcher aux jeux Olympiques prochains. Cette annonce , propagée rapidement , excita l'enthousiasme des Cyniques. Un tel mépris de la souffrance et de la mort , proclamé si hautement par un des leurs , les remplis-
1. M. Bemays a écrit récemment un petit volame plein d'intérêt sur les relations de Lucien avec les Cyniques ( Lucian und die Kyniher ; Berlin , 1879). Il suppose que Lucien fut d'abord en assez bons termes avec eux, et que c'est en s'acheminant peu à peu vers l'épicurisme y qu'il devint leur ennemi. Cette hypothèse ne me parait pas d'accord avec les dates probables des principaux dialogues , ainsi qu'on le verra dans le chapitre suivant.
2. Voir sur Pérégrinus l'étude de M. Zeller {VortrAge und Abhandlungen , p. 154 ). J'ai moi-même refait, à mon point de vue, la même biographie (Afém. de l'Acad, des sciences et lettres de Montpellierj section des lettres, t. VI: Un Ascète païen au siècle des Antonins).
3. Pour cette date et celle de la mort de Pérégrinus , je renvoie au mémoire indiqué ci-dessus , Appendice , m.
sait tous d*orgueil. Aussi accoururent-ils en foule à Olympie en 169, et quand Pérégrinus, atec Tintrépidité d'un fanatique, exécuta son projet, ils étaient là , réunis , pour faire un triomphe à leur martyr. Lucien y était aussi , mais dans des sentiments bien différents. Il ne voyait dans l'exaltation de Pérégrinus que l'effet d'un orgueil poussé jusqu'au délire. Si nous l'en croyons , il ne se gêna pas pour dire là ce qu'il pensait, et ses moqueries faillirent lui coûter cher. Les Cyniques indignés furent sur le point de lui faire un mauvais parti ^ Ce fut bien pis encore, lorsque Lucien, de retour à Athènes, écrivit et publia son récit de la mort du prétendu martyr , diatribe mordante qui tendait à couvrir de honte et de ridicule celui que la secte divinisait , et qui détruisait l'effet produit sur les esprits par ce suicide théâtral. Il y eut alors de la part des Cyniques une explosion de colère, et l'un d'entre eux semble s'être fait, d'une façon ou d'une autre, l'interprète des sentiments communs en rendant à Lucien injures pour injures et mépris pour mépris. C'est du moins ce que l'on croit deviner en lisant l'obscur dialogue des Fugitifs, qui fut, à ce qu'il semble . la réponse de l'auteur du Pérégrinus à ces critiques acerbes '. Au reste nos conjectures s'arrêtent là , soit que les hostilités aient pris un bientôt , soit que les témoignages en aient disparu.
Tous ces faits, comme on le voit , sont mal connus et difficiles à dégager. Quoi qu'il en soit , même dans l'état où ils s'offrent à nous , ils sont propres à donner une idée de ce qu'on pourrait appeler la période militante de la vie de Lucien. Ses hardiesses , sans le mettre jamais en danger , ont certainement coûté quelque chose à son repos. Nous entrevoyons d'assez vives hostilités, un conQit parfois bruyant et
I . Mort cte Pérégrinus , 2 : 'AXV o^'you ^eîv utto twv Kuvtxûv éyw coe
l. Tout cela a été très-fioement aperçu par M. Fritzsche , dont j'adopte ici les conjectures. Je résume rintéressante notice qu'on peut lire dans son édition de Lucien en tête du dialogue en question.
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J'ai indiqué plus haut que la grande activité liltùrairu de Lucien semble prendre fin un peu avant les dernières années ilii ri'gnc de Marc-Aurèle. A partir de ce temps, en effet, ses crrits deviennent rares , et il est probable qu'il faut dater de là cette période de rvlraitc et de demi-silenre dont il a parlé dans les discours de sa vieillesse. De cinquante à soixante ans env^ ron, il dut tivrv pour lui et pour ses amis plutôt que pour le public. La lièvre de la composition et l'ardeur des premiers succès étaient tombées. S'il écrivait encore parfois , du moins il ne paraissait plus devant ces auditoires qui l'avaient naguère applaudi.
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des passions excitées. Ce sont là les inconvénients ordinaires du métier de satirique, et il faut bien reconnaître après tout que le mérite de dire des vérités à ses contemporains serait médiocre, si Ton ne devait sacrifier un peu de sa tranquillité présente à Tespoir d'être approuvé de la postérité.
Dernière période de la vie de Lnclen. — Années de rejws. — Nouveaux voyages; succès. — Lucien devient un haut fonctionnaire. — Séjour en Égv'pte. — Incertitude sur la date et le lieu de sa mort.
J'ai indiqué plus haut que la grande activité littéraire de Lucien semble prendre fin un peu avant les dernières années dii règne de Marc-Aurèle. A partir de ce temps, en effet, ses écrits deviennent rares , et il est probable qu'il faut dater de là cette période de retraite et de demi-silence dont il a parlé dans les discours de sa vieillesse. De cinquante à soixante ans environ, il dut vivre pour lui et pour ses amis plutôt que pour le public. La fièvre de la composition et l'ardeur des premiers succès étaient tombées. S'il écrivait encore parfois , du moins il ne paraissait plus devant ces auditoires qui l'avaient naguère applaudi.
Il est impossible de dire aujourd'hui quelles causes le décidèrent à sortir, au bout de quelques années, de cette vie tranquille , pour reprendre , déjà vieux , l'existence nomade qu'il avait menée autrefois. Peut-être craignit-il de se laisser oublier de son vivant ; peut-être aussi sa fortune avait-elle été atteinte ou au moins compromise *. En tout cas , le fait en lui-même n'est pas douteux. 11 nous reste en effet plusieurs mnrcenux de lui, dans lesquels il s'adresse à des auditeurs
\. Ouand il eut accepté les fonctions qu'il exerça en Ég^-pte, il donnait sa pauvreté pour excuse à ceux qui le blâmaient {Apologie, 10).
inconnus et leur parle de son âge et de son retour à des habitudes depuis longtemps abandonnées * .
Combien de temps lui fallut-il ainsi courtiser de nouveau le succès ? nous Tignorons ; mais ses dernières œuvres nous le font voir dans une situation bien différente. Le sophiste est devenu un haut fonctionnaire de TEmpire romain. Attaché à l'administration judiciaire de TEgypte , il occupe un poste considérable, et, malgré sa vieillesse, il espère vivre assez pour devenir gouverneur de quelque province ". Cette grande charge et ces grandes ambitions n'avaient pas altéré sa bonne humeur souriante. Il est, dans ses écrits de ce temps, aussi gai, aussi ingénieux, aussi habile à bien dire qu'il l'avait jamais été. Sa fantaisie restait libre et alerte , sans se laisser emprisonner par les convenances officielles. Elevé aux honneurs , il demeurait lui-même , et la nouveauté de son rôle ne coûtait rien à l'originalité de son esprit ni de son caractère.
C'est au milieu de celle heureuse et brillante fortune que nous le perdons de vue complèlemcnt. Aucun renseignement ne nous est parvenu sur la fin de cette exislence si digne d'intérêt. Suidas seul prétend savoir que Lucien mourut déchiré par des chiens , juste châtiment de son incrédulité et des blasphèmes qu'il avait proférés , selon lui , contre la religion chrétienne. Il était dans la destinée de ce charmant écrivain de rendre ses ennemis ridicules jusqu'après sa mort. Ces chiens féroces qui satisfaisaient les sentiments du biographe byzantin au sujet de la justice divine, c^était lui, Lucien, qui les avait inventés, comme autrefois, en revenant d'Harpiné à Olympie , il avait inventé le vautour qui emportait l'âme de Pérégrinus ; seulement , cette fois, c'était à son insu et sans le vouloir qu'il avait offert l'occasion de ce conte à ses biographes futurs. Une simple bévue en fut l'origine. Il avait dit
1, Héraclès, 7: Euoï 7>j).t/.w(?« ovTi /Jti nâ'Kai twv £7ri(?2t{ewv TreirauuévM. Cf. ibid., 8; Dionysos, ."î.