‹ Essai sur la vie et les œuvres de P. de RonsardChapitre 2 sur 25 · DE LA RENAISSANCE DES LETTRES EN FRANCE · texte numérisé non relu

DE LA RENAISSANCE DES LETTRES EN FRANCE

La poésie n'est pas seulement la forme la plus parfaite de la pensée individuelle; elle est encore l'expression la plus exacte, la plus vraie de la pensée des peuples. Comme l'a dit justement un crili(jue : « S'il est un fait établi par les lois les plus constantes de l'histoire, c'est que les grands poètes et les grands artistes n'ont pas été, en leur temps, des accidents fortuils, des phénomènes isolés; ils ont été produits, au contraire, par une longue élaboration; ce sont des ouvriers de la dernière heure\ » Il exisle toujours entre le poëte et son temps, une solidarité telle, une réciprocité si intime,

• L. Molnnd, Molière et la Comédie italienne.

que l'un doit amener à connaître l'autre, et que tout âge de l'humanité peut se résumer dans une œuvre, dans un grand nom.

Pour nous, la Grèce héroïque, c'est Homère, La Grèce parvenue à une époque plus humaine , c'est Sophocle.

Le siècle d'Auguste, c'est Virgile.

L'histoire littéraire de l'Italie, au moyen âge, peut se résumer dans les noms de Dante et de Pétrarque.

Racine me parait la personnification de l'esprit du dix-septième siècle.

Ronsard a eu cette gloire singulière d'être l'homme de son temps. En France, en Europe même, son nom est dans toutes les bouches; nulle renommée litléraire n'est égale à la sienne, à la fin du seizième siècle. Ses ouvrages traduits dans toutes les langues, sont universellement appréciés. Il est le type le plus achevé des poêles de la cour. L'esprit (|ni l'inspire est celui delà vraie Iicnaissance , celui qui anime Pierre Lescot et Jean Goujon. Un lien intime existe, on n'a pas de peine à le sentir, "ntre le Louvn; et les Hymnes ou l(\s Odes.

Ronsard appartient lout entier, avec ses qualités et ses défauts, au grand mouvement de la Renais- ^ance. Il naît trop lard |)our pouvoir diriger, dès son origine, ce «^rand courani ipii s'établit dès la

lin du lègue Je Louis XU et se développe sous François I". Il fait partie d'une génération qui subit l'influence générale, et lorsqu'un jour, il devient à son lour chef d'école, il reste fidèle aux traditions de sa jeunesse. C'est à lui qu'est réservée la gloire défaire éclore, avec tout son éclat, la fleur de la renaissance littéraire.

Nous ne croyons pas sortir des limites de celle étude en jelant nn coup d'oeil rapide sur l'espril général du seizième siècle; en examinant les causes qui ont amené la Iienaissance, en disant quelques mots de ses phases diverses, en essayant de déterminer quels furent ses avantages et ses inconvénients. Il nous semble, au contraire , qu'il serait injuste de juger Ronsard isolément, sans tenir aucun compte du milieu d.ins lequel il a vécu, des influences qu'il a subies. 11 en est un peu des poètes comme des plantes; la foule lit les vers des uns ainsi qu'elle cueille les fruits des autres, pour en extraire le suc, sans s'inquiéter de la manière dont il s'est formé. Mais, comme le botaniste, l'esprit critique aime à remuer le sol, à considérer les racines, à étudier les diverses influences des climats et des temps sur les productions du génie humain.

L'n mouvement semblable à celui de la Renaissance n'est pas accidentel ; on peut dire, dans une

certaine mesure, qu'il est fatal, c'est-à-dire qu'en étudiant l'époque qui le précède, on peut le prévoir , que SCS causas sont déterminées et que sa marche doii être régulière.

La langue française a des (inesses charmantes. Le mo[ de lunaissance convient admirablement à ridée qu'il e\j)rime, et on eût été beaucoup trop loin en disant résurrection ; l'esprit français ne s'était pas éteint: Villehardouin, Joinville, Guillaume de Loriis, Jean de Meung et Charles d'Orléans sont là pour nous en convaincre; mais on doit avouer qu'il s'était endormi. On s'était peu à peu éloigné des sources saines; la langue, abandonnée au caprice de chacun, menaçait ruine avant sa formation.

L'unité faisant absolument défaut, les effoi'ts individuels devenaient impuissants, et les auteurs manquant de modèles, se voyaient livrés à leurs propres forces.

Revenir à 1 imitation de l'antiquité, la faire d'abord mieux connaître, la proposer ensuite comme modèle et comme règle, tel fut le but constant de cette foule d'érudils, de poètes, de prosateurs qui seront éternelleuient l'honneur du seizième siècle.

Quatre causesprincipalesont contribué, pendant le seizième siècle, au grand travail de la Renaissance

en France et ont puissamment aidé le développement littéraire :

1° L'accroissement de l'importance politique de la France;

2° L'adoucissement général des mœurs et la part pins grande faite à la culture intellectuelle ;

5° La formation de grands centres littéraires et artistiques;

4'' Enfin, la fréquence des rapports entre l'Italie et la France.

L'unité française, dans le sens où ce mot est généralement pris, ne remonte pas, il est vrai, au-delà du dix-septième siècle et l'honneur d'avoir su fondre entre elles les diverses provinces françaises, doit revenir, en giande partie, à \n maison de Bourbon. Mais il ne faut pas, cependant, méconnaître les grands services rendus par les Valois.

Dans la dernière période du quinzième siècle et la première du seizième, la France a passé à l'état de puissance de premier ordre. Louis XII et Charles YIII se sont couverts de gloire. Aucune période de nos annales militaires n'a jeté un éclat plus brillant et plus pur; il suffit, pour s'en convaincre, de nommer les héros des guerres d'Italie. Politiquement et militairement, la France est à la tête de l'Europe. L'étendue de son territoire s'accroît tous les jours; un grand travail de fusion s'o-

— G père entre les provinces; les idiomes propres à chacune d'elles commencent à perdre de leur importance et l'ont place peu à peu ii une languo générale. La France sortie victorieusement de sa lutte séculaire avec l'Angleterre, augmentée de la Bourgogne et de la Provence, est une puissance forte et unie.

Pendant que la puissance politique de la France prend ainsi un accroissement considérable , de grandes modifications sont également apportées à l'esprit général et aux mœurs. La culture intellectuelle a été singulièrement développée; les mœurs se sont adoucies, res[)ril s'est poli et la France est devenue une nation civilisée : la chevalerie des piemiers âges, la chevalerie des croisades s'est changée par degrés, en celte chevalerie galante, dont François P' est demeuré h; modèle. L'amour a revêtu uneforme nouvelle. Ce n'est plus cet amour tel que l'avait rêvé le moyen-âge, qui, prenant son inspiration dans le sentiment chrétien , idéalisait la femme, faisait d'elle un être à part, supérieur et sacré , tenant à la fois de la créature et de l'ange , pour lequel le chevalier biûlail de souffrir, et dont le culte le protégeait dans ses aventures merveilleuses. L'amour a perdu ce caractère respectueux, j'allais dire \v\igieux. H est devenu le pass('-t(;mps des guerriers, le sujet des conversations de la cour. ïl n'est plus

— ./ — question de sacrifices liéroïques et d'immolations sublimes ; le but est plus intéressé. Les romans de chevalerie qui sont dans toutes les mains, ont rendu banales les aventures périlleuses des paladins du moyen âge; un certain ridicule commence même à s'y attacher, et lorsque paraîtra l'inimitable livre de Cervantes, il trouvera un grand nombre d'admirateurs.

Au mot d'amour, tel que l'entendait le moyen âge, a été substitué celui de galanterie. C'est un sujet qui défraie les poésies de tout genre, et ce ne sont pas seulement les poètes de profession qui le célèbrent dans les madrigaux ou les sonnets que l'Italie a mis à la mode, l'exemple vient de plus haut et les têtes couronnées changent volontiers leur diadème pour la couronne poétique.

Il est évident qu'avec ce goût prononcé pour les lettres, avec cette prétention générale au bel esprit, des centres littéraires et artistiques devaient bientôt se former.

Nous en trouvons, en effet, un assez grand nombre, en France, au seizième siècle.

C'est P^ris, d'abord, où la présence de la cour attirait toutes les célébrités du pays et de l'étranger; Paris qui, grâce à la salutaire influence de François 1*', commençait déjà à devenir réellement la capitale de la France, où toute gloire devait

aboutii', où ïO cuiisacrail toute réputation, où régnèrent successivement Marot, Mellin de Saint- Gelais et Ronsard,

A côté, d'antres foyers intellectuels viennent encore de se former: Lyon, en premier lieu, qui, se trouvant entre Paris et l'Italie, était comme le point de jonction entre les beaux esprits ultramontains et ceux de la capitale; Lyon, que ses imprimcuis, italiens et français, rendaient célèbre dans toute l'Europe, où Loyse Labé tenait sa cour, dont Maurice Scève, Ciémentude Bourges, Jeanne Gaillard et Pernette du Guillet étaient les principaux ornements; Lyon, qui méritait d'être appelé par Marot « une cité de grand' valeur '. »

Poitieis était encore un centre de bel esprit, où les dames des Roches, Madeleine Neveu et Cathei ine deFradonnet, avaient hnàé une Académie de vertu et de science.

Enfin, dans le Midi, la cour de Nérac rivalisait d'esprit avec celle de Fontainebleau et parfois heureusement, puisqu'un jour, à « l'Apollon du Parnasse françois » à Ronsaril, dans tout l'éclat de sa gloire, elle pourra opposer du Barlas.

Les guerres d'Italie, qui occupèrent la première partie du seizième siècle, furent la cause immé-

' Aflienr à fj/on

diate de la Renaisscince : elles introduisirent en France un double coiuant. D'un côté, les jeunes chevaliers et les poêles de cour rapportèrent les sonnets de Pétrarque, et les firent g-oûlerchcz nous; les gentilles inventions et les grâces mignardes du chantre de Laure plurent tellement partout, que, bien vite de l'admiration on passa à l'imitation. Comme le goût espagnol domine dans l'ensemble des premières productions du dix-septième siècle, dans les œuvres même de Corneille, ainsi la pointe, la recherche italienne apparaît dans tout le seizième, jusqu'aux auteurs de la Ménippée, qui rompent ouvertement en visière avec le génie à la mode. Jusque-là, la France rivalise de concetti avec les descendants de Pétrarque. Puis, d'un autre côté, derrière ces œuvres secondaires, s'en iritroiluisenl, peu à peu, d'autres d'une importance bien plus considérable. Les trésors de rantiijuité grecque et latine îious sont rendus successivement dans leur pureté et leur originalité primitives, grâce aux savants travaux de toute cette classe d'hommes oubliés aujourd'hui, mais digne cependant de la reconnaissance de l;i postérité, que l'on nomme les érudits. Ces savants, tels qu'Erasme, Bndé, Turnèbe. Juste Lipse, auxquels nous devons de précieux commentaires, doivent être considérés comme de gr.mds bienfaiteurs de l'humanité et méritent

peut-être autant de reconnaissance que les poètes. Il se sontadonnés,malheureusen[ient, d'une façon trop exclusive, à l'étude des langues mortes et nous devons regretter qu'ils n'aient pas mis leur immense érudition au service de la langue nationale. Partageant avec leurs contemporains, les illusions qui faisaient croire à l'utilité d'une fusion entre les trois langues, ils se sont trompés de route et leurs travaux n'ont pas produit tous les fruits qu'on en pouvait attendre. Ils ont néanmoins bien mérité de la science et des lettres et leur nom peut allej*, aux yeux des hommes sérieux, de pair avec ceux des plus grands génies.

On doit distinguer, dans l'histoire littéraire de la France au seizième siècle, quatre périodes qui peuvent faire connaître, d'une façon sommaire, l'histoire de la l»enaissance :

La première pourr;iit s'appeler la période italienne et française.

La seconde, la période latine et italienne.

La troisième, In période italienne, grecque et latine.

La qii.itiième, enfin, se fait remarquer par un retour sensible vers la poésie purement italienne.

La première doit être considérée comme le ré-

sultat immédiat des rapports fréquenlsqui s'établissent entre la France et l'Italie. Leniaire de Belges et Jean Marot en sont les principaux représentants. Celte école, assez pauvre, n'a, à nos yeux, que le mérite d'avoir préparé celles qui l'ont suivie, et ne mérite pas un examen spécial, quoiqu'elle ait joui longtemps d'une grande céléiirilé. Clément Marot moltait sur le même pied « Lemaire le Belgeois, et Homère le Grégeois. » Ronsard faisait, dans sa jeunesse, sa lecture favorite de ses œuvres, et avait toujours soin de l'excepler de ceux qu'il appelait des poêla strea. Du Bellay et Pasqnier l'ont comblé d'éloges. Jean Marot fut goûté, jusqu'au commencement du dix-septième siècle, pour ses épigrammes, que Colletet appréciait à l'égal de celles de Martial. Les poésies pastorales ont été également admirées : « Parmi ses complaintes, dit le même auteur, celle })0ur le général Prudliomme et celle pour Florimond Pioberlet, l'égloyue pour la reine-mère de Savoie, sont écrites d'un si bel air et d'un style si pastoral et si poétique, que les tombeaux de Jean Second el les idylles funèbres de l'antique Moschus et de Pion même, n'ont rien de plus fort ni de plus agréable. » Celte école manque généralement d'érudition. Elle marque seulement la transition entre le quinzième et le seizième siècle : elle apporte le goût du genre italien, mais ne connaît pas, ou ne

connaît que fort peu le lalin, enc(3re moins le grec; Jean Marot Tavoue lui-même ingcnuement.

La seconde école est déjà plus savante: Clément. Marot en est le ciief. Autour de lui, nous remarquons Brodeau et Charles Fontaine. Je rangerai même dans ce groupe les ennemis de Marot, tels que Sagon et la Huetterie; car leur poésie rappelle, pour la forme, celle de leurs adversaires; celte école, assez instruite, sait bien le lalin et imite, parfois avec succès, les auleurs de l'anliquilé.

Constatons aussi la présence d'une école intermédiaire entre celle de Marot et celle de Ronsard, qui tient plus de la première que de la seconde : elle est représiMilée [lar Mauiice Scève, iMellin de Saint-Gelais, llaljerl, hommes d'un mérite réel, auxquels la Pléiade accorda tant d'éloges.

Vient alors la grande école lyrique du seizième siècle : celle de Ronsard et de ses partisans; c'est elle que nous étudions spécialement. Dans son ardeur d'imitation, elle emprunte à toutes les littératures : le sonnet et le madrigal à l'Italie; l'ode pindarique, le poëme épique, l'élégie et l'égloguo à l'antiquité.

Eiitin, les poêles de la Renaissance, Desportes, Bertaut, reviennent vers la poésie italienne et s'adonnent j)his particulièrement au genre erotique. Je ne sais si c'est vraiment, comme l'a dit Roileaii,

la chute de Ronsard qui rend celle école plus retenue; mais il est certain que, loul en étant la fille de la Pléiade, elle est loin d'avoir l'audace et la fierté de sa mère. Aussi sera-ce toujours vers Ronsard et ses parlisans qu'il faudra jeter les yeux quand on voudra se faire de la Renaissance une idée juste; c'est en eux qu'elle se résume le plus parfaitement. Les autres écoles ont précédé ou suivi la leur qui doit être considérée comme le rayonnement et la fjinntessence de l'esprit du seizième siècle.

A coup sûr, le but de la Pléiade fut noble et beau : elle se proposait de fondre plusieurs genres, de raviver les souvenirs de l'antiquité et de donner au génie français les grandes qualités du génie grec et du génie romain. Si l'on ne considère que son origine, ce grand mouvement fut donc admirable; ce fut un magnifique spectacle de voir une nation entière avide de science; vieillards et jeunes gens saisis d'un égal enthousiasme, rivalisant d'ardeur, étudier fiévreusement le grec et le latin ; mais malheureusement, cette ardeur même, cette passion de l'étude portait en soi son danger; l'originalité fit généralement défaut et l'esprit d'imitation paralysa tous les efforts. A force de traduire et d'imiter les anciens, on en vint ta fausser le génie de la langue française ; on arriva à n'être ni ancien

ni moderne. On alla même malheureusement plus loin : on se méprit sur la nature des beautés que l'on admirait dans les chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome; on crut qu'elles consistaient surtout dans la forme, et on négligea trop le fond; on ne sut pas tenir. un compte suffisant des différences que comportent les milieux et les temps et plus d'un auteur, voulant imiter le sublime de l'antiquité, tombe dans le pédanlisme et dans l'enflure.

Je disais tout à l'heure que Ronsard fait involonlairement penser à Lescot et à Jean Goujon. C'est qu'en architecture comme en littérature, le mouvement fut le même; on obéit, au seizième siècle, à la même pensée. L'antiquité servit partout de modèle; mais l'esprit compliqué, si l'on peut ainsi parler, qui régnait à celte époque, ne comprit pas plus la sobre beauté de l'Iliade et de l'Orestie que la majesté simple des statues de Phidias ou des frises du Parlhénon. Il prit l'austère nudité qui caractérise toutes les productions du génie grec, pour de la pauvreté et il crut Fembellir en l'ornant. L'architecture, toute pleine encore des brillants souvenirs du gothique, sema à pleines mains les enjolivements : elle fit courir l'arabesque le long des murs^ fouilla les chapiteaux, sacrifia l'ensemble au détail, la pureté à l'élégance. L;i lilt('ratinv Ht, <]o son coté, une tciitiitive ;ui;t-

logue en essayant d'accommoder Je génie grec au goût moderne et en substituant le gracieux au beau : le poëuie épique prit un Ion léfler; le diminutif, venu de l'Italie, essaya de s'acclimater dans les œuvres les plus graves, ou bien lorsque les poètes voulurent rester fidèles aux maîtres de l'antiquité, ils ne surent être que roides et guindés, là où leurs modèles avaient été sublimes. La poésie, infidèle à sa mission véritable, cessa d être populaire, et devint le privilège exclusif de quelques lecteurs lettrés, seuls capables de comprendre les allusions à l'antiquité dont elle était remplie. Ronsard l'a dit en toutes lettres :

Les François qui mes vers liront, S'ils ne sont et Grecs et Romains, Au lieu de ce livre, ils n'auront Qu'un pesant i'aix entre les mains.

La poésie devint savante; le poëte n'eut pas à se préoccuper d'exprimer dans un langage élevé de grandes et nobles idées. Son but immédiat fut la traduction, l'imilation, en un mot le pastiche. Ronsard habilla Jupiter à la mode de la cour des Valois, comme au moyen âge on changeait en statues de saints les chefs-d'œuvre de la statuaire antique, afin de les sauver de la destruction. On ne s'apercevait pas que la vie ne circulait plus à tia-

— levers ces pâles el froides figures. De ce qu'Hector et Tiirnus sont vivants dans l'Iliade et l'Enéide^ on concluait que leurs copies devaient vivre également. L'essentiel, c'était que les figures fussent grandioses, les règles antiques rigonreusement observées, « les carmes grandiloques, » selon l'expression du temps. En résumé, on donna trop à la forme et pas assez au fond; la poésie fut par trop artificielle et son but véritable, l'élévation de l'âme vers de grandes pensées, trop souvent méconnu. Voilà les défauts du seizième siècle; voilà ce qui le dislingiie absolument du dix-septième. Le dix-septième siècle, en effet, c'est avant tout le siècle de la pensée, de la raison ; c'est la perfection de la langue, se mettant au service de la perfection de ridée. On peut dire qu'en lisant les auteurs de cette grande époque, Bossuet, Pascal, Racine, P'énelon, la Bruyère ou Molière, on éprouve, dans une certaine mesure, la même impression qu'en entendant un accord parfait; l'esprit et la raison sont tellement satisfaits qu'ils ne songent pas à demander autre chose. Tous ces grands hommes ont un but ui)i(pie, qu'ils atteignent toujours par des moyens différents, le vrai, le bien, le beau qui, dans leur esprit, sont inséparables, ou, pour mieux dire, qu'ils considèrent comme ne faisant qu'un, n'étant que les modes divers d'un seul el

même être. Tout eu eux tend vers ce but, La forme n'est qu'un accessoire, un détail, fort soigné sans doute, mais qui passe au second plan. Je dirai que l'idée chez Pascal ou Bossuet est tellement forte qu'elle crée la forme, à ce point qu'il nous est impossible de séparer l'une de l'autre.

Le dix-septième siècle est soumis à une règle, à une méthode. Toujours on y sent la présence dé l'autorité politique et religieuse; les points capitaux de l'ordre social et moral sont, on le sent, hors de cause : on ne prêche qu'à des croyants.

Ledix-seplième siècle est la perfection idéale au point de vue littéraire. La langue est arrivée à son point de maturité extrême. L'expression est toujours en équilibre, en rapport exact avec la pensée, jamais au-dessus, jamais au-dessous.

Le seizième siècle est, à tous les points de vue, un siècle de transition et sa littérature est un mélange de l'anliquilému moyen âge.

C'est surtout un siècle de forme. Le poète y est beaucoup plus préoccupé de la beauté de ses vers, de la ricbesse de ses rimes, du rhythme de ses strophes, que de la pensée qu'il veut exprimer.

C'est là, pour moi, ce qui cause la giande infériorité du seizième siècle , c'est ce qui rend lourde et pénible la lecture de bon nombre de ses poètes : l'imitation mal comprise des anciens , le Ion am-

poule qu'ils affectent découragenl plus d'un lecteur. La naïvelé, la grâce naturelle, l'abandon, font trop souvent défaut, à cette époque de transition, où le vrai et le faux se louchent ; où la fable vient se mêler, dans une proportion difficile à saisir, à la réalité; où Jupiter et Jésus-Christ se trouvent placés l'un à côté de l'autre et sur le même pied ; où la forme est mythologique, tandis que , la plupart du temps, l'esprit est chrétien. Il y a, dans celte continuelle discordance, quelque chose qui fatigue l'esprit ; on éprouve une sensation pénible à ne pas se trouver sur un terrain solide et l'on s'étonne que tant d'esprits distingués aient pu céder ainsi au caprice du jour et sacrifier aux faux dieux.

Car, à tout prendre, c'étaient des hommes éminents que ces poètes de la Pléiade et leurs commentateurs. Daurat, Baïf, Belleau, Jodelle, Ponthus de Tyard, du Bellay, étaient des intelligences d'élite; mais, pour diriger le mouvement qui entraînait le seizième siècle; pour l'arrêter dans ce qu'il eut d'exagéré ou de ridicule ; pour parvenir en même temps à fixer la langue d'une manière définitive, il fallait plus qu'un homme de talent, il fallait un génie. La France [avait besoin d'un Homère ou d'un Dante ; elle n'eut que Ronsard.

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