‹ Essai sur la vie et les œuvres de LucienChapitre 20 sur 140 · Voir ci-dessus, p. 37, note · texte numérisé non relu

Voir ci-dessus, p. 37, note

2. Apologie, 4 : 'Ev y^pft vorôrw xati a^^c^ô» r.Jn VTrip xôv ov^ôv. —

Difficulté du classement chronologique des écrits de Lucien.

— Ouvrages à éliminer.

En racontant les principaux événements de la vie de Lucien et en les groupant par périodes , nous avons tracé une série de divisions chronologiques entre lesquelles il s'agit maintenant de répartir ses ouvrages.

L'importance de cette répartition n'a pas besoin d'être démontrée. Il est manifestement impossible de juger avec quelque exactitude les idées ou les qualités d'un écrivain , si l'on confond dans une même appréciation ce qui appartient à sa jeunesse , à son âge mûr ou à ses dernières années. La tâche que j'entreprends ici est donc de celles dont on ne peut se dispenser ; cette nécessité devra servir d'excuse à l'aridité naturelle d'une telle exposition.

D'ailleurs la chronologie , appliquée aux choses littéraires , a aussi son intérêt au point de vue moral. Elle fait voir trèsvite et très-sûrement quelle direction générale un auteur a suivie. On compte ses pas; il semble qu'il marche devant nous , tantôt avec ardeur , entraîné par son géni » et stimulé par ses succès , tantôt avec plus de lenteur et d'hésitation. Sa nature d'esprit, ses sentiments, ses habitudes apparaissent déjà dans ce premier aperçu qui éclaire tous les autres.

Cette sorte de classement offre presque toujours de grandes difficultés à cause de Tinsuffisance des renseignements. En ce qui concerne les écrits de Lucien , ces difficultés sont particulièrement sérieuses , parce qu'en touchant à beaucoup de choses contemporaines, il n*en désigne, pour ainsi dire, aucune qui ait une date précise. De là vient que les tentatives qui ont été faites déjà par divers critiques pour établir , en tout ou en partie , l'ordre de succession de ses ouvrages, n'ont guère satisfait que leurs auteurs *. Ce serait peut-être une raison pour désespérer du problème, si certaines données solides n'en montraient malgré tout la solution comme possible. D'une part, nous connaissons , avec une approximation suffisante , les dates d'une demi-douzaine environ des écrits de Lucien ; d'autre part, nous discernons facilement dans ses procédés de composition plusieurs manières qui n'ont pu , ce semble , à les bien examiner , se produire que successivement. Nous avons donc des points de repère et en même temps des indices sérieux pour grouper autour de chacun de ces points un certain nombre d'ouvrages à l'aide d'analogies plus ou moins frappantes. Dans ces conditions , on peut se promettre par une étude attentive un succès au moins relatif.

Il est vrai que la tâche se complique encore en raison des doutes qui s'élèvent sur l'authenticité d'un assez grand nombre des écrits en question. Pour en donner une idée nette, je rappellerai que, parmi les quatre-vingt-trois ouvrages de la collection , Bekker en élimine vingt-huit comme apocryphes, Dindorf onze, Sommerbrodt vingt-deux ; mais les ouvrages rejetés par l'un n'étant pas toujours ceux qui semblent suspects à un autre, il n'en reste en définitive que quarante-huit, que ces trois critiques reconnaissent d'un commun accord comme

1. Wetzlar, roïnmen/.ifio de Luviani a*tate , vit.i et scriptifi , Marh»r«::, 183i. Mees, De Lncinni stwliis ne scriptis juvenilibiuif Rottenlain, \S\\. Planck , Quœstiones Lucianeœ ^ Tubingae , 1850. SommerbroJt , Lucian's AusgcwAhltc t^chriflcn, Einleitang, p. 15. M. Fritzsche, dans les notes de son «édition de Lucien, a émis aussi, çà et là, diverses conjectures chronologiques.

appartenante Lucien. Bien entendu , je ne puis entrer ici dans des discussions qui rempliraient à elles seules un gros volume. Je me bornerai donc à dire, qu'à mon avis , il convient d'éliminer pour diverses raisons les Amours, les discours Sur /'ostrologie et Sur les sacrifices , les Exemples de longévité^ le Philopatris, le Pseudosophiste, le Néron, V Éloge de Démostfiène, les Épigrammes, VAne, V Alcyon, le Charidème, le Cynique , compositions fort inégales de valeur , mais qui toutes^ au point de vue littéraire, — sans parler de certaines impossibilités matérielles, — me paraissent présenter des caractères différents de ceux des œuvres authentiques de Lucien. Ces retranchements opérés , nous sommes en présence de soixantedix écrits que nous acceptons pour authentiques, non pas toujours , il est vrai , avec une égale certitude , mais du moins sans trop de scrupules. J'aurai soin , dans les études littéraires et morales qui suivront, de ne m'appuyer que sur ceux qui ne me paraissent pas sérieusement sujets à contestation. Pour le moment , ce sont ces écrits qu'il s'agit de classer chronologiquement.

Premier groupe: œuvres de jeunesse; écrits comjjosés sous l'influence

de la rhétorique contemporaine.

Le premier groupe à distinguer dans l'œuvre totale de Lucien , c'est celui des écrits antérieurs à sa quarantième année et au changement qui se fit alors dans ses vues et dans ses sentiments. Depuis sa sortie des écoles d'Ionie jusqu'à son établissement définitif dans Alhènos, il a exercé la profession de sophiste. La rhétorique le possédait tout entier. Voilà donc une période nettement déterminée dans son étendue et dans son caractère. Par quelles productions littéraires est-elle aujourd'hui représentée pour nous ?

La plus ancienne composition datée et certaine de Lucien , si la conjecture cnoncée précédemment est admise , c'est le Nigrinus, qui aurait été écrit peu après 4 50 , lorsque Tauteur avait un peu plus de vingt-cinq ans ; œuvre remarquablement forte et brillante pour un si jeune écrivain , mais dans laquelle, nous ne devons pas l'oublier , une pensée étrangère soutenait la sienne.

Le Meurtrier du tyran, le Fils exclu de la famille, le premier et le second Phalaris, sont quatre développements purement scolaires , qui peuvent bien avoir été attribués à Lucien par erreur. On y trouve , dans un genre essentiellement faux, des qualités très-réelles , de la force , de l'adresse , de l'esprit, et même une tendance louable à raisonner au lieu de déclamer. Il y a plus d'argumentation dans le Meurtrier du tyran , plus de sentiment dans le Fils exclu de la famille , plus de finesse ingénieuse dans les deux Phalaris. Si ces *mpli(ications sont de Lucien , elles ne peuvent guère être rapportées qu'au temps où il enseignait à dépenser beaucoup d'intelligence pour des choses qu'un peu de jugement aurait dû lui faire dès-lors condamner.

Cette frivolité séduisante est aussi le caractère de VHippias, de V Éloge de la mouche, de l'Éloge de la patrie , morceaux étudiés pour faire valoir l'esprit de l'auteur , curieux et amusants exemples des élégances et des prétentions de la sophistique du second siècle. V Éloge de la mouche est la plus finement ciselée de ces trois courtes compositions ; l'esprit moqueur y étincelle autant que l'imagination dans les mille facettes du style. Mais il n'y a pas de motif pour exclure les deux autres de la collection. Moins brillantes , elles sont cependant dans la manière de Lucien : Tune par son caractère descriptif, l'autre par un tour de dissertation facile et varié, par l'abondance des réminiscences homériques. J'ai indiqué plus haut quelle allusion , entrevue par simple conjecture , mais vraisemblable , pouvait faire supposer que V Éloge de la patrie avait été écrit pendant que Lucien voyageait

LES ÉCRITS DE LUGJEN. i5

C'est à peu près au même temps qu'il semble naturel de rapporter aussi les trois prologues intitulés la Salle , V Ambre, les Dipsades, Leur destination ressort des paroles mêmes de l'auteur: il s'agit pour lui de gagner la faveur d'un public devant lequel il va faire montre de son talent. Avant les discours plus importants, quelques paroles d'introduction sont d'usage ; paroles enjouées , avenantes , un récit piquant, une comparaison , un compliment ; c'est le sourire du sophiste qui va débuter. La Salle est un petit chef-d'œuvre en ce genre , très-chétif d'ailleurs, j'en conviens. Une jolie salle de conférences , toute neuve , fraîchement décorée . de belles fenêtres, du jour, de l'or , des peintures , voilà tout le sujet. Le discours va-t'il gagner ou perdre à cet accompagnement silencieux que les merveilles de l'art lui font dans l'âme des auditeurs ? Délicate et subtile question , qui est discutée avec la grâce ingénieuse qu'elle comporte. VAmbre évoque le souvenir récent d'un voyage dans le nord de l'Italie ; c'est un fin avertissement aux* auditeurs crédules qui attendraient trop de l'orateur sur la foi de la renommée ; ce que vaut cette garantie, il l'a appris à ses dépens en s'informant auprès des bateliers du Pô de la vérité des fables relatives aux larmes d'ambre des prétendues sœurs de Phaéton ; cela est conté en quelques mots où éclate l'instinct du drame et de l'ironie. Dans les Dipsades , l'auteur s'adresse à un auditoire qui le connaît déjà , il parlp dans une ville renommée pour la finesse et la pureté de son goût. Une invention médiocrement heureuse donne au morceau quelque chose de contraint et de pénible , sans qu'on en puisse conclure qu'il n'est pas de Lucien ; mais on croit sentir là comme un reste d'inexpérience qui détermine la date approximative du morceau.

Si nous plaçons par conjecture ces quelques œuvres légères dans les années que Lucien passa en Italie et en Gaule, c'est au contraire avec une presque entière certitude que nous assignons la place suivante dans la série aux Portraits, à la Défense des Portraits et au Songe.

Les Portraits el la Défeme des Portraits, ainsi qu'on Ta vu dans le chapitre biographique qui précède , ont dû être composés à Ântipche vers la fin de 4 62 ou le commencement de 463. Faire l'éloge d'une femme en la comparant successivement aux principaux chefs^'œuvre de Tart , puis compléter - son portrait par l'analyse de ses qualités morales, c'était là une idée qui ne pouvait venir qu'à un écrivain à la fois ingénieux et frivole , habile à décrire , heureux de plaire et d'être admiré en plaisant. Lucien était alors un très-remarquable et trèsséduisant artiste de discours , mais il n'était encore que cela. C'est en partie l'intérêt de ces deux dialogues dont Panthéa est le sujet , que de marquer par une date et par un fait curieux ce point de son développement intellectuel. Lucien fait sa cour ; il réussit ; il satisfait les autres et se satisfait lui-même. Tout cela se sent dans ce qu'il compose. Il est en Syrie , il va lire le Songe à Samosate. C'est , sous une forme piquante et discrète, sa propre glorification. «Je suis » né bien obscur », dit-il à ses compatriotes, « vous m'avez vu » pauvre , ignorant ; voyez ce que je suis devenu. » Et il étale devant eux toutes les grâces de son esprit et toute la gloire dont il a fait provision.

Faut-il faire une place au milieu des écrits de ce temps à la DisctÀSsion avec Hésiode "t Verrons-nous dans cette courte ébauche d'entretien fictif une première attaque contre la prétendue inspiration des poètes , une première annonce des œuvres satiriques qui vont venir un peu plus tard ? Il est difficile de se prononcer. On doit croire seulement que, quelques années après, l'auteur aurait tiré de son idée un tout autre parti. N'est-ce pas plutôt là un simple projet , une esquisse jetée pour sauver la pensée en attendant la forme définitive ? On ne peut que douter et passer.

Aussi bien , voici une œuvre véritable , le Traité sur la manière d'écrire rtiistoire. N'employons le mot de traité que sous toutes réserves , et faute de mieux ; mais notons l'importance de récrit. C'est un de ceux qui ont pour nous

dans ce classement une valeur particulière. La date ici n'est pas à chercher longtemps ; l'auteur écrit au moment où la guerre des Parthes touche à sa fin , où l'on en attend le dénouement déjà certain , paf conséquent dans les premiers mois de 4 65. On le voit très-attentif encore aux choses de la rhétorique , assistant aux lectures des sophistes , mais déjà avec un sentiment prononcé de ce que vaut la vérité. Quelque chose de fort et de sérieux se révèle chez le rhéteur qui va cesser de Têtre. Les admirations crédules de l'enfance , les complaisances et la docilité de la jeunesse sont bien loin ; c'est un critique plein de sens et d'indépendance , c'est un juge , tout prêt même à faire succéder le dédain à la sévérité.

Avec cet écrit remarquable , nous touchons à la fin de la première période marquée plus haut dans la vie littéraire de Lucien. Il est de retour en Grèce , peut-être même vient-il de s'établir à Athènes. Le changement qui se dessine déjà dans ses idées ne tardera pas à s'accomplir. Des instincts nouveaux rapidement développés vont faire de lui un moraliste. Nous le voyons tout armé pour la satire. Mentionnons ici, comme un simple jeu d'esprit^ le Jugement des voyelles , cet amusant plaidoyer du Sigma indignement spolié par le Tau. Il n'est guère possible sans doute de dater un tel ouvrage; quelques vraisemblances toutefois sont à relever : plus tôt , Lucien voyageait ; or ce genre de badinage, qui porte sur la prononciation attique, ne pouvait guère être bien goûté qu'à Athènes ; plus tard , son esprit était tourné vers d'autres pensées et il mettait en général une intention plus sérieuse dans ses inventions légères et plaisantes. Pour nous donc , cette fantaisie termine une première série d'écrits ; nous allons en voir commencer une seconde.

a CHAPITRE DBDXI&MB.

Premiers etsais de Lucien dans an genre nouyeaa : Entretien sur la pantomime , Anachanis f Toxariê , Sur le danger de croire à la calomnie, — Développement de Tinstinct satirique et da sentiment personne] : Hermotime, Parasite y Ami du mensonge. — Imitation de la comédie moyenne et nouvelle : Dialogues des courtisanes.

Si l'on veut bien se rappeler comment Lucien , vers le milieu de sa vie, se sépara de la rhétorique, dont il était fatigué et dégoûté, on ne sera pas surpris de trouver dans la succession de ses écrits, au point qui correspond à cette phase de son existence morale , la trace de quelque hésitation. On aurait tout lieu de s'étonner s'il en était autrement. Peu d'hommes ont eu l'heureuse fortune de découvrir dès leurs premiers pas la voie du succès. N'oublions pas d'ailleurs que Lucien en quittait une qu'il connaisait bien et qu'à près de quarante ans il en cherchait une nouvelle. A moins donc de lui prêter un discernement vraiment merveilleux de ses aptitudes et des moyens d'en tirer parti immédiatement , comment admettre qu'il n'ait pas eu ses incertitudes et qu'il n'ait pas cherché quelque temps avant de trouver ?

Cette sorte de nécessité d'une transition entre les écrits de pure rhétorique et ceux de satire morale ou religieuse est une des raisons principales qui me décident à placer en ce temps, c'est-^-dire probablement en 465 % la composition de trois dialogues qui , tout en portant la marque du génie de Lucien, ne nous offrent qu'une image incomplète de ce qui allait être bientôt sa manière de dire et de penser. Ces trois dialogues

I . n semble résulter en effet du récit qui remplit le plaidoyer de la Rhétorique et la réponse de Lucien dans la Double accusation , que la rupture entre eux se produisit à son retour en Grèce ; la Rhétorique parle des succès qu'elle lui fit obtenir depuis le commencement de sa jeunesse, en Grèce et en lonie d'abord , puis en Italie , enfin en Gaule ; elle ne mentionne pas de nouveaux succès en Grèce après les voyages à l'étranger. Ce fut donc presque tout de suite , en arrivant à Athènes, que Lucien passa à la philosophie.

sont V Entretien sur la pantomime, VAnacharsis, et le Toxaris. Ce que j'y remarque de nouveau en les comparant aux œuvres précédemment citées , c'est que l'auteur traite des questions de morale et qu'il se montre à moitié philosophe ; ce que j'y reconnais comme provenant d'habitudes anciennes encore persistantes , c'est que parfois , dans ce philosophe , il y a un sophiste * .

Dans V Entretien sur la pantomime , c'est à peine s'il essaie de se dissimuler. Sans doute , la question posée tout d'abord a son intérêt sérieux. On sait combien le goût de la pantomime était alors répandu. Mais cet art, si parfait et si puissant, était aussi décrié par les moralistes sévères qu'il était admiré du grand public. Qui avait raison, des moralistes ou du public ? La chose valait la peine d'être examinée ; et je ne doute pas qu'un esprit aussi juste et aussi fin que celui de Lucien n'eût été fort en état de démontrer ce qu'il y avait d'excès dans les sentiments des uns et des autres. Mais, pour cela, il eût fallu que son écrit fût conçu tout différemment. En réalité , il s'y fait voir bien moins préoccupé de dégager la vérité que de plaider avec esprit la cause dont il s'est chargé. Son Lycinos soutient contre un austère stoïcien , Craton, ennemi des spectacles, que la pantomime est recommandable, d'abord par ses origines , car elle vient des dieux et des héros, ensuite par son excellence propre, car elle est une forme de langage singulièrement heureuse et expressive, et enfin par ses effets, car elle conserve le souvenir des vieilles légendes ; de plus elle est utile aux mœurs en représentant les belles actions. Le plan de l'argumentation en indique assez la valeur. Lucien semble faire encore l'éloge de la mouche en louant

i. Ces observations me dispensent de dire longuement pourquoi j'admets Tauthenticité de ces trois dialogues ; c'est qu'à la date où je les place, leurs défauts ne me surprennent pas. L'Entretien sur la pantomime est apocryphe pour Bekker ; le Toxaria, pour le même et pour Sommerbrodt ; les motifs de cette dernière opinion ont été développés d'une manière qui ne m'a pas semblé convaincante par M. Outtentag , De iJÀbdito qui inter Lucianeoê legi êolet ditLlogo Toxaride , fierlin, 1860.

50 CHAPITRE DEUIIEME

ainsi la pantomime, et , en fait, plusieurs des raisons alléguées sont (lu même genre dans l'un et Tautre ouvrage. Cela n'empêche pas d'ailleurs que Fauteur ne dise beaucoup i\e choses excellentes et qu il n'ait souvent raison. Il plaide en homme d'école, mais pense en homme de goût. Cette sorte de disparate est ce qui marque le mieux la date de l'ouvrage. L'émancipation intellectuelle n'est pas encore faite , mais elle commence ; et quand l'auteur se donne , dans le prologue , pour un disciple de la philosophie, il est dans son droit , bien qu'il nous donne quelquefois envie d'en douter.

Une question d'éducation fait le fond de VAnacharsis. Solon et le Scythe Ânacharsis s'entretiennent ensemble ; le Scythe s'étonne de la grande passion des Grecs pour la gymnastique, Solon la défend en homme d'État et en philosophe. On a supposé, non sans vraisemblance, que ce sujet était alors débattu dans le public , et l'on a fait remarquer avec beaucoup d'à-propos que le médecin Galien y touche dans ses écrits *. Mais ici encore il faut bien reconnaître que Lucien semble surtout préoccupé de faire valoir son adresse dialectique en plaidant ingénieusement les deux systèmes contraires. Quant à son opinion, elle apparaît si peu , qu'on se demande, après l'avoir lu, si réellement il en avait une. En fait , il songe surtout à imiter Platon ; la mise en scène fait sou\enir de celle du Phèdre ; l'ironie d' Anacharsis rappelle en plus d'un passage celle de Socrate ; c'est une œuvre littéraire, qui n'a guère de philosophique que l'apparence.

Dans le ToocariSy nouvelle tentative pour tirer parti en écrivain d'une très-petite dose de philosophie. Cette fois , il n'y a aucun à-propos à signaler : c'est une idée générale que l'auteur a choisie, une idée bien vieille, qu'il se propose de rajeunir par la façon de la traiter. Quel philosophe en Grèce n'avait pas écrit sur l'amitié ? Mais , au lieu de disserter , Lucien imagine

i. Galien , Ad Thratyl.y c. 41. Voyez Paulj, édition spéciale de VAnacharsiêf dn Songe et de VÊloge de U patrie (Tabingue, 1825), Prolég. p. xvii.

de raconter ; et pour que ses récits soient plus piquants , il les transforme en plaidoyers. Un Grec, Mnésippe, et un Scythe, Toxaris , sont en discussion sur le point de savoir qui entend le mieux l'amitié et ses devoirs , des Scythes ou des Grecs. Point de théorie , rien que des faits ; le débat est ouvert , et chacun à son tour raconte cinq anecdotes, qui doivent montrer si son opinion est fondée. Que ressort-il en dernier lieu de cette comparaison ? il y aurait quelque naïveté à le rechercher. L'auteur a surtout voulu montrer qu'il contait bien , et il y a réussi. S'il a mis un Scythe en scène , c'est qu'en son temps les choses de Scythie étaient à peu près ce qu'ont été à certains moments les choses d'Espagne chez les modernes, un prétexte commode pour la fantaisie. Quant à la forme générale , elle ressemble à celle du dialogue des Portraits ; là , une série de descriptions légèrement enchaînées par un fil extrêmement ténu ; ici , une succession de récits dont l'assemblage n'est pas moins frêle.

Il est possible qu'il convienne de placer également en ce temps le discours Sur le danger de croire à la calomnie, qui ressemble aux précédents ouvrages par le caractère général et philosophique du sujet traité , et le libelle Contre Timarque, qui me paraît avoir été écrit lors d'un séjour que Lucien aurait fait à Ephèse dans l'hiver de 1 65. Toutefois j'émets cette double conjecture avec hésitation , en avouant que ces deux écrits sont pour moi au nombre des plus difficiles à classer.

Mais en les laissant de côté , voilà du moins trois ouvrages que nous sommes bien en droit de considérer comme des essais pleins de promesses. L'auteur ne veut plus des sujets de pure rhétorique ; il entend traiter, comme les philosophes , non des fictions, mais des questions prises dans la réalité. Sur la forme à choisir , il hésite encore ; tantôt il plaide , tantôt il discute , tantôt il raconte Une seule chose est à peu près arrêtée déjà pour lui, c'est l'emploi du dialogue ; il en avait fait usage précédemment dans le Nigrinus et les Portraits , il continue à s'en servir. D'ailleurs nulle trace encore d'une conception on-

ginale et vraiment dramatique de cette forme d'exposition. Il Tavait trouve'e chez Platon , chez Xénophon , chez Eschine le Socratique; il Tadoptait telle quelle, parce qu'il la jugeait agréable et commode, sans songer encore le moins du monde à se l'approprier par une manière neuve d'en tirer parti.

Qu'y a-t-il de plus dans VHermoHme^ presque rien, si l'on ne considère que le procédé général de composition ; mais tout , si l'on veut aller au fond des choses. Arrêtons-nous un instant pour bien expliquer la nature et l'importance de ce progrès.

Lucien nous a fait connaître lui-même la date relative de ce dialogue : il avait quarante ans , dit-il, lorsqu'il l'écrivit ^ Or, comme il nous apprend ailleurs qu'il a rompu avec la rhétorique précisément à cet âge, il y a nécessité de placer VHemW' time parmi les premiers écrits qu'il composa , en entrant dans sa nouvelle voie. Si d'autre part nous ne nous sommes pas trompé dans le classement des dialogues qui précèdent immédiatement , on voit que celui-ci n'a pu que les suivre de trèsprès : il a dû être écrit vers la fin de l'année 465 '.

L'œuvre en elle-même est-elle en contradiction avec cette opinion ? Que l'on en compare la structure à celle de VAna-charsis, par exemple , il n'y a, pour ainsi dire, aucune différence. De part et d'autre, un simple entretien, sans incident qui en trouble la marche naturelle ; deux personnages seulement dans chacun des deux écrits; ici comme là, l'un des interlocuteurs interrogeant l'autre , faisant semblant de vouloir s'éclairer, et, par son ironie, déjouant chacune des réponses qui lui sont faites ; d'ailleurs beaucoup d'esprit dans les deux entretiens, mais nul essor de fantaisie ni dans l'un ni dans l'autre. L'aspect général est donc le même. Mais quelles impressions diverses après la lecture de ces deux ouvrages I VAna-

!. Hermotime y 13.

2. Un détail à noter, comme confirmation accessoire de cette conjecture : Lycinos dit ( 39 ) qu'il vient d'assister aux jeux olympiques ; il n'y eut de jeux olympiques, entre 161 et 169 , que ceux de cette année 165.

charsis est froid / malgré les mérites du style et la justesse des aperçus ; VHermotime est presque entraînant. On suit Tentretien avec un intérêt qui ne cesse de croître ; les idées nous touchent, les sentiments des personnages passent en nous. D'où vient cette différence ? non de la forme , qui n'a pas changé, mais du sujet qui est d'un genre tout nouveau. Jusqu'ici Lucien traitait à sa façon des questions générales ; à présent , c'est de lui-même qu'il nous parle. Qu'est-ce au fond que ce dialogue de VHermotime , sinon une profession de foi de l'auteur? On l'a cru philosophe, parce qu'il ne voulait plus être rhéteur et parce qu'il s'occupait de morale. Philosophe, lui, ce libre esprit, cet ennemi de toute servitude intellectuelle I Eh I que sont donc tous ces dogmatismes rivaux qui ont la prétention de le captiver? quelle certitude ont-ils de la vérité de leurs enseignements ? sur quoi s'appuient leurs affîr^ mations ? Tel est le thème , et tout l'entretien n'en est que le développement. Comment l'écrivain n'y déploierait-il pas des qualités vraiment neuves et personnelles? c'est sa propre apologie qu'il fait en attaquant ceux dont il a repoussé les avances, ce sont ses pensées les plus chères qu'il défend. Aussi , plus d'artifice dans sa composition . plus d'étalage d'adresse ni de vains conflits d'arguments spécieux ; tout est vivant. Il n'a fallu qu'une occasion où l'homme fût en jeu pour que le sophiste disparût.

Quel fut le succès de VHermotime ? nous l'ignorons ; mais il est difficile de croire qu'une telle satire , lue devant le public d'Athènes , n'ait pas eu un grand retentissement. En tout cas , elle dut satisfaire son auteur, car elle lui ouvrit les yeux sur son vrai talent. Il s'était senti satirique en faisant de la satire ; il avait ri du dogmatisme hautain des sectes, et déjà, derrière les dogmes , il voyait les ridicules de ceux qui les soutenaient, leur avidité , leur crédulité, leur sottise, leurs jalousies mutuelles, et tout ce qui s'ensuit. Mettre tout cela en lumière, s'en amuser , faire rire les Athéniens et rire lui-même, voilà le rôle qui s'offrait à lui. Il le saisit et s'y donna tout entier.

Je ne fais que mentionner ici les écrits qui furent comme la première mise en œuvre de cette idée , le Parasite, VAmi du mensonge, le Banquet ; trois pamphlets pleins de malice et de gaieté, qui par les caractères de Tinvention ne me paraissent guère pouvoir être attribués à un autre temps. Écoulez le Tychiadès du Parasite ou de VAmi du mensonge et le narrateur du Banquet, c'est bien toujours le Lucien de VBermotime ; il n'a pas encore appris à Técole de Ménippe ni des poètes de Tancienne comédie ces hardiesses de fantaisie dont il usera un peu plus tard ; Tesprit chez lui a le pas sur l'imagination , il s'attache à la réalité, qui lui suffit , et c'est dans des scènes de la vie ordinaire qu'il fait mouvoir ses personnages. Mais qu'il est vif et mordant I comme sa gaieté moqueuse prend chaque jour plus de confiance en elle-même ! quelle ven'e amusante dans le parallèle poursuivi par Simon le parasite entre son métier et la profession de philosophe I quelle fine observation dans le récit de la visite chez Eucrate et dans la description des convives qui vont en venir aux mains ! Désormais l'amplification scolaire est rejetée bien loin. Ce sont des tableaux de mœurs que nous avons sous les yeux, et tout l'esprit de l'auteur ne tend qu'à les rendre vrais et animés. Quant à séparer ces trois dialogues l'un de l'autre et à les disperser , c'est une chose qui me paraît impossible , tant il y a de ressemblances dans la manière , dans les idées, dans le choix des personnages et même dans la nature de la satire. Celle-ci , toute fine et spirituelle qu'elle est , manque d'ampleur et d'élan. Elle peint les ridicules, plutôt qu'elle ne cherche à mettre en lumière son propre idéal de bon sens. Tout occupé du plaisir de l'atiaque, l'écrivain ne voit guère au-delà Attendons quelque temps; sa raison s'élèvera au-dessus de ces petites choses et prétendra bientôt à formuler ses principes.

Il était naturel, surtout en ce siècle d'imitation, que Lucien, à mesure (|u'il s'adonnait plus résolument à la satire , cherchât des modèles dans le passé et se mît à les étudier. On ne peut douter qu'un heureux instinct ne l'ait poussé à relire les

poètes de la comédie attique. Si je ne me trompe, ce fut d'abord à ceux de la comédie moyenne et nouvelle qu'il donna particulièrement son attention. La comédie ancienne, avec ses audaces burlesques et ses licences de toute sorte , ne pouvait se prêter au genre qu'il concevait alors ; un peu plus tard seulement il aperçut tout ce qu'on en pouvait tirer. Les trois derniers dialogues cités semblent attester cette influence de la comédie moyenne et nouvelle. Le Parasite n'est peut-être , à en considérer l'idée fondamentale, que le développement d'une pensée des Lemniennes d^ Aniiphdnie * ; en tout cas, le rôle principal est un de ceux que les poètes du quatrième siècle ont le plus souvent mis sur la scène. Quant à VAmi du mensonge et au Banquet , sans que nous puissions aujourd'hui y noter des imitations certaines . nous y reconnaissons du moins une ressemblance générale avec les peintures de mœurs et de ridicules que le théâtre comique avait autrefois offertes aux Athéniens *. Il est donc bien probable que Lucien avait alors , par l'effet de ses lectures ordinaires, la tête toute pleine d'observations, de plans, de situations variées, qu'il n'imitait pas toujours directement , mais dont il s'inspirait à l'occasion , ou qui entraient pour quelque chose, à son insu même, dans ses compositions.

C'est ainsi peut-être qu'il faut expliquer comment il écrivit les Dialogues des courtisanes. S'il eût été un de ces satiriques acharnés qu'une pensée dominante absorbe , que rien ne détourne de leur dessein , il pourrait paraître invraisemblable, qu'au milieu de cette guerre faite par lui aux philosophes, il eût trouvé le temps et la liberté d'esprit nécessaires pour tracer

1. Athénée^ VI , p. 258 : 'AvTt^av>ïç â èv AyjfAvcacç ts^^vtjv tivol etvat uttoriOtrai ttjv xo^sexEcav. (Cf. Didot, Fragm.Com. grîcc, Antiphanes, lxxxii, 2). (■osl précis^'iuent li^lée quo soutient Simon dans le Parasite de Lucien.

2. NoUmmentfrag. 10 et 12 des Parasites (KoXaxeç) d'Eupoli». Le développement d'une donnée identique à celle du Banquet de Lucien dans une des lettres d'Alciphron ( III, 55] semble indiquer que les deux écrivains ont eu sous les yeux un modèle commun.

d'une main légère ces fines esquisses , où l'espril de Mcnandre semble revivre *. Mais l'opiniâtreté était fort étrangère à son caractère. Quoi d'étonnant donc , qu'en relisant assidûment ces pièces aujourd'hui perdues, où les rôles féminins étaient si nombreux et si délicatement dessinés , il se soit laissé tenter à ridée de composer, lui aussi , quelques scènes qui devaient donner à certaines de ses qualités l'occasion la plus favorable de se montrer ? Le moraliste y trouvait son compte comme le lettré , et le satirique lui-même, après tout, n'y était pas tout-à-fait privé de quelque malicieuse satisfaction.

Ainsi , vers ce temps , Lucien , étant entré enfin dans sa voie , l'esprit plein d'idées et de projets , se jouait pourtant encore sur le terrain qui avait été celui d'Antiphane et de Ménandre ; mais peu à peu la hardiesse lui venait , le désir d'oser quelque chose de plus nouveau se faisait sentir à lui et l'excitait. Un premier pas décisif avait été fait ; il était clair (|ue d'autres allaient suivre.

Influence de Ménippe sur Lucien. — L'esprit satirique prend chez lui ])lus de force et la fantaisie plus d'essor : Xécyomancie : Dialogues drs morts; Lettres de Cronos; Cronosolon. — Satire religieuse: Icannnv- «ippe ; Aveux forcés de Zetts ; Dialogues des dieux ; Dialogues marins : Fêles de Cronos. — Les mensonges des poètes et des historiens : Histoire vraie ; Sur la déesse syrienne.

Il est difficile de ne pas attribuer à Ménippe une influence notable sur le développement du talent de Lucien. Lui-même l'a nommé à plusieurs reprises , non-seulement comme un de

1. L'imitation de la comédie nouvelle «st , pour ainsi dire, évidente dans ces dialogues. Les ressemblances avec les lettres d'Alciphron sont nombreuses; elles ont été relevées presque toutes par M. Seiler, dans les nutes de son édition d'.Vlciphron. Je suis de ceux qui attribuent ces ressemblances à des réminiscences communes.

ses écrivains préférés, mais comme l'inventeur du genre qu'il avait adopté , comme son conseiller ou son complice dans ses moqueries les plus irrévérencieuses*. A quel moment commença-t-il à l'appeler ainsi à son aide et à écouter ses suggestions ? Sur ce point , il n'y a que ses ouvrages mêmes qui puissent nous renseigner.

On a cru surprendre déjà l'influence de Ménippe dans quelques-uns de ceux dont je viens de parler ". Je ne puis en aucune manière m'associer à cette opinion. En pareille matière, c'est une mauvaise et dangereuse méthode , à mon avis , que de faire fond sur des conjectures plus ou moins spécieuses ; il faut s'appuyer sur quelque chose de solide et de certain ; sinon, mieux vaut s'en tenir à l'ignorance commune, et l'avouer. Nous ne connaissons Ménippe que par quelques rares témoignages et par les imitations que Varron et Lucien ont faites de ses œuvres ; c'est peu de chose, j'en conviens , et nous devons hésiter à nous prononcer sur la forme et la nature de ses inventions. Toutefois il y a un fait très-important dont on n'a pas tenu assez de compte jusqu'ici, c'est que celles des œuvres de Lucien dans lesquelles l'influence de Ménippe est à peu près incontestable, se ressemblent d'une manière frappante les unes aux autres. Elles ont toutes quelque chose de fantastique dans la donnée générale et souvent aussi dans les détails. Comparées à celles qui ont été précédemment énumérées , elles dénotent un tout autre essor d'imagination ; l'auteur quitte la réalité , les descriptions de la vie commune ne lui suffisent plus ; il nous promène dans le ciel ou dans les enfers , il imagine d'étranges

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