‹ Essai sur la vie et les ouvrages d'Étienne PasquierChapitre 2 sur 21 · VIE IM-TIKMNE PASQUIER · texte numérisé non relu

VIE IM-TIKMNE PASQUIER

Chaque jour pour Pasquier fut depuis ce moment marqué par de nouveaux combats et par de nouveaux triomphes dans la lice du barreau '. En 15G6 il perdit sa belle-mère, et pour recueillir sa succession il se rendit à Amboise, pendant les fêtes de la Pentecôte : une anecdote relative à ce court voyage2 nous le représente comme fort occupé alors au Palais, où il avait su se concilier l'estime et la bienveillance des chefs de la magistrature. Dans diverses parties de ses ouvrages il s'est au reste étendu sur les principales causes qu'il a plaidées, sur les procès les plus mémorables dont il a été chargé 3. Quand sa réputation solidement établie eût semblé lui permettre plus de loisir, on voit qu'il ne se relâchait en rien de l'activité de ses travaux. Malgré la sûreté d'un talent mûri par l'expérience, il se gardait de cette confiance qui est souvent recueil des esprits supérieurs ; et bien loin de trop présumer de ses forces, par une appréhension salutaire d'être au-dessous de lui, il se maintenait constamment à la même élévation 4.

Une des plus glorieuses campagnes qui signalèrent sa longue carrière , ou, pour mieux parler, l'une de ses plus belles victoires, fut celle qui sauva la vie à un inuoeent, la fortune et l'honneur à une illustre maison. Pasquier a raconté cette affaire avec de grands défaits ; en outre il nous a conservé le plaidoyer qu'il prononça clans cette occasion 5. C'était en 1571 : le seigneur d'Arconville, escorté d'une troupe d'archers, avait été traîné sur une charrette aux pieds de ses juges. Chargé d'une horrible accusation, cet appareil ignominieux le désignait comme coupable au peuple , dont la haine aveugle réclamait son supplice; le tribunal et l'avocat du roi, Augustin de Thou, inclinaient vers l'opinion publique. Tel

nous permettra de rappeler qu'un écu II, 43, 58, 78; etc. Pasquier remar-

était sous Henri III, et même assez que, dans une lettre inédite adressée a

longtemps après lui , le prix ordinaire Loisel, et datée du 6 novembre 1582 ,

d'un plaidoyer : voy. les Mémoires pu- « que sans l'ordre qu'il y avait ap-

bliéa souslenomdeMézeray, t. 1, p. 54 ; porté le duc d'Alençon(le frère du

Monteil, Matériaux manuscrits , t. Il, roi Henri III) perdait un procès de

p. 67. Pasquier faisait doue l'abandon conséquence aux requêtes du Palais. »

d'honoraires considérables pour son Aussi la Croix du Maine, dans sa Bi-

èpoque. bliothèque imprimée en 1584, appelait-

' Voy. particulièrement l'Interpré- il Pasquier « l'un des plus éloquents

fation des Instituées de Justinian, II, avocats du parlement de Paris. 11 a

: « Il combattait pour l'honneur prononcé, ajoutait-il, plusieurs très-

avec les plus célèbres avocats à qui doctes oraisons, tant au parlement

emporterait la victoire. » qu'en autres lieux , lesquelles ne sont

- Lettre \, VU, 10. encore imprimées. ■

; Voy. particulièrement Lettrt s , \ I, ■ Lettres, VII , 8.

2; VIII, 1; XXI , 3, et I* Interprétatif * Lettres, XII, 1; cf. id., XXI, 3. institut.es de Justinian, I, 41. 08;

18 VII d'ktik.vnk PASQDIB1.

était le client dont Pasquier avait accepté, la défense. Malgré de sinistres soupçons, son regard exercé avait interrogé le visage de l'accusé, dont le front calme , sondé au vif, dont l'œil assuré lui avait révélé l'innocence. Fort de sa conviction, il ne craignit pas, dans ces formidables circonstances, de lutter contre la prévention et l'erreur. La salle de Saint- Louis, théâtre des causes criminelles, regorgeait d'une foule immense, attirée par l'émotion du drame : aux côtés de Pasquier était son fils aine, dont il avait voulu former la jeunesse par un grand exemple ; à ses pieds , le gentilhomme, sa femme, ses deux enfants baignés de larmes; devant lui ses accusateurs, aussi éplorés, et réclamant vengeance de l'attentat qui avait versé le sang d'une famille entière : leur avocat était Brisson. Lorsque le défenseur se leva , un murmure désapprobateur se fit entendre ; quatre fois il s'efforça de commmencer, quatre fois ces bruits ennemis étouffèrent ses paroles, jusqu'à ce que, la couloir lui montant au visage, et sa voix éclatant avec l'accent d'une juste colère, il força au silence l'assemblée frémissante, l'éclaira malgré elle, l'étonna, la subjugua par l'ascendant d'une argumentation serrée et lumineuse, l'entraina dans son parti par la puissance sympathique de mouvements chaleureux, et renouvela, comme il le dit avec un légitime orgueil ', le triomphe de Cicéron, faisant tomber des mains de Gésar l'arrêt préparé contre Ligarius. A la lecture de cette harangue on comprend d'ailleurs son succès. Le début en est imposant et pathétique, en même temps plein de ménagement et d'adresse; la narration est nette, aisée et rapide: à l'habileté du légiste se joint dans plus d'un passage la véhémence de l'orateur.

Cette véhémence , Pasquier la puisait dans son àme loyale et sincère , ouverte à tous les nobles sentiments : jamais sa conscience ne désavoua aucune de ses paroles; jamais il ne servit d'organe au parti de l'injustice, ou ne refusa son ministère d'avocat à qui le réclamait pour assurer le triomphe de son bon droit. Lorsque le maréchal de Montmorency % tombé dans la disgrâce de Charles IX, eut été envoyé à la Bastille, il fit demander a Pasquier s'il voulait accepter le rôle de son défenseur. Celui-ci, avec autant d'empressement que d'autres en mettaient à fuir cette mission périlleuse, répondit qu'il tenait ce choix à grand honneur, et qu'il s'efforcerait d'en paraitre digne. En effet, il ne contribua pas peu à faire rétablir

1 Lettres, \1I , 1. < 'était le fils aine du connétable :

Voy. Recherches, VI, 9.

me d'Etienne pasquibr. 19

dans sa liberté et dans ses honneurs celui que sa saine conscience n'avait pu protéger contre un caprice de la colère royale *.

Les plus illustres seigneurs rendaient donc, en lui confiant leurs intérêts, un double hommage à son intégrité et à ses talents. Au nombre de ces nobles clients on remarquait les princes de la maison de Lorraine : pour leurs affaires domestiques ils recouraient habituellement a ses conseils 2 , et plus d'une fois ils se servirent de sa parole dans des causes considérables. Telles furent celle où devant le conseil d'État il soutint les droits régaliens que le duc de Lorraine prétendait sur le duché de Bar 3, et celle de la vicomte de Martigues, qu'il plaida, en 1573, pour Henri de Guise, durant trois matinées de suite, sous les yeux de tous les membres de celte puissante famille établis en France4. Dans une occasion non moins solennelle il eut pour auditeurs, comme il nous le rapporte 5, Charles IX, ses frères et les princes du sang, les grands officiers de la couronne et les ambassadeurs de Pologne : les membres du parlement étaient revélus de leur robe d'écarlate, et l'arrêt fut prononcé par le chancelier de Birague. Plusieurs autres procès où il figura, sans être entourés d'un appareil aussi pompeux, ne laissèrent pas que d'avoir alors beaucoup de célébrité et d'importance. C'est ainsi qu'en 1579, pendant trois jeudis, et en présence d'une infinité de peuple, il défendit contre la faculté de médecine de Paris la doctrine introduite par Paracelse, et qui jouissait en Allemagne d'une vogue immense 6. Justement frappé du caractère indécis et conjectural qui discréditait, de son temps , l'art de guérir 7, il ne croyait pas qu'il fallût fermer la porte aux inventions venues du dehors : libre penseur, il voulait que l'on discutât, non que l'on étouffât les nouveautés.

Dans les questions politiques, alors si controversées, l'indépendance d'esprit de Pasquier était la même. Il la signala hautement,

1 Voy. Recherches, VI, 9. qui porta la parole pour la fille uni-

- Cette confiance, il la partageait que de Sébastien de Luxembourg. — On

avec Versoris et de Montholon : tet- remarquera encore parmi les plaidoyers

(res, XIII, 6. prononcés pour cette famille celui qui

a Le duc de Lorraine, René II, avait est placé à la fin du t. 1er des OEuvr*s

en effet obtenu de Louis XII la jouis- de Tasquier, col. 1059-1094, « pour le

sance de ces droits régaliens ; ils furent duc de Lorraine, contre les seigneurs

maintenus : v. le Dictionnaire qéogra- et dame de Bussi d'A.mboise, seigneurs

/'/u'9«€d'Expilly,in-P,t.I,p.44ôet4-i7. de Monguinville. »

' Lettres, XII, 9, XXI, 3; Cf. Re- s Lettres, XXI, 3.

. cherches, VI , 29 . ou l'on apprend que '" Lettres, XXII, 4 et 12; cf. VIII, 1.

l'adversaire de Pasquier dans cette Lettres, XIX, 1^, XXIL \2 , Cf.

«■ause fut le célèbre Claude Mangot , Recherches, IX, 11.

20 vu d'étienne pasquier.

en embrassant la cause d'Angoulême , qui n'avait pas craint «l»1 résister aux volontés de son souverain1. Celte ville, cédée par le roi au duc d'Alencon, comme gage de l'une de ces trêves que les intérêts opposés se faisaient un jeu de conclure et d'enfreindre , avait refusé de recevoir le duc de Montpensier, qui devait la remettre au frère de Henri III. Pour la disculper de cette audace, pour repousser l'accusation de lèse-majesté qui pesait sur elle , Pasquier, devant le parlement de Paris, remonta aux principes fondamentaux du droit public, et jusqu'à l'origine de notre gouvernement. Né français et plaidant pour des Français , il se jugeait dûment autorisé, non pas à s'opposer au roi, mais à lui présenter ses humbles remontrances en justice. Nos rois n'avaient-ils pas toujours consenti à réduire leur jmissance sous la civilité de la loi ; et la ville d'Angoulème, par son obstination à rester entre les mains de son légitime seigneur, n'avait-elle pas donné de sa soumission et de sa loyauté la plus éclatante preuve ? N'était-ce pas là une de ces désobéissances patriotiques dont la Normandie sous Louis XI, la Bourgogne sous François Ier, avaient offert un généreux exemple? Le parlement eut le bon esprit de le croire, et termina le procès par un arrêt prudent, qui, en sauvant les apparences d'un échec à l'autorité royale, accordait en effet gain de cause aux habitants d'Angoulème. Leur dévouement au pays les en rendait dignes : « Jadis leurs pères, avait dit noblement Pasquier, quand ils avaient été livrés aux Anglais pour la rançon du roi Jean, soumis de corps, étaient demeurés Français de cœur. » Son habile et énergique plaidoirie abonde en traits semblables, expression vive de son ardent patriotisme. C'est une manifestation curieuse de ce qu'il y avait alors de force dans l'esprit public, et dans nos vieilles institutions de germesd'un libre aveoir. Elle témoigne du développement circonspect, mais continu, par lequel on s'acheminait en France vers la possession des garanties de sécurité et de dignité qui forment aujourd'hui la base de notre ordre social. L'auteur du Traité de l'Eloquence française, du Vair, assignait pour motif à la faiblesse de nos orateurs l'absence des grands intérêts, cette àme des discussions politiques dans les États indépendants de l'antiquité. Mais cette fois qu'imaginer de plus imposant qu'une telle question et le théâtre où elle

1 En 1576, après la paix des princes ; donné. Ct Y Éloge de Pasquier par voy. Lettres VJ, 1 ; à la suite de la let- M. Dupia , prononcé à la rentrée île f;i tre citée, le plaidoyer lui-même est cour de cassation en 1843 , p 21 el

VIE détienne pasquier. 21

étaitdébattoe? Certes, Pasquier déclarait à bon droit" « que c'était là une affaire toute publique, telle que l'on en traitait anciennement dans Rome. » Si dans la carrière du barreau nous étions demeurés si loin des anciens au seizième siècle, il fallait plutôt attribuer nctre infériorité au goût de cette érudition indigeste qui étouffait sous une végétation stérile le jet vigoureux des plus heureuses natures. A cette influence pernicieuse venaient se joindre les entraves des formalités et de la routine. Les présidents, ainsi que nous l'apprend Loisel2,nese faisaient pas faute de rabrouer d'une voix dure et impatiente les orateurs qui semblaient s'écarter de leur sujet. Cependant, il faut à l'éloquence, comme l'observe Tacite 3 , une pleine liberté de mouvement; rien ne doit gêner sa souple et capricieuse allure. Ces rudes interpellations nous rappellent les manteaux étroits et disgracieux qui sous les empereurs, embarrassant les gestes de l'avocat, parurent non sans raison arrêter l'essor de la parole et porter un coup funeste à l'éloquence romaine 4.

Que dès cette époque, néanmoins, de sérieux intérêts inspirassent à notre barreau un digue langage, c'est ce que l'on ne saurait contester. Au milieu de ce progrès général qui annonçait la grande époque des lettres françaises, l'éloquence était en marche, comme tout le reste. Aussi du Verdier, dans la préface de sa Bibliothèque, remarquait-il à juste titre « que déjà les orateurs avaient fait beaucoup d'honneur à notre langue. » On partagera ce sentiment en lisant plusieurs des plaidoyers de Pasquier. Il fut vraiment un prédécesseur de Palru et de Le Maistre. Une parole ferme et pittoresque, un débit animé et lacile, une argumentation solide et pressante, quelquefois, d'après le goût du temps , fine jusqu'à la subtilité 5 , une riche variété de connaissances en morale, en politique, en histoire, telles étaient les qualités qui dans cette lice du Palais/où, suivant un contemporain6, « il courait si bravement, » lui conciliaient tous les suffrages. On ne s'étonnera donc pas que sa porte fût, au rapport de ses biographes ' , assiégée par les plaideurs, et que devant les tribunaux il fût en possession de cette suprématie qui appartient à l'ascendant personnel du talent joint à la

1 Lettres, VI, 1. 37, à la fin.

'-' Dialogue des Avocats, p. 201 de l'é- 6 Le savant Airault : voy. les Lettres

dit. citée. de Pasquier, XI, 7.

J Dialorjus de. Oratoribus, c- 39. ' ' Voy. particulièrement au liv. V des

* lliid. Éloges de Sainte-Marthe celui de Pas

Voy par exemple Recherches , W, quier.

22 via d'ktieisne pasquibb

vertu. De là cette juste fierté que lui inspirait le ministère qu'il exerçait. Aucune profession ne lui semblait plus noble et plus indépendante que celle de l'avocat, aucune plus sacrée, par les intérêts dont elle nous rend dépositaires, par les devoirs qu'elle nous impose.

Il est vrai qu'il communiquait, nous l'avons vu, toute l'élévation de son caractère à ses fonctions. Ennemi de la chicanerie , loin de spéculer sur les procès , il les considérait, à l'exemple de l'Hôpital, comme une plaie de la société, que la raison publique devait travailler à guérir l. Loin de s'associer en aucun cas a l'impunité des coupables , il blâmait avec énergie cette indulgence voisine de la faiblesse qui encourage le crime en l'épargnant ». A ses yeux l'administration sévère de la justice était le] fondement essentiel des États ; une condition absolue de leur prospérité, c'était le respect des lois , dont il cherchait dans l'équité naturelle et le bon sens la double base et la consécration nécessaire 3.

Ces principes prenaient leur source dans la haute idée que Pasquier s'é-tait faite des devoirs de la législation et les études profondes auxquelles il s'était livré à ce sujet : dans une extrême vieillesse il ne les avait pas encore interrompues. En outre, la science du philosophe perfectionnait et complétait, pour ainsi dire, en lui celle du légiste. Aussi , dans cette époque florissante du Palais, où, comme l'a dit Bodin 4,1a vraie jurisprudence avait son siège à Paris, ne fut-il au-dessous d'aucun de ses plus savants contemporains. Lorsqu'il fut procédé à la réformation de la Coutume de cette ville 5 , l'un des jurisconsultes choisis pour y travailler, il seconda dignement, dans cette importante entreprise, Gilles Durant, de Fontenay , Canaye , Mangot , de Montholon , la Faye , Yulco , Versoris, et Chopin, l'honneur du barreau français6.

Dans cette vie, pleine de labeurs et de luttes journalières, en

1 Recherches, IX, 41; cf. II, 4. coutume, il était synonyme de celui

2 Ici., VIII, 40. de loi, ainsi que l'explique Pasquier,

3 Recherches, XVI, 2. Leit. XIX, 15. « Cette dénomination, * Voy. Y È pitre latine à Pibrac, placée ajoute-t-il , a prévalu, comme plus

en tète de sa République. Cf. le Dialogue douce et plus agréable aux Français,

deLoisel, p. 334 et 335 de l'édition étant une marque de leur liberté et

citée. sujétion volontaire » ; Ibid.

•■ (1580) Lettres, XIX, 19. Pasquier ° Consulter sur ces jurisconsultes, parle très-souvent de la nouvelle Cou- les précieuses notes de H. Giraud, dans tume de Paris, « qu'il estime devoir son édition de Y Interprétation des /asservir de lumière aux autres coutu- titutes de Juslinian , p. LUI et Liv de mes,» ou, comme il le dit ailleurs, Y Introduction. M. Giraud incline à « de guidon »: voy. Y Interprétation des omettre le nom de Mangot, et à remhistitutes, II , 37 et 51 : cf. ibid., 43, placer celui de la Faye par celui de Guy 52 , 69 , 85, 106, etc. Quant au mot de du Faur de Pibrac : voy. le passage cité.

ME D'ETIENNE PASQIMEK. 23

quelque sorte livrée au public, y avait-il donc encore quelque place pour le culte désintéressé des lettres? A notre époque, stérilement affairée, on le concevrait difficilement; au seizième siècle la force et le calme des âmes , en dépit des tourmentes religieuses et politiques, ménageaient des loisirs aux plus occupés. De là les grands travaux , nés dans ces jours si contraires aux paisibles études , où les bibliothèques, les œuvres de l'esprit , avant même qu'elles fussent achevées , étaient souvent la proie des flammes1. Pasquier, malgré les obstacles les plus divers, sut toujours réserver une partie de son temps pour les travaux littéraires, auxquels il a dû sa plus belle gloire. Avec cette humeur tour à tour enjouée et sérieuse, dont il nous offre l'alliance piquante, il fait paraître en 15G4 ses Ordonnances d'amour, en 1565 le second livre de ses Recherches, de nouveaux vers en 15G7 et 15G9, la Congratulation au roi en 1570. Comme ces illustres Romains, dont il reproduit à beaucoup d'égards le goût et le caractère, il a ses habitations des champs, où il se dérobe au tracas de la ville. Ici nous le voyons courir « à sa campagne d'Argenleuil, pour s'y réconcilier quelques jours avec ses livres et ses meilleures pensées 2 ; » là se retirer, à la faveur des vacations, « dans sa maison du Chdtclet 3, en délibération de trouver ' quelque relâche aux flots et reflots des affaires du Palais 4. » U en reviendra plus dispos à ses sacs 5. Mais tout à lui dans ces paisibles retraites, il s'y enivre d'étude et de méditation : heureux d'échapper aux arides questions du droit , les Offices de Cicéron et d'autres chefs-d'œuvre classiques à la main , il converse avec ces amis retrouvés, objets au seizième siècle d'un si fervent enthousiasme ; il sort de cette belle compagnie pour transmettre les impressions de ses lectures à quelques hommes comme lui épris de l'antiquité ; il discute avec eux les opinions de ses auteurs favoris 6. C'est, après que ce studieux séjour a réveillé ses esprits, qu'exercé à penser par ces immortels modèles, il devient auteur à son tour: il donne les matinées entières au travail ; « il s'y remet encore au sortir de table, et ne lui consacre pas moins de huit ou neuf heures par jour. » C'était là son repos7. Avec l'âge son ardeur, loin de se calmer, redouble encore ; parfois elle prend sur sa santé :

•Voy. particulièrement danslps Élo- * Lettres, IX, 13,

fj"s de Sainte-Marthe, 1. III , celui de s ld., VIH, 12.

Germain Vaillant. c ld., Il, 11.

- Lettres , \ , G. ' ld., X , 10 et 13.

3 Petit filla§e dr la Rrie,

24 \u: d'étïenne pasquieb.

mais dans ce corps sain et vigoureux un régime sévère rétablissait bientôt l'harmonie '.

Le goût de Pasquier pour les lettres, la réputation qu'elles lui avaient acquise, les charmes de celte intimité intellectuelle qui unissait alors beaucoup d'àmes d'élite et d'esprits supérieurs , se montrèrent surtout à l'occasion des grands jours de Poitiers et de Troyes , deux circonstances fameuses dans la vie de Pasquier et dans l'histoire littéraire du seizième siècle.

Lorsque , avant Philippe le Bel, le parlement était ambulatoire à la suite du prince, on appelait ses séances du nom de grands jours ou hauts jours, à raison de l'importance des affaires qui se traitaient dans ces sortes de plaids généraux2. Le même mot, depuis que ce corps fut devenu sédentaire à Paris, ne s'appliqua plus qu'aux délégations temporaires d'un certain nombre de ses membres, détachés en province pour y juger en dernier ressort toute cause civile ou criminelle. Les grands jours avaient lieu dans le principe de deux en deux ans ; leur tenue fut ensuite irrégulière, et de plus en plus rare; mais elle ne cessa entièrement que dans la deuxième partie du dix-septième siècle 3.

On désignait donc ainsi, au milieu du seizième, une juridiction extraordinaire, par laquelle le justicier suprême , le roi , étendait jusqu'à l'extrémité du pays ses longs bras si redoutés, qui allaient partout frapper le crime et abattre les restes de la féodalité *.

Depuis plusieurs siècles, la royauté, intimement unie au peuple, dont elle s'était faite la protectrice , avait lutté pied à pied contre la tyrannie des seigneurs. Mais, loin du centre où son action se déployait avec un plein succès, la barbarie des mœurs suscitait encore de déplorables violences , et souvent l'audace de puissants oppresseurs forçait les lois à se taire 5. De là , pour arrêter ou venger ces désordres, l'intervention des représentants du souverain et ces assises improvisées par lesquelles il demandait compte de son autorité violée et des attentats commis. Beaucoup d'anciens maîtres du sol, trop attachés à leurs privilèges, laissaient la vie

1 Lettres, XXI, 7. 11 a dit dans son 1666, que la relation de Flécbier a Épitaphe qu'il était « fort de corps, fort rendus si célèbres.

d'espi-it. » 4 V. l'édition de ces Mémoires de Flé-

2 Encyclopédie, édition de Neufcbâ- chier, donnée par M. Gonod, Paris, \el.l765, in-f°, t. VIII, p. 893. in-8°, 1844, p. 75 et 94.

3 Jl n'y en a plus de traces depuis s Oc Thou, f>" l'ita sua , II. ceux de Clcrniont eu Auvergne, 1665 et

VIE 1)1 Tir.WK PASQl 1ER. 2>

dans ces sessions meurtrières. L'approche des envoyés, il est vrai, en réveillant de sinistres souvenirs au fond des cœurs, amenait bien des fuites précipitées; mais les plus lents ouïes plus confiants payaient pour les autres, et les châteaux forts démolis en foule expiaient du moins les torts des possesseurs qui s'étaient échappés.

C'était dans les époques troublées par les guerres civiles que l'on recourait principalement à ces tribunaux exceptionnels. Contre les excès qu'elles avaient produits, des remèdes terribles semblaient seuls pouvoir être eflicaces. Les magistrats royaux apparaissaient tout à coup : sur eux aucune considération personnelle, aucune influence locale ne pouvait agir. Toute accusation portée devant eux était aussitôt suivie du jugement. Entre la condamnation prononcée et l'exécution de l'arrêt il n'y avait pas de délai. A ce pouvoir illimité tous les pouvoirs de la province devaient leurs concours : le peuple au besoin lui eût prêté son appui. La religion même , se mettant a son service , ordonnait, par la bouche de ses ministres, à quiconque connaissait un coupable de venir le déclarer. Ainsi en peu de temps se soldait un long arriéré de crimes. Les faibles, les opprimes relevaient la tète; et à l'aspect de ce nivellement momentané, qui présageait le règne de l'égalité civile, ils s'écriaient avec un célèbre magistrat1 « que les grands jours étaient un vrai miracle de justice. » Ils leur semblaient emprunter à bon droit ce nom de leur ressemblance avec le jugement dernier2.

Poitiers, dont les derniers grands jours avaient eu lieu en 1507, fut honoré en 1579 d'une nouvelle commission de ce genre, présidée par Achille de Harlay 3. Dans les registres du parlement, conservés aux archives du Palais, on peut voir, à la date du 14 août de cette année, « les lettres patentes présentées à cet effet par les gens du roi : » leur vérification est du 30. Sur ces grands jours il n'existe d'ailleurs aucun document officiel ; et tout ce qui nous en est connu, nous le savons par Pasquier, qui, ami de Harlay, alors simple président aux enquêtes, fut en cette occasion l'un de se? soldats, comme il se plaisait h le lui rappeler dans la suite 4.

Les commissaires avaient plein pouvoir de rechercher et de punir les coupables, non-seulement dans le Poitou, mais dans l'An-

1 Jacques Faye, seigneurd'Espeisses : Histoire de France, Paris, in-f°, I63i-

voy. les Harangues et actions publiques 1G37, t. V, p. 470. des plus rares esprits de notre temps , ; Lettres , Vil, 6. Paris, 10(1'». in-b°, p. 105. Id , \\11,9.

- C'est ce que disait Dupleii dans sou

2G vie d'étienne pasquiei.

jou, la Tourainc et mémo les pays voisins ' : le malheur de* temps les avait fort multipliés. Aigries par la fureur des factions, les mauvaises passions s'étaient dans tout le midi déchaînées sans frein : des camps armés offrant au crime un asile et l'impunité, son audace n'avait plus connu de bornes ; catholiques et protestants avaient rivalisé de cruautés et de vengeances. Devant leurs attentats l'autorité était demeurée impuissante et muette d'effroi; ou, si elle avait voulu frapper, de scandaleuses lettres d'amnistie, arrachées au prince par la faveur, l'avaient désarmée le plus souvent.

Le moment des expiations était venu : les magistrats à peine désignés arrivèrent à l'improviste; leur vigueur ne devait point faillir aux devoirs imposés par de si déplorables circonstances. Aussi Pasquier ne craignait-il pas « d'appeler Dieu à témoin qu'il n'avait jamais vu procédures si belles que celles de ces grands jours 2 ». Il est certain que de rigoureux exemples furent donnés , que des coups rudes et hardis furent portés aux ennemis de la paix publique. Surtout la punition d'un seigneur considérable étonna l'Anjou et laTouraine. Pasquier s'abstient de le nommer. A cette juridiction violente s'attachait en effet un caractère mystérieux 3. Quoi qu'il en soit, cette condamnation produisit à elle seule dans ces pays une impression de terreur plus salutaire que toutes les autres exécutions à mort «. On reconnut que la grandeur du rang ne mettait pas au-dessus des lois; que nulle puissance n'était à l'abri de leur atteinte. En un mot, la conduite sage et résolue du président de Harlay fit porter à la commission dont il était le chef tous les fruits qu'on pouvait attendre de sa vertu et de sa rare prudence 5. Le rôle de Pasquier n'était pas en tout cas de condamner : s'il avait accompagné de Harlay , c'était comme avocat , avec quelques confrères, entre lesquels ils nous apprend « qu'il tenait dès lors lieu de doyen e. » Ainsi voit-on encore aujourd'hui, remarque un jurisconsulte éminent7, les avocats anglais suivre les assises des comtés.

A Poitiers, Pasquier sut, de même qu'à Paris, donner quelques

1 Lettres, Vir, 6, dessein; c'était une concession poli-

2 Id., XXII, 9. tique à l'honneur des grandis familles.

3 « La punition d'un seigneur que 4 Lett.,ibid.

je ne nomme point » ld., Vil, 6: r' Aussi voit-on qu'il fut plusieurs

Il n'est pas rare que sur les procès-ver- fois choisi pour ces sortes de missions,

baux authentiques qui nous restent de G Lettres , XX II , 9.

quelques-unes de ces expéditions , les * M. Oupin, Élogede Pasqu icr, p. 2'2. noms des condamnés soient omis à

VIE D'ETIENNE PASyUlER. 27

heures aux lettres et à la société de ceux qui les cultivaient. Alors la vie littéraire était loin d'être bannie de nos provinces; elle avait principalement un foyer actif dans celles du midi. Sa première visite fut pour Scévole de Sainte-Marthe , savant et poète comme lui , l'un de ses plus assidus correspondants ; et celui-ci le présenta aussitôt dans une maison qui , suivant le langage allégorique du temps, semblait le vrai temple des Muses, chez les dames des Roches, mère et fi lie \ Ce fut là que l'occasion la plus frivole fit naître le recueil de vers connu sous le nom de La Puce, que l'on peut ranger au nombre des ouvrages de Pasquier, parce que celui-ci y eut la plus grande part.

Un trait de caractère des anciens magistrats ou jurisconsultes français, c'était le goût des plaisirs de l'esprit, des distractions de la société : il subsiste dans le grand siècle 2. Blàmera-t-on cet enjouement qui succédait à l'exercice du plus redoutable ministère; ou n'y verra-t-on pas plutôt un témoignage du calme que laissait dans leurs âmes le sentiment du devoir accompli ; une réaction nécessaire contre la sévérité de ces imposantes fonctions, qui, si elles n'étaient déposées parfois, seraient un fardeau écrasant pour qui les porte? Que ces hommes au profond savoir, à la conscience scrupuleuse et intrépide , aient su librement se réjouir, nous ne trouverons là pour nous que matière à éloge ; nous n'aurons que de l'admiration pour ces puissantes natures, où les qualités les plus opposées se complétaient et se perfectionnaient entre elles; où la bonhomie gauloise s'alliait, sans lui rien faire perdre de sa vigueur, à la vieille vertu romaine.

Les grands jours, on n'en sera donc pas surpris, animant d'une vie nouvelle les provinces, étaient des occasions de joutes offertes aux beaux esprits 3 : ils les saisissaient avec ardeur. Une foule d'éloges, de harangues, de vers latins et autres avaient coutume de s'y produire. C'est ce qu'on vit encore, peu d'années après les grands jours de Poitiers, à ceux de Troyes , en Champagne 4 , où Tasquier ne figura pas avec moins d'honneur.

Il s'y rendit en 1583 , à la suite du conseiller d'État de Morsan,

1 Voy. leur éloge dans Sainte-Marthe. * Sur les grands jours de Champagne,

2 Voy. les Mémoires de Fléchier sur en particulier, tenus dès une époque les grands jours de 1665, p. 62, 139 et fort reculée par les comtes de ce pays, 145. ▼• l'Encyclopédie, t. VIII, p. 893 et

3 Voy. les Mémoire» cités de Fléchier, 894. ~ p. 138 et 257-259.

28 VIS D'ETIENNE PASQUIEE.

président de la commission '. Troyes, ancienne capitale dos comtes du pays , avait conservé, vers la lin du seizième siècle , une partie de son importance et de sa richesse d'autrefois 2. La sévérité des commissaires y trouva-t-elle, comme à Poitiers, beaucoup d'occasions de se signaler : c'est ce que la turbulence des temps permet de supposer; mais nous n'en avons aucune preuve authentique. La Main de Pasquier, composition où se sont jouées les plus célèbres plumes de l'époque, et qui contient de piquantes révélations sur les habitudes d'esprit de nos pères, tel est le seul souvenir que rappellent aujourd'hui les grands jours de 1583.

Alors la réputation de Pasquier était au comble. Ses vers latins, entre lesquels on remarque ses épigrammes , avaient paru l'année précédente, et presque aussitôt il fallait les réimprimer. Quant à ses autres ouvrages, ils ne manquaient à la bibliothèque d'aucun homme d'étude. Objet de la faveur du public, il était aussi en possession de celle du prince ; il reçut de sa confiance plusieurs témoignages honorables. Lorsque Joyeuse , qui employa du moins son crédit à protéger les lettres et à enrichir les poètes3, fut créé duc et pair, et ensuite amiral de France, en 1580, ce fut Pasquier qui, par une délégation spéciale, le lit reconnaître en cette double qualité dans le parlement de Paris 4. Il fut encore chargé de présenter à ne grand sénat un autre favori, d'Épernon, d'abord comme duc et paie, ensuite comme colonel de l'infanterie française 5. La bienveillance royale ne se borna pas pour Pasquier à ces démonstrations flatteuses. Peu après ces quatre actions, dont il s'était acquitté avec succès 6, gratifié par Henri III de la place de lieutenant général à Cognac, il eut la permission d'en disposer pour l'un de ses fils ' ; enfin il fut appelé lui-même à l'un des postes les plus importants de la magistrature , riche dans cette époque.de tant de glorieux représentants.

C'est en effet une justice due à la dynastie des Valois que de reconnaître le scrupule qu'elle a toujours apporté dans le choix des principaux magistrats : par là le pays eut un patrimoine d'honneur

1 Lettres, VIII, II. s Lettres, XII, 9, XXI, 3 : de là des

2 De Thou , De vita sua, IF. liaisons étroites qui s'établirent entre

3 Suivant Balzac (Dissertation sur la famille d'Kpernon et celle de Pasles deux sonnets) , il donna dix mille quier, comme on peut le voir par les «■us à l'auteur d'un sonnet qui lui Lettres de Nicolas Pasquier.

,:vait plu. « lettres, XXI, 3.

I Recherches, M , 38. î ld., XXII, 10.

VIE DETIENNE PASQ11ER 29

«pu lui est propre. Depuis que parmi nous, sous les auspices du spirituel et brillant François Ier, un nouveau pouvoir se fut révélé, celui de l'intelligence, nos rois se piquèrent à l'envi d'appeler près de leurs personnes, et de placer au nombre de leurs officiers les hommes célèbres |>ar leur esprit et leur savoir ' : grâce à leurs soins, les rangs élevés de la magistrature se recrutèrent dans les illustrations des lettres et du barreau. Henri III, si heureusement né luimême pour l'éloquence, se montra plus que tout autre fidèle à ces traditions de famille. Aussi le titre éminent d'avocat général dans sa cour des comptes étant devenu vacant en 1585 s, il en pourvut Pasquier : ce fut au mois d'octobre , lorsque, après la mort du célèbre Pibrac , Augustin de Thou le remplaça comme sixième président de ka gramd'chambre , et eut lui-même Jacques Mangot pour successeur dans son état d'avocat du roi.

La chambre des comptes de Paris occupait un rang considérable dans notre ancienne monarchie; et Pasquier a pu, non sans raison, la placer à la tète de tous nos corps de judieature, à côté même de la cour du parlement3. Une autre cause d'intluence pour cette illustre compagnie, c'était, au témoignage d'un contemporain 4, le singulier mérite des hommes sages et expérimentés qui la composaient. Leur intégrité et leurs lumières les rendaient dignes du rôle que souvent, à raison des formes flottantes d'un gouvernement indécis, iJs se trouvaient appelés à remplir. Seuls, en effet, avec les membres du parlement, ils contenaient dans ses limites un pouvoir oublieux de son origine, aspirant sans vigueur et sans gloire à devenir absolu : tandis que les courtisans, singes des vices étrangers, se précipitaient dans une foule d'imitations ridicules ou funestes, seuls ils retenaient les vieilles mœurs et le culte de la vieille franchise. De là l'extrême considération qui s'attachait à ces magistrats, en qui l'opinion publique voyait les représentants légitimes de la nation.

Pasquier avait cinquante-six ans lorsqu'il s'assit sur les bancs de cette magistrature, qui a si bien mérité du pays : pour lui commençait ainsi un nouvelle carrière. L'emploi de sa vie fut dès lors de tempérer par de sages conseils l'action de l'autorité royale, de la défendre contre tous ses ennemis : au premier rang de ceux-ci il plaçait

1 Voy. dans les Éloges de Sainte- Lettres, XXI, 3. Marthe celui de Bouju , liv III. r.ccherchct, MU, 19.

Après la mort de Kertram : voy. l'K- ' Sainte-Marthe : voy. dans ses ÏJog«ï,

toile. Joumnl de Henri II 7, la Haye, au 1. 111 , celui de Jacq. Mangot. in-Se, 1744, t. 1, p. 167; cf. Pasquier.

30 VIE DETIENNE PASQtJIEE,

les flatteurs '. A ses yeux, il ne suffisait pas d'ouvrir des avis utiles; il fallait par une obstination éclairée les faire prévaloir2 : pour lui il n'y avait pas de vraie fidélité sans courage. Pénétré de cette obligation, il témoigna sou attachement et sa reconnaissance à Henri III en luttant contre ses prétentions arbitraires, surtout contre cette opinion déplorable dont nos rois n'avaient pas su se défendre, « qu'ils pouvaient tout ce qui leur plaisait 3. » Leurs empiétements successifs n'étaient propres, suivant lui, qu'à causer leur ruine. Jadis, quand ils prêtaient l'oreille aux remontrances de leur peuple, ils n'avaient besoin pour le diriger que d'une simple baguette ; mais depuis qu'ils avaient secoué le frein salutaire accepté parleurs prédécesseurs, à peine se faisaient-ils obéir avec quatre et cinq armées 4. Rétablir entre les pouvoirs une juste balance, entre le pays et le monarque une harmonie interrompue , tel était donc l'objet de tous les vœux de Pasquier : les grands corps de la magistrature 5 , intermédiaires naturels de la nation et du souverain , en transmettant jusqu'à lui la volonté de tous, devaient, par un contrôle assidu, lui épargner de regrettables erreurs.

C'est ce que Pasquier n'hésita pas à proclamer, lorsque, portant la parole dans la chambre des comptes, en l'absence du procureur général, il combattit un édit qui instituait au sein de la cour quatorze charges nouvelles, deux de présidents et douze de maitres6. Les besoins d'argent qui renaissaient sans cesse pour une cour prodigue et nécessiteuse, telle était l'unique cause en réalité de cette multiplication indiscrète des offices; son effet serait de porter à leur importance et à la considération dont ils jouissaient une atteinte funeste : il s'agissait de la prévenir. Mais, se demandait l'orateur, pouvait-onétre l'avocat du roi et résister à ses désirs ? Cette objection il ne craignait pas de la résoudre affirmativement. Le rôle du magistrat consistait à dire la vérité au prince : la cacher, c'était se rendre coupable de félonie et traître à sa conscience. Des remontrances loyales, quel que fût leur objet, inspirées par un dévouement sincère à l'État, fortifiaient d'ailleurs l'autorité suprême, loin de l'ébranler. Après ces hautes considérations, Pasquier n'avait pas de

1 Lettres, XII , 7. lefnent, des comptes et des aides , cju'il

2 Id., 11,5; Cf. XVI, 7. appelle les parties nobles de la France: *-ld., VI, 2. Lettres, XII, 2.

J Id., Xiv, s. s Lettres, Ml, li.

a C'est-à-dire les trois cours du par-

MED ET IENÎ1E P A SQ l IEB. 31

peine à montrer que dans une chambre où il ne se traitait presque aucune affaire à laquelle le roi ne fût intéressé , on devait surtout redouter la multitude des officiers, source de la dissolution des compagnies. La cour des comptes, en s'associant à ce ferme langage, opposa aux volontés du prince une résistance respectueuse, qui Téclaira. Le cardinal de Vendôme avait été chargé d'apporter l'ordre royal : Pasquicr le prenant à part, lorsqu'il se retirait, le supplia d'agréer les représentations d'une barbe grise ; aussi grand par sa naissance, aussi voisin du trône qu'il était, il ne devait pas accepter de tels messages, indignes de son rang et préjudiciables au public. Le cardinal le remercia de cet avis : c'était, lui dit-il, la première commission de ce genre qu'il eût remplie; ce serait certainement la dernière '.

Tandis que le parlement de Paris, comme une session permanente d'états généraux au petit pied , arrêtait les envahissements du pouvoir, la chambre des comptes , avec non moins d'utilité et souvent de grandeur, mettait un frein aux prodigalités royales, et protégeait ainsi la dignité de la couronne, en même temps que les intérêts et les droits du pays : on Je vit encore peu après , à l'occasion d'un nouveau caprice de Henri III 2. Ce prince mal entouré, que sa faiblesse livrait aux funestes conseils, avait imaginé de rendre héréditaires, et partant de mettre en vente toutes les fonctions, civiles ou militaires indifféremment, à l'exemple des charges de judicature : suggestion perfide de cette vermine de gens , comme dit Pasquier0, des partisans, sangsues toujours attachées au peuple pour dévorer sa substance. C'était soulever pour, le présent l'indignation publique; c'était grever l'avenir du poids d'une faute irréparable. La chambre des comptes ne le permit pas, et dans sa vertueuse opposition la principale gloire appartint à Pasquicr. Le 22 juin 158G, devant les seigneurs envoyés pour présenter redit à la chambre et l'y faire recevoir, il se prononça contre la véritication demandée ; et, s'étendant sur les conséquences déplorables qu'entraînerait après lui « ce malheureux système des États héréditaires, » il conjura les magistrats de les prévenir. L'accent convaincu du bon citoyen pénétra au fond de leurs consciences , et les arma d'une énergie inflexible. Tous se levèrent , ne voulant ni par leur vote ni par leur présence autoriser une proposition aussi

1 Lettres. XII, 2. XI, 13.

«cherches, VI, 35; cf. Lettres } 'Recherches, M, 35.

:)2 \n: d'étiennb pasquier.

inouïe, et résolus à perdre leur charge, leur liberté, leur rie même , plutôt que de se déshonorer. Au conseil du prince on ne proposa rien moins, en effet, que de les déclarer criminels de lescmajesté; on se contenta ensuite de les interdire : mais l'interdiction dura peu. En France, sous nos plus mauvais rois l'opinion publique a élé pour le courage une sauvegarde tutélaire. Henri 111 crut bientôt, ou feignit de croire, qu'en refusant de souscrire à sa volonté on n'avait eu en vue que de le servir; il pardonna. Toutefois, à quelque temps de là, une princesse de France, que Pasquier avait l'honneur d'entretenir, lui exprimait son regret que le roi, par suite de cette circonstance récente, eût conçu un vif ressentiment contre lui, tandis qu'auparavant, disait-elle, « il avait part en sa bonne grâce autant qu'homme de son bonnet » ; mais celui-ci : « Je n'en ai nul souci, reprit-il , car, ainsi qu'un amant éconduit bientôt après revient à sa dame, l'aime, la respecte et l'honore davantage, ainsi le roi, revenu à moi par la suite , ne m'en verra que de meilleur œil. » C'est ce qui arriva effectivement, comme l'ajoute Pasquier, qui nous a transmis tous ces détails, « non par vanterie, mais pour exciter ceux qui le survivront de bien et dignement exercer leurs charges 1. »

Dans beaucoup d'autres occasions il se montra aussi dévoué à l'honneur et aux privilèges de la chambre des comptes, « gardienne naturelle de la fortune de l'État » : sa vaste érudition , non moins que son énergie, le rendait très-propre à les défendre avec succès2. Mais vainement sa prudence apercevait les fautes d'un monarque égaré, vainement sa loyauté en signalait les conséquences ; il ne pouvait , dans les dernières années du règne de Henri III, que gémir sur la tempête prochaine, non plus la conjurer. La sécurité de ce prince redoublait avec ses périls : méprisé de tous les partis, il mettait la fidélité de ses sujets à de douloureuses épreuves. Le roi de Navarre, réduit à être son ennemi, venait de tuer Joyeuse à Coutras3 : les lois foulées aux pieds par la violence, le pays ravagé en tout sens, la foi devenue le prétexte de tous les excès , tel était le spectacle qui affligeait les regards des gens de bien^. Pasquier en était péniblement affecté, mais non abattu. Après que la journée des barricades eut chassé Henri de sa capi-

1 nreherches, VI, 35. 20 octobre 1587.

- ld., II, 5; Lettres, XIV, y, <.) , ' Lettres, XI, passim; cf. de Tbou, 11, etc. • De vita sua , 111.

VIE D'eTIKNM: PASQUIERi 3o

laie ', lorsque beaucoup cherchaient leur salut dans la fuite, il demeura au poste où le danger rattachait 2. Son courage en présence de la révolte faillit lui coûter la vie. Dans une assemblée tenue à l'hôte] de ville , où s'étaient réunis les chefs de la populace, il protesta, au milieu des murmures qui couvraient sa voix, contre cette tyrannie qui, sous les noms de liberté et de religion, s'établissait à Paris. Démasquant avec autant de résolution que d'adresse les faux partisans du duc de Guise, qui abusaient de son crédit et de sa grandeur, il énonça hautement les mesures qui devaient ramener la tranquillité dans le royaume. Alors « il connut, nous dit-il lui-, même, combien une parole hardie, guidée d'une bonne conscience, a de force sur le commun du peuple. » Malgré les manifestations menaçantes de ses ennemis, il fit prévaloir, pour trop peu de temps à la vérité, la modération et la loi. Un mot complétera dignement l'éloge de sa conduite : le président Brisson, le même qui périt peu après victime des factions, le rencontrant le lendemain, « ne pouvait assez le congratuler du bon devoir et office qu'il avait en ce jour rendu à notre ville contre ces nouveaux tigres 3. »

Il ne s'éloigna de la capitale que pour se rendre aux états do Blois^, où il avait été élu député, et où se trouvèrent rassemblés tant de jurisconsultes illustres. Ce fut là qu'il rencontra son familier Montaigne , et que dans la cour du château il se plut maintes fois à deviser avec lui de lettres et de philosophie5 ; là aussi il recueillit pour ses chères Recherches, dont la pensée le préoccupait partout, plus d'une indication précieuse6. Mais, quel que fût le charme de ces distractions, elles ne pouvaient chasser les tristes pressentiments dont il était assiégé ; chaque jour les redoublait : bientôt toute réconciliation entre les partis fut rendue impossible. On sait comment Henri 111, au moment où les derniers restes de son pouvoir échappaient à sa faiblesse, entreprit de le ressaisir par un crime. Les assassinats ne sont jamais des victoires : l'esprit de révolte fomenté chez les députés n'en éclata qu'avec plus de violence; il enflamma tout le pays. Sincèrement attaché aux Guise7, Pasquier eut le cœur navré de ce coup d'Étal, sans toutefois que sa fidélité en fut ébranlée; avec la justesse habituelle de ses

1 V2 mai 1588. s Lettres, XV III, 1.

/ < tires , Ml , 9. ,; Kecherches, VII , 5.

' Ihid. ' Lettres, XII, 9.

l6octob. 1588 : vov. /;.-//.. VI, 18.

34 VIE D'ÉTIENUE PASQUIl-.Jt.

prévisions, il comprit quel ahime s'était ouvert (lovant le tronc « • mais quand il chancelait sur sa hase il n'était pas permis a Pasquier «Je déserter sa cause. Sans crainte et sans illusion, il s'associa aux périls du prince dont il avait accepté les bienfaits. Depuis qu'il s'était voué à son service, il avait toujours été résolu, nous dit-il 2, « à quitter sa maison et à se transporter là où serait son roi, pour suivre sa fortune, de quelque façon qu'elle se tournât. » A tes yeux les fautes du souverain ne pouvaient effacer les droits qu'il tenait des lois du pays : né avec le sujet, le devoir de l'obéissance ne cessait jamais d'être sacré pour lui 3.

Pasquier, bien qu'il souffrit vivement d'être éloigné en ces jours d'alarmes de sa femme et de ses enfants4, se rendit donc, au sortir de Blois5, dans la ville de Tours , où devait séjourner Henri f>. La première pensée de ce prince fut d'y établir un simulacre de gouvernement : pour cela il lui fallait former avant tout une cour de parlement et une chambre des comptes '. Il en chercha le personnel dans les magistrats dévoués à sa personne, qui, non sans beaucoup de peine et de périls, étaient parvenus à s'échapper pour le rejoindre8. Cependant à Paris, où dominait la faction des Seize, et d'où le mouvement se communiquait à une grande partie des provinces , les autres membres du parlement et de la cour des comptes n'en continuèrent pas moins de siéger, quelques-uns animés des passions de la ligue , beaucoup attachés à la patrie plutôt qu'au monarque. Ainsi l'insurrection, couverte des dehors spécieux de la loi, semblait constituée en pouvoir légitime, et cette scission devait se prolonger cinq années.

Dans la nouvelle résidence de Henri III, devenue pour une partie de la France, comme le remarque de Thoua, la vraie capitale du pays, on choisit pour y installer le parlement l'abbaye de Saint- Julien, dont la vaste église subsiste encore aujourd'hui. Le roi, accompagné du garde des sceaux, François de Montholon, vint prési-

1 Lettres ,~S.\\\ , 6 , à la fin. ' Recherches , VI, 47; Lettres, XXI 11,

2 Id., Xll, 9; cf. XIII, 7, XIV, 2. 11 : cf. de Tbou, De vita sua , IV. —

3 Recherches , II, 10; IV, 23; Lettres, Ce fait n'était pas sans antécédent : XII, 7. déjà, au temps de Charles VI , on avait

4 Lettres, XIV, 2. vu un parlement établi à Poitiei-3, une

5 La clôture des Ktats , qui eut lieu cour des comptes créée à Bourges, onîe 15 janvier 1589, coïncida avec l'ein- posés au parlement et à la cour des prisonnement en corps des membres comptes de Paris ; Recherches, II, 4 et 5. du parlement de Paris: vov. les Reeher- " De Thou , De vita sua, III.

rhes, VI , 47. 9 T)e Thou, Id. V.

« Lettres, XIM, 11.

MK b'ÉTIENKE l'X.-QllIR. 35

(1er lui-même la séance d'ouverture ' ; l'avocat du roi d'Espeisses

l'inaugura par une harangue. Mais l'assemblée était numériquement fort incomplète. Les présidents manquaient, avec leur chef Achille de Harlay, renfermé dans la Bastille : quelques maîtres des requêtes, quelques conseillers, laïques ou ecclésiastiques, composaient avec l'orateur toute la cour. Celui-ci fut donc élevé à la présidence; et pour le remplacer dans sa charge on jeta les yeux sur Pasquier. Les plus grands honneurs de la robe lui devenaient ainsi accessibles. Pasquier eut la modération de ne pas se rendre aux sollicitations dont il fut l'objet, plus digne encore d'être investi de ces éminentes fonctions, puisqu'il savait s'y dérober : <-■ ses vœux, répondit-il2, se bornaient à demeurer dans le calme de sa fortune; il n'avait d'autre ambition que d'être ce qu'il était. » Sur son refus, Serviit fut donné pour successeur à d'Espeisses.

Le lendemain même de la cérémonie royale, le cardinal de Yen ■ dôme établit dans la trésorerie de Saint-Martin la chambre des comptes, plus considérable en nombre; et ce fut Pasquier qui dut, après que les lettres de translation eurent été lues par le greffier, porter la parole en l'absence du procureur général 3. Son discours, plein de dignité et de mesure, émut vivement l'assistance ' ; et luimême, en rappelant la scission des cours de justice, triste fruit des dissensions civiles, ne put commander à la juste douleur qui le navrait : » les grosses larmes lui tombèrent des yeux et la voix lui mourut dans la bouche3 ; » éloquent silence, qu'il rompit pour déclarer qu'il était prêt à sceller, non de ses larmes, mais de son sang, le retour de la paix , et pour l'implorer du ciel avec d'ardentes prièrt s.

Quoi qu'il en soit, ce n'était plus que les armes à la main qu'on pouvait la regagner : il fallait se rouvrir par la victoire le chemin de Paris. Mais les lieutenants du roi, heureux le matin, étaient battus le soir6; quant à Henri, il avait oublié la guerre : sa mollesse le rendait incapable de diriger les efforts de ses partisans et

1 22 mars 1589. Exhortation à la paix, se représente

2 Recherches, VI, 47. Cf. Lettres, comme « pleurant sur les maux du XIII, 2. pays, et du cœur et des yeux, avec

3 liech., Id. des larmes aussi chaudes qu'il en eut * Il est mentionné avec éloge dans versé jamais: » c'est que pour nos an-

l' Introduction placée en tète des Eco- ciens magistrats tous les attachements

nomics royales de Sully , Collection des du foyer se confondaient dans la seule

Mémoires relatifs à l'histoire de France, idée de la patrie, leur première affec-

publiée parPetitot, t. I, p. 111. tion domestique.

1 flerherches , VI, 47; Lettres, G uttres, XIII, 14» Xlll, 12. Cf. du Vair, qui, dans son

.!G VIE D'ETIENNE PÀSQUIEB.

de leur imprimer un eusemble efficace. Aussi Pasquier,touten s'excusant de se faire juge du camp, lui refusait-il le grand art de savoir pousser ses avantages'. A celte alternative de bons et de mauvais succès un événement décisif mil enfin un terme; ce fut la ré conciliation de Henri III avec le roi de Navarre '.

Le triomphe de la royauté était dès lors assuré ; sur le Ironc appauvri et miné dn la race des Valois allait s'élever une lige saine cl \ i goûteuse. La confiance et la joie ranimèrent le courage des amissin cères de la monarchie :dans le Béarnais ils avaient aperçu Henri IV. Que le visage ouvert, que l'abord cordial de ce prince chevaleresque « aient ému l'âme de Pasquier d'un favorable augure 3, » on n'en sera certes pas surpris : la même sympathie entraîna aussitôt vers lui les esprits les plus élevés, les cœurs les plus généreux. Dans cette physionomie franche et vive Montaigne voyait le salut de la patrie 4 ; et ce jeune héros semblait seul à du Vair - « capapablé de relever le faix de notre État penchant. »

A ce rapprochement fortuné Henri de Valois ne survécut (pie bien peu ; faible jusqu'à devenir criminel , il avait élé meurtrier : le poignard d'un assassin termina ses jours. « C'est un mal commun à tous les rois , disait Pasquier6, de ne reconnattre leurs fautes que quand ils sont visités de Dieu. » En expirant à la vue de sa capitale, qu'il avait menacée de sa vengeance, ce prince se repentit île sa vie inutilement passée ; et, n'ayant pas su régner, il mourut du moins avec résignation et grandeur d'âme '.

Courtisan fidèle du malheur, Pasquier reçut de cette fin tragique un coup sensible 8 ; en même temps d'autres chagrins vinrent l'assaillir. 11 apprit que sa femme avait été incarcérée à Paris avec l'un de ses petits enfants 9 : la cause de cette violence, c'est qu'elle a'avait pas voulu acquitter une taxe illégale lo. Les Seize, non conientsde proscrire, faisaient en effet la guerre aux bourses11 ; ils arrêtaient lesjemmcs de leurs ennemis, les royaux et les politiques '% ils les chargeaient d'impositions arbitraires. Emprisonnée pour

1 Lettres, XIII, 14. 8 Lettres, XIV, I et 2.

2 30 avril 15»9. 9 14., XIV, 6; cf. Défense pour i.f.

3 Lettres, XUI, 13; Xiv, 11. Pasquier, p. 206. « Essais, 111, 12; cf. de Thou , De '" Id.,XIII. 9.

vita sua, passim. " Voy. l'Étoile, Registre journal de

à V. OLuvres de du Vair : De la cons- Henri 111 , p. 2C>9 de l'édit. donnée par

\arux et consolation es calamités publi- MM. Michand et Poujoulat.

pies. lî H)id.;cf. de Thon, De ri/a sua,

< Lettres, Ml, 7. I. Jli et V.

! 2 août 1589.

ME d'etienne pasquier. :)7

pour avoir refusé de fournir dos ressouices à la ligue, la noble épouse de Pasquier fut plus d'un an captive. Elle parvint ensuite à s'échapper*; mais, épuisée par la détention rigoureuse qu'elle avait subie, elle n'arriva à Tours que pour y mourir. L'obstination qui lui coûta la vie fait assez connaître son caractère : douée d'un esprit élevé et d'une âme intrépide, son mari l'appelait non sans raison une viragine 2. De là aussi dans son humeur une vivacité un peu altière , et le goût d'un commandement sans partage , ce qui causait a Pasquier quelques embarras dont il ne nous a pas épargné la confidence. Mais , habile et laborieuse ménagère 3, elle était dévouée à la famille comme à la patrie : on l'a vue , lorsque la maladie condamnait Pasquier à l'inaction , le défendre contre un découragement funeste : toujours il l'avait trouvée d'aussi bon conseil ; toujours elle s'était montrée sa digne compagne dans Tune et l'autre fortune. La douleur qu'il ressentit de celte porte fut d'autant plus cruelle que déjà son cœur saignait d'une blessure récente : son plus jeune fils, qui portait les armes pour le roi, avait été tué dans la petite ville de Meung sur Loire ■*, en s'op'ni'uUrant à la défense d'une tour assiégée par les ligueurs 5.

Alors même que si peu de familles échappaient à la dîme du malheur commun , Pasquier ne semblait donc que trop fondé à se plaindre amèrement « qu'il n'y eût pas d'homme dans la France qui en son particulier eût eu à nos calamités plus départ que lui6. » Ajouterai-je que ses revenus furent confisqués , que sa maison faillit être la proie de ses ennemis , et qu'il ne put qu'à grand'peine sauver du naufrage quelques débris de sa fortune ' : c'étaient là, dans son opinion, les moindres disgrâces que sa fidélité lui eût suscitées. Jamais, quoi qu'il eût à souffrir, il ne lui vint d'ailleurs à la pensée de transiger avec ce qu'il considérait comme un devoir de conscience 8.

Pasquier ne pouvait demauder qu'à l'élude un allégement aux maux qui l'avaient frappé : les années qu'il passa dans la ville de Tours furent à cet égard des plus pleines de sa vie. Dix livres de ses Lettres avaient déjà paru en 1586; il en grossit considérable-

• Octobre 1590. s Lettres , XIV, 6.

2 Lettres, XXII (dernière lettre). 6 Ibid.

3 ld., IX , 11. ' Id., XIV, 8; XV, 12; cf. Défense 'Mai 15S9 : ce fils s'appelait La pour Et. Pasquier, p. 206.

Miraudière; Lettres. XVI, 5. » Lettres, V, 3; XiV, 2. à la fii.

38 V II-. I) ETIENNE i* \S(ji [EH

ment le recueil. Les Recherche* fureat aussi retouchées aveesoin et

fort augmentées. A celle époque encore il composa beaucoup de rers, fruits d'une imagination gracieuse et vive en dépit des ans '.Mais aux chagrins de l'homme et du citoyen les \ ictoires d'Arqués et dT

vri furent bientôt une autre diversion non moins puissante2. Puni du perfide appui qu'il avait prêté à la ligue, l'Espagnol, qui s'était ilatté de demeurer seul debout sur la ruine de nos partis abattus, reconnut la vanité de ses espérances ;i. Toutefois les portes de la capitale ne s'ouvraient pas devant Henri , et Pasquier, du lieu de son exil, tournait avec regret les yeux vers le séjour où le rappelaient ses affections et ses souvenirs. Il écrivait en soupirant à Pierre Pithou et Antoine Loisel, ses amis de tous les temps : « Votre Paris, car nôtre je ne l'ose dire ''... » Heureusement l'abjuration du roi de Navarre 5 vint dissiper les derniers prétextes de la rébellion : une fois catholique, il fut aux yeux de tous le roi de France. Les villes et les chefs qui s'étaient jetés avec le plus d'ardeur dans la révolte rivalisèrent d'empressement à se soumettre 6.

Henri IV rentra dans Paris le 22 mars 1594. Pasquier l'accompagnait "'; et, oubliant à la vue de cette cité si désirée ses douleurs et ses pertes , il lui sembla qu'il ressaisissait tout son passé. Il reprit aussitôt dans la chambre des comptes son rang d'avocat général. En effet, par l'ordre du monarque, les membres des cours souveraines qui avaient siégé à Tours revinrent immédiatement s'asseoir à côté de leurs anciens collègues8. Ainsi se trouvèrent reconstitués les grands corps de la magistrature. Henri avait oublié les faiblesses et les perfidies, pour ne se rappeler que l'édit tourageux qui, en déclarant la loi Salique loi fondamentale de l'Étal 9, l'avait pour ainsi dire sacré une première fois. Dans son désir de pardonner sans réserve, il voulut même abolir, autant qu'il était en lui, la mémoire de toutes les fautes et de tous les dissentiments : les registres du parlement portaient beaucoup de décrets conçus en termes injurieux pour sa personne; il fit disparaître les feuilles où ils avaient été inscrits l0.

1 Lettres y XIV, 9. Hist., C1X; Loisel , Opuscules , p. 289

2 lbid. et suiv.

3 De Thou, De vila sua, V. y Cet arrêt du parlement fut rendu < Lettres, XV, 12. le 28 juin 1593 : il est rapporté dans 5 25 juillet 1593. la Gvienne de Loisel , édit. de 1605 , « Lettres, XV, 16. p. 343.

' Id., XVI, 2; cf. Recherches, IX, 2. '"Pierre Pithou et Loisel furent char- 8 lbid ; cf. de Thon, Devita sua, V], et gés de ce soin.

VIE DETIENNE PASQUIER. 39

Pasquier applaudit à ces mesures généreuses. La réconciliation complète du roi et du peuple, qui s'étaient, comme il nous le dit ' , « reconnus avec un contentement réciproque, •» garantissait .i la patrie des jours meilleurs : mais que de plaies n'y avait-il pas à fermer? Après quarante ans d'anarchie, « on cherchait, suivant une expression de notre auteur2, la France au milieu de la France, sans la trouver. » Les finances étaient épuisées, le territoire en friche d amoindri, les ressorts du gouvernement ou relâchés ou rompus. ESn peu de temps tout changea de face sous l'habile et puissante main d'un monarque dévoué à son peuple. Plus reconnaissant que s'il eût été lui-même comblé des faveurs de Henri IV, Pasquier sentit encore s'augmenter pour lui son affection désintéressée ; et ce retour de la prospérité publique, il le célébra par une Congru lu ■ lotion où respire le plus ardent patriotisme. La conclusion de la paix générale était le sujet de celte pièce, et l'auteur la présenta lui" même au roi, qui daigna, comme il cous l'apprend 3, « l'accueillir de bon œil. »

Mais le dévouement de Pasquier était trop sincère et trop éclairé pour parler toujours le langage de l'éloge :speu après, quand le devoir parut le commander, il se manifesta par de sévères représentations adressées à Henri IV. Ce prince, souvent à court d'argent, avait envoyé à la chambre des comptes quelques fâcheux edils dont il demandait la vérification. Pasquier fut l'organe des remontrances de sa compagnie; il exprima la crainte que ceux qui donnaient leurs conseils au souverain « ne voulussent rétablir son État par les mêmes moyens que le feu roi avait perdu le sien^. . De celte déclaration hardie le monarque ne se fâcha pas : il fit mieux, il en profita; il fit ressentir de plus en plus au pays les effets salutaires de sa sagesse et de sa bonté. Aussi par un hommage flatteur , qui recevait de sa franchise un nouveau prix , le magistrat intègre, dans un livre publié en 1602 5, n'hésitait-il pas a déclarer Henri « le plus grand roi que nous ayons eu depuis cinq cents ans, bien plus, que nous ayons connu de toute ancienneté. »

A la même date se rapporte un ouvrage qui, sans être de Pasquier, ne le concerne pas moins directement, et ne lui fait guère

• Lettres, XI, 2. I J.cilres, \M,7.

-' ld., \v,17. Le Catéchisme des Jésuites : woy.

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