ÉPITRE A G. PEIGNOT
De l'hôpital du Parnasse, le i" des calendes d'août 1785.
Très cher et très digne confrère,
Enfant gâté des doctes sœurs,
Qui, du Parnasse et de Cythère
Goûtez tour à tour les faveurs,
J'ai reçu la charmante épître
Par laquelle à votre chapitre
Vous m'assignez à comparoir.
Quoique j'en aie le vouloir.
Un cas, dont je vous fais l'arbitre,
Vient de m'en ôter le pouvoir.
L'autre jour, nouveau Don Quichotte,
Monté sur l'agile coursier
Qui galope plus qu'il ne trotte.
Jeune et trop novice écuyer,
Il me fît quitter l'étrier
Et tomber dans la crotte; Puis, me laissant dans le bourbier, Cet incivil enfant d'Eole Se rit de mes cris et s'envole Droit vers les climats enchantés Que maintenant vous habitez.
Où, sans craindre aucune incartade, Ni galop, ni trot, ni ruade, Avec succès vous le montez, Et vous allez à l'escalade Du Pinde et de ses monts vantés.
Que, dès l'assaut, vous emportez.
Ainsi donc ma muse éclopée, Et, par ce procédé brutal, Gardant le lit à l'hôpital.
Ne peut même être voiturée.
Et, de cette triste contrée.
Quand, malgré ce coup si fatal.
Elle se verrait transportée
Dans votre séjour jovial.
Elle aurait, au milieu d'un bal
Et de la plus belle assemblée,
Grâce aux soins du fougeux cheval,
La mine triste et contristée
D'un magot ou d'une poupée,
Ou de quelque spectre infernal.
Bien suis fâché, je vous le jure,
De cette triste aventure,
Car, dans votre charmant canton,
Vous réunissez, ce dit-on,
Les ris, les grâces et leur mère
Aux enfants du docte Apollon,
Et les déités de Cythère
/.ux nymphes du sacré vallon.
Surtout, ce qui me désespère.
C'est le plaisir que j'eus [sic] senti
De voir, d'embrasser un ami :
Je ne vous parle pas du prince;
De tous les plaisirs, sur ma foi,
Le voir eût été le plus mince.
Car enfin, fut-ce même un roi,
Quoique partout on le renomme,
A le bien prendre il n'est qu'un homme,
Un homme fait tout comme moi.
Oui, n'en déplaise à Son Altesse,
Je vous assure, en vérité,
Que j'ai beaucoup plus regretté
Votre entretien, votre tendresse,
Surtout la vue enchanteresse
De mainte friande beauté,
Que le prince, que la princesse
Et toute la principauté.
Or donc, pour terminer ma glose,
Ne pouvant, pour ladite cause ,
Jouir de ces plaisirs charmants.
Je vous conjure avec instance.
En place de mon assistance,
De recevoir mes compliments,
L'expression des sentiments De ma vive reconnaissance; Enfin, de votre complaisance Les sincères remerciements.
Cette vie toute de plaisir et de dissipation n'annonçait guère l'érudit et le bibliophile que nous connaissons. Il est vraisemblable que son père sentit alors la nécessité de l'éloigner. Nous savons en effet que le 14 avril 1786 il entra dans le régiment de Bourbon, en garnison à Maubenge. La vie desimpie soldat, pour un jeune homme en qui l'instruction et l'oisiveté avaient développé des goûts délicats et littéraires, était plutôt une pénitence qu'une carrière définitive. Elle dura moins d'une année, car il quitta le régiment le 13 mars 1787, après avoir, suivant toute apparence, promis à son père de se ranger. Gab. Peignot avait vingt ans; il partit pour Besançon, oià il suivit les cours de droit de l'Université (1).
Il ne cessa cependant pas de cultiver les muses, comme on disait alors ; nous trouvons , dans ses Bagatelles poétiques, une épître adressée à son ami Bouchu, datée de 1788. Arc avait-il cessé d'être alors le séjour agréable dont, trois ans auparavant, son émule en poésie faisait une description si sédui-
(1) Il n'est pas exact, ainsi que l'ont écrit MM. Guillemot et Descliamps, qu'il ait été reçu avocat au parlement de Besançon en 1786, et qu'il se soit dès lors établi à Vesoul, pour y exercer sa profession. Les dates que nous citons sont écrites de la main même de G. Peisnot.
santé? Ou plutôt, notre jeune légiste avait-il été condamné à passer quelques semaines dans une bourgade dépourvue de toutes ressources? Voici du moins le tableau peu flatteur qu'il faisait de sa résidence (1) :
Dévoré de soucis dans un hameau bourbeux, Où ma muse languit sous un ciel nébuleux, Puis-je vous hasarder quelques rimes maussades? Maussades, c'est le mot; hélas! plus de rasades. Plus de propos joyeux, d'amourettes bien moins; Adieu les doux aveux, adieu les petits soins. Les deux sexes ici sont tels que la nature Fait naître les chardons dans un sol sans culture.
Quant à la jurisprudence, il n'y avait pas pris goût.
Pour moi, vous le savez, il me f.iut de Bariole, Par ordre de mon père, hanter la triste école, A rUniversité bâiller pendant trois ans. Pour obtenir le droit d'étriller les cliens
11 est certain qu'il avait confié à l'impression quelques essais poétiques. Existe-t-il du pot-pourri de la Création, qu'il a désavoué depuis, une édition antérieure à celle que l'on connaît de 1807? S'agitil, dans l'épître adressée à sa cousine D.... et datée de 1797, d'un autre opuscule qui aurait échappé à tous les biographes? Voici du moins en quels termes il s'exprime sur un petit ouvrage imprimé à Paris en 1787 :
(1) Epifre à ma Muse (1789).
Recevez, cousine, en cachette,
Ce livre qu'a tracé sans art
Une plume assez peu discrète,
Mais qui, comme vous, est sans fard.
Il serait inutile de le dissimuler aujourd'hui, tous les biographes ont fait mention de ces œuvres légères oi^i l'auteur a payé son tribut de jeunesse à l'esprit du siècle. Tout alors était matière à couplets , pourvu qu'ils fussent bien tournés. Voltaire avait parodié le Cantique des Cantiques; Parny allait publier la Guerre des Dieux. Si nous voulions remonter plus haut, nous rencontrerions sur notre passage les Bouftlers, les Lafare, les Chaulieu et le chanoine Maucroix, Toutefois, il importe d'établir entre ces débauches d'esprit et les écarts de notre jeune légiste la distinction si vraie que M. Sainte-Beuve a marquée avec tant de justesse en parlant de l'ami de Lafontaine : cf II s'oublie, il s'amuse, il se laisse aller aux goûts divers de l'amour et de la nature, mais sans un système bien réfléchi... Les défauts de Maucroix, comme ceux de Lafontaine, étaient purement naturels, et, jusque dans leur malice et dans leur licence, gardaient de la bonhomie. Prenez au contraire l'abbé de Chaulieu.... et vous aurez l'épicurien à la fois de pratique et de système (1). »
La chronique rapporte qu'à Besançon, abandonné à lui-même, G. Peignot n'avait pas renoncé aux
(1) Causeries du limdi,i, X, p. 179.
habitudes dissipées de la vie de garnison, et que son père, ayant pris le parti d'aller juger par luimême de sa conduite, n'eut pas lieu d'être satisfait du résultat de sa visite inopinée (1).
Quoiqu'il en soit, notre poète prit ses grades et fut reçu avocat au Parlement de Besançon , en 1790. Pendant les deux années qu'il y demeura, il est vraisemblable que l'exercice de sa profession ne lui procura que de médiocres ressources; car il se montrait extrêmement désintéressé dans ses rapports avec ses clients : il plaidait volontiers sans réclamer d'honoraires. C'est du moins le reproche que lui adressait, quelques années après, madame Peignot, lorsque marié, établi à Vesoul, il se montrait trop oublieux de ses intérêts personnels et des besoins de son ménage.
D'ailleurs les vers et la galanterie se disputaient toujours une partie de son temps ; une épitre assez
légère à sou ami B , datée de 1790, nous le
montre donnant une consultation d'un genre tout particulier, et puisée dans l'art d'aimer en usage chez les militaires du régiment de Bourbon :
(l)Les vers composés par Colin d'Harleville, eu 1788;, sur ses années dejeunesse, peuvent être littéralement placés dans la bouche de son contemporain :
C'est là que j'ai trouvé quelques amis bien chers, Possédés, comme moi, de ce démon des vers; Bons fils, mais sourds de même à la voix de leurs pères... Nous n'avions pas le sou, mais nous étions contens; Nous étions malheureux, mais c'était le bon temps.
Tu le plains, m'a-t-on dit, de la fierté des belles, Et de ce qu'à tes vœux tu les trouves rebelles; Hélas! lorsqu'on possède un cœur comme le tien, Voici pour le guérir l'infaillible moyen
Il reproche, en même temps, à son ami son goût trop exclusif pour la musique, qui lui faisait négliger tout commerce avec ses semblables ; et cette critique devait être reçue d'assez bonne grâce, venant de G. Peignot qui était lui-même musicien et jouait du violon avec beaucoup d'âme.
Il convenait volontiers de ses travers de jeunesse; et, faut-il le dire? lorsque dans l'intimité de la famille il revenait sur ce temps de folle gaîté, il ne pouvait raconter, sans rire aux larmes, l'algarade qui le fit renoncer au barreau. Notre futur dignitaire de l'Université s'oublia un jour au point de jeter sa toque d'avocat dans le parquet de la juridiction devant laquelle il plaidait (1).
C'est peut-être à la suite de cet incident qu'il fît, avec M. Chevassu, de Vesoul, son parent, un petit voyage en x\ngleterre. Il y passa plus d'un mois, et il en rapporta les notes qui lui servirent plus tard à composer son article sur l'église Saint-Paul et sur la Tour de Londres, publié en 1836.
Cependant le temps avait marché ; la Révolution avait usé quelques-uns des hommes qui, après
(1) Il fait allusion à cette algarade dans une lettre adressée à Crapelet le I^t décembre 1840, et qui a été publiée dans le Bulletin du Bouquiniste du l^f janvier 1862.
avoir tenté de la diriger, avaient été mis à l'écart ou avaient succombé à la tâche. Necker venait de quitter la France, Mirabeau était mort; lestantes du roi venaient de partir pour Rome; Louis XYI, surveillé , presque prisonnier dans sa capitale , réduit à l'impuissance de faire le bien, profondément découragé, avait pris la résolution de fuir. Après son retour à Paris, les membres les plus ardents de l'Assemblée législative avaient voulu faire considérer son départ comme une abdication. A la suite de l'insurrection du Cliamp-de-Mars, l'Assemblée, débordée par les clubs, ayant conscience des périls qu'elle n'osait affronter, révisa à la hâte l'acte constitutionnel et le présenta à l'acceptation du roi, qui le signa, après quelques jours d'hésitation. Toutefois, avant de se séparer, le 30 septembre, l'Assemblée avait préparé l'organisation de la garde du roi, qui, d'après la Constitution, devait remplacer les gardes du corps.
L'art. XII du chapitre ii était ainsi conçu : « Le roi ne pourra choisir les hommes de sa garde que parmi ceux qui sont actuellement de service dans les troupes de Hgne ou parmi les citoyens qui ont fait depuis un an le service de gardes nationaux, pourvu qu'ils soient résidants dans le royaume et qu'ils aient précédemment prêté le serment civique. »
G. Peignot était en mesure de satisfaire à ces conditions. Il était imbu, comme la plupart des jeunes gens de son âge, des opinions philosophiques
en vogue à la fin du siècle dernier, et il avait accueilli avec ardeur les promesses de 1789 ; toutefois, il avait conservé de sa première éducation et des traditions de sa famille un profond respect pour le souverain, qui, à cette heure suprême, ne pouvait plus compter que sur de rares dévouements. Il s'enrôla dans la garde constitutionnelle. Elle avait pour commandant en chef le maréchal duc de Brissac, Conformément au décret du 30 septembre 1791, elle était divisée en deux corps : l'un de douze cents hommes d'infanterie, l'autre de six cents hommes de cavalerie, et chacun d'eux avait pour chefs un maréchal-de-camp et un adjudant-colonel.
Cette troupe était composée d'éléments assez disparates, et de bonne heure, malgré les précautions prises pour n'y admettre que des hommes attachés à la cause de la Révolution, on dénonça à la Convention le dévouement trop exclusif de la garde envers la personne du roi.
On avait commencé par exiger de ces militaires le serment « d'être fidèles à la nation , à la loi et c( au roi ; de maintenir de tout leur pouvoir la conscf titution du royaume , décrétée par l'assemblée c( nationale, aux années 1789, 1790, 1791 ; de veiller ce avec fidélité à la personne du roi et de n'obéir à « aucunes réquisitions ni ordres étrangers au ser- « vice de la garde. » Ce serment devait être renouvelé chaque année.
Le 23 mai 1792, Gensonné signalait les prétendues manœuvres employées dans la composition de
la garde, pour en écarter les hommes que leur patriotisme avait rendus suspects et pour ébranler leur fidélité envers la nation française. Bazire assurait, dans la séance du 28, qu'il était indispensable de dissoudre la garde du roi, afin de l'organiser constitutionnellement. «Il y a dans cette garde, s'écriaitil, des prêtres réfractaires, des hommes revenus de Coblentz et leurs domestiques qui leur sont attachés. Je prouverai qu'il existait un projet d'enlever le roi le jour de la fête de Ghâteauvieux. »
Comme l'assemblée avait exigé que chacun des militaires de ce corps justifiât qu'il remplissait les conditions prescrites par le décret organique et que leurs titres eussent été vérifiés par la commune de leur domicile, un nombre assez restreint avait satisfait à cette obligation. Bazire se plaignit en outre, le 29 mai, de ce que les patriotes quittaient le service ; qu'ils avaient été remplacés par d'anciens gardes du corps, par des jeunes gens sortis du séminaire. « Le peu de bons citoyens qui restent sont obligés de prendre le masque de l'aristocratie... »
C'est sans doute pour se conformer à cette nécessité que G. Peignot conserva le nom de La Yerpilière, qu'il portait déjà dans le régiment de Bourbon et sous lequel il s'enrôla dans la garde constitutionnelle. Ainsi que l'on devait s'y attendre, en effet, un grand nombre des jeunes gens qui la composaient appartenaient à des familles nobles; les autres, qui craignaient de se trouver dans une condition d'infériorité vis-à-vis de leurs camarades, se décoraient
volontiers de noms d'emprunt, à l'abri desquels ils se livraient sans crainte à bien des écarts. Ces militaires, appartenant à une arme d'élite, se distinguaient en effet des autres troupes, non moins par leur conduite licencieuse que par leur uniforme. Duels, enlèvements, incartades de toutes sortes, ces passe-temps en usage parmi messieurs les gardes donnaient lieu à plus d'une aventure fâcheuse, oilil était plus commode de figurer sous un nom de guerre que sous celui de sa famille. On s'explique, par ce double motif, que G. Peignot ait substitué au sien celui d'un jardin appartenant à son père.
Ainsi qu'on l'a vu par les fragments de discours que nous avons cités, l'esprit politique qui animait la garde constitutionnelle était assez divers. Le roi avait sans doute des raisons de se défier du dévouement d'un corps d'oii les révolutionnaires avaient cherché à écarter les hommes attachés à sa personne, pour y faire entrer des patriotes. G. Peignot racontait volontiers à ce sujet, qu'un jour, se promenant avec quelques-uns de ses camarades dans les jardins de Versailles ( est-ce bien à Versailles qu'il convient de placer cet incident?), il avait rencontré Louis XVI, accompagné de deux personnes de la Cour. Les gardes s'inclinèrent profondément et témoignèrent par leur attitude de leur respect pour la personne du roi. Cependant Louis XVI crut devoir exprimer, assez haut pour être entendu, quelques doutes sur les sentiments de sa garde. Peignot, piqué de cette observation, ne craignit pas de prendre
la parole et supplia Sa Majesté de croire à la fidélité absolue de la troupe à laquelle il appartenait.
Il est impossible de suspecter sa sincérité à cet égard; quelle que fut la légèreté de son caractère, il était incapable de tromper ou de trahir son souverain. On s'expliquerait difficilement qu'il eût quitté son pays, sa famille et interrompu sa carrière pour aller jouer à Paris un rôle équivoque (1).
« Les derniers avis de Barnave, écrit M™* Campan, avaient été donnés sur les moyens de conserver quelques semaines de plus la garde constitutionnelle dénoncée à l'assemblée, et qui devait être cassée. Les dénonciations contre la garde constitutionnelle ne concernaient que l'état-major de cette garde et le duc de Brissac. Barnave écrivit à la reine que l'état-major de cette garde était déjà attaqué ; que l'assemblée alîaitrendre un décret pour le casser; qu'il la suppliait, à l'instant même où le décret paraîtrait, d'obtenir du roi de recréer cet état-major et de le composer de gens dont il lui envoyait les noms. Je n'ai pas vu cette liste, mais Barnave disait
(1) M™f Campan a dit dans ses Mémoires que « le roi était content des sentiments de cette troupe qui, comme on le sait, exista fort peu de temps. » (Edit. Didot, p. 309.) Nous avons rapporté le trait qui précède d'après les souvenirs conservés dans la famille de M. Peignot. 11 a fait dans sa Correspondance deux com"tes allusions à son séjour à l'Ecole militaire, où était son quartier. « ... Depuis que je vous connais, et cela date d'un peu loin (du temps où je raclais du violon, enfourché sur l'angle de mon lit, à l'Ecole militaire de Paris). » (Lettre à Baulmont, du 10 octobre 1839.)
que tous ceux qui la composaient passaient pour des Jacobins prononcés et ne l'étaient pas ; qu'ils étaient, ainsi que lui, désolés de voir porter atteinte au gouvernement monarchique ; qu'ils avaient su dissimuler leurs sentiments, et que l'assemblée serait quinze jours au moins avant de pouvoir les bien connaître et surtout avant d'avoir pu les dépopulariser; qu'il fallait profiter de ce court espace de temps pour s'éloigner de Paris, et cela dans les premiers jours de la nomination de ceux qu'il désignait. La reine crut ne pas devoir céder à cet avis. M. le duc de Brissac fut envoyé à Orléans et la garde fut cassée (1). »
Voici en quels termes M. Lacretelle a raconté cette affaire : ce Plusieurs des gardes s'étaient rendus délateurs de leurs camarades et de leurs officiers. Toutes les imprudences qui pouvaient échapper à ceux-ci étaient recueillies avec soin. Louis avait dans le duc de Brissac un ami dévoué qui osait encore l'appeler son maître
Commandant de la garde constitutionnelle du roi, il parlait avec réserve, soupirait souvent et laissait quelquefois éclater l'indignation dans ses regards. Le Dauphin... avait été chargé, je ne sais à quelle occasion, de présenter à des officiers de la garde du roi son père un gâteau surmonté d'un petit drapeau blanc, qui peut-être était l'un de ses jouets. L'iiom-
(1) Mémoires, p. 326,
mage du jeune prince fut conservé avec respect, avec amour, et peut-être avec quelque imprudence. Le bruit se répandit bientôt parmi les révolutionnaires que les chefs de la garde du roi méditaient un massacre du peuple, et que déjà ils avaient fait fabriquer le drapeau blanc qui devait leur servir de signal. Le maire de Paris, Péthion, fît fouiller leur hôtel. Les officiers entreprirent une résistance qui accrut les soupçons ; leurs soldats les trahirent, et un drapeau blanc, haut de cinq ou six pouces, fut présenté comme une preuve manifeste de la nouvelle Saint-Barthélémy que préparait Louis XVL .
« En même temps , le comité de surveillance demandait la dissolution de la garde du roi. C'était violer directement la constitution de 1791 qui l'avait établie. On éludait ce faible obstacle en proposant que cette garde fût remplacée sans délai.
« Le licenciement de la garde fut décrété à une faible majorité, et M. le duc de Brissac envoyé à la haute cour d'Orléans (1). »
L'ordre fut donné le 26 août, de le transférer à Paris avec les autres accusés ; des assassins venus
(1) Hist. de France pendant le XVIII^ siècle, t. IX, p. ldO-112: p. 350.
Delille raconta cet épisode dans son poème de Malheur et Pitié (Chant 111) :
Respectahle Brissac! Ah! dans un temps barbare. Qui n'aime à retrouver une vertu si rare ?
Tu passes sans regret, ainsi que sans remord, Du Louvre dans les fers, et des fers à la mort.
— sodé Paris les attendaient à Versailles ; lorsque les prisonniers y arrivèrent le 9 septembre, ils furent assaillis et égorgés au nombre de cinquante par ces forcenés.
Gabriel Peignot s'établit à Vesoul. — Il est nommé bibliothécaire. — Les écoles centrales — Sa double fonction de bibliothécaire et de professeur à l'école centrale de la Haute-Saône. — Il est nommé principal du collège de Vesoul. — Ses vers. — Ses comédies de société. — (1792-1813.)
G. Peignot fut ainsi contraint de rentrer dans la vie privée. Il se fixa à Vesoul, oi^i il reprit l'exercice de sa profession d'avocat, et où il retrouva plusieurs membres de la famille de son père. Le milieu dans lequel il avait vécu à Paris ne lui avait rien fait perdre de sa verve poétique; toutefois, il en rapporta en germe les sentiments que les progrès de l'âge et la réflexion devaient développer en lui ; on en trouve un indice dans un de ses rares opuscules poétiques, oh respire une aversion invincible pour la licence révolutionnaire. On citera sans doute encore de lui quelque débauche d'esprit, telle que les lettres facétieuses de Fontenelle ou la Petite Fronciade, qu'il publia quelques années plus tard. Mais, lorsqu'en 1793, il écrivait l'épigramme suivante, il exprimait le dégoût qu'il éprouvait pour les coryphées de la Montagne :
Braver l'opinion, commettre tous les crimes, Etre un monstre effrayant d'audace et de terreur, Rougir ses viles mains du sang de ses victimes,
N'écouter que la voix de son farouche cœur, Avoir pris pour modèle ou Néron ou Tibère, Répondre à qui l'accuse en cynique imposteur, D'un tyran exécré tel est le caractère.
Il épousa, le 31 mars 1793, M''^ Françoise Durger, fille d'un ancien procureur au bailliage de Vesoul, qu'il perdit le 10 septembre 1795. Le 13 juin 1794, il fut nommé bibliothécaire du département de la Haute-Saône, fonction qu'il conserva sous un autre titre, jusqu'en 1803.
Le 7 ventôse an ni, la Convention décréta l'établissement d'une école centrale pour trois cent mille habitants. Mais ces écoles ne furent organisées que l'année suivante. Vesoul eut la sienne et G. Peignot en fut nommé bibliothécaire. Comme il était difficile de trouver un nombre de professeurs suffisant pour remplir les programmes de l'enseignement (il en fallait dix par école, ou neuf cents environ pour toute la France), G. Peignot fut chargé de faire en même temps le cours de géographie et d'histoire littéraire. Cette double fonction convenait admirablement à ses aptitudes pour les lettres et pour la bibliographie. Le travail considérable qu'elle lui imposait ne fit que stimuler ses heureuses facultés, et c'est certainement à Vesoul qu'il prépara la plus grands partie des ouvrages qu'il publia plus tard et qui firent sa réputation.
On lui doit l'organisation de la bibliothèque de Vesoul ; il y réunit et il y classa les précieuses collections des Bénédictins de Luxeuil, de Faverney et
de Bellevaux, d'où il tira un premier noyau de vingt mille volumes.
Cependant le programme des études était trop étendu; la ligue de démarcation qui sépare l'enseignement supérieur de renseignement secondaire n'avait pas été tracée avec une netteté suffisante. Mais si ces cours n'étaient guère convenables pour faire de bons élèves , pour la plupart desquels ils avaient un caractère trop encyclopédique, en revanche ils devaient contribuer à former d'excellents professeurs. Il est probable que G. Peignot s'y distingua, car il fut chargé de prononcer le discours de rentrée, le 10 brumaire an vu. Il en a publié un long extrait dans son Manuel bibliographique, p. 195.
On y trouve la trace des opinions philosophiques qu'il avait puisées dans ce courant d'idées toutes faites que les encyclopédistes avaient léguées à la génération de 1789, et que l'on acceptait alors sans examen. G. Peignot n'eût pas tenu, en 1820, le langage qui fut sans doute applaudi de tout le monde en l'an vu ; mais du moins, on pressent, dans ce discours, l'œuvre d'un esprit dévoué à la science, qui, malgré ses illusions sur l'avenir du régime politique en vigueur, conservait des idées saines sur les anciennes méthodes. On y lit des phrases comme celle-ci : a Dans une république, l'instruction est le besoin de tous; cette vérité, mille fois répétée et sentie dans tous les temps par les esprits justes et éclairés, a déterminé le législateur français à rem-
placer les institutions gothiques de l'ancien régime, connues sous le nom d'académies, d'universités et de collèges... »
Mais aussi on rencontre des conseils salutaires sur la nécessité de donner aux langues anciennes une large place dans l'instruction publique. c< Si, sous l'ancien régime, on avait la ridicule manie de consacrer de longues années à l'étude seule du latin, ne tombons pas dans un excès contraire et plus pernicieux, en le proscrivant entièrement Il n'existe
pas un homme qui, dans le cours de sa vie, se soit un seul instant repenti de s'être appliqué à l'étude des langues, et surtout du latin »
Il se faisait du reste l'interprète des discours prononcés par Fourcroy en l'an iv, et des circulaires de François de Neufchateau ; et comme cette organisation de l'enseignement valait mieux, atout prendre, que la dégradation dans laquelle étaient tombées les études, on s'explique que notre jeune bibliothécaire se soit exprimé avec une confiance si absolue sur l'avenir et l'efficacité des nouveaux programmes (1).
(1) Son enthousiasme tout juvénile pour le gouvernement qui venait de succéder aux excès politiques dont il avait été le témoin, ne doit pas tirer plus à conséquence que les écarts bien autrement graves de son ami et contemporain Nodier, qui depuis... Ce dernier travaillait au Citoyen Français, journal qui fut supprimé comme ultra-révolutionnaire, et il disait de lui-même, dans les Souvenirs et portraits de la Révolution, « qu'il avait servi la liberté avec la ferveur d'une organisation énergique. »
Dès le 10 septembre 1793, G. Peignot avait perdu sa femme; il s' était remarié quelques mois après avec M"'' Juif, veuve de M. Hugon, avocat à Vesoul. Son père, qui n'avait pas quitté la petite ville d'Arc, mourut ensuite le 13 avril 1796. Mais la part que son fils recueillit dans sa succession fut extrêmement modique, soit qu'il eût dissipé ou compromis à l'avance la fortune qui devait lui revenir, soit que des pertes d'argent, pendant l'époque orageuse que l'on venait de traverser, eussent ébréché ou anéanti un patrimoine qui, dans l'origine, avait été assez considérable.
Ainsi, avant trente ans, G. Peignot ne pouvait guère compter que sur son travail pour vivre et pour élever les jeunes enfants de son premier mariage et ceux qu'il devait avoir de sa seconde femme, à des intervalles assez rapprochés. Toutefois la place qu'il occupait ne laissait pas de lui procurer des appointementsassez considérables pour l'époque. Le traitement des professeurs et des bibliothécaires des écoles centrales était de trois mille francs, et en supposant qu'il ne cumulât pas les appointements afférents à chacune des fonctions qu'il remplissait, ils s'élevaient au même chiffre que ceux qu'il touchait, à la fin de sa longue carrière, en qualité d'inspecteur de l'académie de Dijon.
A partir de cette époque, il se consacra tout entier aux devoirs que lui imposaient ses occupations officielles et son rôle de père de famille. Mais il n'avait rien perdu de son enjouement et de son extrême
affabilité. Les amis avec lesquels il se lia entretinrent avec. lui, pondant le reste de sa vie, des relations assidues. Son commerce était aussi sûr qu'agréable; il était l'âme d'une société composée de toutes les personnes qui occupaient un certain rang à Yesoul ou dont les goûts étaient conformes aux siens. 11 y apportait beaucoup d'esprit naturel, une intelligence très cultivée, une merveilleuse facilité à composer des petits vers et des comédies de société. Ses amis ont conservé de lui et chanté, pendant de longues années, plus d'une épigramme, plus d'un couplet éclos dans ces réunions intimes, entre deux verres de vin de Champagne.
Plusieurs des épitres publiées dans ses Bagatelles poétiques datent de cette époque, et sont adressées à l'imprimeur Bobilitr, propriétaire du château de Navenne; à Beauchamps, savant astronome qui fit partie de l'expédition d'Egypte; au baron Hilaire, préfet de la Ilaute-Saône; au général Vergne, qui fut préfet en 1800. Ses autres amis étaient le colonel Bobilier, frère do l'imprimeur ; M. Baulmonl, maire de Yesoul; M. d'Auxon, sous-intendant militaire, etc. Il eut plus d'une fois recours à leur bourse, à charge de revanche, lorsque la sienne était à sec, et c'est en vers qu'il leur adressait volontiers sa requête. Dans une petite pièce, adressée à M. Bobilier, il peint ainsi sa détresse (1797), Il est censé parler à un voleur qui lui a dérobé un louis :
Je suis comme vous misérable,
Par la queue arrachant le diable;
J'ai de plus que vous quatre enfants
(Autant vaudrait quatre sergents);
Bien plus, j'ai la meilleure femme
Que Dieu fît pour sauver une âme,
Je dis une âme de mari,
Qui fait son purgatoire ici.
Je suis convalescent, je mange comme quatre, Ma femme en fait autant et n'en veut rien rabattre.
L'hiver aux doigts glacés, au front sec et chenu, Vient, sans provisions, nous prendre au dépourvu.
Auparavant il avait adressé ses adieux à son ami Beauchamps, envoyé à Mascate en qualité de consul. Celui-ci ayant été retenu prisonnier à Constantinople par le sultan, G. Peignot publia dans la Décade philosophique son épître au grand Turc (1800) :
Savez-vous, Monsieur de Bysance, Qu'à la fin je perds patience.
Depuis près de quatre printemps.
J'attends en vain l'ami Beauchamps...
J'ai lu dans les papiers-nouvelles Que, par delà les Dardanelles, Cet ami si cher à mon cœur Vit aux dépens du Grand-Seigneur...
L' épître au général Yergne commence le recueil
et est datée de 1800. Il s'excuse en ces termes de
s'abandonner avec trop de complaisance au plaisir
de rimer :
Cependant, quelquefois un accès de délire, En dépit des neuf Sœurs, me porte à rimailler; L'ombre de Chapelain semble me tenailler : Vingt fois j'écris mon vers, vingt fois je le déchire,
De mes alexandrins alimentant mon feu: . Je n'use par bonheur que de l'encre à ce jeu...
En même temps il composait des petites pièces qui ont été, pour la plupart, représentées sur le théâtre de bienfaisance de la ville de Vesoul. « Si le public a daigné les accueillir, dit-il dans l'avantpropos qui précède les Opuscules dramatiques, j'en suis redevable au seul jeu des acteurs et surtout à mon ami Baulmont, Ces bagatelles dramatiques, destinées à un petit théâtre de société, ayant été conçues et jetées sur le papier très rapidement, on les trouvera sans doute faibles et incorrectes ; mais au moins j'ai tâché de les rendre d'une exécution facile, tant par le nombre et le caractère des personnages que par la simplicité des décorations. »
Aux deux comédies imprimées dans ce recueil et qui ont pour titres Robin et Cidalise et la Cassette, il convient d'ajouter : & le Bailli cabaleur, imprimé en l'an iv (représenté le 3 mars 1793); les Lunettes cassées, comédie en trois actes; les Dangers de l'Athéisme, drame en trois actes, et quelques scènes patriotiques. Celles non représentées sont : l'Heureux Procès, opéra bouffon en deux actes ; la Tête à perruque, comédie en deux actes; les deux Corsaires, comédie en deux actes: les Deux Cousins, comédie en trois actes. »
L'intrigue de Robin et Cidalise est extrêmement simple, et n'est ni meilleure ni pire que les pièces de circonstance du même temps. Le but moral , par
trop marqué, ne laisse pas un instant le spectateur ou le lecteur en suspens. Un célibataire fort riche, Lisimon, veut, avant de faire son testament, éprouver les sentiments de ses neveux et de sa nièce. 11 se fait passer pour mort ; les héritiers sont appelés ; on ouvre un prétendu testament qui laisse toute la fortune à Robin, villageois avide et grossier. Celuici met la main sur le coffre-fort, tourne son oncle en ridicule, chasse son vieux serviteur , renie sa mère, et traite sans ménagement ses cousins Clairval et Nadine, qui ont été à peu près déshérités. Ces derniers, au contraire, agissent et parlent avec un désintéressement sans bornes. L'oncle reparaît alors, confond l'ingrat, et unit le sensible Clairval à l'intéressante Nadine, qui n'ont pas cessé de témoigner le plus profond respect pour sa mémoire.
Dans la Cassette, un tuteur, qui ressemble comme deux gouttes d'eau à Bartolo, s'enrichit aux dépens de sa pupille et écarte tous les partis qui la demandent en mariage. Un amoureux, Mélicourt, s'introduit dans la maison, déguisé en jardinier ; son valet vole la cassette du tuteur avare. Avant que ce dernier s'en aperçoive, on Jui offre cinquante mille francs pour obtenir son consentement au mariage de sa pupille, que Mélicourt consent à épouser sans dot. Les cinquante mille francs sont pris sur l'argent de la cassette, et les jeunes époux partent en poste avec le reste, en annonçant au tuteur qu'ils lui restitueront son argent après qu'il aura rendu ses comptes.
C'est dans la première partie des Bagatelles poétiques que fut publiée la Petite Franciade, qui doit avoir été composée en 1801, date de l'édition que nous avons sous les yeux. 11 y est question en effet du traité de Luné ville :
Enfin, après bien des combats, Et des dangers et des débats, Aux méchants pour faire la nique, Et pour sauver la République, Une bonne et solide paix Fera rire tous les Français.
Deux autres pièces sur le même sujet figurent en tête du même recueil. Dans l'une d'elles on lit ces vers à l'adresse du premier consul :
Gloire au vaillant héros qui sut, dès son jeune âge. Allier la puissance au plus rare courage; C'est par lui que l'on voit le céleste laurier
S'unir au paisible olivier.
Il ne lui sufflt pas de fixer la victoire : Avec Minerve il vole au temple de mémoire.
Les succès de nos armées, on le voit, excitaient sa verve. Nous possédons, manuscrites, deux pièces peu connues sur la prise dp Vienne, non mentionnées par les hibliograplies, bien qu'elles aient été imprimées chez Bobilier à Yesoul. Elles ont été chantées, pour la première fois, dans les salons du baron Hilaire, alors préfet du département de la Haute-Saône. Nous choisissons les trois meilleurs couplets de la première :