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Essai sur la vie et les ouvrages d'Étienne Pasquier

On sait le culte des Romains pour leurs anciens livres. .Même à l'époque de leur développement littéraire le plus brillant et le plus complet, ils ne perdirent jamais de vue leurs origines intellectuelles. Leur raffinement ne dédaigna pas la rudesse des Fastes, la nudité des Annales pontificales. Le plus élégant des poètes latins, Virgile, se parait des lambeaux du vieil Ennius; le plus accompli des écrivains et des orateurs, Cicéron, est plein des souvenirs d'Accius, de Livius Andronicus, de Pacuvius : pénétré d'une sorte de respect filial , il admire et cite à tout moment ces devanciers, auxquels il est si supérieur. Sur ce point il nous restait à imiter les Romains. « Longtemps, a dit un savant académicien », nos yeux, comme éblouis de lasplendeur de nos deux grands siècles littéraires , semblaient ne rien apercevoir dans les siècles qui les ont précédés; et notre littérature, quoique de bonne maison, quoique pouvant se glorifier à bon droit de son ancienneté, faisait trop comme ces parvenus qui rougissent de leurs aïeux , et qui le plus souvent les ignorent. » Il faut féliciter notre époque de s'être montrée à cet égard plus équitable ou plus clairvoyante. Reporter nos regards vers le berceau de la société française sera toujours pour nous la source des inspirations les plus heureuses. S'il est d'ailleurs dans la littérature d'un peuple, aussi bien que dans les divisions géographiques d'un pays, des espaces vides et déserts, par un privilège qui nous distingue, ces intervalles de mort ont pour la France été bien rares. Ce serait calom-

1 M. Uaynouard, (k»npte rendu du concours sur a la marche et les progrès de ■i langue et d-: la littérature françaises au seizième sièelr , « lS^!S.

4 AVANT-PBOPOS.

nier le génie national que de prétendre qu'il est demeuré durant de longs siècles oisif et stérile. On est revenu de l'opinion qui voyait dans le moyen âge un sommeil de l'intelligence prolongé pendant près de mille ans; et, parmi nous surtout, on ne saurait sans injustice refuser une place, entre les époques mémorables de l'esprit humain, au siècle de la Renaissance.

Dans cette période critique, en effet, quel immense progrès accompli, malgré tant de désordres et de malheurs , ou plutôt par l'effet même de ces désordres et de ces malheurs : laborieux progrès, qui rappelle la fécondité de ces plaines théâtre d'un combat, où le sol foulé pardeux armées, mais engraissé de cadavres, paye avec usure au laboureur l'arriéré de ses peines ! Grâce à la science de tant de jurisconsultes fameux, le droit romain reprend son empire sur le monde, qu'il va civiliser une seconde fois. Les codes barbares disparaissent ; et déjà l'unité de la loi est pressentie \ Dans toutes les branches des connaissances humaines éclate une activité féconde : jamais les arts ne furent cultivés avec plus d'ardeur ; jamais le champ de l'érudition ne fut défriché avec plus de patience et de génie. Que d'importants résultats simultanément atteints : on pénètre au cœur de l'antiquité , dont on saisit le véritable sens; la philosophie secoue ses vieilles entraves, et devient l'art de penser ; la langue se débrouille et se rend capable des conceptions les plus hautes. Réunies entre les mains de Henri IV, les forces du pays inaugurent la splendeur du

' Cette pensée, si lente à réaliser, projet à Philippe le Long ( Dialogue des

n'avait pas échappé à l'esprit sagace avocats, édit. de M. Dupin, 1818,

du plus politique de nos rois : « 11 dé- p. 231), a donné dans ses lnstitutes

sirait fort, nous dit l'historien de coutumières, fruit d'un travail de qua-

Louis XI, Philippe de Comines [Mê- rante ans, une sorte d'avant-projet de

moires, vi,6), qu'en ce royaume on la fusion de toutes nos lois en un seul

usât d'une coutume, d'un poids, d'une code. Voy. le Discours prononcé par

mesure, et que toutes ces coutumes M. Dupin à la rentrée de la Cour de

fussent mises en français, en un beau cassation en 1845. livre. » I.oisel. qui attribue le même

A^ vnt-propos. :>

règne de Louis XIV. Les germes de toutes les choses glorieuses, de toutes les institutions efficaces, sontdès lors jetés en France : sur ce sol fertile ils ne périront plus. En dépit de vaines résistances, un élan irrévocable est imprimé à l'avenir ; et trop oublieux de leur origine , le dix-septième siècle et le dix-huitième devront en partie au seizième, l'un d'être si grand , l'autre si hardi.

Pendant que le monde politique se transforme, les hommes éminents se pressent. L'arène de nos parlements est un champ de bataille où l'on voit lutter vaillamment ces magistrats qui, comme le dit de Thou l, apprenaient dès le berceau à placer l'amour du pays au-dessus de toutes les affections privées : individualités puissantes, dont il convient de reproduire les traits, lorsque s'effacent de jour en jour ces physionomies originales qui animaient notre vieille histoire; exemples de bon conseil, surtout à ces moments de langueur sociale où l'égoïsme, fruit d'une civilisation avancée , amoindrit les caractères , où, par uu désenchantement funeste , l'on est prêt de trouver bizarre ce qui dépasse le niveau commun , étrange ce qui est grand.

L'auteur de ce travail s'est proposé d'étudier le seizième siècle dans quelques-uns de ses principaux représentants. Après avoir raconté la vie prématurément tranchée d'un jeune écrivain, il a choisi dans la même époque une carrière pleine de travaux et de jours. De LaBoëtie,qui s'illustrait à dix-huit ans par son discours Sur la servitude volontaire , il s'est plu à rapprocher Étienue Pasquier, qui dans sa quatre-vingt-sixième année poursuivait encore la composition des Recherches de la France. Les rapports ne manquent pas, au reste, malgré ce que la durée de leur existence eut d'inégal, entre ces contemporains, tous deux amis sûrs, citoyens dévoués et magistrats intègres; tous

; Voy la préface de son Histoire,

6 fcV&NT-PBOPOS.

deux éprîs des lettres antiques, mais espérant bien de leur idiome, qu'ils façonnent, éloquents dans leur langue comme dans eelle de Virgile , hommes de science et d'imagination, poètes et publicistes à la fois.

Un autre but de l'auteur est de revendiquer en faveur de Pasquier un titre qui ne lui a pas été accordé assez généralement, celui de l'un des créateurs de la prose française. Des préventions injustes s'étaient élevées contre lui : il suffira, pour les dissiper, de le faire connaître. Jusqu'ici en effet on lui avait accordé un rang plus avantageux entre les savants qu'entre les écrivains; et le mérite de son érudition avait, pour ainsi dire, étouffé celui de son style. Il était temps de revenir sur cette appréciation trop incomplète, ou plutôt d'écarter les nuages que des passions haineuses avaient répandus autour de son nom. Aujourd'hui que dans l'ordre politique il existe un droit commun pour tous les citoyens, on veut rendre aussi à toutes les gloires une égale justice: la critique éclairée ne fait plus acception de partisni de bannières.

Il n'est pas d'époque dans notre histoire ou s'offrent en plus grand nombre qu'au seizième siècle ces figures expressives et énergiques qui se détachent de la foule et méritent d'être étudiées à part.

La société, remuée en tout sens, avait la force nécessaire pour les produire. Parla civilisation qui renaissait les âmes étaient éveillées et éclairées sans être encore amollies. C'est alors que l'on voit se développer le germe de toutes les idées modernes et se ras sembler pour ainsi dire les éléments constitutifs du caractère et de l'esprit national. Entre ceux qui l'ont représenté le plus vivement, et décidé même à quelques égards , Etienne Pasquier tient un rang considérable : il sembie donc curieux de reporter se-^ regards sur cette longue existence, qui est comme un anneau entre la vieille France et la France moderne. Destiné à parcourir une carrière presque séculaire, il naquit en 1528 l , selon les uns . suivant le plus grand nombre en 1529 *, l'année même où le traitde Cambrai terminait en Italie la lutte de François Ier et de Charles- Quint. Le vainqueur de Marignan n'était plus, il est vrai, que le vaincu de Pavie; mais, à la faveur de quelques instants de repos, l'impulsion communiquée aux lettres par un prince qui les aimait et s' y connaissait avait repris son cours. C'est de 1530 que date I institution des lecteurs ou professeurs royaux. Dès ce moment Budé, à la tête d'une élite de savants, avait renoué la trame interrompue qui rattache notre seciété aux âges antiques. De jour en jour assouplie par de studieux efforts, cultivée par un commerce assidu avec les écrivains d'Athènes et de Rome, notre langue, en devenant, grâce à l'ordonnance de Villers-Colterets 3, la langue di s tribunaux et des actes publics , allait achever de se mûrir par la discipline sérieuse des affaires.

1 Voy. laCroixdo Maine et du Yerdier, ^n naissance au 7 juin 1Ô29 : vn.

dans leurs Bibliothèques : Cf. In Biblio- t. II de m;s OEuvrvs, Amsterdam, 17"' •'.

lehisloriqve de \jelongy t. lV>p.24Ha col. 031. Pasquier fixe lai-même la date de ■> Août 1539.

8 vie d'étieinne pasquier.

On peut s'étonner que Pasquier, si communicatif dans ses ouvrages sur tout ce qui le concerne, ne nous ait jamais entretenus de sa première enfance. Tout ce qu'on sait, c'est qu'elle se passa à Paris, sa ville natale, alors comme aujourd'hui la cité lettrée par excellence, le foyer des lumières, le rendez-vous des talents heureux '. Le jeune Pasquier y suivit les cours de l'université, où se pressait, surtout autour des chaires royales, une foule nombreuse d'auditeurs. Dans la suite il regrettait amèrement celte ferveur des études classiques, dont le déclin avait, dit-il, succédé aux règnes de François Ier et de Henri 112.

Les renseignements nous manquent aussi sur la maison dont était issu Pasquier : nulle part il n'a parlé de ses père et mère, ni d'aucun de ses ancêtres. Guillaume Calletet, le mieux instruit de ses biographes3, conclut de ce silence qu'il a été le premier auteur de l'illustration de sa race. Quoi qu'il en soit , on le voit, à un âge encore tendre, en possession d'un modeste patrimoine dans la Brie-* , dont les de Thou, comme sa famille sans doute, étaient originaires. Son éducation et ses goûts semblent l'avoir dirigé de tout temps vers la carrière du barreau. On ne connaît rien de plus sur cette époque de sa vie : c'est lorsqu'il fréquente les écoles de droit que l'on commence seulement à être mieux informé. Lui-même, avec une reconnaissance filiale dont il empruntait l'exemple aux plus illustres anciens, nous a transmis le nom des maîtres dont il a reçu les leçons. Les premiers sous lesquels il étudia, en 154G, furent, à Paris, Hotman et Baudouin. Un an après il se rendit à Toulouse, pour être le disciple du grand Cujas : ainsi l'a surnommé l'enthousiasme de ses contemporains. Jusque dans une vieillesse avancée, « il estimait son jeune âge heureux d'avoir joui des doctes fruits de tes trois personnages d'honneur 5. » Surtout il se rappelait avec admiration l'enseignement de Cujas, ce rival, au dire de d'Âguesseau6, des grands jurisconsultes romains, et que distinguait à un si haut degré cette clarté de la parole apanage des esprits supérieurs.

Pasquier, dans son ardeur d'apprendre, chercha même à l'étran-

1 Voy, dans les Éloges de Sainie-Mar- à la bibliothèque du Louvre. the celui de Tasquier, au liv. V. /( Lettres de Pasquier, XXI , 1.

2 Recherches de la France, IX, 25; 5 Lettres, XIX, 13.

Cf. dévier, Histoire de l'Université, c Voy. ses OEiwres , 1759, in 1\ Pa-

t. VII , p. 61, 65. î is, t. 1, p. 277. La vie de Cujas a été

3 Voy. dans ses fies des Portes frun- écrite par M. Berriai Saint-Pris : elle çais l'article étendu consacré à Vus se trouvera Ta suite de son Hisloil quier : cet ou-rage inédit eit conservé Droit romain, in-S'', 1821.

vie d'étienne pàsqmeb. î)

ger de nouvelles leçons. L'Italie nous disputait alors les professeurs les plus renommés : ce fut dans cette patrie classique du droit qu'il alla perfectionner son instruction. A Pavie il entendit Alciat, qui, l'un des auteurs d'une innovation fort goûtée, tempérait par l'attrait littéraire l'aridité de la science des lois1 ; à Bologne, Socin , objet pour les Italiens d'une vénération presque idolâtre2. La passion dans le seizième siècle se mêlait à toutes les études, et à celle de la jurisprudence plus qu'à aucune autre.

Après trois ans consacrés à ces travaux et à ces voyages, Pasquier débuta en novembre 1 549 3 au barreau de Paris. Dans uneépoque où tous les débats, civils et politiques, venaient aboutir au parlement, où le corps de la magistrature était, en beaucoup de rencontres, l'arbitre suprême non-seulement du sort des particuliers, mais de celui des princes et de la fortune de l'État , ou ne sera pas surpris qu'une considération singulière entourât la profession d'avocat. Pour nos pères, si vivement épris de tout ce qui rappelait l'antiquité, il s'attachait à ce rôle quelque chose de l'importance que possédait jadis le patron de Rome. Aussi la jeunesse d'élite se précipitait-elle dans cette carrière, qui semblait promettre à la fois l'influence et la richesse 4.

Parmi ceux qui faisaient leurs débuts en même temps que Pasquier on remarquait Brulard, qui par la suite fut premier président au parlement tle Dijon, et François de Montholon, depuis garde des sceaux5. Versoris et le célèbre auteur de la République, Bodin, s'el forçaient également de conquérir un rang au barreau ; mais ce dernier, malgré son rare esprit et son profond savoir, ne devait pas y réussir 6. Peu après Loisel et les frères Pithou descendaient dans cette arène. Entre les plus 'anciens avocats on distinguait Pierre Séguier, Christophe de Thou, Charles Dumoulin. Ces noms seuls attestent combien pour se faire jour la lutte était rude et difficile. Plusieurs, par un découragement prématuré, se réfugiaient dans l'achat d'un oflice de judicature 7. Le succès ne pouvait s'obtenir

1 Recherches, IX, 39 : ces juris- 237 et 268. Cf. les Recherches, IX, 38 ;

consultes ont été appelés humanistes. et Sainte-Marthe, Éloge de Brisson.

'-' Recherches , ilud. 3 Lettres de Pasquier, XXI , 1 ; Loi-

3Id., IV, 27. 11 a dit ailleurs dans sel, Dialogue des Avocats, p. 204 de Téson Interprétation des Institutes de dit. citée. Justinian , 11 , 52 « en octobre , 1549. » /; loisel , ibid., p. 324. Cf. Ménage ,

< Loisel, Dialogue des Avocats , édit. l'itie Lrudii et Menagii , in-4°, 1675,

de M. Dupio dans ses Lettres sur la pro- p. 141.

h'ssioud'((vocat;\8\.8,\n-80,t. l,p.202, '• Mémoires historiques et critiques,

10 VIE D ETIENNE PASQ1 lin

qu'à force de persévérance : Pasquier le comprit, et par une application soutenue il commença aussitôt à jeter les fondements de sa fortune future. Lui-même nous l'a dit', il avait foi dans notre vieux proverbe : « ]*ctit à petit on exploite grand chemin. » C'est sur ce principe qu'il dirigea toujours sa conduite. La première cause qu'il plaida, après avoir observé assez longtemps, nous dit Colletet, le précepte que Pythagore enseigne à ses disciples, concernait « la réformation du collège des Dormans. » Une foule nombreuse d'écoliers formait l'auditoire : des témoignages de sympathie accueillirent ses paroles, et ce coup d'essai, qui lui mérita l'estime de la cour, redoubla son zèle et son espérance2.

Pour acquérir cette expérience, que rien ne supplée, il se montra dès lors assidu aux plaidoyers importants , attentif à profiter de tous les conseils, à se former par toutes les leçons. Des loisirs ne pouvaient néanmoins lui manquer à son entrée dans la carrière. Il sut les mettre utilement à profit. Le goût de la littérature, en se répandant de plus en plus parmi nous, avait depuis peu gagné le barreau : de là cette génération d'avocats gens de lettres qui devait bientôt par la Satire mcnippêe exercer une si puissante influence sur les affaires du pays. Le jeune Pasquier se mêla aux rangs de cette élite, et dans les travaux littéraires, avec une nourriture solide, avec de nouvelles forces pour son esprit, il chercha la gloire pour son nom. Ajoutons encore que souvent il ne demanda qu'un délassement à sa plume. Une règle qu'il s'était tracée c'était d'allier, comme l'a conseillé le poète, le sérieux de la vie avec ce qu'elle offre aux hommes sensés de gracieux et d'aimable. 11 voulait « que le plaisir ne lui fit jamais mettre en oubli ce qui était de son état, ni que l'exercice de son état ne lui fit oublier rien du contentement qu'il prenait aux gentillesses et gaillardises d'esprit3. » Ces paroles montrent assez son humeur : elles expliquent aussi la diversité singulière de ses œuvres et le caractère frivole de celles qui l'annoncèrent au public.

Son Monophile , espèce de traité sur l'amour, parut en 1554 : l'auteur avait alors vingt-cinq ans. « Conforme, nous dit-il4, a son âge et a l'honnête liberté qu'il portait sur le front , » ce livre

publiés sous le nom fie Mézeray, Ams- a Lettres. terdara, in-12, 1753, t. 1, p. 54; cf. * Ibid., \ 1 1 1 r I . Pasquier, Lett., VII, 9. ' L!>i«!

' Lettres , 1 , 15.

\ir: DETIENNE PASQUIER. Il

ne l'était pas moins au goût public, que l'imitation des auteurs italiens, et particulièrement de Pétrarque, avait marqué d'une si vive empreinte. Un recueil analogue (nous réservons l'analyse de ces ouvrages pour un chapitre particulier) le suivit une année après. A la même époque, comme s'il n'eût pas suffisamment prouvé « qu'i! n'était pas né pour être oiseux ' » , ses conceptions prenaient une direction plus élevée ; il abordait une entreprise de longue et puissante haleine, celle de « rechercher les anciennetés de notre France 2. » Son activité pour les affaires ne souffrait nullement de ces distractions studieuses ; bien plus, la réputation naissante qu'il devait aux lettres lui venant en aide : on le remarqua bientôt entre les jeunes avocats de savolec; on fonda sur lui pour l'avenir de grandes espérances 5. Aussi d'excellents partis ne tarderent-ils point à lui être proposés; on alla jusqu'à lui parler « de mille livres de rente4, » dot considérable à cette époque : mais vainement essayait-on de le tenter par l'appât de grosses sommes ; il comptait bien « ne pas se marier aux us et coutumes de Paris, » et connaître les mœurs de celle dont la main lui serait offerte avant de s'enquérir de sa fortune5. D'autres propos non moins sages, que l'on pourrait lui emprunter, témoignent qu'il avait mûrement réfléchi sur ce grand acte de la vie, et qu'il ne voulait l'accomplir qu'avec dignité et bon sens6. 11 n'éprouvait d'ailleurs aucune impatience de renoncer à sa liberté7, lorsqu'une circonstance aussi avantageuse que piquante la lui fit perdre. 11 venait de plaider pour une jeune veuve, il avait obtenu pour elle le gain d'un procès fort important : celle-ci, dans l'effusion de sa reconnaissance, lui dit ingénument, au rapport de Colletet8, « que les obligations qu'elle lui avait étaient telles qu'elle croyait ne les pouvoir mieux acquitter qu'en se donnant elle-même à lui et tous ses biens ensemble. » La veuve était riche, belle, vertueuse 9 ; et, ajoute le biographe, Pasquier, heureux d'accepter son offre, «s'engagea ainsi à bonnes enseignes, en 1557, dans les liens du mariage. »

1 Lettres, VII, 1. Interprétation des Institutes de Jus-

1 lbid. tinian, 111, 52 : sou nom de famille

ld., X\l . 1. était Montdomaine ; le nom de son

H ld.,1 , 13. premier mari , dont elle ne parait pas

">id. ;ivoir eu d'enfant, était Belin.

•M.» 1,9, 'On voit, dans l'épitaphe de l'ns-

Ibid, quier, qu'elle était du même âge iV / ies des Poètes français t article que lui.

cité de Pasqaier. Cf. Lettre», XXI: I,

Il' \ IE I» l I IEN N I PASQ1 1ER.

La naissance d'un lils sembla mettre l'année suivante le comble à son bonheur, lue lettre ou il annonce à l'un de ses amis qu'il est père ' atteste à la fois la vivacité enjouée de son esprit et l'affectueuse bonté de son cœur : « Le grand aise qui dissipe ses esprits ne permet pas que son jugement exerce ses fonctions ordinaires; » il s'applaudit d'avoir « un mâle et non une fille », et encore qu'il soit « né de ce doux air de Paris, auquel toutes sortes de philosophes abondent *. » Dans l'impatience de sa tendresse, il a voulu interroger le sort? imitateur des anciens, qui prétendaient lire l'avenir dans les vers de Virgile , il a demandé à ceux d'Ovide l'horoscope de -son fils : ils lui ont promis pour ce nouvel hôte, ce nouveau citoyen du monde, une longue vie et la noble passion de la vertu. Ce n'est pas qu'il croie à de tels oracles; mais, père, il a la faiblesse des pères; et si son ami le condamne, à l'exemple d'Agésilas, il en appellera de lui comme d'un juge incompétent, ou plutôt il le priera d'attendre , pour confirmer sa sentence, qu'il jouisse à son tour du privilège paternel j. Celui-ci s'empressait de lui prédire, par sa réponse, que si l'enfant tenait de son père, il serait philosophe ; s'il tenait de sa mère, il se montrerait actif et résolu *.

Le caractère que ces dernières paroles nous révèlent chez cette jeune femme devait peu après trouver l'occasion de se signaler. En effet, au moment même où, par ses progrès au barreau, Pasquier se rendait de plus en plus digne de la grande fortune qu'elle lui avait apportée , un malheur soudain pensa ruiner toutes ces chances d'un brillant avenir.

Vers la fin de 1 558, conformément aux habitudes ménagères alors en honneur dans les classes les plus aisées , il revenait de faire ses vendanges en Brie5, lorsque chez un de ses amis où il s'était arrêté il tomba gravement malade : ce fut pour avoir mangé d'un plat de champignons vénéneux, de cette nourriture des dieux, comme l'appelait Néron, parce qu'il avait fait par elle un dieu de l'empereur Claude6. Pour résister à la violence du poison, il

1 Lettres, II , 9. 1831 , grand in-8°, p. 65.

2 Les hommes les plus considérables :( Lettres, II , 9.

de cette époque se faisaient honneur ' « Strenuum se hominem et nun-

d' ajouter à leur nom la qualification quam cessantem praestabit : » Lettres,

de Parisiens. On attachait un tel prix II , 10.

au simple titre de bourgeois de Paris, 5 Lettres, XXI , 1.

qu'il était ambitionné par des nobles, 6 Suétone , Vie de Néron, c. 33 ; cf.

par des chevaliers, par des princes Ouy-Patin , Lettres, XXX^ , t. 1 , p. &'J

même : voy. à ce sujet Crapelet, l'ro- de l'édit. in-12 de Cologne, 1692

yerbes et dictons populaires ; Taris.

ne fallut rien moins que l'excellente constitution de Pasquier ; mais il fut attaqué de lièvres tour à tour continues , tierces, quartes et autres, dont l'une même , selon la docte remarque du célèbre Piètre x, « avait été vue par Hippocrate et non par Galien1; » quoi qu'il en soit, cette brusque interruption de santé se prolongea longtemps, et fit craindre les plus funestes conséquences.

Avec sa passion de l'étude et de la gloire on jugera s'il supportait facilement le repos; aussi, quand, après avoir langui plusieurs mois, il commençait seulement à reprendre quelques forces , voulait-il déjà retourner à ses occupations du Palais. Les médecins ne vainquirent qu'avec peine cette détermination téméraire. Par leur conseil , Pasquier se rendit à sa maison des champs d'Argenteuil , vers les fêtes de Pâques en 1559, et, « balançant, suivant son expression pittoresque, entre le sain et le malade3, » il y demeura jusqu'aux premiers jours de mars 1560. Ace moment encore, pour prévenir une rechute trop certaine, on dut l'empêcher de reprendre ses travaux ; on lui recommanda de changer d'air et de se distraire par quelque voyage. Forcé d'obéir à ces prescriptions, il alla visiter la mère de sa femme, qui habitait Amboise. La conjuration qui porte le nom de cette ville venait d'être découverte lorsqu'il arriva dans ses murs, remplis d'effroi. Autour du jeune époux de Marie Stuart et de ses redoutables protecteurs se dressait l'appareil des supplices : on voyait encore sur l'échafaud les têtes dégouttantes de sang de Castelnau et de plusieurs gentilshommes suppliciés avec lui 4. Dans l'aspect de cette cité rougie de carnage, où il ne résida pas moins d'un mois , Pasquier puisa une profonde horreur pour les discordes religieuses et pour la guerre civile : ces sentiments devaient peu après lui suggérer l'Exhortation aux princes, éloquent manifeste de son dévouement au pays.

D'Amboise il gagna Cognac, où sa femme possédait une propriété patrimoniale, et il s'y remit des impressions pénibles qui l'avaient assailli. On peut le conjecturer par la peinture suave qu'il nous a

1 Pasquier parle encore ailleurs, héritiers de son nom ; son fils aîné est

Lettres, IX, 14, de ce médecin , l'un celui que cet écrivain appelle « Tir

des plus renommés de Paria : reçu doc- maximus et plane incomparabilis. » teur en 1549, il avait été professeur et '-' Lettres, XXI, 1. enfin doyen en 1564. 11 mourut en 3 i0j(j

1584 , comme on le voit dans la corres- ■ Lettres, IV, 4} XXI, 1; Cf. Rccher-

pondance de Guy Patin, Il eut de dignes ckes , MM , 55.

14 VIE D'ÉTIBNffE PASQUIBB.

laissée de ce plaisant séjour, de ce vrai pays de promission ' ; il l'appelle un paradis terrestre, dont la Touraine n'égalait à ses yeux ni la beauté ni l'abondance : telle était la variété des fruits excellents qu'on y recueillait, la richesse de ses produits de tout genre. Ce qui toutefois l'y charmait encore davantage, c'était l'aspect de cette vie innocente si rare ailleurs, et qui semblait s'y être réfugiée,

El secura quics et nescia fallere vita ;

c'était la paix de l'àme , trésor inappréciable à une telle époque. Là venaient expirer ces bruits sinistres que soulevaient les fureurs de parti ; là , dans des temps si funestes, on pouvait presque oublier que la Frauce était un vaste théâtre de brigandages et de crimes 2.

Rendu enfin à la santé par cette nature heureuse dont il savait jouir, Pasquier, que des goûts non moins vifs rappelaient vers ses travaux interrompus, s'empressa de revenir à Paris et de revoler au Palais; mais de nouvelles tribulations l'y attendaient. Dans cette milice ardente du barreau , il faut , pour être compté , veiller toujours à son poste : l'oubli suit promptement l'absence. Près de deux années d eloignement avaient effacé Pasquier du souvenir de ses clients et de ses rivaux d'autrefois. Il le reconnut bien vite ; et, réduit à se promener seul , sans même être reconnu , dans ces salles où jadis il avait été accompagné de plaideurs et de gens d'affaires, il ne put se défendre d'un abattement profond. Le chagrin lui inspira la pensée de renoncer entièrement à une profession où il avait rêvé la gloire, où il ne trouvait plus que l'amertume. Comment néanmoins s'ouvrir de ce projeta sa femme, dont les espérances d'avenir seraient ainsi tout à'coup déçues? En échange de la fortune qu'elle lui avait donnée, ne lui devait-il pas un rang distingué et le reflet de ses propres succès? Aussi ferme que sensée, celle-ci alla au-devant de ses confidences, et mit un terme à ses irrésolutions. D'elle-même elle exhorta son époux à se bannir du Palais , à faire au repos de sa vie le sacrifice de son ancienne ambition , surtout à s'abstenir de vains regrets : n'avaientils pas assez d'aisance pour vivre dans un heureux loisir? La gestion de leurs biens ne leur serait-elle pas d'ailleurs une occupation suffisante?

» Leihra, XtV, 7; cf. V, 9. - Mires, XIV, 7.

VIE DETIENNE PASQUIËR. 1 • >

Pasquier, sous l'impression du chagrin qui l'obsédait , se hâta de suivre ce conseil, décidé dès lors à partager son temps entre la société de quelques amis et le culte des lettres. A la faveur de cette retraite, il publia vers la fin de 1560 le premier livre des Recherches de la France, et le Pourparler du Prince; mais ces travaux mêmes, en ramenant sur lui les yeux du public, ne pouvaient manquer de lui rouvrir l'arène d'où il était sorti '. Une circonstance qui ne devait pas être moins efficace à cet égard, c'est qu'il se lia vers cette époque avec deux docteurs en théologie, membres influents de l'université : on verra par la suite comment ils lui firent, suivant sa propre expression 2, reprendre racine au Palais. L'un, nommé Levasseur, était principal du collège de Reims; l'autre, Béguin, de celui du cardinal Leraoine. Le goût des conversations solides rapprochait naturellement ces trois hommes, amis de la religion et de la science. Leur connaissance fut bientôt étroite. Souvent dans les faubourgs de Paris ils se promenaient ensemble, devisant sur les saintes Écritures, sur la philosophie, sur l'histoire; au charme de ces entretiens libres et variés ils ajoutaient parfois, avec la bonhomie de nos vieilles mœurs, quelque simple collation ou bien une partie de jeu de quilles. Ainsi Pasquier s'efforçait de combattre d'importuns souvenirs : cependant, malgré l'attrait de ces distractions, la pensée des Enquêtes et de la Grand'chambre revenait souvent s'offrir à son esprit; cette préoccupation, de plus en plus forte, ne tarda pas à le subjuguer. Le dépit l'avait écarté du barreau, l'espoir l'y ramena; et cette fois les occasions de se produire ne lui furent plus refusées. Il sut , en redoublant d'activité et de talent, seconder ce retour de la fortune ; et par là, nous dit Colletet, il ne laissa pas que d'être assez heureusement employé depuis 15G2 jusqu'à 1565, époque décisive dans sa vie, où un procès fameux plaidé devant le parlement, celui de l'université contre les jésuites, le porta au premier rang des avocats.

Si le corps enseignant lui confia le soin de défendre ses privilèges, on devine aisément que ce fut sur la recommandation pressante des savants docteurs qui peu auparavant partageaient ses loisirs et ses récréations champêtres. Quoique les jésuites n'eussent jamais été, comme l'atteste Pasquier3, l'objet de leurs entre-

' Lettres, VIII , 1; cf. dans les Jeux 2 Lettres, XXI , 1. portiques de Pasquier le VIIIe sonuet * Ibid. d«i la IIIe partie, Ambition.

16 mk d'étienne pasquier.

tiens, néanmoins ses deux amis avaient pu reconnaître en lui, avec une piété éclairée et sincère, un esprit incisif et nerveux, versédans l'histoire politique et religieuse , une haine prononcée pour les pouvoirs irréguliers ou occultes, surtout un attachement loyal à nos libertés gallicanes : de là le témoignage de confiance qui, en remettant ces graves intérêts entre ses mains, l'appela tout à coup sur un si imposant théâtre.

Quelle avait été l'occasion, quelles furent les circonstances de la lutte alors engagée entre l'université et les jésuites, c'est ce que je raconterai dans un chapitre à part, où je ferai connaître non-seulement le discours de Pasquier, mais tous les démêlés qu'il eut avec cette compagnie, déjà si puissante à son berceau. Il allait atteindre trente-six ans. A la vigueur de l'âge il joignait la maturité du talent et du savoir; ses vœux, qui longtemps avaient appelé le grand jour d'une éclatante plaidoirie, étaient enfin satisfaits : on sait s'il répondit à l'importance de la mission qu'il avait reçue. En transformant un simple débat judiciaire en question d'État, en s'élevant aux plus hautes considérations du droit public, il donna la mesure de ses forces. Cette vivacité de dialectique, cette largeur de pensée dont il fit preuve, aucune autre cause ne lui avait encore permis de les déployer avec le môme éclat : aussi, jusque dans les dernières années de sa vie, se plaisait-il à rappeler, avec la complaisance du vieillard, « ce premier coup d'essai de son esprit, cette harangue prononcée à la vue de dix mille, et qu'à l'étranger on avait réputée pour un chef-d'œuvre '. »

Une telle circonstance , que Pasquier n'a pas craint de déclarer providentielle 2, ouvrait une vaste carrière à son ambition légitime. En même temps qu'elle le désignait naturellement pour les grandes affaires, il se montrait par la générosité de son caractère digne de son brillant succès. Lorsque l'université lui fit remettre « une bourse de velours contenant plusieurs écus», il la refusa3: comme son fils reconnaissant, disait-il, il se devait tout entier à son service *.

1 Lettres, XXI, 3; cf. Recherches, porterait deux cierges, au jour de la IX, 4. Chandeleur; hommage dont il s'est

2 « Miracle très-exprès de Dieu. » montré très-flatté . Lett., XXI, 1. Cf. Lettres, XXI, 1. Crévier, Hist. de l'Université, t. M ,

3 Pour répoudre à ce procédé gêné- p. 192.

reux, l'université ordonna que tous les ' Si l'on est tenté de sourire d'une

ans, tant que Pasquier vivrait, on lui telle preuve de désintéressement, on

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