‹ Essai sur la vie et les œuvres de P. de RonsardChapitre 3 sur 25 · NAISSANCE DE RONSARD · texte numérisé non relu

NAISSANCE DE RONSARD

En 1524, dans cette même année, où Françoise, glorieusement vaincu, tombait entre les mains de son rival, Jeanne de Cliaudrier, épouse de Loys de Pionsard, « chevalier de l'ordre de Saint-Michel et maistre d'hôtel du roy, » mettait au monde, au château de la Poissonnière, dans le Vendômois, un enfant qui reçut le nom de Pierre.

L'an que le roy François fus pris devant Pavie, Le jour d'un samedy Dieu me presta la vie L'onzième de septembre, et presque je me vy Tout aussilost que né de la Parque ravy.

(Élégie W).

— eo —

« Et pourroit-on douter, ajoute Binet, biogniplie cl ami de Ronsard , si en même temps la France reçeut par cesle prinse malencontreuse un plus grand dommage ou un plus grand bien par cesle heureuse naissance, à laquelle était advenu, comme à d'autres, de grands personnages, d'êlre remarquée d'une si mémorable rencontre : ainsi que la naissance du grand Alexandre fut signalée et comme esclairée par l'embrasement du temple de Diane, en la ville d'Ephèse. «

Binet va même jusqu'à dire que la bataille de Pavie tomba le jour même de la naissance de Ronsard ; mais il ne faut voir dans cette assertion que le désir qu'avait le biographe de rattacher cette naissance à quelque grand événement. Ronsard, dans les vers cités plus haut, est parfaitement explicite : L'onzième de septembre, dit-il; or, la bataille de Pavie eut lieu le 24 février; l'hésitation n'est donc pas possible.

Duperron, qui a prononcé l'oraison funèbre du grand poëte, ne paraît pas fixé sur la date de sa naissance, et laisse la question pendante. «Quant au temps de sa naissance, dit-il, il yen a diverses opinions; les uns veulent qu'il soit né l'an mil cinq cent vingt-deux, et par ainsi mort en son an climactérique, chose que l'on a remarqué arriver à beaucoup de grands personnages; les autres s'arreslenl

à ce qu'il en a escrit, ayant signalé l'année de sa nativité par la prise du grand roy François, comme souvent il se rencontre de ces fortunes notables à la mort des hommes illustres, là où nous pouvons encore observer en passant que la prise de ce roy devant Pavie, qui est l'accident duquel il a voulu noter sa nativité, tombe justement en un même jour que celuy auquel nous célébrons la mémoire de sa mort, qui est la fèsle de sainct Mathias. »

Ainsi, chacun voyait dans ces coïncidences fortuites quelque dessein , pour ainsi dire providentiel; et telle était la renommée du poëte que venait de perdre la France , qu'aucune des circonstances qui accompagnèrent sa naissance et sa mort ne pouvait être attribuée au hasard.

Pour nous qui, dans Ronsard, nous proposons d'étudier plus spécialement le poëte que l'homme, nous passerons rapidement sur ces questions oiseuses, dans lesquelles se retrouve, avec toute sa force, cet esprit de curieuse subtilité , spécial au seizième siècle.

Quant à l'origine de sa famille, nous citerons ce qu'en disent ses contemporains, ce qu'il en dit luimême ' :

' Nous vérifierons rexaclilurle des renseignements qui nous seront ainsi fournis, à l'aide de la savante notice qu'a publiée M. de Rochambeau sur La famille de Ronsart. Grâce à ses patientes re-

«Pierre de Ronsard, dit Claude Binel, est issu d'une des nobles familles de France, de la maison desRonsards, au pays du Vendômois , l'antiquité de laquelle est assez avouée et remarquée des plus curieux, pour avoir tiré son origine des confins de la Hongrie el de la Bulgarie, où le Danube voisine de plus près le pays de Thrace, qui devoit , aussi bien qu'à la Grèce, donner à la France l'origine d'un second Orphée, auquel lieu se trouve le marquisat de Ronsard. »

Ce singulier rapprochement entre Orphée etRonsard, tirant leur origine des mêmes lieux, donne bien l'idée du culte de l'époque pour l'antiquité.

Yoici d'ailleurs la source où Binet el Duperron ont puisé leurs renseignements, c'est cette même Elégie XX*, dans laquelle le poëte raconte son histoire à son ami Rcmy Belleau :

Or quand à mon ancestre, il a lire sa race D'où le glacé Danube est voisin de la Thrace : Plus bas que la Hongrie, en une froide part, Est un seigneur nonnné le marquis de Ronsarl. Riche d'or cl de gens, de villes et de terres, Un de ses fils puisnez ardant de voir la guerre, Ln camp d'autres puisnez assembla hasardeux. Et quittant son pays, lait capitaine d'eux

cherches, robsiuritc q«i ciilomait les origines; tk'ceUi: t'ainiile, a clé entièrement dissijWL'.

Traversa la Hongrie et la basse Allemagne, Traversa la Bourgongne et la grasse Champaigne, Et hardi vint servir Philippe de Valois, Qui pour lors avait guerre encontre les Anglois.

On a imaginé divers systèmes pour expliquer l'étymologie du nom de Ronsard : le plus singulier est sans conlredit celui de M. Ubicini,

Suivant lui, le premier personnage de la famille qui vint en France, le hardi piiisné, dont vient de parler le poëte, se serait appelé Marucini ou Maracina et aurait porté le litre de Bano^ qui correspond, en Bulgarie, à celui de marquis. Une fois fixé en France, il aurait fait la traduction littérale de son nom, aurait changé Bano en marquis et Marucini, qui signifie Bonce ou Boncière, en Bonsart. Un pareil système me paraît difficile à admettre; il demanderait au moins à être accompagné de preuves qui, malheureusement, font défaut*.

D'autres veulent que le nom primitif fût Korsart, qui signifie cœur valeureux. « Ronsard, dit Binet, signifie, en langue du pays, cœur chevalereu\ ; aussi les armes de cesle maison semblent l'exprimer, ayant pour tymbre un cheval, et dans l'escusson trois poissons, qu'on dit en la mesme

* Voir, pour de plus amples renseignemenls, L(t famille de Honsort, par M. deRochambeau.

— '24 — langue se uuimner Ross, ç"est-à-dite clievau.v, eJ se trouver dans le Danube. De là pourroil avoir esté nommée la seigneurie de la Poissonnière, maison paternelle de Ronsard. »

Parlent, en effet, dans les monuments peinis et sculptés, ninsi que dans presrpie tous les livres de blason, on retrouve ces armes, Iclles que Binet les décrit, comme appartenant aux Ronsard. Un seul auteur, Paillot, a longtemps jeté le trouble chez les érudils et les archéologues par la descriplion d'armes qui sont : d'aznr à trois rosiea d'argent. Un crut d'abord que ces armes étaient personnelles à Ronsard, que peul-ètre elles lui avaient été données par Charles IX, comme témoignage particulier d'estime et d'affection; mais il paraissait bien étonnant que le poêle qui s'intitulait toujours avec orgueil le gentilhomme vemlômoh, qui tenait tant aux prérogatives nobiliaires, pût échanger des armoiries comptant plusieurs siècles d'existence et ne rappelant que des souvenirs honorables, contre un blason d'aussi fraîche date. La question est enfin éçlaircie aujourd'hui. Paillot n'avait pas vu de ses propres yeux les armes de Ronsard ; on lui aura très-probablement dit ou écrit qu'ils portaient d'azAir à trois ross; ne comprenant pas ce mol étranger, il aura cru qu'il s'agissait de fleurs, de roses;, rt Ao là sera venue son erreur.

Quant à Torlhographe du nom, elle a souvcnl varié : on trouve successivement Rossart, Ronssarl, Ronsart el enfin Ronsard, qui, pour le poète, a été généralement adoptée, bien que les titres de famille, au seizième siècle, portent tous nonsart.

Reandoin de Ronsard vient donc en France vers io50 ; il sert loyalement Philippe de Valois qui, en récompense de ses services, lui donne des terres sur les bords du Loir. Alors, dit le poëte,

du tout oubliant

Frères, père et pays, François se mariant

Engendra mes aveux

{Élégie XX«)

Descendant au sixième degré de Rcaudoin, Loys de Ronsard, comme on Fa dit plus haut, était maître d'hôlel du roi. Dans ces derniers temps, sa figure, restée jusqu'ici dans l'ombre, a été remise en lumière. Tout jeune encore, il suivit la carrière des armes et accompagna François P"" à Marignan. Lorsque le roi revint de sa captivité en Espagne et qu'il dut laisser ses deux fils comme otages, c'est à Loys de Ronsard que fut confiée leur garde. « Pour la sagesse et fidélité qui estoil en lui, il fust choisi pour accompagner François, dauphin de Viennois, el Henry duc d'Orléans , ses enfans, en Espagne, pendant qu'ils y furent en hostage pour le roy leur

— 2ii — père, d'où il les ramena, au grand conlenlemenl de la France*. » On a conservé de lui une lellre adressée au grand maislre de France, M^*^ de Montmorency, pendant son séjour en Espagne ; elle n'offre qu'un intérêt très- médiocre.

On a également retrouvé, paraît-il, il y a peu de temps, dans les archives de la bibliothèque de Blois, un autre autographe de lui : c'est un compte des dépenses faites pendant le séjour des jeunes princes au château de Blois, en 1522.

Il avait épousé, comme on le voit par un contrat, existant encore, et passé devant deux notaires de la cour de Saint-Aignan, en Bcrry, le 2 février 1514, Jeanne Chaudrier, veuve de feu messire Guy des Roches, écuyer et seigneur de la Basne. Cette famille de Chaudrier était alliée aux meilleures maisons de France.

De cette union naquirent sept enfants, dont les deux aînés moururent en bas âge ; les autres furent :

Claude, né vers 1518 ;

Charles, curé d'Évaillé et protonotaire apostolique;

Louise, qui épousa François de Crevant ;

Loys, qui fut abbé de Tyroii ;

Et enfin, Pierre, le poëtc.

' Biiii'l.

Le vers que nous citions en commençant :

Presqu 'aussitôt que né, de la Parque ravy,

fait allusion à un Irait que l'on rapporte et où l'allégorie nous paraît tenir plus de place que la réalité : on veut que, tandis qu'on le portait à l'église du village pour y recevoir le baptême, celle qui le portait l'ait laissé tomber à terre : « Peu s'en falut que le jour de sa naissance ne fut aussi le jour de son enterrement : car comme on le pnrloit baptizer du cbasteau de la Poissonnière en l'église du lieu, celle qui le portoit, traversant un pré, le laissa tomber par mesgarde à terre, mais ce fust sur l'herbe et sur les fleurs, qui le receurent plus doucement : eleutencorcet accident, une autre rencontre qu'une damoiselle qui portoit un vaisseau plein d'eau rose et d'amas de diverses herbes et fleurs, selon la coustume, pensant aider à recueillir l'enfant, lui renversa sur le chef une partie de l'eau de senteurs, qui fut un présage des bonnes odeurs, dont il devoit remplir la France, des fleurs de ses doctes escrits'. »

Les premières années de Pierre se passèrent au château de la Poissonnière, où il demeura sous la

' Bincl.

garde d'un précepleur jusqu'à l'àg-e de neuf ans (1555)'.

Son père le mit à celle époque au collège de jNavnrre, où il conlracla, avec le cardinal Charles de Lorraine, une amitié qui devait durer toute sa vie. Soit que le feu sacre de l'élude ne se fût pas encore allumé dans son âme, soil que sa jeune intelligence, accoutumée déjà à entendre dans le val du Loir, dans la solitude des bois, le langage de la poésie, se sentît mal à l'aiso emprisonnée entre les murs d'un collège, il ne larda pas à se dégoûter de celte nouvelle existence, l^a dureté pédantesqiic do son maître, le régent de Wailly, ne fut pas étrangère à ce dégoût de l'étude qu'il éprouva : il était

' Le châleau de la Poissonnière ou Possoniorc, dit M. de Rochambeau, n"a rien d'imposant ni de féod;il dans son ensemble ; mais on y troure des détails de laicliileclure de la Renaissance, d'une inépuisable richesse. 11 est probable qu'au sei/iè ne siècle it subit, sinon une reconstruction, du moins des restaurations iniportanles. Au-dessus de la porle de la fa(,ade du nord, on lit cettLi devise : Avant partir. Au-dessus des fenêtres, sont encore ces inscriptions (l'un caractère si différent : Voluptati et (jraliis, et Veritas filia temporis. Toutes sont précédées d'un grand E, et terminées par un L innjuscule. La façade du midi, qui donne sur la cour intérieure, est la plus intéressante : au-dessus dune grande fenêtre, on voit les bustes d'un seigneur et d'une dame, a ISous sommes tentés, ajoute-t-il dans une note, de placer celte reconstruction au commencement du seizième siècle, et de lui donner pour auteur Loysde Ronsard. » Voir à la suite, page 70 et suivantes, la description détaillée du château, particulièrement celle de la magnifique cheminée portant les armoiries de toutes les fatnilles alliées aux Ronsard.

impossible d'ailleurs de l'allribuer à la faiblesse de son intelligence, car ses débuts avaient été marqués par les plus brillants succès, quoiqu'il prétende, dans ses vers, n'avoir rien appris au collège.

Sitost que j'eu neuf ans au collège on me meine, Je mis tant seulement un demy an de peine D'apprendre les leçons du régent de Vailly, Puis, sans rien profiter, du collège saillv.

Quoi qu'il en soit, son père, instruit de son découragement, eut la grande sagesse de ne pas persévérer dans la voie où il s'était engagé, et le rappela à Avignon ; la cour s'y trouvait alors en passage. C'était en 1556 ; l'armée impériale s'avançait sur la frontière et allait entreprendre cette campagne, funeste pour elle, où l'énergie de Montmorency sauva la France d'un des plus grands dangers qu'elle ait courus. La France n'était qu'un vaste camp ; du Nord au Midi, l'ardeur était la même, et les généraux français avaient peine à faire respecter ce système de temporisation, qui fut, comme on le sait, fatal aux impériaux.

Pierre de Ronsard fut, dès son arrivée à la cour, attaché en qualité de page à la personne du dauphin François, prince dont les brillantes qualités donnaient les plus belles espérances. Le jeune page né put guère le connaître; car il n'était pas depuis

•^ 50 — six jours auprès de lui, que le prince mourait eu passant à Tournoi! : on crut généralement à un empoisonnement, et le gouverneur italien, MontecucuUi, fut arrête, convaincu du crime et décapité. Ronsard paraît avoir toujours conservé du dauphin un tendre souvenir. Voici en quels termes, dans la pièce ayant pour titre : « Le tombeau de Marguerite de France, » il parle de celui qu'il a si peu connu.

Il (F*^"'* P'^) veit (car il estoit dans le ciel ordonné) Trespasser à Tournon son premier fils aisné, Qui de nom et de fait rcssembloit à son père, A qui jà la fortune, heureusement prospère, Sourioit d'un bon œil, et jà dedans son sein, Comme son cher enfant l'apastoit de sa main.

Le Rosne le pleura, et la Saosne endormie ; Mesmc de l'Espagnol l'arrogance ennemie Pleura ce jeune prince' ; et le père, outrageux, Contre sa propre teste, arracha ses cheveux.

Six jours devant sa lin je vins à son service :

Mon malheur me permit (|u';ui lict mort je le veisse,

Non comme un homme mort, mais comme un endorn)y,

On comme un beau bouton qui se panche à demy.

Languissant en avril, alors que la tempeste,

■lalouse de son teint, lui aggrave la teste,

Et luy chargeant le col le fanit contre bas.

Il me semble que, lout en retranchant de ce long morceau remjdiase el l'exagérai ion ])oétiquc, ou

peut discerner chez Ronsaid un allachement durable pour ce jeune prince, qu'il ne fit qu'entrevoir.

Peu de temps après se préparait un événement politique qui eut trop d'influence sur la jeunesse du poëte, et dont les conséquences furent trop importantes, pour que nous le passions complètement sous silence.

François l\ après le désastre de Tarmée de Charles-Quint, retourna triomphant à Paris. Il rencontra sur son chemin le roi Jacques V d'Ecosse, qui n'avait pu lui amener à temps les secours qu'il lui avait promis. Désireux de s'allier d'une manière plus étroite avec la France, et de donner un gage à la cause catholique, Jacques sollicita et obtint la main de Magdeleine de France, fille de François l*"".

Ce roy d'Escosse estoit en la fleur de ses ans ; Ses cheveux non tondus comme fin or luisans, Cordonnez et crespez, flottans dessus sa face Et sur son col de laict, luy donnoient l)onne grâce.

Ce grand prince François, admirant l'estranger, Qui, roy chez un grand roy, s'estoit venu loger, Son sceptre abandonnant sa couronne et son isle, Pour le récompenser, luy accorda sa fille La belle Magdeleine, honneur de chasteté, Vue firàce en beaulé. Juuoii on majcslé.

— 3t> — Jacques parlil, emmenant sa l'ein me et Ronsard comme son page.

Et toul ce faict je vey,

Qui, jeune, l'avois page en sa terre suivy.

Mais, à peine débarquée, Magdeleine mourut entre les bras de son époux.

Ronsard ne retourna cependant pas en France immédiatement après la mort de Magdeleine: retenu, dit-il, par la bonté du prince, il lit, en Ecosse, un séjour de deux années, après lesquelles il demeura encore six mois en Angleterre. lî put mettre ce temps à profit et étudier avec fruit la lang^ue anglaise. Nous n'avons que peu de détails sur ce premier voyage de Ronsard à l'étranger. Nous savons seulement que c'est en Ecosse, à la cour de Jacques V, (pril lit la connaissance de ce seigneur Paul, qui, le premier, Tinilia aux beautés de la littérature latine, en lui lisant fréquemment Virgile.

Peu s'en fallut, ii celte époque, que la France ne perdit celui qu'elle avait nourri pour èlre la trompette de sa renommée] car il eut un instant la pensée de se fixer en Angleterre ou en Ecosse. Mais, soit d'après un ordre supérieur, soit seulement après une plus mûre réllexion, il revint, et servit, en qualité (Je page, le duc d'Orléans.

Rctonrnô jo fii*. pnjio ,'iii irianfl duc fl'Orléaii<!.

Ce duc d'Oiléans élait, on le sait, le troisième (ils de François P' ; il avait pris ce tilrc depuis que Henri, le deuxième fils, avait pris celui de dauphin.

Il donnait lieu alors à de grandes combinaisons politiques entre François P"" et Cliarles-Quint. Ce derriiei-, préoccupé de Favenir de ses vastes États, proposait au duc d'Orléans la main de s.i fille, la princesse Marg^uerite, avec les Pays-Bas pour dol, à la condition que François P' donnerait à son lils un apanage considérable, que les Pays-Bas retourneraient à la maison d'Autriche, dans le cas où Marguerite n'aurait pas d'enfants et que les princes français renonceraient sans réserve à leurs droits sur le Milanais. Mais François I", qui se souvenait de Charles le Téméraire, eut peur de faire un duché de Bourgogne aux portes de la F'rance, en même temps qu'il considérait comme une honte de renoncer aux prétentions sur le Milanais \

Les pourparlers n'aboutirent pas. Nous ignorons en quelle qualité Ronsaid fut mêlé à ces questions politiques. Nous savons seulement qu'il fut envoyé en Flandre par le duc d'Orléans, son maître, et qu'il faillit périr pendant la traveisée.

Le passage suivant, de l'épitaphe de François 1®', nous met au courant des projets des deux souvc-

' Voir Vhistoirr de France Ac M. D.iresto, t. 17.

l'aiiis. Do Charles, dit Ronsard, vu parlant dn duc d'Orléans :

De Charles, empereur, le gendre il se vantoit; Déjà la bonne paix la terre fréquentoit, Mars s'enfuyoit en Thrace, et ce duc pensoil eslre Déjà de la Bourgogne et de Milan le maisirc.

En magnifique pompe eu Flandre il visita Par deux fois l'eniix-reur qui bénin le traita, El luy promit sa fille

Remarquons encore ce passage dans réiégie XX*" :

A mou retour, ce duc pour page me reprint;

Longtemps à l'escurie en repos ne me tint.

Qu'il ne me renvoyast en Flandres et Zélande, etc.

Un second voyage de Flandre en Ecosse, fa il en la compagnie d'un seigneur nommé Lassigny, fut signalé par une ellVoyable lempèle: après mille péripéties, le vaisseau vint échouer dans la rade : « Le vaisseau auquel il esloil, fut tellemeni, durant (rois jours, pourmené par la lempeste, (pi'il cuida sur la coste d'Angleterre eslre brisé contre un rocher : malheur, qui fut seulement dilTéi'é, jiour sauver |»rincipalement nosire futiu- Aiion d'iui tel naufrage '. »

' binel.

Peu après, dans celle même année 1540, Ronsard fui allaché à une seconde ambassade : il accompagna, à la dièle de Spire, Lazare de Baïf, le père de cet Antoine de Baïf qui devait èlre un des membres les plus fameux de la Pléiade Lazare de Baïf était lui-même, en même temps qu'un diplomate distingué, un érudit et un poëte.

Ce voyage, outre son importance politique, eut encore, pour le jeune page, l'avantage de lui faire connaître la langue et la littérature de l'Allemagne.

Eli Tau cinq tons quarante, avec Ijaïf je vins En la haute Allemagne où dessous luy j'apprins Combien peut la vertu.

Enfin, dans la même année, il accompagna en Piémont le gouverneur Guillaume de Langey, soii paient; il dut évidemment, pendant son dernier voyage, se perfectiohner dans la connaissance de l'italien , et prendre de la poésie une notion exacte, car nous verrons que ses premières œuvres sont calquées sur les modèles dr Pétrarque et de ses imitateurs.

Ainsi se passèrent les premières années de Ronsard (1524-1540), Par un privilège, bien rare à cette époque, il eut le singulier bonheur de Aiire, dans les conditions les meilleures, dans la compa-

— 5B — gnie d'hommes politiques ou mililaires ëiiiiiienls, tels que Langey et Baïf, les voyages les plus intéressants que l'on pût faire alors. L'Angleterre, l'Ecosse, l'Allemagne, l'Italie lui étaient connues ; il avait été à même d'en étudier les mœurs, la langue, les littératures. Peu de vies ont commencé, au seizième siècle, sous d'aussi brillants auspices.

Les divers voyages de Ronsard se trouvent terminés vers la fin de 1540. Il revint auprès de la cour, alors en résidence à Blois. Il rapportait, de ses excursions à travers l'Europe, un goût prononcé pour la poésie et surtout pour la poésie passionnée et voluptueuse des Italiens. Nul doute qu'il n'eut lu avec admiration les sonnets de Marulle et les vers brillants de Jean Second. Mais rien ne nous prouve que, jusque là, il se fut senti poêle lui-même; aucune pièce ne paraît avoir été écrite avant son séjour à Blois.

Il avait coniraclé, j)endant ses voyages, une infirmité précoce (|ui ne le quitta plus, et ne laissa pas d'exercer sur le reste de sa vie une certaine influence : tout jeune encore il fut fi-appé de surdité, et, dès lors, se trouvant gêné à la cour, il se jeta avec d'autant jilus d'ardeur du côté de l'étude et de la poésie \ Il })rofita alors, avec bonheur, des pré-

' Voir Vie (le Ronsard, t. VIII, p. 10, édit. olzcvirionne ; el !>;iinter-Beiive, Tableau de la poôaie française au seizième sidcle.

cieiiscs leçons du chevalier Paul et, s'adonnarit à Virgile, il l'appril presque en entier par cœur, sans négliger pour cela les lettres françaises, car il faisait ses délices des œuvres de Jean Lemaire, du roman de la Rose, de Marot et de Sainl-Gelais,

Telle était la disposition d'esprit de Ronsard, lorsque, se promenant dans les prairies qui bordent la Loire, il fit la rencontre de celle qui devait régner sur son cœur pendant sa première jeunesse : il avait trouvé son idéal, dit M. Blanchemain; il était poëte :

Dedans un pré, je veis une naïade

Qui, comme fleur, marchoit dessus des fleurs,

Et mignoltoit un bouquet de couleurs,

Echevelée, en simple verdugade ;

De son regard ma raison fut malade. Etc.

Sonnet XCI :

Sous le crystal d'une argenteuse rive.

Au mois d'avril, une perle je vy Dont la clairté m'a tellement ravy Qu'en mon esprit autre penser n'arrive.

Sonnet CXXXVI:

Ville de Blois, naissance de ma dame, Séjour des rois et de ma volonté, Où jeune d'ans, je me vy surmonté Par un œil bruti rpii m'oiilre perça l'ànic.

Sonnet CLIX :

\oicy le bois (|iie m.i saiiicte Angelette, Sur le printemps, rejouist de son chant; Voicy les fleurs où son pied va marchant, ()uaiid à soy même elle pense seulette.

Quel fut l'objet de ce premier amour? C'est ce qu'il nous est, jusqu'à présent, impossible de savoir : Cassandre est le seul nom sous lequel il l'ail fait connaître; nous sommes seulement en mesure d'affirmer qu'elle était de bonne maison el qu'elle allait à la cour.

« Doncques, (dit Piemy Belleau, dans son commentaire du second livre des Amoun) , s'accommodant à l'esprit de sa seconde maîtresse qui n'edoit une fdle de cour comme la première, ainsune fille

de quelque bourgade champestre Il suit un

nouveau style. »

Ce ne fut, pour ainsi dire, qu'alin d'occuper ses loisirs et pour se conformer à la mode générale que Ronsard chanta Cassandre dans le principe : « Encore, dit Dupcrron dans l'oraison funèbre, encore que, dans le commencement , il ne s'adonnast à

cette profession que comme en se jouant quand

il vit (jue ses vers étoient leus avec louange, il s'y cschauffa et affectionna à bon escient. »

Tout m cliantani ainsi, force fut au jeune poëte

- oU — de suivre la cour dans ses voyages : il revint à Paris, tenant encore ses preuiières productions soigneusement cachées. Il liabilait alors, avec son jière, le palais des Tournelles, où le retenait son service de page aux écuries. Le nouveau roi Henry lui montrait, paraît-il, beaucoup de bienveillance, et Binet va presque jusqu'à se réjouir que l'infirmité précocede son maître et ami l'ait détourné des intrigues de cour, où il eût été appelé à réussir : « J'appelleray toutefois ce malheur bienheureux, dit-il, qui fut cause que Ronsard qui, pour s'avancer près des grands j)ar le chemin des courtisans, eusl peut-être perdu son temps inutilement, changea de dessein, et reprit les estudcs laissées, encore qu'il eust jà assez bonne part aux grâces du roy

Henry H Tesmoin lorsque le roy fit partie au

balon dans le Pré-aux-Clers, avec M. de Longueville, où le roy ne voulut jamais commencer le jeu sans qu'il y fust, et dit tout haut, après avoir gaigné, que Ronsard en était la cause. » — Parole qui dut faire sensation parmi les compagnons du jeune page, et exciter plus dun envieux.

Ronsard, âgé de vingt-cinq ans, était alors dans tout l'éclat de l'élégance et de la jeunesse. « 11 estoit d'une stature fort belle (dit toujours son biographe), avait les membres forts et proportionnez, le visage noble, libéral et vrayement françois , la

barbe blondoy.iiite , les cheveux chaslaiiis, le nez aquilain, les yeux ])K'ins d'une douce gravité el le front fort serein » Parmi les nombreux portraits qu'on a conservé^ de lui , celui qui parut en lèle de la première édition de ses Amours [Amours (Je Pierre de Ronsard^ Vendômois, ensemble le P licite de ses Odes, 1552), se rapporte assez exactement à bi description qu'on vient de lire. C'est le portrait gravé sur bois, qui foit face à celui de Cassandre; autour du cartouche qui relie les deux portniils, on lit l'inscription grecque : QS lAON QS EMANHN. — Au-dessous sont placés ces vers :

Tel fui Ronsard, authciir de cest ouvrage; Tel fut sou œil, sa bouche et son visage, Porlraict au vif de deux crayons divers, Icy le corps, et l'esprit en ses vers.

Les exercices du corps, la leclure , el probablement même à Paris, loin de l'objet de son amour, la poésie, se partageaient les journées de Ronsard. Nous devons dire que, jusqu'ici , les premiers paraissaient y avoir occupé la première place. Le soin donné au corps , le développement physique , la grâce et l'agililé des mouvements entraient au seizième siècle, pour une frès-grande part, dans le programme deloule éducation, et nous voyons que le vieux Daurat, après avoir instruit l^onsard, lui

nvoir enseigné grec, latin et poésie , élait loin de dédaigner celte seconde partie du développement de son élève.

0 flos virùm et,

dit-il, dans une ode qu'il lui adresse,

Decus olivi, aut illius Virilis quo obllnitur,

Et artus terit

Âmyclaea piibes :

Aut illius quod hilares Fere Camncnœ obolent.

Mais cependant, cette vie élégante et facile, à laquelle tant d'hommes aspiraient, ne pouvait suffire à l'imagination ardente de Ronsard; quand il revenait à ses lectures favorites, à Virgile, aux poètes français déjà cités, dont il se vante avec orgueil d'avoir tiré de riches limures d'or, comme Virgile des œuvres d'Ennius, il se sentait de plus en plus attiré vers la poésie. Il se décide donc à demander à son père l'autorisation de reprendre sérieusement les études que les circonstances lui ont fait interrompre, autorisation, qui lui est accordée, mais à la condition expresse qu'il ne lira aucun livre fiançais, et qu'il ne se livrera pas au culte des Muses,

dont son père redoutait le commerce [tour lui. Etrange illusion chez un homme doué pourtant d'un grand sens; comme si une telle défense pouvait rien contre les instincts du poêle; comme si une faible digue pouvait s'opposer à la course d'un torrent; comme si quelque chose au monde pouvait entraver la marche du «renie ! Dès lors , nous allons voir Ronsard donner nn libre essor à ses goûts, et, se livrant tout entier aux Muses, poursuivre sans interruption ses honnestes labeurs.

CHAPITliE II

ÉTUDES DE RONSARD, S9US LA DirECTION DE DAURAT

Depuis quelque temps déjà , Ronsard, se dérobant aux séductions de la cour, aimait à traverser la Seine et à venir dans le quartier de l'Université, où habitait f-azare de Baïf, l'ancien ambassadeur qu'il avait autrefois accompagné. (Sa maison , on en a acquis récemment la certitude, était située dans la rue des Fossés-Saint-Yictor, à peu près sur l'emplacement actuel de la rue des Ecoles). Le jeune fils de Lazare, Antoine, né à Venise, étudiait sous la direction du savant Daurat. Voici en quels termes Antoine de Baïf, dans son épître dédicatoire au roi Charles IX, raconte son enfance et son éducation :

Mou père qui alors

Alloit. ambassadeur pour vostre ayeul deliors,

Du royaiuno, en Almagne, et meiioil au voyage Charle Etiene, et Ronsard, qui sortoit hors de page : Etiene, médecin, qui bien parlant estoit; Ronsard, de qui la fleur un beau fruit promettoit ; Mon pèro entre les mains du bon Tusan me lesse, Qui chez luy nourrissoit une gaye jeunesse, De beaux enfans bien nez, de soir et de matin,

Leurs oreilles bâtant du grec et du latin

Là quatre ans je passay, façonnant mon ramage

De grec et de latin et de divers langage

De là (gi'and heur à moy) mon père me relire. Me baille entre les mains de Dorât pour me duire. Dorât, qui, studieux du mont Parnasse avoit Recomm les déloui-s, et les chemins savoil, Par où guida mes pas.

Jean Dinemandy, connu sous le nom de Dorai, d'Aui at ou Daurat, jouissait alors d'une renommée universelle. Il est impossible d'étudier la littérature de la seconde moitié du seizième siècle, sans avoir souvent à prononcer son nom. Ce n'est pas, à coup sûr, que son œuvre ait une très-grande importance; nous n'avons de lui presque rien de remarquable; mais sa grande gloire, son éternel honneur, ce sera d'avoir, le premier, « destoupé la fontaine des Muses par les outils des Grecs et le réveil des sciences mortes, et d'avoir été la source qui a abreuvé nos poètes des eaux Pieriennes. » Daurat lil-il |)artie de la Pléiade? la réponse est douteuse; (pielques liisloriens ne l'y placent pas; mais

s'il n'en était pas lui-même , on peut dire hardiment qu'il en a été le père ; sans lui , sans ses doctes leçons et ses sages conseils, nous n'aurions ni Baïf, ni Belleau, ni Jodelle, ni surtout Ronsard. François I", qui avait su reconnaître son rare mérite, l'avait nommé précepteur de ses pages ; temps vraiment singulier et digne de toule notre admiration, que celui où un semblable professeur était choisi pour l'éducalion de la jeunesse de la cour !

Bientôt après, la direction du collège de Coqueret venant à être vacante, était confiée au docte Daurat, qui voyait se presser autour de sa chaire tout ce que Paris contenait à la fois de plus élégant et de plus lettré. On remarquait, dans cette belle assemblée, des noms destinés à la célébrité :Baïf, Belleau, Lancelot de Caries, Marc-Antoine de Muret et enfin Ronsard. Ce dernier conserva toujours un tendre souvenir de son maître et une profonde gratitude envers lui ; il ne cessa jamais de reconnaître tout ce qu'il lui devait et de le proclamer bien haut. Dans ses premières compositions poétiques, il lui consacre une ode, dans laquelle il s'écrie avec enthousiasme :

Puissè-je entonner un vers Qui l'acnnte à l' mil vers

-- iG —

Ton los poilé sus son aile, Et combien je fus heureux Suocer le laict savoureux De la féconde mamnielle !

Sur ma langue doucement.

Tu mis. au commencement, Je ne scay quelles merveilles Que vulgaires je rendy Et premier les espondy Dans les françoises oreilles.

{Recueil des Odes. P. 1520. Ed. 1623).

Il y avait entre ces jeunes esprits, ardents au travail, passionnés pour les lettres, une sorte d'émulalion aimable, de douce rivalité, dont les friiils furent heureux pour la littérature française. Daurat ayant lu à Ronsard la tragédie du Prométhée enchahié, il en fut dans l'admiraiion ; mais son enthousiasme ne coniuil plus de bornes, à la lecture de la traduction qui lui en fut faite ensuite.

C'est àcemomeni qu'il conçut la pcnséede niellre en vers le P/î/ïMsd'Arislophane, pensée qu'il réalisa. Malheuieusement, cette pièce esl, en grande partie, perdue; mais les quelques vers qui en l'cstenl suffisent pour donner une idée du ton- général et du mérite delà pièce, et pour faire voir que Ronsard, s'il l'eût voulu, aurait |)u réussir dans la comédie aussi bien ipic dans le genre lvi'i(|ue. On v ])eul

remarquer quelques passages d'une versificaliou coulanle et facile et d'un comique agréable.

Ce fragment, publié à la fin des œuvres du poëte (éd. 1625), fui retrouvé dans les papiers de Ronsard, et publié avec ces vers de (larnier, comme préface :

A vingt ans le grand Vendômois,

Sortant de la maison des roys,

Mit cette comédie entière

Dessus le théàlre en lumière.

.4u bout de soixante et douze ans,

(]omme une relique du temps,

Ce fragment que sa dent nous laisse,

Est mis au jour devant les yeux

Sur le théâtre de la presse,

Afin qu'il y reluise mieux.

Evidemment Ronsard, parvenu au terme de sa gloire, alors qu'il était, pour ainsi dire, considéré comme un Dieu, que chacun de ses vers paraissait un oracle, eût désavoué cette production hâtive, se ressentant encore de la timidité de la traduction et de l'inexpérience du jeune âge; mais il est assez intéressant pour nous d'étudier les premières productions de notre poëte, dans lesquelles nous découvrons le germe de précieuses facultés.

C'est surtout vers le grec que Daurat dirigeait l'esprit de ses élèyes : Homère, Eschyle, Aristophane se partageaient leurs Ira vaux. Ils étudiaient

lousaveczèle cette langue, nouvelle pour la France, et qui, un iiislanl, au seizième siècle, senibla vouloir détrôner le latin et lui enlever une supériorité, incontestée jusque-là.

Nous ne pouvons, en relisant ces détails, emprunlés aux récits des contemporains, nous empêcher d'admirer le courage, l'énergie de ces hautes intelligences. N'avaient-il pas le feu sacré des lettres, ces deux: jeunes gens qui passaient leurs nuits à apprendre à la fois (par un procédé spécial à Daurat) le grec et le latin? « Ronsard, qui avoit esté nourri jeune à la cour, accouslumé à veiller tard, conlinuoit à l'estude jusques à deux ou trois heures après minuit, et, se couchant, réveilloit Baïf qui se levoit, prenoitla chandelle et ne laissoit refroidir la place'. »

Ils purent bans doute retirer de cet enseignement abstrait quelques habitudes pédanlesques ; leur langage se ressentit trop de leur intime cohabitation avec les auteurs anciens. Mais on doit voii' en eux ^utre chose que des écoliers et des pédants. Nous rions volontiers, avec liabelais, de cette ridicule manie de parler un langage qui n'était ni grec, ni latin, ni français ; mais nous ne voyons encore, dans cette erreur môme, (pi'iinc noble illusion. Ils se

' lîiiipt.

sont mépris sur le génie de notre langue. Vivement frappés par les beautés étrangères, ils ont voulu les acclimater chez nous, oubliant qu'il en est de la langue d'un peuple comme de son climat, et que l'un ne se refait pas plus que l'autre. Ils ont échoué, comme il fallaits'y altendre; maiail y aurait injustice à trop critiquer leur erreur. Pour un instant, supposons-nous à leur place, entrons dans le cercle de leurs idées, et demandons-nous si nous n'aurions pas élé tenté d'agir comme e»ix, et surtout si, l'ayant fait, nous n'aurions pas cédé à la même ivresse, nous pourrions dire à la même naïveté d'orgueil.

Sept ans s'écoulent dans ces doctes études, consacrées d'une façon toute spéciale à la langue grecque. Homère et les tragiques, une fois étudiés sérieusement, Daurat poussa plus avant, et, cédant aux instances de Ronsard, initia ses élèves aux poètes d'un abord plus difficile, aux lyriques, à Pindareet à Lycophron. Celte dernière étude révéla à Ronsard son véritable génie ; il avait entrevu un horizon tout nouveau : il allait faire quelque chose après Pindare.

C'est en 1549, dernière année de cette longue retraite, que Ronsard, rentrant de Poitiers à Paris, fit, par hasard, la connaissance de Joachim de Rellay, qui devait se faire j)lus tard un nom illustre dans les lettres. Celui-ci étudiait le droit ({uand

Ronsard le rencontra dans une hôlellcric : la conversation s'engage et on vient à parler poésie. Ronsard devint si éloquent, que le jeune jurisconsulle cède aux conseils de son nouvel ami, vient se mettre sous la direction de Daural et se livre, sans réserve, au commerce d'Apollon.

Voici en quels termes Colletet, dans sa Vie manuscrite des poètes français, parle de l'émulation qui régnait au collège de Coqueret. a Les vers de du Bellay éclatlèrent de telle sorte en France que, parmy les curieux de ces productions nouvelles, et parmy les hommes sçavants, on ne parloit d'autres choses que des amours de du Bellay pour Olive (un anagramme qui désignoit une damoiselle des Viole), et de Ronsard pour Cassandre. Ainsy c'estoit à qui feroit mieux, tantost sur le sujet de l'amour, qui, dès lors, dit un aulheur de ce temps là, quitta l'Italie pour venir en Fiance, tantost sur quelque autre sujet que les diverses occasions du temps leur présentoient. Mais comme le bruit s'épandoit partout de quatre livres d'odes, que Ronsard promettoit à la façon de Pindare et d'Horace, comme il arrive souvent que les bons esprits sont jalons les ims des autres, du Bellay voull ut s'essayer à en composer quelques-unes sur le modèle de celles de Ronsard et, trouvant moyen de les tirer de son cabinet à son inscou ri de les voir, il en composa et

les fit aussy lost courir pour prévenir la répulation de Ronsard et, y ajoutant quelques sonnels, il les mit ensuite en lumière, en l'an 1549, soubs le titre de : Recueil de poésies, ce qui lit naître dans l'esprit de nostro Ronsard, si non une envie noire, à tout le moins, une jalousie raisonnable contre du Bellay, jusques à intenter une action contre lui pour le recouvrement de ses papiers, et les ayant ainsy relirez par la voie de la justice, comme il estoit généreux au possible et comme il avoit de tendres senliments d'amitié pour du Bellay, dont il exalloit hautement le mérite, il oublia toutes les choses passées et luy rendit son amitié. « Il alla même plus loin : frappé des beautés de ces premières odes, il engag^ea son rival à poursuivre dans une voie où il avait si bien réussi, et rien ne vint plus désormais troubler l'harmonie qui présidait à leurs rapports. Du Bellay ne cessa jamais de reconnaître Ronsard pour son. maître : c'est ainsi qu'il lui a consacré deux pièces, l'une latine, l'autre française, qui ont été conservées en tète du F'' livre des Amours. Voilà donc un membre de plus dans le petit cénacle du faubourg Saint-Marcel, ou, pour parler plus exactement, dans la brigade, germe de cette célèbre Pléiade qui, pendant une bonne partie du seizième siècle, garda, sans contestation, le sceptre de la science et de la poésie.

— 5^2 — Chose remarquable! il y avait sept ans déjà que Ronsard versifiai!. Il s'était essayé dans le sonnet et dans l'ode, dans le madrigal et l'élégie, et, cependant, il n'avait rien encore publié. Il avait vu du Bellay prendre les devants sur lui ; il avait résisté à ce désir, si fréquent chez les poètes; il avait jusqu'ici paru dédaigner la célébrité. Ses odes n'étaient connues que des rares privilégiés admis à faire partie de la Pléiade. Il laisse du Bellay commencer, dans la Défense et illustration de la langue français?^ à attaqner a les soldats de rignorance. » Il laisse dit i\I. Gandar , Pelletier publier, avant lui, ses odes, et Jodelle se glorifier d'avoir mis le premier, sur la scène, la comédie grecque. Ni les suffrages du peuple qu'il méprise, ni les joies de la lutte pour laquelle il se sent fait et de la victoire qu'il se promet, ni le désir de prendre, à la cour, la })lace qui appartient au roi des poètes, à côté du roi de France ne le décident à mettre ses œuvres au jour, bien qu'elles soient ])aiTaites... dignes de lui-même et des modèles qu'il veut égaler. » Il y a, dans cette inébranlablt! patience, dans cette invincible résolution, dans cette calme confiance qui attend sans crainte, parce qu'elle compte sur l'avenir, quelque chose qui fait pressentir ce que sera le génie de Ronsard. Il ne veut pas céder à l'emportement irréfltM'lii (le la jeunesse, à la complaisance de l'auteur

pour son œuvre ; fidèle au prcceple d'IIonice :

Nonunique prematur in aiinum,

il allend un moment favorable, il ne veut descendre dans la lice qu'armé de toutes pièces; il veut frapper, mais de main de maître. (Préface de l'éd. de 1559.)

Enfin, en 1549, il publie d'abord VÉpithalame d'Antoine de Bourbon et de Jeanne de Navarre; puis, en 1550, P Hymne de la France et VOde de la Paix. Mais ce ne sont encore là que des publications d'une importance secondaire, l'événement capital, c'est l'apparition si attendue des Odes, en 1550. Elle occasionna une véritable révolution littéraire, et la préface, qui pnrul en lêle des quatre livres d'Odes, eut, au seizième siècle, autant de retentissement que celle du Cromiccll de V. Hugo, au dix-neuvième siècle. Le trouble se mit dans les rangs de l'ancienne école; les continuateurs du vieux genre français, les disciples de Marot se virent menacés et voulurent soutenir la lutte avec acharnement.

La préface de Ronsard est assurément fort connue; néanmoins, je crois nécessaire d'en citer une partie pour indiquci* où en était le débat littéraire en 1550, et les idées que le poëte y vint apporter :

— 54 « Oiiaiid tu m'nppclloras, lecleur, le proiuici auteur lyrique François, et celuy qui a guidé les autres au chemin de si honnesle labeur, lors, tu me rendras ce que tu me dois et je m'efforceray de t'apprcndre qu'en vain je ne l'aurai reçu;,., désirant m'approprier quelque louange encores non commune ny attrapée par mes devanciers, et ne voyant en nos poètes françois chose qui fust suffisante d'imiter, j'allai voir les eslrangers et me rendy familier d'Horace Quand tu liras quelques traits de

mes vers qui se pourroient trouver dans les œuvres d'aulrui, inconsidérément tu ne me diras imitateur de leurs esciits; car limitation des 7wstres m'est tant odieuse... que je me suis csloigné d'eux, prenant stile à part, sens à part, œuvre à part, ne désirant avoir rien de commun avec si monstrueuse erreur. Doncqucs, m'aclieminant par un sentier incogneu et monstrant le moyen de suivre Pindare et Horace, je puis bien dire (et certes sans vanterie) ce que lui-même modestement tesmoigne de luy :

Liliora i)cr vacum posai vesligia priiiccps, Non aliéna mco pressi pcdc

Puis il ajoute plus loin : « .le ne fais point de doute que ma poésie tant variée, ne semble fascheuse aux oreilles de nos rimeurs, et principalement des cour-

tisans, qui n'admirent qu'un petit sonnet pétrarguisé, ou quelque mignardise d'amour qui continue toujours en son propos. Pour le moins, je m'asseure qu'ils ne me sçauroient accuser, sans condamner premièrement Pindare, aulheur de telle copieuse diversité, et outre que c'est la sauce à laquelle on doit gousler l'ode. »

11 fait longuement valoir, dans cette préface, l'autorité des anciens, sur laquelle il veut s'appuyer uniquement, et il renvoie à Horace et à Pindare tous ceux qui auraient quelque critique à lui faire. « Tant s'en faut, ajoule-t-il, que je prenne garde à l'ignorant, que ce me sera plaisir de l'entendre japper et caquetter, ayant pour ma défonce l'exemple de tous les poêles grecs et latins... Ces petits lecteurs poëlastres, qui ont les yeux si aigus à noter les frivoles fautes d'autruy, le blasmant pour un A mal escrit, pour une rime non riche... montrent leur peu de jugement... Pour telle vermine de gens, ignorantement envieuse, ce petit labeur n'est publié, mais pour les gentils esprits, ardents de la vertu, etc. »

Nous nous arrêtons, car il faudrait tout citer ; nous nous contentons de renvoyer le lecteur curieux à la fin de la préface, où il excuse ou plutôt justifie son orgueil. Comme nous le disions (out à l'heure, c'est un véritable manifeste, qu'il est eu-

— 5fi —

lieux de rapprocher de son AiH poétique, de r Illustration de la langue française, de du Bellay et de la Poétique de Vauquelin de la Fresnaye.

Il n'entre pas dans le cadre de celte étude d'examiner ici les Odes et Sonnets compris dans cette première publication ; nous nous bornerons à suivre pas à pas la vie du poêle. Il était seulement nécessaire de donner quelques détails sur cet exposé de ses idées et sur le but qu'il se proposait d'atteindre, pour aborder, en connaissance de cause, la polémique dont nous allons avoir à nous occuper mainlenaiil.

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