S. XXVIII
Si quelque amoureux passe en Anjou, par Bourgueil, Yoyc un pin qui s'eslève au-dessus du village. Et là, sur le sommet de son pointu feuillage,
Ven'a ma liberté
j'irois jusqu'à Bourgueil,
Et là, dessous un pin, couché sur la verdure...
{Dans le Voyagea Tours).
L'insistance qu'il met à revenir sur ce mot de pin n'est pas naturelle et a suggéré l'idée que Marie s'appelait peut-être du Pin, supposition qui n'aurait rien d'invraisemblable pour quiconque connaît l'esprit du seizième siècle.
Charles Nodier croyait qu'elle avait nom Marie de Marquetz, parce qu'il avait eu entre les mains un livre d'heures, ayant appartenu à une personne de ce nom, religieuse dans un couvent de Poissy, et où se trouvent des vers manuscrits, qui semblent écrits de la main de Ronsard. Mais ce n'est là qu'une hypothèse assez vague
Il faut convenir que jusqu'ici le poëte est malheureux en amour : si Cassandre l'a dédaigné, Marie va jusqu'à en aimer un aulre, et cet autre, c'est Charles de Pisseleu, cousin de Ronsard :
Je l'appeloy ma vie et te uoniinoy mon cœur,
dit-il avec tristesse, dans le Voyage à l'ours.
Mon œil, mon sang, mon tout, mais la haute pensée N'a voulu regarder chose tant délaissée ; Ains, en me dédaignant, tu aimas autre part Un qui son amitié chichement te départ.
Cet amour malheureux dura six années; nous aurons occasion d'y revenir en parlant, en temps opportun, de la mort de Marie et de celles qui lui succédèrent dans la laveur du poëte; revenons, pour le moment, au poëte lui-même.
Nous arrivons à l'heure de sa vie où il ressentit
avec le plus de force la fougue de la passion, et où ses œuvres reflètent le plus fidèlement l'état de son àme.
C'est de celte époque que date son livre, aujourd'hui très-rare, des Folastrics, à Janot, Parisien, qui fui brûlé par arrêt du Parlement, et dont les gayetés, conservées dans ses œuvres complètes, ne forment qu'une partie. Ce livre dépasse, en licence et en crudité d'expressions, tout ce qu'ont osé de plus hardi dans ce genre les auteurs assez peu scrupuleux du seizième siècle.
Nous devons maintenant parler d'un trait de la vie du poëte auquel se rapportent deux pièces intercalées dans ce recueil.
Voici, réduit aux proportions les plus simples et les plus naturelles, le récit du fameux festin d'Arcueil, où Ronsard, selon le dire de ses ennemis, aurait sacrifié aux divinités du paganisme.
La réforme classique était dans tout son éclat, et la tentative de restauration du théâtre antique, commencée par la traduction du Plutus, était couronnée d'un plein succès. Jodelle, fervent disciple de la nouvelle école, avait fait représenter devant la cour, au milieu des applaudissements unanimes, sa tragédie de Cléopâtre. Or, un jour de caresmeprenant, la brigade, toute pleine encore de son triomphe, se trouve à Arcueil dans une fêle pu-
blique. Un bouc vient à passer; voilà que les souvenirs classiques se réveillent à sa vue ; on s'en empare, on use de la licence autorisée par le temps où l'on se trouve, et l'on fait un sacrifice à la manière antique, aux cris répétés d'Kvohé! Evohé! — Ronsard, le front couronné de lierre et un thyrse à la main, monte sur le banc, et vient en faire bommagc à Jodelle. Loin de désavouer une innocente plaisanterie, la Pléiade prit les devants, et
« Le récit en farce en l'iit fait. »
par un membre de la trouj)e, Bertrand Bergier, ainsi que par Ronsard lui-même.
Dans un accès d'enthousiasme comique, Bergier s'écrie :
Je les vois tous pénétrés D'une rage insensée,
Et tous, éperdus de pensée, Clianler ; iacli, évolié.
Cette pièce, intercalée dans la plupart des éditions des œuvres de Ronsard, est dépourvue d'originalité et d'intérêt véritable; elle est seulement assez curieuse à étudier comme imitation du genre grec et à cause de l'emploi continuel de mots com-
posés, qui n'oni pas pu passer dans la langue, en dépit des efforts de la Pléiade.
Voici maintenant le récit de Ronsard :
Jodcllc ayant gagné, par une voix hardie, L'honneur que l'homme grec donne à la tragédie. Pour avoir en haussant le has stile François, Contenté doctement les oreilles des rois, La hrigade qui lors au ciel Icvoit la teste, (Quand le temps permettoit une licence honesle) Honorant son esprit gaillard et bien appris, Lui fit présent d'un bouc, des tragiques le pris, Jà la nappe estoit mise et la table garnie Se bordoit d'une saincte et docte compagnie. Quand deux ou trois ensemble, en riant, ont poussé Le père du troupeau à long poil hérissé, Il vcnoil à grands pas, ayant la barbe peinte; D'un chapelet de ileurs la teste il avoit ceinte. Le bouquet sur l'oreille et bien fier se sentoil, Dequoy telle jeunesse ainsi le présentoit ; Puis il fut rejette pour chose méprisée. Après qu'il eust servy d'une longue risée. Et non sacrifié, (comme tu dis, menteur ! De telle faulse bourde impudent inventeur).
Telle fut la fête d'Arcueil ; quelle en est au juste la date? Nous n'avons pas de renseignements bien sûrs et bien solides à cet égard. Tout nous porte à croire pourtant que c'est en 1552 que se passa cet événement, sur lequel il nous faudra nécessairement revenir dans le cours de notre étude; car, plus
— Têtard, lorsque Ronsard lança contre les Huguenots de vives apostrophes, ceux-ci lui répondirent en lui jetant à la tête les souvenirs d'Arcueil, et voulurent le faire passer, aux yeux de la France, pour un païen et pour un idolâtre.