‹ Essai sur la vie et les œuvres de P. de RonsardChapitre 7 sur 25 · GLOIRE DE RONSARD · texte numérisé non relu

GLOIRE DE RONSARD

Enfin, après plusieurs années de luttes acharnées et de critiques acerbes, Ronsard voit se lever le jour du triomphe et de la gloire. La haute protection que lui ont successivement accordée Marguerite de Savoie, l'Hôpital et enfin le Roi Henri II lui-même, le fait accepter à peu près universellement, et, depuis 1553 environ, il a l'insigne honneur d'être partout reconnu comme le poëte français par excellence. « Tous les monstres étant enfin surmontez et abattus, on commença à luy applaudir en plein théâtre, et luy, par conséquent, à jouir du plus doux fruict qui se puisse recueillir de la gloire, qui est celuy que nous en recevons pendant que nous sommes vivans'. »

* Duperron.

La gloire de Ronsard grandit dans la prenaière [»arlic du règne de Henri II, alleinl son apogée dans la seconde, traverse, sans éclipse, le règne éphémère de François II, et dure jusqu'à la mort de Charles IX. — Sous îlenii lïl, le poète vieillit; il s'est relire de la cour. Desportes lui dispute la première place; c'est donc dans les années comprises entre 1555 et 1575 qu'il faut placer la plus haute célébrité de notre poëte.

L'Académie des jeux floraux de Toulouse l'honora d'une dislinclion inconnue jusqu'à lui : « 11 en receut une gratification, non-seulement libérale, mais qui témoignoit le bon jugement de ceux qui l'offroient et le mérite de celuy la recevoit. Chacun scait le pris proposé à Tholoze aux jeux floraux, qui furent instituez par cette gentille dame Clémence Isore, à celuy qui seroit trouvé avoir fait le mieux en vers, lequel est gratifié de l'Eglantinc, le suivant, du Soucy, elc Toutefois, par décret public, pour honorer la muse de lîonsard, qu'ils appellent par excellence le poëte franeoia, estimant l'églantine trop |)(!lile pour un tel pocle, ils luy envoyèrent une Minerve d'argent massif de grand pris. Ronsard leur envoya, en récompense, l'hymne de VHercule chrclicn., (pi'il adressa au cardinal de Chàlillon, lors Archevêque de Tholoze, sou M('cène, <|ui avoil rAo des premiers (pii donna

l'entrée à la réputalion de sa poésie en cour \ » Il faut aussi compter parmi ses protecteurs influents le cardinal de Lorraine, Charles de Guise, avec lequel nous avons vu qu'il fut élevé sous la sévère discipline du régent de Wailly. On trouve, dans les œuvres du poëte, plusieurs pièces adressées à ce haut personnage, et toutes sont empreintes de vifs sentiments d'amitié. Ronsard, du reste, se voyait alors généralement recherché, et les innombrables dédicaces de ses Odes aux plus hauts personnages de la cour font foi du crédit dont il jouissait.

« Ce fut aussi, ajoute son biographe, ce qui esmeut le sieur de Clany, à qui le roy Henry avoit commis la conduite de l'architecture de ses chasteaux, de faire engraver en demy-bosse sur le haut de la face du Louvre une déesse qui embouche une trompette et regarde de front une autre déesse, portant une couronne de laurier et une palme en ses mains, avec cette inscription :

Virtuti régis iiiviclissimi.

et, comme, un jour, le roy, estant à table, lui demandoit ce qu'il vouloit signifier par cela, il luy

« Binet.

rcspondil qu'il entendoit Ronsard, par la première figure, et, par la trompette, la force de ses vers, et principaiemont de la Franciade, qui pousser oit son nom et celuy de la France par tous les quartiers de l'univers. »

Voici comment Ronsard lui-même raconte ce trait dans une Ode, qu'il adressa à Pierre Lescot :

Il me souvient un jour que ce prince', à la table, Parlant de la vertu comme chose admirable, Disoit que tu avois de toy-mesmes appris. Et que sur tous aussi lu remportois le pris : Comme a fait mon Ronsard qui à la poésie, Maugré tous ses parens, a mis sa fantaisie Et pour cela lu fis engraver sur le haut Du Louvre, une déesse à qui jamais ne faut Le vent, à joue enflée, au creux d'une trompette Et la monstras au roy, disant qu'elle cstoit laile Exprès pour figurer la force de mes vers. Qui, comme vent portoienl son nom par l'univers.

La FranciadCy qui, en réalité, ne parut qu'en 1574, après la Sainl-Barthélemy, doit être considérée, cependant, comme datant du règne de Henri II. C'est sous ce roi qu'en fut conçue la première pensée; que le plan en fut formé ; mais telle était l'importance que Ronsard attachait à son œu-

' iirnn III.

vie, qu'il en différa l'exécution pendant près de quinze ans.

Henri II meurt en 1559. Ronsard pleure en lui un protecteur et un appui, qu'il retrouve, du reste, dans le roi Charles IX :

Ainsi mourut Henry

Je le servis, seize ans, domestique à ses gages ; Non ingrat, lui sacrant mes plus doctes ouvrages : Je n'ai sceu prolonger sa vie; mais j'ai sceu Allonger son renom autant que je l'ai peu.

François II lui succède et ne fait que passer sur le trône.

François, son premier fils, à qui la barbe tendre Ne commençoit encore au menton qu'à s'estendre, Teint le sceptre après luy. prince mal fortuné, Qui se vit prescpje mort, si tost qu'il se vit né.

Mais, sous ce règne éphémère, Ronsard eut le temps de concevoir un respectueux attachement, qui dura autant que sa vie, pour l'infortunée Marie Stuart. Plus d'une fois ses vers vinrent adoucir les regrets de la malheureuse reine, et il osa élever la voix pour reprocher à Elisabeth son injustice et sa cruauté. Il resta toujours fidèle à la reine d'Ecosse ; il y avait vingt ans qu'elle avait quitté le plaisant pays de France, lorsqu'il s'écriait :

Royne, qui renfermez une royne si rare,

Adoucissez votre ire et changez de conseil.

Le soleil se levant et allant au sommeil

Ne voit point en la terre un acte si barbare.

Peuples, vous forlignez aux armes nonchalants,

De vos aïeux Renaulds, Lancelots et Rolands,

Qui prenoient d'un grand cœur, pour les dames (pierelle

Les gardoient, les sauvoient; oii vous n'avez, François,

Encore osé toucher, ni vêtir les harnois

Pour ôter de servage, une royne si belle.

Si ces vers, qui dntenl des dernières années de la vie du poëte, sont empreints d'une mâle énergie, il a su pleurer le départ de Marie avec une douce et poétique mélancolie :

Le jour que vostre voile aux vents se recourba. Et de nos yeux pleurans, les vostres déroba, Ce jour, la même voile emporta, loin de France, Les muses qui souloient y faire demcuranco.

Tout ce qui est de beau ne se garde longtenqjs ; Les roses et les lis ne régnent qu'un printemps ; Ainsi vostre beauté, seulement apparue, Quinze ans, en nostre France, est soudain dis|(arue, (-ommc! on voit, d'un éclair, s'évanouir le trait. Et d'elle n'a laissé, sinon que le regret. Sinon le déplaisir, (pii me remet sans cesse Au cœur les souvem'rs d'une Icllc princesse.

Celle noide el conslanle lidélilé au mnlhcnr; ce culle passionné ponr la reine el son élève (car il est

à peu prè^ certain que M.iric recul, à la cour de France, des leçons de Ronsard), ne sont-ils pas touchants? Et n'est-ce pas, aux yeux de la postérité, un plus grand titre de gloire, d'avoir consolé la captivité de la reine d'Ecosse, que d'avoir été, pendant vingt ans, le chantre attiiré de la maison de Valois. Marie, au reste, ne se montra pas ingrate envers son ancien maître. Binet raconle, qu'en récompense de son inébranlable dévouement, elle lui envoya, par l'entremise de son écuyer, le sire de Nau, mi objet d'art de grande valeur, représentant le Parnasse et Pégase, avec cette inscription : A Ronsard, l'Apollon de la source des Muses.

La rivale de Marie-Stuart, Elisabeth, élait, elle aussi, admiratrice passionnée du talent de Ronsard, et sans se montrer, paraît-il, jalouse de la préférancedu poëte pour Marie,ellelui fît présentd'unsuperbe diamant, « auquel elle comparait ses écrits'. » Mais, de tous les princes, français ou étrangers, celui qui lui montra le plus de bienveillance, et avec lequel il vécut dans la plus grande intimité, c'est assurément Charles IX.

Ce malheureux prince, qui, s'il eut régné dans des temps j)his prospères, aurait peut-être été un monarque distingué, n'apparaît dans l'Iiisloire que

' |{inet.

comme le jouet des partis et la victime des passions qui divisaient la France. Livré à lui-même, dans un temps calme et paisible, il eût sans doute tout fait pour encourager le développement des letties, puisque, au milieu des guerres civiles et du trouble général de la France, il n'eut pas de passe-temps plus agréable que de s'entretenir avec les poètes, et même de se mesurer avec eux.

Ronsard cbante ainsi son règne dans l'épitaphe de la maison de Valois :

En pleurant, il vcslil la dignité royale. Comme présagiant sa fortune fatale :

Tout se rua sur Iny

Ce roy, presques entant, vil sa France alhuiiée,

Et ville contre ville, en factions armée

Je me trouvay deux fois à sa royale suite, Lorsque ses ennemis lui donnèrent la fuite, Quand il se [lensa voir, par trahison surpris. Avant (ju'il i)usl gaigné sa ville de Paris ; Il fut prince bien né, courtois et débonnaire, D'un esprit prompt et vif, entre doux et colère..,

Il aima la justice; éloquent et discret,

El surtout amateur des Lettres cl des Muscs

Qualoizc ans, ce bon prince, alègre je suivy ; Car, autant qu'il fut roy, autant je leservy; 11 faisoil de mes vers el de moy telle estime. Que souvent sa Grandeur me lescryvoil en rymc.

Nous avons conservé cette correspondance enlr^

— Sole poêle et Charles IX. Du côté de ce dernier, l'intention y est meilleure que l'exécution; ses vers, fades et incolores, manquent absolument d'intérêt. Il suffira, pour les faire apprécier, de citer les suivants :

Ronsard, je cognoy bien que, si tu ne me vois, Tu oublies soudain de ton grand roy la vois ; Mais, pour t'en souvenir, pense que je n'oublie Continuer toujours d'apprendre en poésie Et pour ce, j'ay voulu t'envoyer cet escrit Pour enthousiazer Ion phantastique esprit. Donc, ne t'amuse plus à faire ton mesnage : Maintenant n'est plus temps de faire jardinage; Il faut suivre ton roy

Dans la même année, 1578, Charles IX lui écrit encore :

Ronsard, si ton vieil corps ressembloit ton esprit, Je serois bien content d'avouer par escrit Qu'il sympathiseroit en mal avec le mien.

Et qu'il seroit malade, aussi bien que le tien

Ton esprit est, Ronsard, plus gaillard que le mien ; Mais mon corps est plus jeune et plus fort que le tien. Par ainsi, je conclu qu'en sçavoir tu me passe, D'autant que mon printemps tes cheveux gris efface.

Voilà, selon nous, les seules pièces authentiques qui aient été adressées à Ronsard par Charles IX.

(Juaiil à la Iroisièine, ciléo par Goujel, qui cummeiice comme finit la dernière :

Ton esprit est, Honsard, plus gaillard que le niieu;

elle fut, soi-disant, relrouvée jtar M. Senac de Meilhan, qui l'envoya à Catherine II; mais il nous est absolument impossible d'admettre que l'auteur des deux faibles pièces qu'on vient de lire, ail pu s'élever à une pareille noblesse de pensées et à une telle pureté de forme.

Il y a plus : nous ne reconnaissons pas là le Ion du seizième siècle, et. jusqu'à preuve évidente du contraire, nous ne verrons, dans cet éléganl morceau, qu'une œuvre de beaucoup postérieure à Charles IX.

Est-ce, en effet, l'auleui des vers embarrassés et confus sur l'âge et le talent de Ronsard, qui a pu dire :

I/ait de taire des vers, dùl-on s'en iiuliguer, Doit être à plus haut prix que eelui de réguer ; Tous deux également nous portons des couronnes; Mais, roy, je la reçus : poêle, tu la donnes... Je puis doinier la mort, toy l'inunorlalilé.

Non, nous le répétons, il nousest impossible d'at- Iribuer ces vers, pleins de beautés, à l'avant-dernier

des Valois, qui ne fut jamais qu'un poêle très-médiocre.

Quoi qu'il en soit, Charles IX avait Ronsard en grande amitié. Il se faisait accompagner par lui en voyage : on raconte que, vérifiant un jour des édits, et, apercevant son poëte favori au milieu de la foule, il rappela et dit à haute voix : a Viens, mon cher poëte, t'asseoir à côté de moi, sur mon trône royal, »

Tout en disant plaisamment qu'un poëte est comme un cheval, et que ni l'un ni lUiutre ne doit être engraissé, Charles IX n'en comhle pas moins de largesses son favori : il lui donne l'abbaye de Bellazane et quelques prieurés. Ronsard n'est plus alors le poëte impécunieux que raillait Rabelais.

Enfin (dernier terme de la faveur royale), Ronsard reçut l'autorisation de s'en prendre, dans ses satires, à qui il voudrait : il en usa largement, et ne craignit pas de s'en prendre au roi lui-même, qui avait ordonné d'abattre tous les arbres de la forêt de Gastine. On sait que Ronsard n'a jamais atteint une éloquence plus haute et plus vraie que dans celte pièce, où il combat avec force la volonlé royale. « Il admonestoit encore vivement le roy, dit Binet, dans deux autres pièces, dont il ne cite que les premiers vers, et qui, mailieureusement, sont perdues :

— SS- II me déplaist de voir un si grand roy de France. Roy, le meilleur des roys, etc

On comprend que, traitant le roi avec celle fomiliarité, il ne se gênât j)as à l'égard des courtisans. S'il avait en vive affection l'archilecte du Louvre, Pierre Lescot, le sieur de Clany, il n'en élait pas de même pour rarcliilecle des Tuileries, Philibert de Lorme, auquel fut accordée l'abbaye de Livry. Il s'indignait de voir les bénéfices aller aux plus vils maçons, et composa, à ce sujet, un sonnet qui eut un vif retentissement, sous le nom de sonnet de la Truelle crossée '.

« Il ne sera hors de propos, ajoule Binet, parlant de la publication de ce sonnet, de remarquer la malveillance de cet abbé qui, pour s'en venger, fit un jour fermer à Ronsard, qui suivoil la roynemère, l'entrée des Tuileries. Mais Ronsard, qui estoit assez j)icquant et mordant quand il vouloit, à l'instant fit crayonner sur la porte ces mots en lettres capitales: FORT. REVERENT. HABE. Au retour, la royne voyant cest escril, en présence de doctes hommes et de l'abbé de Livry lui-même.

' Ce sonnet, longtemps (''garé, a étn léccinment rotroiivô dans un recueil très- rare, iiitilulé : La nouvelle continiuition des Amours de Ronsard. — On peut le lire dans le luinc Mil de l'éd. clz., p. 159.

voulut sçavoir ce que c'était et l'occasion. Ronsard en fut l'interprète, après que Delorme se fût plaint que cest escrit le laxoit; car Ronsard liiy dit qu'il accordoit que, par une douce ironie, il prit cette inscription pour luy, la lisant en françois; mais qu'elle lui convenait encore mieux la lisant en latin, remarquant par icelle les premiers mots raccourcis d'un épigramme latin d'Ausone, qui commence : FORTUNÂm, REVERENTER, HARE, le renvoyant pour apprendre à respecter sa première et vile fortune, et ne fermer la porte aux Muses. La royne aida Ronsard à se venger, car elle tança aigrement l'abbé de Livry, après quelque risée, et dit tout haut que les Tuileries étoienl dédiées aux Muses. » C'est le moment où Ronsard touche au plus haut point de sa gloire : en Italie, en Flandre, en Angleterre, en Pologne, ses œuvres sont lues, commentées, expliquées, traduites avec admiration, a Les autres provinces ont cessé d'estimer notre langue barbare, et se sont rendues curieuses de l'apprendre et de l'enseigner, et aujourd'huy on en tient école jusques aux parties de l'Europe les plus esloignées, jusqu'en la Moravie, jusques en Pologne et jusques à Dansich, où les œuvres de Ronsard se lisent publiquement *. »

' Dupcrron.

ha Tasse vient à Pai'is, en 1575, à la suite du cardinal d'Est, et c'est un honneur pour lui de lire devant Ronsard les premiers clianis de la Jérumlem délivrée. Bi-antôme, admirateur enthousiaste de Ronsard, raconte que Chastelard, gentilhomme français, décapité en Ecosse, « avant de mourir, prit en ses mains les hymnes de M. de Ronsart, et, pour son éternelle consolation, se mit à lire tout entièrement V Hymne de la mort. »

Le même historien rapporte : « que se trouvant à Venise, chez l'un des principaux imprimeurs, il lui demanda un Pétrarque, et celui-ci lui répondit : Mon gentilhom.me, je m'étonne comme vous êtes curieux de venir chercher un Pétiarque parmi nous, puisque vous en avez un en votre France, deux fois plus excellent que le nôtre, qui est M. de Ronsard ; et il avait raison. »

Pic V, reconnaissant du courage que le poëte déploya en luttant contre les calvinistes, lui envoie un bref, où il témoigne solennellement les bons et utiles services que l'Eglise a reçus de lui.

« Tel étoit le renom de l'autheur, dit Garnier dans ses commentaires, et comme j'ai entendu par la bouche du grand Scévole de Sainte-Marthe qui, lors de sa première jeunesse, étudioit à Paris, oii les Muses tenoienl l,e haut du pavé, (|uc les passants le monlroient au doigt par la rue, avec admiiation. rj

H est aisé de voir, par ce qui précède, que Iionsarl put avoir la jouissance d'assister à son triomphe. Peu de poêles ont plus aimé la gloire ; on peut dire (ju'il en fut véritablement épris. Peu aussi ont élé mieux récompensés de leur vivant, et l'on comprend, en songeant à cette apothéose, dont il fut si longlemps l'objel, qu'il s'écrie avec ivresse :

Plus dur que Ter, j'ai finy mon ouvrage.. Sous le tombeau tout Ronsard n'ira pas. Restant de lui la part qui est meilleure.

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