I . Double accusation
Tauteur a mis à dessein dans ce passage , il y a toute raison de croire que le fond en est vrai. Que Ton corrige, si Ton veut, ce quMI peut y avoir ici de légèrement inexact par les paroles de Diogène dans le Pécheur , se plaignant des applaudissements et des éloges que Lucien obtient aux dépens de la philosophie * ; il n'en reste pas moins certain que ses œuvres , par leur nature même, ne se prêtaient pas à ces manifestations tumultueuses que provoquaient un Hérode Atticus ou un Adrien de Tyr. On entendait plus de rires évidemment que de clameurs dans son auditoire , lorsqu'il lisait les Sectes à rencan '; mais le rire est généralement sincère , tandis que les acclamations le sont rarement.
Connu dans Athènes, Lucien ne négligea pas le soin de répandre également sa renommée au dehors. Bien que nous ayons admis précédemment qu'il avait renoncé alors aux longs et lointains voyages, il esta peu près certain qu'il ne dédaignait pas d'aller de temps en temps faire connaître ses œuvres dans les villes voisines où il espérait trouver bon accueil. LeZeuxis, qui a servi certainement de préambule à une lecture des dialogues , nous montre son auteur dans une ville étrangère ; j'inclinerais à rapporter aussi à cette période de la vie de Lucien le voyage de Macédoine (|ui est attesté par V Hérodote et le Scythe ; il est probable même qu'il poussa jusqu'à Philippopolis , dont il nous a laissé une courte description dans ses Fugrta/s , dialogue écrit en 170*. C'étaient évidemment là de courtes absences , mais qui profitaient à sa renommée et sans doute aussi à sa fortune. Le début du Zeuoois nous fait voir , en quelque sorte , le genre de manifestations qu'il dut recueillir plus d'une fois dans ces villes auxquelles il apportait les œuvres déjà essayées dans Athènes : «Tout récemment», dit-il,
1. Pécheur, 2b: xporitŒÔat xatk ciratvccTOju virb Toiv Ocarûv.
2. Pécheur, 25: Ta nHOvi âe stvaireiOwv jtarayAài» f.piâv. — 27: oé TtapôvTSÇ ^'e sysAuy.
3. Pour toutes ces indications, voir Zeuxis ^ I , où il se qualifie de Çivov xvOp«i>irov; Hérodote, 7 et 8 ; Scythe, 9; Fugitifs, 25.
« ayant lu mon discours, j'allais rentrer chez moi. Au moment D où je sortais, un grand nombre de mes auditeurs m'abor- 9 dèrent ; ils me serraient la main et ils semblaient vouloir x> me témoigner leur admiration. Puis , comme je m'éloignais , D ils me firent cortège, et les voilà qui se mirent à m'acclamer, 9 à me combler d'éloges , à tel point que j'en rougissais, crai- » gnant en vérité de ne pas justifier tant de compliments. »
Ce serait toutefois une exagération manifeste que de se repré.senter Lucien comme ayant été en possession d'une renommée universelle. A distance , nous nous faisons facilement illusion à cet égard. Son œuvre nous apparaît aujourd'hui dans son ensemble , agrandie à la fois par son isolement au milieu des ruines littéraires qui se sont faites autour d'elle , et par la longue suite de siècles qui ont passé sur elle sans la détruire. Cette impression n'était pas celle des contemporains. Si vif qu'ait pu être le succès immédiat de tel ou tel dialogue , c'étaient là en somme des œuvres légères dont on s'amusait et dont on louait la finesse, mais qui ne semblaient pas pouvoir être comparées aux savants discours ou aux étonnantes improvisations des célèbres rhéteurs du même temps. En réalité , la réputation de Lucien , dans cette période brillante de sa vie , était surtout une réputation athénienne; et dans Athènes même , s'il passait pour un homme d'esprit et pour un délicat écrivain, je ne suppose pas que personne le mit au rang d'Hérode Atticus, d'Adrien de Tyr, d'iElius Aristide et de quelques autres également illustres alors et non moins inconnus aujourd'hui de quiconque n'étudie pas spécialement l'antiquité.
Ce qu'on sait de la vie privée de Lucien dans Athènes. — Son caractère. —
— Ses amis et ses ennemis.
Il est bien regrettable qu'à côté de cette esquisse de la vie publique de Lucien , nous ne puissions pas en tracer simul-
tanément une autre qui présenterait au lecteur les traits les plus essentiels de sa vie privée. La critique moderne nous a de plus en plus habitués à chercher Thomme dans Técrivain, et nous ne croyons connaître réellement un auteur que si nous savons comment et avec qui il vivait. Le détail de ses mœurs , la variété de ses relations , tout en un mot , jusqu'aux singularités mêmes de son caractère , nous intéresse et nous éclaire. Mais quel est celui des grands écrivains de la Grèce qui nous est connu de cette manière? En ce qui concerne Lucien , tout se réduit à quelques renseignements épars dans ses écrits. Essayons du moins de ne pas les laisser perdre entièrement.
Il semble certain , d'après ce que nous avons vu plus haut , qu'il avait amené à Athènes, vers 164, son père et les siens. On peut donc supposer qu'il y vivait en famille. Lorsqu'il composa son dialogue de VEunuqtAe, vers la fin du règne de Marc- Aurèle, il avait un fils, tout jeune encore *. C'est tout ce que nous savons des choses de sa vie domestique. Quant à sa situation de fortune , il ressort de tous ses dialogues qu'elle était médiocre, mais cependant suffisante pour ses goûts et ses besoins. Comme il ne laissait pas son esprit s'égarer à la poursuite de chimères ni concevoir de vains désirs, un repas frugal , tel que celui dont il parle à la fin des Souhaits *, le satisfaisait pleinement.
Bien que Lucien se soit donné un rôle à lui-même dans un assez grand nombre de ses dialogues , nous ne devons pas y chercher des détails précis sur sa manière de vivre , car les scènes qu'il y trace sont évidemment fictives. Toutefois il en est quelques-unes qui peuvent au moins, en l'absence de tout autre renseignement . aider notre imagination et venir en aide à
1. Eunuque j 13: ...rov uiov'irt ai ftot xo/xe^v) vtoç iTriv.
2. SouhailSj 46 : c Non, dod, je ne veux pas de ces rêves, qui me feraient
• jouir quelques instants d'une richesse illusoire, après quoi j'aurais grand*
• peine à manger mon pain sec. • Il y a, bien entendu, quelque exagération dans ce dernier trait.
des conjectures légitimes. C'est ainsi que le rôle de Tychiadès , dans VAmi du mensonge , nous permet de nous représenter assez bien quelle devait être son attitude dans les maisons où il était reçu en ami , lorsqu'il venait à y rencontrer quelques-uns de ces ridicules dont il se moquait dans ses écrits. Nous le reconnaissons là à sa franchise et à son impatience naturelles, se contenant néanmoins , mais non au point de maîtriser complètement sa verve ironique. Dans le Banquet , c'est lui encore qui , sous le nom de Lycinos , assiste à cette série de scènes grotesques et scandaleuses, sans s*y mêler autrement que par la vivacité de ses impressions. Enfin , dans les Sm^haits , ne le voyons-nous pas , en compagnie de quelques amis , suivant la foule qui va visiter au Pirée un grand navire récemment arrivé, puis revenant à pied vers la ville en faisant de fine et charmante philosophie morale avec ses compagnons de route sous la forme la plus fantaisiste? Encore une fois, peu importe que ces scènes soient de son invention ; elles sont vraies pour nous , en ce qu'elles nous le montrent dans sa manière de vivre quotidienne, avec les qualités piquantes de son esprit et de son caractère , son goût d'observation , son bon sens malin et si facilement excité à la moquerie , sa conversation vive , enjouée, pleine d'imprévu et constamment inspirée par une agréable sagesse.
Il serait difficile de dire s'il eut beaucoup d'amis. Autant qu'on peut se faire une idée de son caractère , on devait trouver plaisir et profit à s'entretenir avec lui , mais il fallait être bien sûr de soi pour vivre dans sa familiarité et se livrer à lui complètement. Nous ne savons rien de la plupart de ceux à qui sont dédiés plusieurs de ses écrits ; ni Cronios, ni Sabinus, ni Philon , ni Timoclès ne nous sont connus autrement que par les rapides allusions qu'il fait , soit à leur caractère , soit à ses relations avec eux ^ Il parait vraisemblable que le Celse
1 . Cronios , voy. Pérégrinua , 1,8, 43 ; — Sabinus, Apologie, 1, 15 ; — Philon y Man. d'écrire l'hiatoirey 1 ; il y a an personnage de ce nom dans le Banquet ; — Timoclès, Sur les salariés^ 1 , 2, 4 ; ce Timoclès pourrait bien
à la demande duquel il a composé son Alexandre est le même que celui dont le IHscours vrai a été réfuté par Origène ; il y a pourtant sur ce point un doute qu'il est difficile de dissiper entièrement *. D'autres passages nous le montrent entretenant de bonnes relations avec des Romains puissants *. Hais rien de tout cela ne nous permet de reconstituer par la pensée le groupe au milieu duquel il a vécu, et dont la connaissance nous serait si utile pour juger ses œuvres. Il est superflu dès lors de s'attacher davantage à de simples noms.
Le seul des amis de Lucien de qui on puisse parler en connaissance de cause , c'est le philosophe Démonax , dont il nous a raconté lui-même la vie sous une forme anecdotique '. Selon son témoignage formel, il entretint longtemps des rapports étroits avec lui *. Démonax était fixé à Athènes ; il y mourut vers la fin du règne de Marc-Aurèle. C'est donc précisément dans la période de temps dont nous parlons en ce moment , que Lucien dut le fréquenter. Le portrait qu'il a tracé de lui explique et justifie les sentiments d'afTection et de respect qu'il éprouvait à son égard. Les plus nobles vertus s'alliaient dans cette nature exquise aux qualités les mieux faites pour plaire :
être d'ailleara un personnage fictif : il semble que Lucien n'anrait pas traité si rudement un ami qui lui aurait demandé conseil.
1. Sur Celse, voyez un excellent chapitre de l'ouvrage de M. Aube: L'Église et les persécutions , t. IL
2. Il avait donné des conseils inutiles à Rutilianus , personnage influent de la cour de Marc-Aurèle , qui épousa la fille du devin Alexandre {Alex. y 54 ) ; lorsqu'il traversa la Cappadoce en 164 , le gouverneur de la province était son ami ( Alex.^ 55 ).
3. Démonax ne nous est guère connu que par Lucien. Stobée et Jean de Damas citent des pensées qu'ils lui attribuent ; Eunape mentionne seulement sa biographie écrite par Lucien. On a cru de nos jours pouvoir s'autoriser de cette disette de témoignages pour conjecturer que Démonax est un personnage tout idéal créé par Lucien (Anton Schwarz, Uber Lucians Démonax j Vienne, 1878 ). Il est inutile de discuter longuement cette opinion paradoxale , bien qu'elle ait fait fortune en Allemagne ( Voir Seue Jahrbûcher fur Philologie , t. CXXIII, p. 841 ); l'ouvrage de Lucien me paraît la réfuter à chaque ligne.
4. Démonax ^ 1 : Tû àTHfii\¥axri xac iitï juiiqxiotov ffvvtycyopsv.
un désintéressement absolu , une simplicité de mœurs qui n'avait rien de rigide ni d'ascétique , une bonté et un dévouement admirables , et avec cela un esprit enjoué , une vivacité d'humeur toujours en éveil au service d'un grand bon sens , enfin une liberté de discours et une indépendance de manières qui faisaient sentir la haute qualité du caractère jusque dans le laisser-aller de la vie quotidienne. On comprend aisément combien un tel commerce dut contribuer à affermir les idées que la fréquentation des hommes inspirait à Lucien. La vertu souriante et malicieuse de Démonax fut comme le type vivant qu'il mettait en contraste avec les ridicules et les vices dont il s'était fait le censeur ; c'était par lui surtout qu'il restait ami avec la philosophie, tandis qu'il raillait amèrement les philosophes ; et plus d'une fois , par une sorte de piété discrète . il lui arriva de glisser une restriction amicale dans ses moqueries en songeant à cet homme de bien devant qui la satire était désarmée * .
Si une telle amitié honore grandement Lucien , il est probable qu'un certain nombre des inimitiés qu'il eut à subir ne l'honoreraient pas moins, si elles nous étaient mieux connues ; mais ici encore il faut avouer de bonne foi notre ignorance.
Je ne mets pas toutefois au nombre des inimitiés intéressantes ou honorables celles dont nous trouvons aujourd'hui encore le témoignage authentique dans les deux diatribes Contre un ignorant collectionneur de livres et Sur le jour néfaste ; il semble que l'amour-propre offensé y ait eu la part principale , et l'on ne voit pas trop à qui pouvait profiter ce déchaînement d'injures souvent grossières et peut-être calomnieuses. Mais ceux que je regrette de ne pas connaître parmi les adversaires de Lucien , ce sont ces philosophes^ ces rhéteurs ,
1 . Pécheur^ 30. Il parle de ceux qui vivent conformément aux préceptes de la philosophie , et il ajoute : ontp , vin àiot. , xal rûv xa6' iifAàç avrovc oXtyoe noioxtattf* Même dialogue encore ( 37 ) , autre passage non moins expressif: Etffî yàp, ttai rtviç àç oLknOûtç ^c^offo^tav (igXoûvTffc xai toIç ùforipOK v^fAOCç iftfiivovTffç. Cf. Ibid,, 44 , et Fugitifê , 24.
ai CHAPITRE PREMIER.
ces riches f^.slueux , ces captateurs de leslamcnls et ces parvenus qui se sentaient atteints par ses moqueries et qui de\aient chercher à s'en venger. On peut afGrmer qu'il y avait , dans la société athénienne du temps , beaucoup de gens qui lui en voulaient ; quand même il ne Taurait pas attesté expressément * , nous ne pourrions guère en douter. Il est vrai qu'on ne saurait en aucune façon marquer aujourd'hui les passages de ses dialogues qui font allusion à tel ou tel contemporain ; mais que des allusions de ce genre s'y rencontrent fréquemment , c'est ce qui me parait incontestable. Il n'était pas même nécessaire du reste , pour qu'on les y trouvât , que l'auteur eût l'intention de les y mettre. La précision , au moins apparente, de certains portraits nepouvait manquer d'exciter la malignité publique ; et il est plus que vraisemblable que bien des gens dans Athènes ont cru très-naïvement reconnaître Thesmopolis et Agathoclès, Etœmoclès et Damis, et quantité d'autres. Les faiseurs de conjectures et les donneurs d'explications sont une race éternellement inquiète qui ne se lasse pas de venir en aide à la médisance. On mettait certainement des noms connus sous ces noms imaginaires , comme on en a mis chez nous au dix-septième siècle sous les dénominations fictives des personnages de I^ Bruyère. Malheureusement , il ne nous reste aucun indice certain de tout cela ; nous avons l'œuvre du satirique , mais les commentaires malins ou méchants qu'elle a suscités n'ont laissé aucune trace.
Il y a toutefois deux épisodes , dans ce long soulèvement d'inimitiés plus ou moins avouées, dont nous devons dire quelques mots.
Le premier est celui où figura Julius Pollux. Dans son Maître de rhétorique . Lucien trace le portrait d'un sophiste ridicule et dépravé ; les anecdotes ou allusions biographiques
I. Pécheur^ 20 : Ôpàç yovv OTrôffOc; àvs^BdyofjLou xaî itç xcvtl'uvfv&j ^i* aÙTÎïv (rinv Tix/nv). Je crois aux haines, mais je ne crois guère aux dangers. Cf. Charon . 21 .
sont trop précises pour qu'on puisse se dispenser de les rapporter à un personnage réel ; or le nom de ce persimnage est indiqué par une périphrase si claire qu'il n'y a pas à s'y méprendre; il l'a emprunté, nous dit l'auteur, aux fils de Zeus et de Léda *. C'est donc bien de Pollux qu'il s'agit. Celuici , comme on le sait, fut célèbre , à titre de grammairien et de rhéteur , sous Maro-Aurèle et Commode *. Son Vocabulaire ou Onomasticon, le seul ouvrage certainement authentique qui nous reste de lui , fait honneur à l'étendue et à la précision de ses connaissances. Quant à son éloquence, Philostrale. qui nous a raconté sa vie , parait l'apprécier médiocrement*. Quoi qu'il en soit . c'était un homme considéré , qui le devint pins encore lorsqu'il occupa la chaire d'éloquence à Athènes en qualité de professeur public. 11 parait difficile d'admettre qu'une simple différence de goût en matière de littérature ait donné lieu aux attaques furieuses de Lucien. Une offense d'amour-propre en rendrait mieux compte . et cette conjecture n'a rien d'invraisemblable. Le professeur d'éloquence était ou croyait être , en raison même de son titre , le représentant ofGciel de la rhétorique devant le public athénien. Ajoutez à cela qu'il avait quelques droits de se regarder comme le premier critique de son temps en fait de langage et comme l'arbitre suprême du bon usage. Il est fort possible qu'il se soit permis quelque appréciation désagréable au sujet des écrits de Lucien. Sa
1. Maître de rhétorique j 24. On a essayé de discuter sur ce passage , mais inutilement. A moins de changer le texte, il est bien difficile de nier l'allusion. M. Sommerbrodt, dans son édition de quelques dialogues choisis de Lucien, supprime tout le passage, en nous avertissant qu'il le tient pour interpolé. J'avoue qu'il m'est absolument impossible d'accepter cette manière de voir. Sans doute , il y a là des imputations infamantes que nous préférerioni n'y pas trouver ; mais le discours contre Timarque , pour ne citer que celui-là , prouve que Lucien n'y répugnait pas. D'ailleurs le style et la tournure des épigrammes révèlent leur auteur.
2. Sur la vie de Pollux, voir une dissertation de Ranke, Pollux et LuctantM, Quedlinburg, 1831. Je renvoie aussi à une notice de M. Revillout (Afém. de l'Acad. des sciences et lettres de Montpellier j section des lettres, t. VI).