LA QUERELLE DES ANCIENS ET DES MODERNES AU XVC SIÈCLE
Lorsque Ronsard, publiant sa préface en 1550, exceptait de ceux qu'il appelaitdes poëtastresMarot, Scève, Heroët el Mellin de Saint-Gelais, il savait bien que son exception n'était qu'illusoire et que ces poètes devaient se considérer comme atteints par les traits qu'il décochait sur l'ancienne école. Aussi voyons-nous immédiatement un parti considérable, tant par le nombre que par le talent, se former contre lui, et la lutte s'engager, de part et d'autre, avec une égale violence.
Au fond, et en dégageant du débat les questions de personnes qui y interviennent toujours inévitablement, c'était à peu près la grande question des Anciens et des Modernes qui venaient de se poser au seizième siècle ; c'était la première période sérieuse de ce fameux combat qui devait diviser le dix-sep-
lième siècle cl la majeure partie du dix-huitième, pour venir se représenter sous une autre foce au dix-neuvième.
Ronsard invoquait, comme modèles, Homère, Pindare, Horace et Viruile ; il voulait seulement les traduire trop fidèlement, et, sans s'en apercevoir, il faussait le génie de la langue française.
L'autre école maintenait les privilèges du génie national, et se contentait de suivre les traditions inaugurées par Jean de Meung, continuées par les premiers poètes du seizième siècle.
Les spectateurs de ce tournoi littéraire n'étaient pas indignes de l'importance de la lutte : le nouveau roi Henri H, sans avoir les talents poétiques de François P"", son père, et de Charles IX, son fils, prenait cependant le plus grand intérêt à tout ce qui touchait les lettres; mais, dans le principedu débat, toutes ses jjréférences sont pour les adversaires de Ronsard. « Son aumônier, dit Sainte-Beuve, c'est l'ami de Marol, Mellin de Saint-Gelais; son poëte en titre, c'est François Habert, le disciple des deux précédents. «
A ses côtés, nous voyons une femme, Marguerite, sa sœur, jeune, belle et charmante ; elle est là pour maintenir la courtoisie de la lutte, parer les coups et guérir les blessures. Placée entre deux autres Margu(M'ite, la reine de Navarre et la reine Margot,
qui se sont rendues célèbres, riinc, par son talent d'écrivain, l'autre, par ses désordres, éclipsée par elles, la duchesse de Berry, fut une des femmes les plus distinguées de son temps. Elle sut faire de Bourges un centre intellectuel, qui rivalisa avec Paris et Nérac. Ce fut à sa lulélaire influence que Bonsard dut, comme poëte, les premières faveurs d'ilenii II. « Bonsard, dit ]\l. Blanchemain, eût succombé sous une raillerie appuyée par un sourire du roi, si la duchesse de Berry, la belle Marguerite de France, n'eût elle-même pris en main la défense de son auteur préféré. » On peut voir, comme preuve manifeste de l'intérêt qu'elle portait à Bonsard, la lettre adressée à la reine-mère, conservée à la Bibliothèque nationale et })ijbliée dans l'édition elzévirienne. Disons en passant, au sujet de cette princesse, que quelques critiques ont été jusqu'à se demander si elle n'avait jamais inspiré à Bonsard que du respect et de la vénération ; ils crurent voir percer, sous ces voiles, un sentiment plus tendre, et ils remarquent que les sonnets, adressés à Sinope, parurent l'année même où la princesse épousa le prince de Savoie. Que faut-il conclure de ces coïncidences? Nous ne savons; mais il nous semble qu'il est de ces mystères que l'on ne doit pas chercher à pénétrer, et qui gagnent à rester dans le vague d'un demi-joui". — Ne demandons pas aux
poëmes de Ronsard de nous révéler un secrel, dont, peut-être, il ne s'est pas rendu compLe lui-même, ou que, dans tous les cas, il n'a pas voulu s'avouer^
Ronsard est vigoureusement attaqué à la cour par les poêles qui sont en possession de la gloire, et par les courtisans. « Ceux qui n'avoient occasion de le reprendre, s'ils n'accusoienl leur ignorance, avoient recours aux sornettes et aux mocqueries, lisans au roy ses vers tronquez et les prononçans de mauvaise grâce, mesme les mots non communs, d'une ignorante et courtisane impudence, el faisant courir contre luy leurs calomnieux et fades escrits". » — Ce n'étaient pas là des adversaires bien sérieux ni bien redoutables ; mais il y avait surtout à compter avec les vrais savants, avec ceux qui blâmaient hautement le genre obscur et emphatique que Ronsard introduisait dans la poésie française. « D'autres, qui sembloient procéder avec plus de jugement, disoienl que ses escrils éloient pleins de vanteries, d'obscurité et de nouveauté, el le renvoyaient bien loin avec ses odes Pindariques, strophes, et antistrophes, lournans toutes choses en risée. » Mellin
• Voir dans K: t. Vil, éilit. elz., répltaphc de ccUo princesse. 11 est impossible d'y remarquer aucune trace, noii-seulemeul d'amour, mais même d'une émotion un peu violente.
* Binel.
— Gide Saint-Gelais, le poêle favori de la cour, ne se gêne pas pour raillerie novateur, et pour l'accabler de ses plus violentes invectives.
On a retrouvé dernièrement des strophes que î^onsard adresse à la dncliesse de Berry, et qui jettent un jour tout nouveau sur la question qui nous occupe. Elles sont posiérieures à la querelle, et ont pour but de remercier Marguerite du rôle qu'elle y a joué.
N'est-ce pas toi, vierge très-bonne, Qui ne peull souffrir que personne Devant tes yeulx soit mesprisé.
Et qui tant me fut favoraJîle Quand pai' l'envieux misérable Mon œuvre fut Mellinisé?
Lorsqu'un blasmeur avec ses rôles,
Pleins de mes plus braves paroles
Et dos vers qui sont plus les miens,
Grinçoit la dent envenimée
Et aboyoit ma renommée
Comme au soir la lune est des cbiens.
Se travaillant de faire croire Au roy ton frère que la gloire Me trahissoit villainement, Et que par les vers de mon œuvre Autre chose ne se desœuvre Que mes louanges seulement.
La cause réelle de la lulte, on peut s'en rendre comple en lisant ces vers, éLait une rivalité, une jalousie de métier.
Ronsard reproche à Sainl-Gelais de lui dérober ses meilleurs vers, ceux qui, dit-il, « sont le plus les miens, » pour se les approprier.
Mellin, dans le fond, craignait de voir grandir un rival, dont la renommée pourrait, un jour, dép.isser la sienne.
Une réconciliation fut cependant tentée entre les deux ennemis. Justju'à quel point réussit elle? C'est ce qu'il est très-difficile de savoir exactement. L'influence de Marguerite ne fut point étrangère à ces tentatives de rapprochement. Celui qui s'interposa directement, fut un ami des deux poëtes, Guillaume des Autels :
Comment pounoil ce mortel fiel
dit-il, en s' adressant à Mellin,
Abreuver la gracieuse àine, 0 Mellin, Mellin tout de miel, Mellin, toujours loin de tel blasnic?
Et loi, divin ISonsard, comment l^ourroit ton haut entendement S'abaisser à ce vil couraiie?
Je ferois la paix éternelle
De sailli Gelais cl t\v Hoiisanl.
Ronsard, cédant à ces pressantes instances de des Aulels, consenlit à pardonner à lAJellin. Il cessa toute invective contre lui, et alla même jusqu'à supprimer cette dernière strophe de VOde siw la morl de la reine de Navarre, strophe qui avait été un des principaux hrandons de la discorde :
Escai'te loi» de mon chef Tout mallieur et tout meschel ; Préserve-nioy d'infamie De toute langue ennemie Et de tout acte malin, Et fay que devant mon prince Désormais plus ne me pince La tenaille de Mcllin.
On sait qu'il composa spécialement, à l'occasion de celle réconciliation, l'ode XXI^du livre IV :
Toujours ne tempesle enragée, Contre ses bords, la mer Egée.
Il y déclare hautement sa Terme résolution de vivre désormais en bonne intelligence avec son rival :
Pour ce, Mellin, qu'on me tist croire.
Qu'en fraudant le prix de ma gloire.
Tu avois cacqueté de moy ; Et que d'une longue risée.
Mon œuvre, par toy méjjrisc'c.
Ne servit que de farce au roy ; Mais ores, ores que lu nies En tant d'honnestes compagnies N'avoir mesdit de mon labeur Et que ta bouche le confesse.
En présence de nous, je laisse Ce despit qui m'ardoit le cœur.
Dressant à notre amitié neuve Un autel, j'atteste le fleuve Qui des parjures n'a pitié Que ny l'oubli ny le temps mesme, Ny la rancœur ny la moi*t blesme Ne donou'ront notre amitié.
Tout nous porlc donc à penser que, dans celte circonstance, Ronsard fut de bonne foi, et que, franchement et sans arrière pensée, il tendit la main à Mellin. En fut-il de même du vieux poëte? Voilà ce qu'il est plus difficile de savoir. Il publie bien, comme gage de sa réconciliation, un sonnet qui ferait même supposer que, rivaux en poésie, ils le furent aussi en amour :
D'un seul malheur se peul huuenter celle En qui tout l'heur des asti'es est comjjris; C'est ô Pionsard, que tu ne fus épris Premier tjue moi de sa vie étincelle, Son nom co,i;neu par ta veine inunortelle, Qui les vieux passe et les ineilleuis esprits Apiès mille ans seroil vu plusf:;raM(l pris Et la rciidroil le temps li)iij(»urs plus belle...
Peiissé-je au moins mettre en toy de ma flame, Ou toy en moy de ton entendement Tant qu'il suffist à louer telle dame ; Car estant tels nous faillons grandement, Toy de pouvoir un autre sujet prendre, Moy d'oser tant sans forces entreprendre.
Mais ce sonnet, qui se trouve clans les œuvres de Ronsard comme lui étant adressé, se rencontre, an contraire, dans celles de Mellin, comme dédié à Ma rot.
lionsard eut l'honneur de compter parmi ses défenseurs l'illustre l'Hôpital, qui était alors chancelier de Marguerite de Berry. Il composa, pour la défense des novateurs qui, en réalité, n'étaient, au contraire, que des classiques, une satire en vers élégiaques, qui ne manque pas de talent et offre un intérêt réel. Nous y remarquons le passage suivant, où il reproche à Mellin de Saint-Gelais d'avoir estropié les vers de Ronsard, en les récilant devant le roi :
Diceris ut nostris excerpere carmina libris, Verbaqiie ; judicio pessima quœque tuo Trunca palàm régi recitare et régis amicis :
Ouo nihil improbius gignere terra potest
0 csecum invidiae crimen ! non cernis, ut iulus Non mea, sed mores rideat ille tuos?
On voit que Ronsard compta dans les rangs de
la troupe dont il était le chef, des partisans puissants et influents.
Il eut, par exemple, un adversaire peu sérieux et peu acharné, si l'on veut, mais avec lequel il ne parvint jamais à se réconcilier, c'est Rabelais : voici ce qu'on lit à ce sujet dans un ouvrage qui a pour tilre : FragmcnU et Observations sur les œuvres grecques^ latines et françaises, de François Rabelais, ou le Véritable Rabelais réformé, publié par le médecin Blaisois Dernier, sous le pseudonyme de sieur de Saint-Honoré :
« Ronsard qui n'eût, dit-on, osé attaquer Rabelais vivant, par écrit, quoiqu'ils se picolassent souvent, à Meudon, chez les princes de la maison de Lorraine, ne l'a attaqué que dans une épilaphe, où il le traite fort mal, parce que Rabelais le regardait comme un poëte impécunieux et misérable, au point qu'il se tenait fort heureux de loger dans une échauguelte, appelée encore à présent la tour de Ronsard, d'où il allait faire sa cour h Meudon, et où il trouvait souvent maître François Rabelais, qui ne l'épargnait guère; car s'il n'était pas si fameux poëte que lui, il ne laissait pas d'être né poëte. »
Cette antipathie invincible entre ceux que nous n'hésiterons pas à appeler deux des plus grands hommes de la France, au seizième siècle, esl 1res-
curieuse à remarquer et à étudier de près ; il y a là plus que deux caractères qui se heurtent et se Iroissent, plus que deux individualités qui blessent; il y a deux génies qui répugnent entre eux, et se sont déclaré une guerre éternelle.
Pourquoi Ronsard et Rabelais se détestent-ils? Pourquoi Rabelais poursuit-il Ronsard de ses traits acérés et mordants? Pourquoi Ronsard ne respectel-il même pas la mort de Rabelais, et conserve-t-il jusque sur son tombeau une aigreur et un fiel qu'il ,a rarement connus? Par la même raison que Lamartine n'aime ni Molière, ni la Fontaine, parce que chacun personnifie un de ces éléments qui se relrouvent toujours, qui sont le fond de la nature humaine, et que Victor Hugo a très-bien définis en les appelant l'un le beau, et l'autre le grotesque. Ronsard chante, Rabelais rit; partant de points diamétralement opposés, ils ne peuvent pas se comprendre; des abîmes les séparent, et, l'un en face de l'autre, ils n'éprouveront qu'un mépris réciproque.
Quel fut le résultat de cette querelle? Ronsard en sortit-il avec tous les honneurs de la guerre? Il est permis d'en douter. 11 fit un pas marqué dans la faveur de la cour et du roi (comme poëte, bien entendu et finit par éclipser lotalement Mellin. Mais après avoir dit hautement :
que ferois-je à ce vulgaire.
A qui jamais je ne sus plaire Ni ne plais, ni ne plaire veux,
il finit par avouer que sa muse a été blâmée au commencement :
« D'apparoître Irop haut au simple populaire, »
et n'a-t-il pas reconnu tacitement son échec en publiant ensuite les Odes à Marie, que recommande, dit Binet, une simplicité à la CatuUienne.
Dans V Élégie à son livre (les Amours de Marié) ^ il explique ainsi les changements qui se sont produits dans ses idées :
Je ne suy plus si grave en mes vers que j'estoy
A mon commencement, quand l'humeur j)indarique
Enfloit empoulément ma houche magnifique.
Dis-luy que les amours ne se souspirenl pas
D'im vers hauh'menl grave, ains d'un heau slile has.
Populaire et plaisant, ainsi qu'a fait Tibulle,
L'ingénieux Ovide et le docte Catulle,
Le fils de Vénus hait ces ostentations ;
Il suffit qu'on lui chante au vrai ses passions
Sans enflure ny fard, d'un mignard et doux stile.
Coulant d'un petit bruit comme une eau qui distille ;
Ceux qui font autrement, ils font un mauvais tour
A la simjjle Vénus et à son fils Amour, etc.
•uant à l'auteur de Pantagruel, il n'y avait pas
à penser à une réconcilialion avec lui. Et d'ailleurs, tout en éprouvant l'un pour l'autre une insurmontable antipathie, Ronsard et Rabelais poursuivaient des genres trop différents pour se trouver fréquemment sur le même terrain. En somme, c'était Ronsard qui élait le plus acharné, el, si Rabelais aimait à railler le genre de poésie du gentilhomme vendômois, il n'en vint jamais à la violence qui anime l'épitaphe dont nous avons parlé tout à l'heure.
. 11 y avait dix ans que Ronsard, dans l'enthousiasme du jeune âge et l'ivresse d'un premier amour, avait fait à celle qu'il désigne sous le nom de Cassandre, l'hommage de son cœur, et, jusqu'ici il n'avait reçu d'elle aucune récompense. « Voyant doncques son service n'être récompensé que de rigueurs et de cruautés, sans espoir d'autre meilleur traitement, il délibéra, suivant les remèdes d'Ovide et de Lucrèce, prendre la médecine propre et particulière pour se purger du mal, qui est de s'absenter de la personne aimée, et par là, se donner occasion d'en perdre le souvenir. Or, étant jeune, dispos et désireux de son ancienne liberté, il arriva en Anjou, voulant mettre fin à son malheur et éteindre, comme il fit, une vieille et trop ingrate amitié, pour jamais alors ne s'empêtrer d'amour. Un jour d'avril, accompagné d'un sien ami, s'al-
luina [»lus cruellement que devant, un nouveau leu dedans son cœur, et devint amoureux et affectionné serviteur d'une jeune, belle, honnesle et gracieuse maîtresse, laquelle il célébra dans la seconde partie de ses amours*. »
si de fortune, uiio LoIIl' Cassandir
Vers moy se fust montrée un peu courtoise et tendre, Et, pleine de pitié, cusl cherché de guérir Le mal dont ses beaux yeux, dix ans m'ont tait momùr, Non seulement du corps, mais sans })lus d'imc œillade, Eût voulu soulager mon pauvre cœur malade.
Je ne l'eusse laissée
Mais, voyant que toujours elle marchait plus hère. Je desliay du tout mon amitié })remièrc, Pour en aimer une autre en ce pays d'Anjou Où maintenant Amour me relient sous le joug.
Que savons-nous sur la belle pucelle angevine/ Assez peu de chose. Belleau affirme que c'était une tille du peuple, de quelque bourgade champêtre.
Nous allons indiquer ce que Ronsard lui-même nous apprend sur Marie, dans divers sonnels :