PREMIERE PARTIE
Vie de Gabriel Peignot.
Sa famille. — Sa jeunesse. — Son goût powr la poésie. — Il entre au régiment de Bourbon. — Il fait son droit. — Il s'enrôle dans la garde constitutionnelle du roi (1767-1792).
Etienne-Gabriel Peignot est né à Arc-en-Barrois, le 15 mai 1767 (1). 11 appartenait à une excellente famille bourgeoise de Vesoul, sur laquelle nous n'avons que peu de renseignements. Son père, Claude-
(1) 11 est singulier que la date de la naissance de M. Peignot ait été rapportée d'une manière aussi diverse par ses biographes. L'article publié dans le Spectateur de Dijon du 2 septembre 1849, donnait la véritable. Cependant, M. Guillemot, dans sa Notice, in. dique la date du 13 mai 17C5. Cette Notice a été reproduite dans
la Haute-Marne, Revue champenoise, publiée à Chaumont. M. D
a adopté la même date. MM. Muteau et Garnier, auteurs de la
Pierre Peignot, né dans cette ville le 9 avril 1738, avait épousé, le 2 juillet 1763, M"" Agathe Lasné, née à Rosny , dont la famille était originaire du Mans. L'aïeule maternelle de Gabriel Peignot était noble et s'appelait de Pomponne ; ses arrière petitsenfants conservent les lettres qu'elle adressait à son fils. Cette correspondance, dans laquelle elle s'exprimait dans les termes les plus délicats, témoigne d'une culture intellectuelle assez développée. Les dons de l'esprit ne sont pas toujours héréditaires , mais du moins, il arrive souvent que certains goûts élevés , certaines vertus domestiques se transmettent de génération en génération comme un patrimoine de famille. Gabriel Peignot n'était pas moins distingué par son caractère, son désintéressement et la bonté de son cœur, que par ses goûts littéraires. Il doit peut-être cette heureuse alliance des qualités intellectuelles et morales à son aimable aïeule.
Son père était avocat au Parlement de Dijon, et vint s'établir dans la petite ville d'Arc-en-Barrois (aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Chaumont). « Par une de ces singularités qui
Galerie bourguignonne, font remonter sa naissance au 15 mai 1762, et ils ont été suivis par M. H. Bouliomme^ qui vient de publier quelques lettres à Amanton^ dans le numéro de janvier-février du Bulletin du Bibliophile. M. Jolibois, auteur de La Haute-Marne ancienne et moderne, donne la date du 13 mai 1766. Les notes conservées dans la famille, écrites de la main même de Gab. Peignot, ne peuvent laisser aucun doute sur ce point.
sont nombreuses dans la géographie des temps féodaux , Arc , qui était une enclave de la Champagne..., se trouvait placé sous la suzeraineté du duc de Bourgogne (l). » La seigneurie d'Arc (érigée depuis en marquisat) avait été réunie à la fin du XI V^ siècle à celle de Château villain. Ces deux fiefs faisaient partie de l'apanage du duc de Penthièvre, qui les avait recueillis dans la succession de son père, le comte de Toulouse. Pierre Peignot exerça successivement les fonctions de bailli des justices de Dinteville et de Juvancourt (1769), de lieutenant au bailliage d'Arc (1774), de bailli de la seigneurie de Créancey (1777), de prévôt-juge de celle de Ternat , seigneuries qui faisaient partie de celle d'Arcen-Barrois; il fut en dernier lieu notaire ducal, dans cette dernière résidence (1789).
Le duc de Penthièvre visitait souvent cette terre où il jouissait d'une popularité méritée, qu'il conserva pendant les premiers mois de la Révolution (2) . On comprend que ce prince , dont la bienfaisance était proverbiale, devait honorer d'une distinction toute particulière une famille dont le chef rendait la justice en son nom dans ses domaines. On peut
(1) Jolibois, La Haute-Marne, au mot Arc-en-Barrois.
(2) Le prince de Conti vint lui demander asile, à Châteauvillain, à la fin de l'année 1789. « Il n'y a plus que vous, disait-il au duc de Penthièvre, qui puissiez être assuré de l'affection des Français : il n'y a plus que votre belle àme qui puisse se promettre -quelque ealme, au milieu de l'agitation universelle. » (Biographie universelle de Michaud.)
. 4 — uger, par un court passage extrait du recueil des Testaments remarquables , des habitudes hospitalières du château et de la bonté avec laquelle étaient traités tous ceux qui y étaient admis. « Je me rappelle moi-même, dit Gabriel Peignot, que, peu avant la Révolution, lorsque S. A. S. le vertueux duc de Penthièvre venait tous les ans passer un ou deux mois dans son duché de Châteauvillain, j'ai vu, parmi les gens de sa suite, une folle qui m'a paru jouir des prérogatives attachées aux anciens fous en titre d'office. Elle entrait sans façon, à toute heure, dans l'appartement du prince, et parlait en toute liberté aux seigneurs qui faisaient la cour à S. A. (1). »
Le duc témoignait au iils de son bailli un intérêt semblable à celui que lui avait inspiré Florian, avec lequel son jeune protégé avait alors plus d'un trait de ressemblance.
Gabriel Peignot suivit son père dans les différentes résidences oii il remplissait ses fonctions, à Créancey, au château de Dinteville. Il fit ses premières classes à Chaumont, ses humanités à Vesoul et sa philosophie au collège de Langres eu 1782. Il avait terminé ses études à 16 ou 17 ans, et il revint à Arc oii, pendant un an environ, il se livra, sans doute assez mollement, à l'étude du droit sous la direction de son père. Pendant deux ans, il travailla chez un praticien à Châtillon-sur-Seine et
(1) Ouvrage cité, t. I, p. 135.
passa ensuite quelques mois à Dijon, à la fin de l'année 1785. Dans ce siècle si frivole, à moins d'avoir une vocation bien prononcée pour la jurisprudence, les jeunes gens pourvus d'une certaine dose d'imagination professaient un véritable dédain pour ce qu'ils appelaient la chicane, ou le dédale obscur des lois. Il faisait des vers, il écrivait avec facilité des couplets galants, des bouquets à Chloris, comme on les aimait alors. La plus ancienne pièce qui figure dans le recueil des Bagatelles poétiques, remonte à l'année 1783 (il avait alors 16 ans).