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LIVRE IV LES RÉSULTATS

La situation de Lorenzo est de plus en plus enviée. Le comte Riario refuse en son for intérieur de se tenir pour battu et compte bien un jour enfin prendre sa revanche ; c'est un besoin qui le talonne au point qu'il ne peut plus attendre; et, les voies diplomatiques ou guerrières lui paraissant singulièrement obstruées, il revient à la combinaison choisie d'abord par Sixte comme la plus simple et la plus naturelle. La mort de Giuliano l'entraîne à espérer celle du Magnifique ; n'ayant plus que lui à frapper, il juge l'entreprise moins difficile. En agissant de la sorte il ne fait que prévoir au désir secret de son protecteur et se l'attacher davantage ; il lutte en même temps pour sa cause et la sécurité de son avenir, la situation de Lorenzo devenant de plus en plus prépondérante et l'enfermant en quelque sorte dans Rome où, malgré toute l'immense faveur dont on le gratifia,

il conserve le regret de n'être pas chez lui. L'assassinat décidé, il s'arrange seulement à ne pas risquer sa précieuse personne. Il prépare l'affaire au plus vite, s'entend avec quelques exilés et les charge de monter la tête à un nommé Frescobaldi, choisi de préférence pour sa qualité d'ancien ami de Lorenzo lui ayant encore des obligations. Le piquant est que ce Frescobaldi avait justement fait arrêter autrefois à Pera oîi il était consul le Bandini avec Taide du sultan. Ne se sentant pas j assez sûr de son coup à lui seul, il s'adjoint Marotte l

Baldovinetti. Mais les deux misérables ont beau {

choisir d'excellents poignards et les empoisonner, leur tentative n'aboutit pas; ils sont pendus aux fenêtres du Bargello, le 6 juin 1481. Le coup — pour suivre la tradition des Pazzi — avait été tenté encore dans une église, celle des Carmes. Valori et Ammirato parlent d'une autre conjuration dont. Kiario aurait été toujours Fauteur et Baldinotti de Pistoia rinstrument et qui manqua de même ; mais ces deux auteurs seuls la mentionnant, elle ne me paraît pas prouvée.

La lutte avec la papauté ne faisait que couver sous la cendre ; elle reprend d'une façon indirecte avec la même ardeur.

Mahomet II était mort le 3 mai 1481, faisant cesser ainsi autour d'Otrante une guerre qui aurait pu durer longtemps et devenir dangereuse, conduite par lui; quant à ses deux fils, ils se détestaient trop pour la poursuivre selon le vœu de leur père. Sixte, de son côté, aussitôt la bonne nouvelle connue, avait

rappelé sa flotte et donné ordre au duc de Calabre de reprendre la ville perdue, car il revenait à ses vues ambitieuses et souhaitait faire de la Romagne Tapanage du comte Riario ; en septembre 1480, il avait déjà profité des querelles des princes pour occuper la principauté de Forli, et il pensait pouvoir continuer en y ajoutant Faenza, certain qu'à Denise on fermerait les yeux. — Pour en avoir le cœur net, il se rend lui-même dans la ville des lagunes. Il y est reçu mieux qu'un empereur. La République Sérénissime, qui ne perd pas la tête, espère acquérir de nouveaux territoires à la mort de cet allié qu'elle voit vieux et miné. Mais elle est aussi pressée que lui et ne veut pas attendre. Ils décident l'entreprise contre Ferrare, petite principauté sans force et sans défense réelle. Le prétexte est vite trouvé. Venise déclare avoir jadis, vers 1308, occupé la ville pendant un temps assez court et, comme ça reste un peu insuffisant, elle ajoute qu'elle est mécontente du récent mariage entre Eleonora, fille de Ferrante, et Ercole d'Esté ; elle se plaint enfin que son vidame ait été excommunié par l'archevêque à propos d'une misérable question de taxe. Malheureusement cette dernière affaire s'arrange. Désappointée, Venise dévoile ses intentions cette fois en interdisant à brûle-pourpoint de faire du sel à Gommachio, sur le territoire ferrarais cependant. Le duc qui vient de montrer sa bonne volonté laisse entendre cette fois son mécontentement. Venise, satisfaite, y ajoute en discutant à nouveau la question de la frontière.

Tout s'envenime à souhait. Le 3 mai 1482, la guerre est déclarée.

Le duc en appelle aux princes et Tltalie se partage en deux ligues ; d'un côté, Venise avec le pape, Riario, Gênes et le marquis de Montferrat ; de l'autre le duc de Ferrare avec le roi de Naples; le duc de Milan, le marquis de Mantoue, Bologne et Florence ; le vieux Montefeltro et Alfonse de Calabre commandent les forces de Ferrare, Roberto de San Severino celles du pape. Et les opérations commencent.

Les Ferrarais veulent se servir de leurs deux armées pour une action quadruple : le duc d'Urbino attaquerait par la Lombardie, tandis que le duc de Calabre retiendrait les troupes pontificales autour de Rome, autant que possible sans livrer bataille ; pour achever la division de l'ennemi, Lorenzo se joindrait à Niccolo Vitelli et mettrait le siège devant Citta diCastello; de son côté, Antonio, fils du duc d'Urbino, attaquerait Forli. C'est adroit. Mais Venise prend les devants et cerne Ferrare de tous les côtés ; en même temps elle bloque Ravenne par terre et par mer, et empêche l'action du plan projeté. San Severino s'empare de Castel-Nuovo, malgré les efforts du Montefeltro aidé par Ercole et Bentivoglio ; il apparaît ensuite devant Ficcarolo. Vespasiano dei Bisticci prétend que ce fut une campagne comme on n'en avait point vu depuis longtemps. Elle ne le paraît guère si on la regarde attentivement. Chaque corps d'armée se trouve isolé, séparé des autres par de longues distances

semées de terrains défectueux, presque infranchissables, très difficiles aux marches, déchiquetés de torrents et de rivières sans ponts, envasés par de larges deltas marécageux ou sablonneux qui débordent ; pour achever, une odeur infecte et mortelle suinte de partout. Le pape, en réalité, se trouve dans un grand embarras. Lorsque le duc de Calabre a paru sur le Tronto, il a dû dévoiler son jeu en refusant le passage et établir ainsi nettement les hostilités. Les Florentins viennent de prendre Citta di Castello et y ont installé Yitelli. Encore une fois il se retrouve en présence de son éternel ennemi; et Lorenzo n'est plus seul. Borne n'est pas sûre ; de nombreuses factions la divisent ; au dehors, la campagne est dévastée. Il appelle au plus vite Malatesta. Celui-ci fait lever autant d'infanterie qu'il est possible, et la tâche lui est fîicilitée par les habitants eux-mêmes qui, devant les nombreuses incursions du duc de Calabre jusque sous les murs, sentent qu'il y va de leur intérêt. Il sort ensuite de Rome en ordre de bataille et campe, le 21 août, à deux milles de son adversaire, à Torre di Campo-Morte, près de Velletri. Le duc ne pense pas qu'on oserait lui livrer bataille hors des murs; ainsi serré de près, bien qu'il se trouve désorienté et que les secours de son père ne l'aient pas encore rejoint, pour ne pas s'avouer vaincu et ne pas fuir en désordre, il accepte la bataille. Elle dure jusqu'à la moitié du jour. De part et d'autre elle est acharnée. « On déploya dans cette action, écrit Machiavelli, plus de talents militaires et de

valeur que dans toutes celles dont Tltalie avait été hérissée depuis cinquante ans. » Il y eut plus de mille morts dans les deux armées. Celle de TEglise fut victorieuse et le dut à la supériorité de son infanterie dont Tattaque contre la cavalerie du duc fut si impétueuse que ce prince fut forcé de prendre la fuite. Il eut même été fait prisonnier si plusieurs des Turcs débarqués à Otrante, et qui combattaient alors sous ses drapeaux^ ne l'eussent sauvé. — Roberto Malatesta rentre en triomphe dans Rome, mais n'en profite pas longtemps. Tout en sueur encore, il demande de Teau ; on la lui apporte ; il boit en si grande quantité et si précipitamment qu'il lui survient une dysenterie que rien ne parvient à arrêter ; et il succombe au bout de peu de jours, le 10 septembre. Ses obsèques sont célébrées par Sixte lui-même au milieu d'un sompteux décor. Le même jour, par suite d'une fièvre due à l'atmosphère des marais, le grand Montefeltro meurt à Bologne où on Ta transporté. Vingt mille hommes de son armée le précèdent ou le suivent dans la tombe.

Le pape veut profiter aussitôt de son avantage. Il envoie vite son cher Riario vers Citta di Castello afin de la reprendre. En même temps, ils se promet de mettre la main sur les Etats de Rimini, Roberto Malatesta ne laissant qu'un fils en bas âge. Mais Lorenzo veille. Il se rend lui-même à Rimini et va trouver la veuve du condottiere. Il lui représente la réalité de la protection papale et parvient à la convaincre. Il l'engage alors à ne pas hésiter dans

sa résistance. Et le comte Riario est repoussé à Citta di Castello comme à Rimini. — Lorenzo, à tout ce qui s'est passé, n'a pas risqué grand'chose ; il a laissé les autres aller de l'avant après les avoir poussés au moment opportun, tandis qu'il se réservait la surveillance générale pour mieux discerner l'action indispensable.

Les Vénitiens finissent par s'emparer de Ficcarolo et passent le Pô. Les troupes d'Ercole sont en mauvais état et désorientées depuis la mort du Montefeltro. Il semble que tout soit à la veille d'être perdu et qu'il n'y ait plus rien à faire, sinon à tenter une chance à laquelle croire est impossible. — Lorenzo intrigue auprès du pape pour le détacher des Vénitiens. Il lui fait entendre que la puissance de ses alliés sert surtout à sa ruine et à celle de l'Italie; et, comme le pape hésite, il l'accule à la nécessité d'accepter son offre. Il veut, en effet, par tous les moyens possibles, atteindre à une pacification générale. Maintenant qu'il est le maître dans sa ville, sa ville ne lui suffit plus ; monté plus haut, il veille tout Tborizon que fixe son regard. Sa vie est comme une élévation continue vers un idéal de puissance et de paix. C'est pour l'établissement de cette paix qu'il veut restreindre la puissance pontificale, sans cesse avide de désordres ; qu'elle le seconde au lieu de se buter, au contraire, il l'aidera. La preuve en est qu'il finit par s'entendre avec Sixte malgré leur double haine, et cela, parce que le doge maintenant devient le nouvel ennemi. Aux mains du Magnifique

Florence fixe le point d'appui de ses projets, la vaste maison où ils se méditent, en même temps qu elle reste l'auxiliaire et la patrie ; il ne peut rien sans elle; aussi est-ce après se l'être sérieusemeQt attachée qu'il entreprend de réaliser son rêve. Par la même occasion, il la sert et l'agrandit. Mais, tout en l'aimant mieux qu'une mère, il ne pense pas que le reste du monde soit nécessairement haïssable et juge plus intelligent de s'en servir. Il est bien avec la France, il ménage l'Empereur; maintenant que Sixte, maté, change de politique et s'amende, il va lui tendre la main — et la lui forcer parce qu'il la refuse encore. — Après avoir consacré la paix de Florence, il tentera celle de l'Italie. S'il avait eu ritalie, il aurait peut-être fait, pour un temps, celle du monde.

Tandis qu'une partie de ses forces militaires aide la veuve du Malatesta, il reprend la proposition de concile faite déjà par Louis XI; il négocie avec l'Empereur et l'y fait adhérer pour qu'il l'annonce à grand bruit comme devant avoir lieu à Baie. Cela se montrait facile, l'ancienne réunion de prêtres qui s'y était déjà tenue ayant continué sous rinfluence d'un dominicain allemand, évêque de Krain, Andréas, qui détestait Rome pour y avoir lié connaissance avec les cachots du fort Saint- Ange. Lorenzo profite de cet interprète tout trouvé. Il envoie vite des délégués parmi lesquels un de ses hommes de confiance, Baccio Ugolini. Le roi de France et l'empereur d'Allemagne en font autant, de leur côté. Le pape rappelle alors avec

LES RESULTATS 2i3

une certaine violence que promesse lui a été faite à Mantoue précédemment de ne plus en appeler au concile, et il n'envoie pas de prélats. Tout tombe. Andréas parle avec maladresse, en homme qui ne comprend rien à la situation. Baccio Ugolinî écrit à Lorenzo que « pousser cette affaire serait faire avaler la médecine à un mort ». L'affaire tourne mal au point que Tévèque est mis en prison et que son procès dure jusqu'à ce qu'on l'y trouve pendu. — Le résultat consiste en ce que Sixte est averti désormais et sait qu'il restera seul s'il refuse de répondre aux alliances proposées, une fois détaché de Venise. Le Magnifique l'a acculé au pied du mur ; il Ta battu, et maintenant, termine par une plaisanterie sérieuse : il lui inflige son alliance, trouvant plus amusant de ne pas écraser un ennemi qu'il ne peut tuer et qui, par conséquent, montrera toujours la griffe; il prend par exemple cette griffe avec délicatesse et lui rogne les ongles. — Sixte, le 29 août, avait écrit aux princes et à Frédéric. Le 12 décembre, la paix est conclue dans sa chambre.

Tout a été mené secrètement par Lorenzo. Ses compatriotes, ignorants de la part qu'il a prise aux négociations, le remercient en se plaignant de la paix qu'il leur procure et déclarent que, la question romagnole n'étant pas résolue, il aurait mieux valu continuer la guerre. Lui aussi demeurait mécontent de n'être que peu garanti du côté des plaines lombardes, mais, ne pouvant compter sur personne et, la nécessité d'un appui demeurant

absolue, il avait pris le plus plausible ; le danger que lui reprochaient les siens présentait d'ailleurs bien peu d'importance ; en outre, il espérait que Venise prendrait mal le traité. — Venise le prend mal en effet et rappelle son ambassadeur de Rome. Sixte à qui ce genre d'opérations ne coûte pas grand' chose l'excommunie. Venise reste seule avec toute l'Italie contre elle. La guerre recommence. Mais Lorenzo s'est fait encore un nouvel allié.

Venise, toujours rapide à prendre Toffensive, bat ses ennemis près d'Argenta et campe sous les murs de Ferrare.

Le 28 février 1483, une diète se réunit à Crémone. Il y a là Lodovico il Moro, Ascanio Sforza, le duc de Calabre, Ercole d'Esté, le marquis et le cardinal de Mantoue, Giovanni Bentivoglio et Lorenzo de' Medici qui revient de Rome où il a longuement conféré avec le Saint-Père. Il attire à lui la diète en quelque sorte, la dirige et la domine; et tous ne trouvent rien à redire à ce qu'il tienne plus de place que son titre officiel ne lui en confère. Il est éloquent, précis et déterminé; il établit la situation d'une manière nette, place un mot pour chacun, ménage les intérêts de l'un et de l'autre et décide à l'action en commun. — Il fallait un certain courage pour se rendre seul, sans escorte efficace, à une assemblée où Riario, qui s'y trouvait, pouvait saisir à nouveau l'occasion de l'assassiner; ses amis avaient cherché à le dissuader d'y venir; Louis XI lui avait écrit exprès pour l'en détourner, avec aussi, sans doute, Tespoir secret que, sans lui, la diète n'aboutisse pas; le vieux roi devait, en effet, voir d'un mauvais œil une alliance des princes italiens.

La flotte vénitienne, battue au Bordeno, y perd

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son provéditeur Antonio Justiniano et deux cents bâtiments ; Téchec est mal compensé par la prise de Gallipoli, dans la Fouille, qui tombe au pouvoir d'une de ses armées, grâce à la valeur de Jacopo Marcello ; mais ce chef est également tué pendant une des dernières attaques, le jour même où la ville capitule ; son successeur, Malipieri, recueille le bénéfice de la victoire et fortifie sa conquête ; il ravage de là la campagne environnante, massacre les villageois et atteint la Calabre où il s'empare de Policastro et de Ceri ; pendant ce temps une seconde armée a franchi TAdda. — Ce sont de petits avantages sans importance, plus propres à flatter l'orgueil militaire qu'à établir un résultat ; et les choses vont tourner mal pour la Sérénissime République, déjà bien éprouvée par la perte de ses galères. Elle espère en eff'et que les troupes milanaises commandées par San Severino exciteront quelque révolte contre celui qu'on appelait encore le régent, par habitude, bien qu'il ne fût plus question de régence depuis longtemps; mais le More qui s'est d'abord mêlé à la ligue avec répugnance, pénétrant les desseins de Venise, va y prendre part ou du moins l'aider. Le duc de Calabre de son côté se met vite à l'action ; il laisse quatre mille chevaux et deux mille fantassins au marquis de Ferrare pour sa défense et, à la tête de douze mille cavaliers et de cinq mille gens de pied, entre dans le Bergamasque, traverse le Besson, gagne le Véronais, en prenant possession d'un certain nombre de villes au long de son chemin. Le

marquis de Ferrare, non content de rester sur la défensive et n'ayant devant lui que le duc de Lorraine à la tête de quatre mille hommes, recouvre une assez grande partie de ses Etats.

L'hiver offre un prétexte de repos de part et d'autre. Puis les hostilités reprennent avec les premiers beaux jours. La ligue a cette fois réuni toutes ses forces ; mais la guerre est conduite mollement, d'une façon dérisoire, comme si les combats de Tannée précédente avaient donné à réfléchir sur la rapidité de la mort. Les armées s'enferment Tune vis-à-vis de l'autre en prenant bien garde de se heurter et, comme une action quelconque est nécessaire, pillent les territoires qu'elles occupent, rançonnent les habitants, mettent à mal les filles et ajoutent des cornes au front des maris. Le manque de bravoure ne suffît cependant pas à expliquer Finaction ; sa véritable cause est dans la désunion des différents princes, désunion qu'ils n'osent s'avouer, mais dont ils sentent la colère et la gène au fond du cœur. Du côté des Vénitiens, le duc de Lorraine se retire et gagne ses forêts du nord. Du côté des alliés, le More redevient mécontent et jalouse le duc de Calabre d'une jalousie ardente à laquelle la mort survenue de Frederigo Gonzagua ne fait que lâcher bride, Gonzagua ayant aidé beaucoup à leur rapprochement ; de plus Gian Galéaz atteignant Tâge de régner, la situation de Lodovico se complique, tourne à l'équivoque, s'embrouille; le jeune duc a épousé justement la fille du duc de Calabre,

Isabelle ; et la politique de TAragonais poursuit ce but : s'arranger de façon que tout le pouvoir revienne à son gendre. — Le More change bientôt de posture, et intrigue à Venise où le terrain ouvre des sillons excellents pour la graine qu'il veut y semer. La République, en effet, vient de suggérer vainement à Louis XI de tenter une entreprise contre Naples et au duc d'Orléans une autre, parallèle, contre Milan ; ses négociations avec Anne deBeaujeu, occupée ailleurs, demeurent pendantes : elle reste seule. Elle n'a pas le choix; au contraire, elle développe de plus en plus ses racines à la cour milanaise, se révèle énergique et solide. « Aussitôt que les Vénitiens furent instruits des dispositions de Sforza, écrit Machiavelli, ils jugèrent l'occasion favorable pour regagner par la paix, selon leur coutume, ce qu'ils avaient perdu par la guerre. » — Lorenzo cette fois est battu, — ce fut la seule ! — et ne peut dire non, le traité assurant la paix qu'il demande. Les confédérés ont besoin de dissimuler pour ne pas paraître mécontents. Le résultat est peu satisfaisant ; il faut restituer aux Vénitiens les conquêtes faites sur eux, leur abandonner Rovigo et la Polésine, leur laisser à Ferrare toutes les prérogatives qu'ils avaient précédemment. — Chacun avait soutenu à grands frais une guerre d'où il ne rapportait rien, et dont la fin était honteuse puisque Ton rendait ce qu'on avait pris et ne retrouvait pas ce qu'on avait laissé prendre. Le More avait joué un bon tour. Venise tirait les marrons du feu. — Le duc de Calabre, qui n'agit

plus que sur Tinstigation du Magnifique depuis qu'ils sont alliés, lui envoie Giovanni Albino et Pontano pour rengager à la résistance ; mais le Magnifique lui démontre qu'il n'y a rien à faire et que l'avantage est appréciable de mettre fin à une guerre qui épuise tout le monde. Au mois d'août 1484, le traité est conclu.

Pendant ce temps, pour leur propre compte, le pape et Lorenzo avaient mis le siège devant Citta di Castello pour en chasser Vitelli, abandonné maintenant on ne sait trop pourquoi, sans doute à cause de la place trop prépondérante qu'il possédait dans ses domaines. Et comme les choses avaient tourné mal pour les assiégeants, Sixte, ayant toujours pris soin de paraître demeurer à l'écart avait rétabli la paix entre Lorenzo et Vitelli. A Rome, oîi il était ensuite rentré au plus vite, et où la lutte entre les Colonna et les Orsini chauffait rouge, il avait tout apaisé en ruinant les Colonna, en rasant leurs palais et en faisant mettre à mort le plus possible d'entre eux,

Lorenzo reste donc mécontent. Rien ne lui prête une aide efficace. Les villes qu'il voudrait faire revenir au territoire florentin se maintiennent insaissables. Lucques ne lui appartient pas; Sienne est une république tourmentée, factieuse et rebelle à son protectorat; Giovanni Ricasoli vient d'écrire à son sujet aux Dix qu'elle est « folle, prête à se tourner vers qui lui remplira le ventre, et à faire vingt-cinq révolutions en un jour pour une fiasquette de vin ». L'argent nécessaire lui manque pour re-

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prendre Sarzane enlevée par Angostino Fregoso qui Ta très adroitement livrée à la fameuse Banque de Saint-Georges dont les intérêts ont si souvent combattu ceux de ses banques propres. Et il hait cette puissante compagnie qui dirige tout le trafic génois, possède un gouvernement représentatif, un trésor, une armée de premier ordre et un système d*administration bien supérieur à celui de TEtat. Citons encore Machiavelli : « Quand les Génois eurent fait la paix avec les Vénitiens, après la guerre dispendieuse qui avait duré entre eux pendant plusieurs années précédentes, leur république, ne se trouvant point en état de rembourser sur-lechamp les grandes sommes d'argent qui lui avaient été prêtées, céda à ceux de ses citoyens qui les avaient avancés le revenu des douanes et décida que chacun en toucherait une part proportionnée au fonds de sa créance, jusqu'à entier remboursement. Afin que les citoyens porteurs de ces créances eussent un lieu pour s'assembler, elle leur donna le palais situé près de la douane. Ceux-ci organisèrent entre eux un mode de gouvernement pour régir leurs affaires. Ils établirent un conseil de cent membres chargés de délibérer sur l'intérêt général, et un autre conseil de huit membres, pour exécuter les délibérations. Ce dernier conseil était comme le chef du corps entier. Ils divisèrent leurs créances en parts ou coupons qu'ils appelèrent lieux ou « moghi ». Ils donnèrent à leur société le nom de San Giorgio. Telle fut leur forme de gouvernement et sa distribution. L'État éprouva de non-

veaux besoins et demanda de nouveaux secours à San Giorgio ; les richesses et la bonne administration de cette banque lui permirent de les fournir. Après lui avoir cédé le revenu de ces douanes l'État lui donna quelques-unes de ses terres pour servir de gage aux sommes d'argent qu'il en recevait. Les besoins de la République et les services de cette société atteignirent un point tel que San Giorgio a sous son administration la majeure partie des terres et villes soumises à la domination des Génois. Cette banque les gouverne, les défend et y envoie tous les ans des recteurs élus dans son sein, sans que l'Etat s'en mêle en aucune manière. Il est résulté de là que l'Etat, dont le gouvernement a été regardé comme tyrannique, n'a plus eu pour lui l'affection publique ; elle lui a été retirée par Tadministration sage et impartiale de San Giorgio qui reste toujours la même au milieu des changements faciles et multipliés de cette république soumise tantôt à un de ses citoyens, tantôt à un prince étranger. Quand les Fregoso et les Adorno se disputèrent la souveraineté de Gênes, la majorité des habitants se tint à l'écart parce qu'il s'agissait du gouvernement de l'État quelle abandonnait par avance au vainqueur. Lorsqu'un usurpateur s'en est rendu maître, San Giorgio se contente de lui faire jurer l'observation de ses propres lois qui sont restées jusqu'à ce jour sans altération parce que ce corps ayant des armes, de l'argent et une autorité régulière, on ne pourrait y porter atteinte sans encourir une rébellion certaine et dangereuse. Le

gouvernement de San Giorgio offre un exemple vraiment rare et que les philosophes n'ont jamais rencontré dans tant de républiques célèbres qu'ils ont vues, ou imaginées ; il présente dans la même enceinte, et parmi les citoyens d'une même ville, la liberté et la tyrannie, les bonnes mœurs et la corruption, la justice et la licence. Cet établissement conserve seul dans Gênes des vertus antiques et dignes de vénération; si jamais il devient maître de rÉtat entier, ce qui ne peut manquer d'arriver avec le temps, cette république acquerra plus de célébrité que celle de Venise, » Outre Sarzane, ainsi acquise, cette banque possède Pietra Santa dont le voisinage, comme ville ennemie, est intolérable aux Florentins, bien qu'ils l'aient vendue eux-mêmes et n'aient pas de droits sur elle depuis 1384; aussi réclament-ils au nom de droits imaginaires et, toujours jaloux de mettre aux Lucquois, comme dit Guicciardini, « une bride dans la bouche », déclarent qu'un podestat de leur pays l'ayant bâtie au xui^ siècle, elle doit leur appartenir. — C'était la clef de la Lunigiana.

Le traité de Bagnuolo permettait l'action ; il portait qu'on pourrait non seulement redemander ce qu'on avait perdu, mais encore faire la guerre à qui s'opposerait à ce qu'on le recouvrât. Loreiizo réunit tout l'argent qu'il peut se procurer et fait en sorte que dès septembre 1841 les troupes soient dans la Lunigiana. Afin de justifier davantage, au moins en apparence, l'entreprise, il fait défiler sous les murs de la ville une grande quantité de vivres

et de munitions accompagnée d*une faible escorte. La ruse réussit. C'était urgent, car le mauvais air de Pietra Santa rendait le siège très meurtrier ; les comtes de Pitigliano et de Marciano ainsi que Ranuccio Farnèse avaient été déjà saisis par les fièvres, et beaucoup de soldats étaient hors de service. De plus, les Génois venaient de faire une descente à Vada et canonnaient la tour de Livourne. — Tandis que Gian Figliazzi les défait, le convoi est enlevé. La tâche reste alors à Tarmée même. Une partie de l'artillerie est placée dans la plaine, Tautre dans une redoute bâtie sur la montagne qui fait face aux murs; ce bel exploit achevé, tout traîne en longueur et les coups de canons se succèdent sans résultat. Les assiégés en profitent pour tenter une sortie et s'emparer de la redoute; les assiégeants, surpris dans leur camp, reculent en déroute ; les condottières font remarquer qu'on est en octobre et que prendre les quartiers d'hiver serait urgent. Mais cette fois les Dix sont indignés ; Lorenzo ne laisse pas retomber un feu si nécessaire et y ajoute tout le bois possible ; on décide de remplacer le commissaire de l'armée par Antonio Pucci et Bernado di Nero ; afin d'ajouter un argument irrésistible à leur éloquence naturelle, on leur confie de grosses sommes d'argent destinées à réveiller la fureur guerrière. Les condottieres acceptent avec patience les discours et, fort sensibles à l'argent destiné à leurs bourses en cas de succès, ne parlent plus de retraite ; auprès des soldats eux-mêmes, Pucci se montre habile, promet à Tun, encourage

m i:ssAi SUR Laurent de medigis

Taulre, distribue les classiques poignées de main, embrasse les moins poltrons en ne tarissant pas sur leur bravoure. La redoute est prise d'un seul coup. Le comte Marciano y est emporté par un boulet. Les assiégés parlent de se rendre. Afin de hâter cette issue et de faire passer aux yeux des princes celte victoire pour plus importante qu'elle ne Test en réalité, Lorenzo se rend au camp. Peu de jours après son arrivée, la ville capitule.

Sur ces entrefaites, Sixte meurt. On peut dire que la paix de l'Italie hâta sa fin tant il en fut mécontent; il n'avait plus rien à gratter. Le mercredi soir, 12 août, quand on lui lut le traité : « C'est une paix de honte et d'ignominie que vous m'annoncez là, s'écria-t-il avec colère; elle est pleine de confusion et d'opprobre, et elle amènera bien plus de mal que de bien avec le temps ; je ne puis, mes lils, ni l'approuver, ni la bénir. » Voici comment Sismondi raconte cette fin : « Les ambassadeurs s'apercevant que le vieillard, affligé par cette nouvelle, perdait ses forces et semblait accablé d'angoisses, que sa langue même paraissait s'embarrasser, lui dirent qu'ils espéraient trouver une autre fois Sa Sainteté plus tranquille, mais qu'ils la priaient, en attendant, de bénir quand même une paix qui ne pouvait plus être changée. Le pape, dégageant alors sa main goutteuse de l'écharpe qui la soutenait, fit un mouvement que les uns prirent pour un refus, d'autres pour une bénédiction des ambassadeurs ou de la paix elle-même. Mais il ne parla plus, et il mourut dans la nuit suivante.

le jeudi 13 août, peu après minuit, ne pouvant supporter de laisser en paix cette Italie que pendant son règne il avait constamment tenue en guerre. » — Le Magnifique est délivré.

Ce pape établit une curieuse figure. Infessura, rhistorien du Saint-Siège, le traite de monstre. Il vendait les dignités de FEglise et en instituait même de nouvelles, trouvant que ce trafic ne lui rapportait pas assez. Il aimait les spectacles sanglants ; ayant été averti vers les derniers mois de sa vie que ses soldats allaient se battre entre eux pour une querelle privée, il voulut assister à leur combat et leur donna lui-même le signal après les avoir bénis ; tous, presque, tombant et se tordant dans la poussière, il s'en montra ravi. On sait qu'il possédait tous les vices, sauf celui de l'ivrognerie. Agrippa raconte qu'il avait fait construire à ses frais dans la ville éternelle « un bordel noble et public où il fournissait des filles à ses amis ainsi qu'à ceux dont il était content ; dans sa propre demeure il avait une bande de prostituées ; et celles de Rome devaient lui payer un jule par semaine». On lit dans le livre des indulgences pontificales de Wessalus de Groningue : « Alarequête de Piero Riario, cardinal, patriarche de Constantinople, et de son frère Girolamo, ainsi que du cardinal de Santa Luce, ce pape permit d'exercer la sodomie pendant les trois mois les plus chaudsdeTannéejjuin, juillet et août. » Il créa des inquisiteurs chargés de censurer tous les écrits. Muratori, dans ses annales, dit qu'il dut avoir un terrible compte à rendre au tribunal de Dieu.

Gian Battista Cybo réunit les sufiPrages du Sacré Collège et prend la tiare sous le nom d'Innocent VIII. C'est un Génois de caractère indolent et faible; il a de nombreux enfants naturels et en reconnaît huit. Lorenzo s'arrange de suite à être bien avec lui et louvoie si bien qu'au bout de peu de temps il noue une alliance sérieuse. Et il en profite pour essayer que le nouveau pape lui serve de médiateur dans la paix qu'il projette entre Florence et Gênes. Malheusement l'entreprise échoue. Lui-même sent sa santé fortement atteinte ; les attaques de goutte dont il avait été déjà deux ou trois fois frappé le reprennent avec violence et se compliquent de fortes douleurs d'estomac ; il se retire aux bains de San Filipo. Mais Télan acquis le ramène, malgré son désir de repos, aux affaires politiques et lui font chercher pour l'Italie une paix moins instable que celle obtenue déjà.

La noblesse napolitaine était très irritée contre la maison d'Aragon dont les princes cherchaient d'une façon continue à restreindre autant que possible la puissance ; aussi restait^elle sous les armes,

prête au moindre instant propice à tenter par tous les moyens le rétablissement de ses droits primitifs ; et la tâche lui était favorisée en quelque sorte. En diminuant son pouvoir, également oppressif pour lui et pour ses peuples, don Ferrante avait bien acquis d'abord une aide sérieuse dans la reconnaissance de ceux-ci; niais, peu à peu, son autorité s'étant montrée aussi tyrannique que la précédente, sinon plus, la précédente vite oubliée comme ancienne et ne gênant que le souvenir, il perdit tous ceux qu'il s'était acquis; ses sujets remarquèrent de jour en jour avec plus de mécontentement qu'ils n'avaient fait que changer de maître, et, le recul aidant, le passé parut préférable; bientôt même, la noblesse, rapide à profiter de l'occasion, promettant merveilles, ce passé fut regretté et jugé digne d'enseigner Tavenir. Don Ferrante avait donc deux partis à combattre au lieu d'un. Sixte avait déjà distingué celaetTavait exploité à son profit, désireux de se venger depuis que son ancien allié s'était détourné de lui pour soutenir Florence. Sixte mort, les barons napolitains continuent l'intrigue commencée avec son successeur, lui promettent entière soumission et lui font ressouvenir que le royaume de Naples a été d'abord un simple fief du Saint- Siège ; ils lui représentent la disette des finances royales, et la haine dont sont entourés les membres de la maison aragonaise, haine très réelle, en eflet. Un chroniqueur, Girolamo Priuli, appelle don Ferrante « dieu de la chair » et ajoute qu'il faudrait plus d'un grand livre pour raconter « la tyrannie,

la cruauté, la luxure, les appétits déshonnètes, les trahisons, les vols, les assassinats du roi et surtout du duc, père de trahison, conservateur des ribauds, auprès desquels Néron est un saint ». Et Gomynes, malgré sa réserve froide : « Nul homme n'a été plus cruel que le duc de Calabre, ne plus mauvais, ne plus vicieux^ ne plus infect^ ne plus gourmand. Le père estoit dangereux, car nul ne se cognoissoit en lui ne en son courroux, car en faisant bonne chère, il prenoit et trahissoit les gens.... Jamais en lui n'y avoit grâce ne miséricorde, comme m'ont conté ses prochains parents et amis; et jamais n' avoit eu pitié ne compassion de son povre peuple, quant aux deniers. Il faisoit toute la marchandise du royaume jusques à bailler les pourceaux à garder au peuple, et les leur faisait engraisser pour mieux les vendre; s'ils mouroient, fallait qu'ils payassent. Aux lieux où croît l'huile d'olive, comme en la Fouille, ils l'achetoient, lui et son fils, à leur plaisir, et semblablement le froment, et avant qu'il fût meur, et le vendoient après le plus cher qu'ils pouvoient. Et si la dite marchandise s'abaissoit de prix, contraignoient le peuple de la prendre ; et par le temps qu'ils vouloient vendre, nul ne pouvoit vendre qu'eux. »

Le duc de Calabre veut faire un exemple; sa mauvaise foi fait naître en même temps la guerre qu'il désirait sans doute. — Voici l'affaire.

La ville d'Aquila, quoique soumise à don Ferrante, jouit d'une assez grande liberté; le comte de Montorio y exerce le rôle de seigneur. Le duc

s'avance avec ses troupes près du Tronto sous prétexte d'apaiser la contrée, troublée par des différents entre les gens de la campagne; il veut au fond réduire Aquila à Tobéissance absolue; il mande le comte de Montorio en signifiant qu'il désire avec son aide rétablir Tordre. Le comte vient sans méfiance. A peine est-il arrivé qu'il est arrêté sans autre forme de procès et expédié à Naples. Le peuple d'Aquila court aux armes, tue les partisans de don Ferrante et son commissaire Concinello, arbore l'étendard du Saint-Siège et envoie au pape pour solliciter son appui. — Le pape avait été élevé par don Ferrante, mais la reconnaissance ne le gène point; en prenant la tiare, il a répudié toute considération humaine afin de servir l'Eglise par tous les moyens. Déjà pressé par le cardinal délia Rovere, très puissant auprès de lui, il a réclamé avec hauteur le tribut que don Ferrante avait jusqu'alors remplacé par une haquenée; il accueille donc très bien les messagers d' Aquila, décide de leur venir en aide et demande à Venise Roberto de San Severino ; il engage les parents et amis du comte de Montorio à prendre les armes contre le roi ; les seigneurs d'Altemura, de Salerne et de Bisignano se joignent à lui.

Le Magnifique est très embarrassé devant la situation nouvelle. Il quitte les bains de San Filipo et retourne à Florence . — Don Ferrante ne peut ignorer les liens qui l'unissent à Innocent VIII, et doit constater à part lui leurs raisons ; mais seul comme il se trouve, sans appui solide ailleurs, intime au

point OÙ il l'est, il va sans doute lui demander aide. Il ne peut refuser; son traité l'oblige, ainsi que le duc de Milan, à fournir des secours ; en outre, il ne peut oublier combien l'aide de Naples lui a été opportune au moment de sa lutte avec Sixte ; et, malgré toute politique, il s'en sent encore ému; son ami royal est un passionné d'art; il a conservé un souvenir durable de son séjour auprès de lui ; le duc de Calabre lui est trop dévoué, trop utile comme capitaine pour qu'il Tabandonne. D'autre part, la papauté ; il Ta conquise et risque de se l'aliéner ; la longue lutte terrible recommencerait alors et toute l'empreinte établie à Rome s'effacerait; la route si péniblement tracée jusqu'à Saint-Pierre perdrait à jamais les promesses futures qu'il sait y acheminer déjà secrètement; toute la paix serait bouleversée ; c'est son œuvre entière abattue d'un seul coup. — Que faire?

La demande formelle du roi arrive vers les derniers jours d'août. Le Magnifique promet son appui, prend à sa solde les Orsini et fait passer ses troupes vers Rome sous les ordres du comte de Pitigliano ; en même temps, par son ancien précepteur, Gentile Benti, évêque d'Arezzo, il adresse à Innocent VIII, au nom des députés de la Ligue, une belle harangue en faveur de don Ferrante. Don Ferrante appelle Lorenzo « son premier ami en Italie », le supplie et le flatte tout ensemble. Lorenzo répond par des reproches très doux et des conseils, lui montre qu'il est regrettable qu'on prétende sa fortune en état de baisse et le supplie de se montrer

moins sévère avec ses sujets. Il écrit à l'envoyé napolitain : « Ayez Tœil à tout, et en certaines choses feignez de ne pas entendre. Je suis du fond du cœur affligé que le seigneur Duc ait ce renom de cruauté qui lui est injustement fait. Que son Excellence s'étudie par tous les moyens à s'en affranchir. Par exemple, si les peuples supportent mal volontiers les gabelles, qu'il les supprime et revienne aux gabelles ordinaires, car il vaut mieux avoir un carlin avec plaisir et amour que dix par mécontentement et colère. Les peuples supportent malaisément les innovations. » A Florence, on se montre mécontent de sa politique et on s'étonne qu'il soutienne don Ferrante; tous le blâment. Il tient bon, laisse dire et réunit les Conseils; il démolit l'opposition, rappelle la ligue, exagère l'efficacité de ses relations avec Lodovico, et réfute ses adversaires avec un tel courage et un tel à-propos qu'il les persuade. « J'ai lu moi-même, dit Valori, son discours écrit, lorsqu'il le prononça, par quelques-uns de ses auditeurs, et il est impossible de rien imaginer de plus clair, de plus élégant, de plus propre à créer une entière conviction. »

La situation de don Ferrante devient de jour en jour plus critique. Ses forces divisées en deux corps d'armées sont commandées par lui et son fils ; celles du duc de Calabre, comprenant le contingent florentin, se font battre par San Severino, près de Rome; les siennes n'ont pas atteint encore les barons. Lorenzo, pour réparer l'échec du duc de Calabre, lui fournit de l'argent ; son armée en effet est pro-

che de la débandade ; le comte de Pitigliano prétend qu'il a été mis en rapport avec des traîtres et rejette les fautes de la campgne sur le chef napolitain. Tout menace de se gâter et de tourner mal.

Lorenzo intrigue alors auprès du pape afin de le décider à la paix. Il lui fait envisager les calamités de la guerre et détaille les rouages de la politique vénitienne, prête à se tourner contre lui s'il prend Naples, sûre qu'elle serait alors d'être suivie par toute lltalie, furieuse que Rome gagne une telle puissance; il proteste de son dévouement et le prouve en montrant que son alliance avec don Ferrante est sans franchise puisqu'il est justement en train d'affirmer des rapports amicaux et dévoués avec son ennemi ; il fait remarquer, pour achever de convaincre, qu'il a refusé au duc de Calabre de le recevoir à Florence où il avait demandé à venir; afin que des projets ambitieux ne lui soient point imputés, il ajoute qu'il a assez des affaires et souhaite avant tout un peu de plaisir et de bon temps. — Et on apprend que don Ferrante a vaincu les barons. Il insiste alors de façon plus précise et éveille la crainte du Saint-Père en lui représentant que ses affaires pourraient bien tourner mal et le mettre en fâcheuse posture. Puis il négocie avec Gênes et s'arrange à lui faire croire que son codottiere San Severino le trahit. — Innocent finit par remarquer que Venise Faide fort peu et qu'il est seul effectivement. Le 8 mai 1486, les troupes qui ne savent plus très bien à quoi s'en tenir livrent un combat où l'ardeur manque à un tel point de part et d'autre

que personne n'est blessé. — Le pape consent à la paix. Dans le traité, don Ferrante s'engage à reconnaître la juridiction du Saint-Siège, promet de lui payer un léger subside et de pardonner aux révoltés. Il fait mourir néanmoins Jacopo Coppola et Antonello d'Aversa avec ses fils pour avoir révélé ses secrets au Saint-Siège pendant les hostilités. — Cette paix ne s'était pas faite sans oppositions sérieuses. Le cardinal de la Balue, bien peu rancunier, soutenait qu'après avoir mis le roi de France de la partie, le pape ne pouvait l'abandonner; il avait fallu toute l'énergie du sacré collège pour triompher de l'ancien habitant de la cage de fer ; le cardinal Roderico Borgia s'était écrié : « N'écoutons pas un ivrogne ! » ; et Antonio Sforza avait déclaré que le but de la France n'était pas de rendre Naples au pape, mais de la prendre pour elle en substituant à don Ferrante un prince de son choix. Ascanio avait alors défendu son frère énergiquement : « L'Etat de mon frère ne repose pas sur le dos des grenouilles, les Françaispeuvent venir, ils auront à qui parler; mais on sait bien qu'ils n'arrivent jamais; on sait comment, dans la précédente guerre de Toscane, ils sont venus en aide au Magnifique Lorenzo. » — C'était en tout cas défier Louis dangereusement et préparer le roi Charles.

Tout fut conclu le 11 août. Don Ferrante, reconnaissant au plus haut point, écrivit au Magnifique : « Dieu sait combien notre cœur et notre volonté sont désireux de faire tout au monde pour marquer notre gratitude à vos continuels bonsoffî-

2;i4 ESSAI SUR LAURENT DE MEDICIS

ces. Tout ce que nous pourrons pour vous et votre maison n'atteindrait pas à la millième partie de ce que nous avons Tardent désir de faire. »

Le Magnifique avait louvoyé de telle sorte qu'il ajoutait encore à ses deux alliances en les unissant elles-mêmes Tune à l'autre .

11 regrette seulement de n'avoir gagné ni ville ni territoire. « Il s'épanchait, écrit M. Perrens, en paroles étranges et Ton pressentait une prochaine entreprise contre Sarzane, car, d'ordinaire, il faisait le sphinx, <c ne disait jamais quatre sans Tavoir « dans le sac », et, quand il craignait de se livrer, évitait de voir les gens, souffrait horriblement de ses gouttes. Aux offices, faits à son image, il observait la même réserve mystérieuse ». Il resserre encore son alliance avec Innocent et réussit à s'introduire dans la politique pontificale au point que Louis XI le prend comme intermédiaire lorsqu'il traite avec le Saint-Siège. Innocent déclare bientôt à Trivulcio qu'il dort avec les yeux de Lorenzo et qu'il est nécessaire que Lorenzo pense à bien le diriger, sans quoi ils seraient perdus l'un et l'autre.

S'il a des plans de conquête, il prend en tout cas bien soin de ne pas les laisser paraître. Il répond à l'ambassadeur de Ferrare : « Le dessein de notre ville est de ne rien entreprendre contre Sarzane d'ici quelques années, mais de temporiser jusqu'à ce que nous voyions nos affaires en meilleur

état. Car nous savons fort bien que le seigneur Lodovicio a conclu une ligue avec les Génois ; et ce seigneur montre bien ainsi qu'il connaît mal la manière dont se gouverne Florence. Quand nous sommes à la dépense, nous y allons gaillardement, mais quand nous sommes au repos, beaucoup de choses sont nécessaires pour nous mettre en danse. Maintenant que cette seigneurie a déposé les armes, il faudra de graves circonstances pour qu'elle les reprenne. » — Et il rend à Innocent un petit service par lequel il se Tattache encore.

Boccolino Gozzoni s^était fait déclarer maître de la petite ville d'Osimo révoltée contre TEglise, et, pour Taider à maintenir son fief, venait de faire parvenir des propositions à Bajazet IL — C'aurait pu devenir fort grave. Lorenzo envoie dans la Marche le cardinal délia Rovere avec une armée pour couper les communications du côté de la mer, et fait attaquer la place, malgré Texcellence de ses fortifications. Reste à savoir si, malgré tout, les Musulmans ont été prévenus. En ce cas, c'est le démembrement des Etats pontificaux et une interminable série de guerres à l'horizon. Le temps presse, surtout que les assiégés se défendent avec vigueur. Lorenzo qui s'est toujours tenu à l'écart et n'a rien laissé transpirer, interpose sa médiation. L'évêque d'Arezzo envoyé à Boccolino persuade celui-ci de vendre la ville au pape pour la somme de 7.000 florins. Boccolino, après avoir passé par Florence où il est bien accueilli, est arrêté à Milan et pendu. Faut-il attribuer cela à Lorenzo? Natu-

rellement Roscoe prétend que non, et Sismondi penche pour Taffirmative. Je ne découvre pas pour ma part les raisons que le Magnifique aurait eues d'agir de la sorte, car il n'avait pas de haine personnelle contre Boccolino, surtout le but une fois atteint, etje verrais plutôt là-dessous le résultat du mécontentement du More ; il ne faut pas oublier qu'à Milan, le Magnifique n'avait aucun pouvoir. Cependant les paroles de l'annaliste ecclésiastique tendent à lui imputer l'événement : « Ad artes confugiendum fuit. Itaque Laurentius Mediceus... quibus delinitus illecebris tyrannus ad Laurentium Florentium perrexit, ubi laute habitus est ; a Mediolanensi vero duce accitus... justoscelerum, contra spes suas, proemio, nimirum suspendio affectus est. » Muratori parait penser également que le meurtre eut lieu sur son instigation : « Après avoir invité Boccoiino à se rendre à Florence, Lorenzo le détermina par des raisons artificieuses à se retirer à Milan sous le prétexte qu'il y serait plus en sûreté, mais il n'y trouva que le supplice auquel il fut condamné par Lodovico Sforza. » Machiavelli rend Sforza seul responsable. — Je pense qu'il a Yo juste.

Désormais, eQ Italie, il ne reste plus qu'une Rfule guerre pour le moment, celle entre Florence

jéoûis avaient tout préparé de longue main

^j«me proposé à Venise une alliance secrète.

-fl^Bpremiers jours de février 1487, ils passent la

^^^ * stissent; uccupent et brûlent le bourg de

Saroazelio ; puis ils roulent leur artillerie autour de la roche fortiflée où se réfugient les Florentins chargés de la garde du pays. Le Magnifique use de sa célérité habituelle. Il fait partir une armée commandée par le comte de Pitigliano, appelle les condoltieres et les alliés; la plupart répondent; ce sont les Orsini, le seigneur de Piombino, de Faenza et delà Mirandola; don Ferrante lui envoie six galères à Livourne destinées à tenter une diversion sur la Corse ; Sforza, quoique à regret, expédie 400 lances. Pitigliano, après avoir pris Sarzanello, entreprend le siège de Sarzane ; il bâtit trois redoutes entre la ville et la Magra, et ouvre une batterie de huit bombardes qui fait, au bout de peu de temps, une brèche praticable. Lorenzo, venu sur les lieux, tout en animant les soldats de sa présence, a intrigué dans la place même, selon son habitude, et appris par ses espions qu'elle est privée de viande et d'eau et demande à se rendre. Désireux d'éviter une effusion de sang inutile et d'empêcher un pillage qui lui aliénerait les habitants, il fait arrêter les assauts. Le siège avait commencé le 13 avril et on était au 20 juin ; ça menaçait de durer longtemps; les bombardes tiraient nuit et jour, mais à de longs intervalles et jamais guère plus de SO coups en douze heures; et elles donnaient de tels résultats que pour aider à leur action une mine avait été indispensable. — La capitulation signée, Tarmée victorieuse prend l'engagement de respecter les propriétés bourgeoises. — Le Magnifique revient à Florence où il est reçu en triomphe. Ses enne-

mis — ils sont nombreux — jaloux d'une telle série de succès, répandent le bruit qu'il cherche à s'emparer de toute Tltalie. — Aujourd'hui à juger les événements postérieurs à sa mort, un italien regretterait sans doute qu'il ne l'eût pas fait.

Lodovico Sforza avait des vues sur Gênes et devait être furieux de voir amoindrir sa future conquête. Son orateur Taberna dissimule mal les prétentions de son maître. Lorenzo, quant à lui, hésite à tepter autre chose. Taberna représente pour arrêter toute action que le roi de France pourrait être appelé par ses compatriotes et que ce serait alors bien une autre affaire. Lorenzo^ peu satisfait de ne pouvoir poursuivre la campagne que sa récente victoire lui ouvrait propice, ne peut se contenir, laisse percer sa mauvaise humeur en se montrant bourru avec les ambassadeurs, s'emporte, ne s'explique pas, paraît accablé et recommence à déclarer qu'il veut s'en aller dans un lieu sauvage ; exaspéré à la fin contre le More, il va jusqu'à dire qu'il souhaiterait presque que le roi de France fût le maître de la péninsule et que, de la sorte, l'éventualité dont on le menace ne ferait que répondre à ses désirs : « Le seigneur messer Lodovico, en vérité, fait tout ce qu'il peut pour que le pape et les Florentins se jettent aux pieds de sa Majesté le Roi ; eh bien ! on s'y jettera! Et puisque le seigneur Lodovico veut mettre en péril les affaires italiennes^ je l'y aiderai ! » L'orateur lui conseille de plutôt chercher à s'entendre avec Milan. Il refuse, etj de son côté, le Sforza rejette toute alliance : Le Ma-

gnifique lui en veut surtout de se révéler de jour en jour adroit, renfermé, brave et intelligent ; il n'y a pas d'entente véritable possible entre eux, chacun voulant dominer l'autre et rester le seul maître. Un moment Guidoni a espéré que tout s'arrangerait ; mais vite déçu, il écrit à Ercole d'Esté dans la même lettre qui commence avec le récit de son espoir : ce Je ne sais que dire ; ils sont si malades (Lorenzo et Lodovico) que lorsqu'un membre est guéri, le mal se porte sur un autre. » Tout va en s'envenimant. A la fin Lorenzo refuse de recevoir Taberna et se plaint « véhémentement » qu'on ait à son égard des manières peu convenables. Taberna écrit à son maître que pour le calmer il faut montrer un grand zèle à don Ferrante auquel il voudrait faire « un immortel bienfait ». Ce Taberna était un sot. Guidoni, qui avait cru qu'une alliance serait possible à cause de la perfidie connue de Ferrante devait voir alors que la réconciliation ne viendrait pas par la route qu'il lui supposait. Pendant le mois d'octobre oîi tout ceci se passe, le Magnifique conseille seulement au pape de ne pas accepter de Naples le traité nouveau qu'on lui propose et de se tenir sur ses gardes. Il écrit à son orateur en cour de Rome, Manfredini : « J'en ai dit plus que vous ne m'en demandiez ; j'ai cédé à mon naturel, à mes obligations, à mon affection envers votre seigneur. Je sens bien que ce n'est pas sans péril. Je désirerais que Sa Sainteté fît entendre au roi que mes actes auprès d'elle ont toujours été dans l'intérêt de Sa Majesté... J'ai écrit cette lettre de manière que vous puissiez la lire

tout entière au pape et je pense que vous devez faire ainsi. » Apropos de don Ferrante, qui exécute mal les clauses du traité conclu, il donne ces conseils : c< II me semble que Sa Sainteté doit se proposer Tune de ces trois choses : ou de contraindre le roi par la force à remplir les conditions du traité, ou de négocier avec lui de manière à obtenir le plus d'avantages qu'il sera possible, ou de temporiser jusqu'à ce qu'on trouve moyen de faire quelque chose de mieux. » II entre ensuite dans la discussion des difQcultés et des dangers qui résulteraient d'hostilités fréquentes avec Naples ; il fait remarquer à Innocent la situation politique des puissances européennes, discute longuement, démontre le danger des mesures violentes et décide : « Temporiser est le seul parti à prendre, parce qu'il vaut mieux infiniment laisser aller les choses dans Tétat oii elles sont à présent, en conservant toutefois la dignité du Saint-Siège, que de s'exposer aux inconvénients de la guerre, surtout avec un prince qui peut faire un tort considérable. » Il suivait avec eux la méthode exercée déjà précédemment. « Sur cette case de Téchiquier, écrit, avec sa mauvaise humeur habituelle, M. Perrens, Lorenzo ne jouait pas plus franc jeu que sur les autres. » Est-ce qu'on joue franc jeu aux échecs quand on veut gagner? Avec son jeu en tout cas, il parvenait à empêcher de nouvelles guerres ; et les peuples d'alors en avaient tant supportées qu'ils devaient singulièrement apprécier un pareil résultat. La prise de Gènes par les Milanais, en 1488, ne fait que rapprocher encore

Lorenzo dlnnocent. Leurs intérêts sont trop parallèles, en effet, pour qu'ils les négligent ; le pontife est assez sûr de Florence, trop lointaine de ses Etats pour vouloir empiéter sur eux. Le Medici a trop eu à lutter contre Rome pour ne pas utiliser sa force et ignorer combien son aide fournit un point d'appui sérieux. — Leur alliance va bientôt se resserrer encore par un mariage.

Un des bâtards d'Innocent, Francheschetlo Cybo, jeune homme sans talent aucun, est un joueur et même un mauvais joueur ; en une nuit, une fois, où il avait perdu 14.000 florins, il accusait son partenaire Riario d'avoir triché. Lorenzo, de son cAté, a une troisième fille du nom de Maddalena, très intelligente, au contraire, « l'œil de la tête » de sa mère Clarice. Il trouve le joint ; grâce à cette jeune fille, il pourra faire mener ainsi qu'il Tenlendra le jeune Cybo. En mars 1487, le mariage l\ est conclu par Manfredini. Il ajoute ensuite à sa politique et à sa puissance en mariant encore un de ses fils, Piero avec Alfonsina, fille d'un des Orsini, mort récemment, et qui apporte en dot trente mille ducats. Et, au mois de juin, il profite de l'influence prise à Rome et sollicite le chapeau de cardinal pour son fils puîné encore tout enfant. C'est cette fois s'introduire tout à fait dans l'Eglise. Il a la main heureuse en choisissant le dernier de ses fils, celui qu'il chérit le plus; à sept ans, le petit Giovanni avait reçu la tonsure; à huit il possédait quatre abbayes parmi lesquelles, en Italie, celle de Fontdoulce, dans le diocèse de Saintes.

On trouve en eGFet dans Buser une lettre de Louis XI au cardinal-évêque de Mâcon, en date du 27 mai 1483, Tinvitant à demander au pape — on voit quelle route avait choisie Lorenzo — l'abbaye de Fontdoulce pour « Jehan de Medicis, fils de mon cousin Laurens ». Louis XI y aurait même ajouté révêché d'Aix, si Sixte n'avait refusé en nommant seulement Giovanni protonotaire apostolique. Don Ferrante avait accordé dans la suite plusieurs bénéfices. Obtenir le cardinalat était plus difficile. Lorenzo ajoute aux raisons de sa demande celle que Florence n'est pas représentée au Sacré Collège, alors que le sont Milan, Venise et Naples ; il prie aussi qu'on se hâte, car il se sent vieux avant l'âge et miné. Les cardinaux Sforza, Borgia, Zeno et la Balue soutiennent Manfredini. Afin de décider le pontife il se montre plein de zèle à son égard, fait un appel aux princes, en les suppliant de respecter profondément leur père religieux et rappelle qu'on lui doit la reprise d'Osimo. Le mariage que le pape désire beaucoup aidera Taffaire du chapeau ; car Franceschetto a les quarante ans plutôt faisandés et Maddalena qui vient d'avoir seize ans seulement est assez jolie; de plus Clarice, sa mère, se montrait contre cette union et, très malade, demandait qu'on attendit encore pour qu'elle pût assister à la cérémonie. Elle part cependant pour Rome vers les premiers jours de novembre 1487. A cette occasion, les Orsini recouvrent leur fortune et se reconcilient avec la papauté. Un grand banquet est donné par Innocent, le 8 du même

23i KSSAI SUR LAURENT DE MHDICIS

ces. Tout ce que nous pourrons pour vous et votre maison n'atteindrait pas à la millième partie de ce que nous avons Tardent désir de faire. »

Le Magnifique avait louvoyé de telle sorte qu'il ajoutait encore à ses deux alliances en les unissant elles-mêmes Tune à l'autre.

11 regrette seulement de n'avoir gagné ni ville ni territoire, ce II s'épanchait, écrit M. Perrens, en paroles étranges et Ton pressentait une prochaine entreprise contre Sarzane, car, d'ordinaire, il faisait le sphinx, « ne disait jamais quatre sans Tavoir ce dans le sac », et, quand il craignait de se livrer, évitait de voir les gens, souffrait horriblement de ses gouttes. Aux offices, faits à son image, il observait la même réserve mystérieuse ». Il resserre encore son alliance avec Innocent et réussit à s'introduire dans la politique pontificale au point que Louis XI le prend comme intermédiaire lorsqu'il traite avec le Saint-Siège. Innocent déclare bientôt à Trivulcio qu'il dort avec les yeux de Lorenzo et qu'il est nécessaire que Lorenzo pense à bien le diriger, sans quoi ils seraient perdus Tun et l'autre.

S'il a des plans de conquête, il prend en tout cas bien soin de ne pas les laisser paraître. Il répond à l'ambassadeur de Ferrare : « Le dessein de notre ville est de ne rien entreprendre contre Sarzane d'ici quelques années, mais de temporiser jusqu'à ce que nous voyions nos affaires en meilleur

Le chapeau de cardinalat se balance encore un an au-dessus de la jeune tête médicéenne avant de tomber s'y fixer définitivement. Giovanni atteint quinze années. Au mois de février 1489, le pape annonce à Lorenzo la promotion et la rend certaine le 20 mars ; il demande seulement à son ami de lui garder encore le secret jusqu'en 1492 et promet que Tadolescent prendra malgré cela part au conclave si quelque vacance s'y produit. Le Magnifique, pour être sûr de voir l'avenir répondre aux promesses présentes, répand aussitôt la nouvelle, fait célébrer des fêtes et s'excuse à Rome en disant que le bruit en a transpiré malgré ses efforts pour la garder inconnue. — Rinuccini rapporte qu'il aurait dépensé deux cent mille florins pour gagner les cardinaux.

La nomination définitive est proclamée en mars 1492. On fait revenir Giovanni de Pise où il achève ses études; la consécration a lieu, le 10, dans l'abbaye de Fiésole en présence des ambassadeurs étrangers. Le jeune cardinal fait dans Florence une entrée triomphale ; les évêques, les diacres, trois cents laïques vêtus de soie et cinq cents

hommes d'armes viennent au-devant de lui ; des cérémonies superbes sont célébrées à Santa-Maria del Fiore où huit évoques chantent une messe solennelle; un grand festin est donné au palais Medici ; de nombreux présents sont oGFerts ; les Juifs de la ville offrent de beaux vases d'argent. Quelques historiens racontent qu'il refusa ceux des présents qui ne venaient pas de sa famille en s'excusant de ne pas les mériter; mais Cambi ne le croit pas. Il part ensuite pour Rome se jeter aux genoux de son bienfaiteur, qui ajoute à son titre celui de légat pontifical pour TÉtat florentin. Lorenzo lui rappelle son âge et ses devoirs dans une belle lettre : « Vous êtes non seulement le plus jeune des cardinaux existants, mais encore de ceux qui ont jamais existé. » Machiavelli formule : « Cette affaire fut une échelle pour faire monter au ciel les Medici. » — Ce jeune homme préludait de la sorte, grâce aux intrigues d'un père admirable et à réducation qu'il en avait reçu, vers ses hautes destinées futures. Il sera en effet le pape Léon X. Pour que le Magnifique soit complètement satisfait, il lui reste à se venger du comte Riario. Mais sa vengeance ne sera pas ordinaire; cet esprit ardent et subtil dédaigne la manne commune; il méprise le fruit banal qui tombe naturellement dans la main qui le guette ; il aime faire jouer aux dangers quelque spectacle comique ou terrible; pour Toccasion, il trouve drôle de déposséder son ennemi et de faire revenir une partie de ses terres à son nouveau gendre. Et voici de quelle manière

il saisit les occasions offertes par Taventure même. Depuis la mort de Sixte IV, le comte vit retiré dans ses domaines de Forli et dlmola ; il est encore protégé à Rome par le cardinal délia Rovere et à Milan par Lodovico Sforza auquel il est allié par sa femme, bâtarde du dernier duc milanais. Au milieu de ses villages, entre les rues étroites de ses petites villes, derrière les gros murs de sa « rocca », il songe amèrement qu'il est vaincu et mâche avec rage le pain poivré de la haine; il cherche à aimer ses terres pour la possession desquelles le clergé le déteste tant; il pense à sa grandeur d'autrefois ; le soir il cherche un peu d'amour auprès de sa femme qui le méprise secrètement d'être vaincu ; comme il espère encore, il se garde de son mieux ; son château do Forli est fortement fortifié ; il résout de se défendre là si Ton ose y venir Tattaquer el de ne jamais donner au Florentin détesté que son cadavre.. Mais Lorenzo est trop fin pour l'attaquer ouvertement ; il veut servir à Riario le genre même de traîtrise dont il s'est servi dans le passé; la différence est que lui frappera juste. — Après les fêtes de Noël, il décide quelques mécontents de Faenza à « faire la chose », et pendant ce temps s'arrange avec le pape pour obtenir la certitude d'être couvert. Le 14 avril, les meurtriers qui ont conduit victorieusement jusqu'au comte leur amitié perfide le poignardent et le jettent par la fenêtre. « On était au mois de mai, écrit Machiavelli, temps auquel la majeure partie des Italiens soupe avant la nuit. Les con-

jurés pensèrent que pour tuer le comte ils devaient saisir l'instant où il viendrait de manger, pour la raison que, tous ses gens étant encore à table, ils le trouveraient seul dans son appartement. Les arrangements une fois pris de la sorte, Checco deir Orso se rend au palais de Girolamo, laisse les complices dans les premières pièces, s'avance vers le salon du comte et dit à son valet de Tannoncer comme désirant lui parler. Checco est introduit. Il trouve le comte seul; après lui avoir dit quelques mots pour sembler vouloir Tentretenir d'une affaire, il l'assassine et appelle ses compagnons qui mettent aussi à mort le valet. » Un grand tumulte survient. Le commandant des gardes est également tué. Le peuple qui haïssait Riario traîne son cadavre à travers les rues, et se soulève. — Florence se montre ravie ; suivant la phrase de Guidoni à Ercole, « de la famille du comte, elle aurait voulu qu'il ne restât pas même la queue ». Les deux meurtriers, Checco et un certain Lodovico, sont également enchantés de leur action et l'appellent, en faisant part de son résultat, « chose divine plutôt qu'humaine ». Le Magnifique leur envoie Stefano de Castrocaro pour les féliciter. Inquiets quand même, le premier moment de violence passé, ils demandent comment ils seront accueillis par le peuple ; il leur est répondu : ce Les Florentins danseront selon la musique que feront les autres ; le Magnifique veut finir ses jours en repos. » Cependant Lorenzo prend soin qu'ils aillent à Rome, par prudence. — Son frère Giuliano était vengé.

Reste la veuve de Riario. Cette femme se conduit d'une façon farouche et splendide. Si elle n'aime pas son mari, elle apprécie le bien qu'il avait su lui acquérir ; et elle ne ment pas au sang des Sforza, Qu'on écoute bien Thistoire.

L'émeute bat comme une mer furieuse la base de la rocca. Gatarina est aux mains des rebelles et regarde les murs avec la rage de ne pas être dans leur enceinte solide aux grosses tours. Elle parlemente pour rentrer et, comme on la tient toujours, jure que c'est afin de décider le capitaine et les soldats à se rendre. On doute encore. « Je vous laisse mes enfants en otage, dit-elle, vous n'avez rien à craindre. » Et elle parle si bien qu'elle se fait croire. Elle entre. Devant tant d'esclandre, la princesse, dans son cœur, domine la mère. La grosse porte lourde de clous aux têtes de bronze à peine close, elle commande le feu. Le canon gronde. Le peuple la menace de tuer ses fils. Elle apparaît, droite et fière, dans l'échancrure d'un créneau : « J'en ai encore un à Imola, et un dans le ventre ! » Puis se troussant haut et fourrant la main entre ses cuisses avec un mouvement significatif : « Et, j'ai là de quoi en faire d'autres ! » Les assiégeants se soumettent. Le 29 avril, elle fait proclamer seigneur son fils Ottaviano. Le Magnifique, séduit par tant de courage, comprend ce que vaut une pareille guerrière ; et, comme c'est en même temps conquérir Imola, la marie au petit-fils d'un frère de Cosimo, Giovanni, père du fameux chef des Bandes noires. — Le comte Riario était vaincu jusque par delà la tombe.

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Franceschetto restant toujours dans ses domaines, le Magnifique, après avoir regardé autour de lui si quelque incident ne pourrait pas l'aider, en distingue un dont il profite. Galeotto Manfredi cherchait à vendre Faenza aux Vénitiens. C'était rendre les deux républiques bien limitrophes, et par là, préparer des guerres à Tavance. Galeotto Manfredi étant assassiné à la suite de cela par sa femme Francesca, Faenza passe aux Bentivogli. Lorenzo se fait renseigner. Il apprend que le peuple est contre ce qu'il considère comme une usurpation, et qu'à Florence même on n'est pas satisfait. Il soutient les mécontents et les paysans du val de Lamone en leur envoyant des troupes. Ceux-ci s'emparent du gouvernement, le remettent entre les mains du fils de l'assassiné, Astore Manfredi, et implorent la protection florentine. Lorenzo ne demande pas mieux que d'accéder à leur désir et retient en récompense de ses services la forteresse de Piancaldoli, sur la frontière ; il se montre clément envers le père de Francesca qui avait beaucoup poussé sa fille, et même se le réserve comme appui le cas échéant. « Ils firent, dit Guidoni, une bonne lessive de tout. » C'est Bentivoglio qui paye les frais. — Machiavelli fait un récit un peu différent de l'affaire, prétend que le siège de Piancaldoli fut nécessaire et que l'architecte Ciecco y prit part; mais Burselli, AUegretti, Graziani, Infessura, Bruto et Ammirato expliquent comme j'ai raconté ; j'ai suivi également la Cronaca di Faenza, la Cronaca Forlivese et le Diario Ferrarese.

252 ESSAI SUR LxVURENT DE MEDiCIS

Le Magnifique est maintenant le maître de l'Italie. 11 protège Imola, Forli et Faenza ; il commande aux petits Etats romagnols. Il est glorieux. 11 aplanitles dissensions; on le prend comme médiateur; maintenant que ses affaires sont en règle, il a le loisir d'être généreux, et il défend l'offensé . Il est sûr de lui et de sa force ; il peut compter sur don Ferrante et sur Innocent VIII. Les intérêts économiques de ses Etats sont mêlés à ceux de la France, de telle sorte que Louis XI lui est acquis au point qu'une guerre entre eux est impossible. Lodovico lui-même, tout en ne l'aimant pas, a les mains liées et serait forcé de lui venir en aide au moins officiellement en souvenir du service qui lui fut rendu lorsque le duc de Calabre fut dissuadé de prendre les armes; et il dit en parlant du Magnifique : « Il a changé en fer une fabrique trouvée en verre. » Mathias Corvin lui envoie des lettres amicales. Le Soudan d'Egypte a des actions dans la vieille banque du Caire, fondée par Cosimo, et lui expédie une girafe et un lion. La paix arrachée à tant de combats, il l'établit d'une façon tellement absolue qu'elle dure depuis la prise de Sarzane jusqu'à sa mort. — On lui a souvent reproché les moyens dont il s'est servi pour y parvenir... En avait-il d'autres? Pour ma part, je juge qu'il eut raison. Le proverbe de l'omelette qu'on ne fait pas sans casser d'œufs est absolu. L'omelette obtenue était parfaite et servie sur un plat d'or. Les Florentins les plus désagréables — et, comme dans toute bonne ville grouillante, il y en avait! — ne pouvaient que le remercier. Les

plus bilieux des républicains quittaient même pour Toccasion les gaines étroites de leurs théories, s'avouaient heureux que leur chef reçut de grands honneurs, et lui savaient gré de traiter d'égal à égal avec des princes qui jusqu'alors les avaient méprisés. — Et les historiens hargneux sont contraints de s'incliner.

La longue lutte est finie.

Il possède dans toutes les cours des émissaires qu'il fait se surveiller entre eux afin d'apprendre tout ce qui se passe à peu près et d'être, à la moindre alerte, averti ; et son pouvoir le lui permettant, il influe le plus possible sur la politique générale. — Quel bel exemple que le sien ! — Peu à peu il a dressé une sorte de machine occulte aux rouages à la fois simples et compliqués, secrets et silencieux, dont il reste l'attentif mécanicien ; il atteint par elle où il veut, déchaîne le mouvement ou le retient, règle à volonté la vitesse, l'arrête ou la ralentit et, d'un doigté sûr, maintient l'équilibre. Sa patience a été infatigable. Ses moments de mauvaise humeur, de suite réfrénés, métamorphosés et utilisés par une alchimie savante, ont vaporisé les forces mauvaises pour ne laisser au fond du creuset que le métal pur. Il n'a pas fait un pas sans réfléchir. Ses actes, enchaînés avec soin les uns aux autres, répondent chacun au jeu d'une volonté consciente et acquièrent une force irrésistible. Les circonstances contraires se sont métamorphosées en issues favorables. Les milliers de mains qui s'ouvraient pour le happer au passage se sont

refermées sur du vide où joue le vent mystérieux de sa course. Les murailles, les geôles, les limites s'ouvrent à son signe. Son sourire est sûr de luimême. Sa diplomatie ruse avec tout, jongle avec les guerres, accumule des milliers d'hommes bardés de fer, hérissés de piques, fumeux de leurs coups de canon, et les désarme tandis qu'ils bataillent encore ; pendant que les places se barricadent et arrêtent l'assaut, il ouvre invisiblement les portes de la citadelle, s'y renseigne, sème les graines nécessaires, revient au camp, fait la part belle aux soldats et attend ; les portes s'ouvrent alors d'ellesmêmes pour un cortège à la tête duquel marche un homme tête nue, portant des clefs sur un plateau. Il regarde ensuite ailleurs. L'horizon, au fur et à mesure qu'il grandit, remporte. Il semble n'être jamais là. Il va. Les événements, qu'il les subisse ou qu'il les suscite, le haussent. Sa réussite l'enveloppe, le défend, l'auréole. Il est toujours plus loin. Et sa route est double. A côté de celle où caille le sang, une autre, poudrée d'or, pailletée de luxe, conduit vers un site élyséen aux prés fleuris de couleurs claires où des avenues s'ouvrent vers la clarté qui filtre, au loin, à travers les cordes d'une lumineuse lyre. — Il apparaît ainsi comme une sorte de magicien nouveau; les salles basses où les chauves-souris frôlent les squelettes sont remplacées par un palais précieux, au seuil duquel le hibou médite sur la tête de Pallas, tandis que dans le parc environnant, parmi les roseaux, au bord d'un lac mirant les colonnes d'un temple, module quelque flûte apoUonienne.

Donnons ici un rapide aperçu de la question financière.

Elle n'était pas plus facile que les autres et compliquait souvent les choses. Le Magnifique, soumis à des ménagements, devait agir avec lenteur, prendre des passes détournées et souterraines et faire en sorte de ne pas réveiller le vieil espoir de rébellion qui couvait encore au cœur de quelques familles nobles. Le peuple lui paraissait dévoué, mais la bourgeoisie ne devait avoir que des sentiments envieux de rancune contre cet homme qui, sorti d'elle, au moins par les ancêtres de sa famille, lui commandait maintenant. Aussi s'arrangcait-il à ne pas heurter de façon irrémédiable cette hostilité sourde, comprenant fort bien que ces commerçants parvenus, malgré leur mépris du ce castato », auraient été les premiers à chercher à rendre au mot de liberté, auquel ils ne croyaient d'ailleurs pas, le prestige de son généreux mensonge. Bien qu'il fût le maître, il devait s^arranger à paraître simple citoyen. Souvent, au lieu de recevoir les délégués des puissances chez lui, il allait conférer avec eux dans les hôtelleries où ils étaient

descendus. Ses villas des environs présentaient au dehors un aspect modéré qui ne différait guère des autres demeures ; et il n'invitait que des intimes à visiter les curiosités fastueuses de l'intérieur. Il parvenait quelquefois à donner le change ; un ambassadeur milanais écrit par exemple à son maître : « Il n'est pas seigneur de Florence, mais citoyen ; et, quoi qu'il ait un peu plus d'autorité qu'il n'en devrait avoir dans sa condition, il est tenu d'être patient, de se conformer à la volonté du plus grand nombre. » — Cependant cette absence de liberté appliquée au peuple ne le gêne guère ; elle arrête au contraire un maître; alors qu'il serait juste que le peuple manquât, de pouvoir car il n'en a que faire et le gaspille, la sottise humaine veut qu'il fasse défaut à celui qui en a le plus besoin ; car le despotisme d'un»e élite est souvent fécond, et lorsqu'il se fait mauvais, conserve je ne sais quelle raison d'être qui l'excuse, tandis que la tyrannie de la canaille est toujours ignoble, dégrade et sert surtout à paralyser les efforts intéressants.

Ses innombrables banques étaient un des rouages les plus importants de la machine qu'il avait créée, entassant ici et là, aux points importants de la carte, des provisions indispensables. Ses affaires atteignaient les contrées les plus lointaines et malgré la lenteur des communications, demeuraient réglées. Les difficultés venaient surtout des pays mêmes où elles opéraient, jaloux de cette occulte puissance étrangère établie chez eux. Le

LES RÉSULTATS :â57

trafic subissait bien des vexations. C'est ainsi qu'en France le commerce des draps était soumis, selon les besoins du Trésor, à des droits souvent élevés, toujours variables ; une fois, des navires florentins furent capturés par des vaisseaux de la marine royale et les réclamations n'aboutirent pas, selon le destin de toutes les réclamations.

Les guerres fréquentes accentuaient les difficultés. Il devenait nécessaire que le « monte » suspendit le payement de ses intérêts, et les excuses n'étaient pas toujours agréées, même par ceux des citoyens qui se déclaraient les plus patriotes. Il fallait se servir d'expédients et exécuter des tours de passe-passe. Lorenzo gagnait alors les officiers publics et faisait marcher à son gré Tommaso Soderini, « détestable citoyen, vieux rapace, tyrannique, » écrit Rinuccini qui en aurait fait bien pire à sa place et détestait tant le Medici, qu'il exagère tout à plaisir. Il s'arrangeait à ce que les soldats fussent payés sur la banque Bartolini, dans laquelle il possédait certains intérêts et retenait sur la solde 8 p. 100. Une fois, en 1484, la situation fut extrême au point qu'il dut emprunter quatre mille ducats à Lodovico et vendre pour le même prix la maison qu'il possédait à Milan. Le 18 mai 1480, il établit sur le revenu l'impôt progressif pour sept années par tête avec trois classes d'imposés; ceux qui avaient 1 à 50 florins de revenu ceux qui arrivaient à 1 200 florins, puis ceux qui les dépassaient; les premiers payaient 5 p. 100; les autres 16 2/3 p. 100; la loi comportait cet alinéa : l'imposition ne doit jamais dépasser le dixième du

revenu. Au bout de trois mois, la taxe de la troisième classe fut élevée à 22 p. i 00. A cela s'ajoutaient les exigences fiscales limitant la latitude laissée aux répartiteurs, pour arriver à ce que la « scala » produisît le dixième de tous les revenus ; etTimpôt de capitation était également progressif; la capitation montait par exemple à 1 florin 4 sous 4/5 pour qui payait 7 sur son revenu et à 4 florins 4 sous 4/3 pour qui payait 22. La « scala » se modifia en 1482 où le gouvernenient s'était promis de percevoir cent cinquante mille ducats par an pendant deux années. Ce fut à cette époque que Lorenzo imagina la « dispaciente sgravato ». h' aggrava et le gravo consistaient en la faculté laissée aux répartiteurs de décharger les contribuables ou de les charger à volonté ; le dispaciente ou le paciente étaient l'étiquette dont on désignait les taxes quand un vieil impôt venait de revenir en vigueur, ou lorsqu'une combinaison d'impôts déjà perçus était manigancée afin de procurer aux citoyens le droit de payer Tun ou l'autre; si quelque provision rendue obligeait à payer le plus lourd, c'était le dispaciente. — Voici l'opération, d'après Canestrini*. Un dispaciente de 1479 et un sixième sgravato de 1482 une fois réunis, on prit les trois cinquièmes de leur total qui fixa le chiffre d'un nouveau dispaciente, avec, pour un quart, droit de dégrèvement; aucun répartiteur, s'il croyait devoir dégrever davantage, ne pouvait le faire sans l'autorisation de la Seigneurie et des

* Voir aussi Léon Say, Question des Impôts.

Collèges. On constitua Timposilion nouvelle avec ce dispaciente sgravato et la décime scalata de 1480-1481 ; elle fut payée chaque mois, alternativement, en Tune de ces deux parties, quelquefois même plus d'une fois par mois ; et cela dura jusqu'en novembre 1488. De la sorte, de septembre 1482 à cette dernière date, on parvint à percevoir 44 dispaciente et 33 demi-décime scalate ; le tout était payé comptant ou par l'intérêt des sommes du contribuable au monte ; de plus, le monte retenant souvent la moitié, le tiers ou le quart des intérêts ou les intérêts eux-mêmes par amortissement, de 1485 à 1487, il y eut vingt-six paiements, tous au comptant. — C'était aller cette fois un peu loin.

Enfin, il dut prendre encore plus de pouvoir qu'il ne s'en était déjà procuré pour parvenir à ses fins. — Il suit la même méthode que précédemment ne brusquant rien, ajoutant un nouveau rouage par la suppression d'un autre qu'il simplifie en attirant plus près de lui le ressort qui commande à son mécanisme. On se souvient qu'il s'était arrangé à n'avoir dans le conseil des Soixante-Dix que des hommes qui lui fussent dévoués ou soumis ; mais Texpérience lui montra que ce corps était trop nombreux pour qu'il pût y exercer une surveillance totale et qu'il contenait même bien des membres susceptibles de lui être hostiles en certains cas. Il lui enleva donc le pouvoir de créer la Seigneurie, et peu à peu, lentement, avec un travail de souris qui ronge, l'annula.

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Bien entendu, il n'agit pas lui-même et, pour porter le grand coup, se sert simplement d'une métamorphose : les Soixante-Dix deviennent les Dixsept; ce sont les « accopiatori ». Tenant alors bien dans la main cette nouvelle balie, il fait déclarer par elle que les vieilles monnaies, étant devenues laides, ne doivent plus avoir cours et que désormais quand elles seront perçues dans les caisses publiques, elles perdront le cinquième de leur valeur; peu de temps après, de nouvelles pièces sont frappées. Gomme dans la plupart des établissements les anciennes continuent cependant à servir selon leur taux primitif, le gouvernement emploie pour son usage celles qui lui sont versées en gagnant dessus le cinquième qu'il leur fait perdre en les recevant. — Aujourd'hui on a fait bien pire.

Vers le tard, las des opérations financières et n'ayant plus la force nécessaire pour les dominer d'un œil lucide, il plaça en terres la plus grande partie de son avoir. Tout le long de sa vie, il avait mis à chaque instant sa fortune au service de l'Etat d'une façon telle que sans ce secours, Florence, décimée par tant de guerres, aurait perdu beaucoup de grandeur et môme, peut-être, serait morte. L' « âpreté au gain » que lui reprochent les esprits étroits m'apparaît singulièrement noble étant donné son motif.

Au milieu de tant de tempêtes, il a gardé vivante la flamme divine. Le repos semble n'exister pas pour lui s'il ne l'emploie à quelque méditation ou à quelque œuvre. Créer l'avenir de sa ville natale ne suffît pas à cet homme, il éprouve l'impérieuse nécessité de se révéler à lui-même ; les gestes de sa vie lui demeurent insuffisants; il les épure et les prolonge dans le rêve, vers le jardin où la légende place les neuf muses. Il s'inquiète de toute l'activité humaine. Les choses semblent le réclamer et il possède l'obscur instinct de leur appel. Sa curiosité se développe avec ardeur, quoiqu'il reste calme. Il ne se préoccupe pas du bonheur; il veut seulement réussir à réaliser sa nature telle qu'elle est et telle qu'il la sent. « Quand mon âme, écrit-il à Ficino, est fatiguée du fracas des affaires publiques et que mes oreilles bourdonnent des clameurs de la foule en tumulte, comment me seraitil possible de supporter pareille gêne si je ne trouvais quelque délassement dans l'étude? » Et Pico délia Mirandola écrit de lui : « Son génie était si vigoureux et si flexible qu'il semblait avoir été formé pour réussir également dans tous les

genres. Mais ce qui m'étonnait surtout, c'est que lorsqu'il était le plus engagé dans les affaires de la République, il pouvait ramener ses idées et sa conversation sur des sujets de littérature avec autant de facilité que s'il eût été parfaitement maître de son temps. » On le lui reprocha ; certains censeurs déclarèrent qu'un homme d'Etat devait laisser ces sortes de choses de côté sous peine d'avoir un gouvernement détestable. 11 dut se défendre. Il le fît au commencement de la préface dont un passage, au sujet de la belle morte, a déjà été traduit vers le début de cet essai. « Or, pour répondre à la calomnie de ceux qui veulent m'accuser d'avoir perdu mon temps en m'occupant d'une chose qui ne mérite pas qu'on y perde aucun instant, c'est-à-dire écrire des vers et des commentaires sur les passions amoureuses, je dis que je serais damné avec justice si la nature humaine était douée d'une excellence telle que tous les hommes pussent créer toujours des choses parfaites. Mais, parce que ce grade de perfection n'a été dévolu qu'à fort peu de personnes et que, parmi celles-ci, bien peu encore le sentent et très rarement, il me paraît, si je veux conclure, l'imperfection humaine une fois considérée, que les choses les meilleures du monde sont celles où il se place le moins de mal. » Il continue en engageant les hommes à l'amour. Plus loin il raconte qu'il aurait voulu dire les persécutions et les ennuis dont il a été l'objet, mais qu'il ne le fait pas dans la crainte de sembler orgueilleux; et il ajoute que le marin qui

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raconte les dangers courus le long de sa navigation a plutôt en vue de faire valoir sa prudence que les faVeurs dont il est redevable à son destin ; et il termine le passage en disant qu'il est naturel d'avoir cherché l'oubli de tant d'inquiétude en chantant sa maîtresse.

Depuis l'enchantement de Dante^ de Pétrarque et de Boccace, une grande nuit s'était déroulée sur l'intelligence humaine — car le reste de l'Italie, encore barbare, ne comptait pas. Aucune production ne vaut, sauf peut-être la Bella Mano^ poème d'un jurisconsulte, Giusto de Conti; et encore n'était-ce qu'une imitation. L'italien était de plus en plus la langue vulgaire. Le Magnifique luimême s'excuse en quelque sorte par un petit plaidoyer de s'en être servi. C'est qu'alors l'unité de la langue italienne n'existait pas ; elle comprenait une infinité de dialectes parmi lesquels il était assez difficile de trouver des règles sûres, et cela est si vrai qu'aujourd'hui encore un Génois ne parle pas comme un Sicilien. Les hommes instruits pensaient agir avec raison en employant le latin ; ils se servaient de l'italien proprement dit pour les usages courants et se contentaient de le parler sans l'écrire jamais; ils y introduisaient alors souvent bien des expressions tirées du latin ; et l'italien n'en devenait que plus inintelligible, tout en augmentant ses richesses.

Burchiello et les trois frères Pulci offrent les premiers quelques traces de perfectionnement; Lorenzo vient ensuite.

2ri4 KSSAI SUR LAURENT DE MEDICIS

Iturchicllo occupe le milieu du xv® siècle. C'était un barbier. Il a écrit : « La poésie combat avec le rasoir. » Ses sonnets sont souvent obscurs, mais présentent de la finesse ; quant à moi, je pense avec Crescimbeni que la plupart de ses sonnets sont des parodies : il florissait en effet en ce temps-là une école de poésie bizarre et sèche qu'il s'amusait à tourner en ridicule. C'était avant tout un railleur ; il fit servir les « trois rimes » à une satyre sur les professions libérales où celle de médecin est fort maltraitée.

Les trois frères Pulci descendaient d'une des plus vieilles familles nobles de Florence ; Pédition de 1732 du Morgante Maggiore a une préface oii on fait remonter leur origine jusqu'aux familles françaises qui restèrent en Italie après le départ de Charlemagne. Ils étaient très liés avec les Medici et leur ont dédié presque tous leurs ouvrages. Le début de leur amitié dut commencer à propos de l'élégie faite par Bernardo Pulci, Taîné, à la mémoire de Cosimo ; elle se continua sans doute et s'établit par les vers sur la mort de la Simonetta. Le premier dans son pays, Bernardo traduisit les églogues de Virgile; il fit également un long poème sur Jésus-Christ. Le second frère est celai qui fit La Giostra ; on a encore de lui il Ciriffu Calvaneo^ sorte de roman épique en sept chants et Driade dAmore, fable faite sur la demande du Magnifique. Elle est fade et gracieuse, inspirée comme genre, des métamorphoses ovidiennes. Une dryade de IWpennin, Lora, fille d*Apollon, est ai-

mée par un satyre, fils de Mercure ; ce satyre irrésistible se fait aimer* à son tour et les deux amants sontheureux.MaisDianejmécontentejChangele malheureux chèvrepied en licorne ; le front broussailleux où luisaient les deux petites cornes s'allonge vers des naseaux, et les deux petites cornes se sont réunies en une seule, grande et pointue, qui menace entre les deux oreilles. Lora qui ne sait rien, cherche son amant à travers les bois et le rencontre sans savoir que c^est lui ; elle le perce de ses traits, et, malgré les yeux tendres de la bête fabuleuse continue sa course inquiète. Urle nymphe lui apprend alors qu'elle n'a pas su reconnaître le satyre Sevéré. Aussitôt elle se tue. Apollon que cette histoire attendrit change encore les deux amants : le satyre est le fleuve Sevéré oii vient se jeter l'affluent Lora. — Luca écrivit aussi des héroïdes ; dans Tune d'elles il fait parler Lucrezia Donati à Lorenzo ; les autres traitent des sujets mythologiques. Luigi Pulci, le dernier, est le plus célèbre. Il était né à Florence en 1431. Il fut l'ami intime du Magnifique. On ne sait rien sur sa vie, sinon qu'il la consacra tout entière à la littérature. Son poème le plus connu, le Mor gante Maggiore^ fut composé à la prière de Lucrezia Tornabuoni ; il glorifie les exploits héroïques de Roland et des preux. Ce fut le premier ouvrage de ce genre, et il est probable qu'il donna à l'Arioste, en passant par le Roland amoureux de Bojarola, l'idée initiale de YOrlando furioso. Un jugement de la Monnoye dans le recueil de Baillet, le situe ainsi : « C'est un poème en

rime octave de vingt-huit chants, d'un goût original. L'auteur s'y est mis au-dessus des règles, non pas à dessein, comme Vincent Gravina lui fait l'honneur de le croire, mais parce qu'il les a entièrement ignorées. Fort en repos du jugement des critiques, il a confondu les lieux et les temps, allié le comique au sérieux, fait mourir brusquement de la morsure d'un chancre marin au talon le géant, son héros, et cela dès le vingtième livre, en sorte qu'il n'en est plus parlé dans les huit suivants. La naïveté de la narration a couvert tous ces défauts ; les amateurs de la diction florentine font aujourd'hui encore leurs délices de la lecture du Morganle^ et surtout quand ils peuvent rencontrer un exemplaire de l'édition de Venise, 1546 ou 1550, accompagnée des explications de Jean Pulci, neveu de l'auteur. » Luigi Pulci récitait les strophes de son poème à table, vers la fin des repas, à la façon des anciens rhapsodes. Aujourd'hui ce poème est fort ennuyeux. Le recueil qu'il fit en collaboration de Matteo Franco est tout autre. Matteo Franco était un chanoine qui aimait à rire ; avec Luigi ils avaient eu l'idée de se faire la guerre en s'injuriant à coups de sonnets. Il y en a cent quarante. Quand ils furent imprimés, l'autorité pontificale se montra furieuse et l'inquisition fît défendre qu'on les vendît. Il y en eut aussitôt de nombreuses éditions. Ces sonnets sont drôles pour la plupart; il en est de très indécents. L'un deux sur l'âme se montre dur pour la philosophie platonicienne. L'àme y est représentée entrant dans le corps

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comme de la confiture enveloppée dans du pain blanc tout chaud ; l'autre monde nécessite une longue échelle pour être atteint ; les gens qui croient qu'on y trouve des becs-figues et des ortolans toiit plumés sont des imbéciles qui font gravement erreur; de même ceux qui croient y avoir de bons lits et, pour les mériter, suivent les moines; car quand on est descendu dans la vallée noire, on n'entend plus jamais chanter alléluia. Puis ce sont des invocations à Vénus, des scènes amoureuses, de bonnes grosses plaisanteries sur les choses de la religion et sur les gens religieux qui sont assez bêtes pour accomplir leurs devoirs ; on peut les empêcher ceux-là « de pisser aux coins des rues en y peignant la statue de saint Antoine avec sa lance ». Et Matteo Franco et Luigi Pulci sont à table, eux; ils mangent tant qu'ils peuvent, boivent de même, se tapent sur le ventre, rient fort, se racontent de bonnes farces. — Pulci fit également des poésies religieuses qui étaient chantées àTéglise et qui sont de la plus imperturbable gravité.

Lorenzo écrivit aussi dans tous les genres. Il aimait les métaphores et les images. Il compare dans ses « canzone » les larmes qui coulent sur de belles joues fraîches à un ruisseau qui traverse une prairie émaillée de fleurs. Il va plus loin. Les pensées qui s'échangent entre lui et sa dame et font un si doux voyage entre leurs deux cœurs, lui rappellent les fourmilières, tant elles sont diligentes. Les rayons amoureux sortis des yeux aimés le font songer aux rayons du soleil entrant par une fissure

dans Tobscure maison des abeilles. La chevelure de sa maîtresse lui rappelle la lumière qu'Apollon répand sur les monts aux neiges éternelles. Il a de belles strophes sur les violettes : Un jour, Vénus passait dans un bois, désolée du sort d'Adonis ; son pied nu fut piqué par une épine ; une goutte de sang jaillit ; les violettes voisines qui étaient blanches devinrent amoureuses du sang qui sortait de ce beau corps de femme et le recueillirent. Depuis, elles ont voulu rester pourprées ; et ce ne sont ni la fraîcheur du zéphyr, ni la limpidité des eaux qui les gardent colorées, mais les soupirs et les larmes de l'Amour.

Son poème à' Ambra commence par une bonne description de Thiver en Italie. On y trouve ces deux vers sur Tolivier :

ï/oliva in qualche dolce piaggia aprica Seconde il vento, par or verde, or bianca.

Dans la Selve d'Amore^ le poète se plaint que sa maîtresse soit absente et il en accuse Tamour.et la nature; mais il songe qu'elle reviendra bientôt et tout change pour lui. Ce jour-là les rameaux desséchés se couvriront de feuilles nouvelles, les buissons les plus arides ouvriront des fleurs entre leurs épines ; les abeilles bourdonneront leur vol d'or ; les bergers conduiront leurs troupeaux hors de retable. Mais un tableau si charmant se complique. L'Amour a des douleurs terribles. Le poète a des vers splendides sur la Jalousie :

« Seule, une vieille dans un coin obscur, pâle, fuyant

la lumière du soleil, s'était assise; elle soupirait d'une façon taciturne ; un manteau d'une incertaine couleur changeante la revêtait. Elle avait cent yeux dans la tête qui versaient tous des larmes, et cent oreilles aussi, la néfaste déesse. Ce qui est et ce qui n'est pas, toujours tristement elle le voit et l'entend ; jamais elle ne dort ; et elle s'obstine à ne croire qu'elle seule, )>

L'Espérance, au contraire, est une femme à l'immense stature ; le haut de sa tête se perd dans le ciel; elle est vêtue de nuées denses et elle habite le sommet des plus hautes cimes. Elle est suivie par des songes détestables souvent, les augures, les chiromanciens, les alchimistes. Elle est la reine des arts trompeurs.

U Ambra raconte la disparition sous les eaux de la petite île qu'arrosait la rivière d'Ombro qui passe dans la maison de Poggio a Cajano. Il faut citer aussi sa Nencia di Barberino qui est une charmante pastorale villageoise; sa Caccia colfalcone, sesBeoni^ Corinto et ses Canti cornaleschi e canzoni a ballo. Les Canti carnaleschi renferment d'amusantes satires contre les prêtres. Le poète, dans Tune d'elles, se montre revenant à Florence par la porte de Faenza. Devant lui, c'est aussitôt un grand tumulte. 11 aperçoit la foule entourer quelques personnes et il interroge son ami Bartolino :

« Quel est celui-ci avec ses joues pleines ? Et ces deuxci avec leurs longs manteaux? — Et lui à moi : — Chacun d'eux est un prêtre. Le plus gros est le curé de l'Antella; on ne voit sur sa physionomie aucune trace de chagrin. L'autre qui vient derrière en riant douce-

ment, avec son nez effilé, étrange et long, a trouvé dans les bouteilles son paradis. Il a de la dignité. Il est pasteur fiésolan. Sa dévotion est toute pour sa tasse ; avec lui est messer Antonio, son chapelain. Par tout lieu et par tout temps, il porte avec lui toujours sa fidèle tasse, même à la procession, et encore ailleurs où je ne dis pas. Et je crois qu'elle lui fera toujours bonne escorte, en quelque pays qu'il aille ; c'est elle qui frappera à la porte : à l'heure de la mort elle sera là, et il faudra la mettre avec lui dans son monument pour qu'elle le réconforte encore. »

Ces chants carnavalesques viennent de la coutume qu'on avait à Florence de fêter le carnaval avec assez de luxe et d'éclat. Ils conseillent de jouir de la vie, d'oublier qu'il y a des lendemains et de se livrer le plus possible au plaisir. Lorenzo avait des agents spécialement chargés de préparer ces fêtes. Des chevaux, des chars et des trophées les sillonnaient pompeusement. Des gens costumés y représentaient des triomphes, des épisodes glorieux ou symbolisaient les divers métiers. C'était comme notre mardi pras, mais avec le soleil en plus et la gaieté des peuples du midi près de laquelle la nôtre donne envie de pleurer. La nuit une fois venue, le cortège défilait à la lueur des torches. Les chansons montaient vers les étoiles. La foule en reprenait les refrains en chœur. On dansait ensuite sans façon sur la place du Palais. Lorenzo et les siens se mêlaient à tout avec simplicité. C'étaient de bons moments. Il y avait de la joie.

Le Magnifique fit aussi des poésies religieuses, les Laudi Spirituali, Elles manquent d'intérêt. — Le

meilleur jugement sur ses vers est de Muratori. Il les compare à « Tor de la mine, un peu mêlé de terre grossière»; et il conclut: «Mais c'est toujours de Tor. »

Il dépensait annuellement trente mille ducats à à acheter des livres rares et à entretenir de nombreux copistes. « Votre zèle à faire copier les livres grecs, lui écrivait Poliziano, et à favoriser les doctes vous fait tant d'honneur qu'aucun homme depuis bien des années n'en a obtenu autant. » Les savants venaient avec conflance, sûrs de trouver une aide plus généreuse et plus agréable qu'ailleurs. Lorenzo Valla quitta Naples pour passer quelques années près de lui ; Bartolommeo Scala et Ermolao Barbare le jeune furent ses hôtes assidus. Il possédait les manuscrits les plus précieux de la péninsule. Fra Giocondo de Vérone lui dédiait son recueil d'épigraphes antiques. A ses frais, il faisait imprimer les classiques grecques ; ce sont de belles éditions en lettres majuscules. A la mort de Mathias Corvin : il se rendit acquéreur de nombreux volumes. On les voit encore à la Laurentiana ; les manuscrits achetés par Lorenzo portent les armes des Medici auxquels il a fait ajouter une branche de laurier, en souvenir de son nom, et sa devise : Semper. — Montrer qu'on était instruit et s'efforcer vers les choses de Tintelligence procurait alors la con-

sidération. Les riches marchands qui dédaignaient de prêter leur fortune à quelque œuvre artistique étaient méprisés. On négligeait les ignorants. Il n^était pas nécessaire d'être stupide comme aujourd'hui pour occuper un poste officiel. M. Roscoe a fort justement dit : « La connaissance des langues savantes était à cette époque la route la plus sûre pour parvenir non seulement a la fortune et à la gloire littéraire, mais encore aux places les plus éminentes du gouvernement ; dans presque tous les États d'Italie les savants les plus distingués furent les premiers ministres de leur temps. » Et plus loin : « Au commencement du xv° siècle, la place de chancelier de la république était occupée par Colonio Salutati, ami particulier de Pétrarque et de Boccace et que Poggio appelle le père commun et le maître de tous les savants. Il fut remplacé par Leonardo Aretino, dont la république récompensa les services par des privilèges et des bienfaits dont ses descendants jouirent après sa mort. Cette charge fut donnée à Carlo Marsuppini et remplie successivement par Poggio Braciolini et par Benedetto Accolti. » Un merveilleux tombeau fut élevé à Marsuppini par Desiderio da Settignano.

Lorenzo se montrait très simple avec ces hommes. Il prenait part à toutes les discussions littéraires avec une grande sagacité. Il eut avec eux de violentes discussions à propos de la « lingua volgare ». Il la défendit toujours. Seul, Battista Alberti, malgré sa connaissance du latin, se moutrait de son avis. Il persuadait avec facilité. Sa

274 KSSAI SIR LAURENT DE MKDICIS

parole chaude, vive, fine et colorée, décidait les derniers scrupules. A cause de lui, Bernardo Rucellai annonça un beau jour à Erasme avec lequel il entretenait correspondance que désormais ses lettres ne seraient plus en latin. Ce fut lui certainement qui remit l'anneau nécessaire à la chaîne que le xiv^ siècle avait coupée. Il eut sur tout son monde beaucoup plus d'influence qu'on ne le pense généralement, et le domina. Aucun de ses savants compagnons n'atteignit à sa maîtrise. En philosophie platonicienne, il fait la part du vrai et du faux, ou du moins ce qu'il pense tel. C'est un septique. Dans ses « canzone », le premier en Italie, il formule des doutes. Il ne peut pas s'aGFranchir parce que la religion est trop vivace et filtre partout, parce qu'elle est indissolublemsnt mêlée aux affaires gouvernementales et aide à réfréner le peuple, mais il retient un sourire quand le prédicateur menace des foudres de l'enfer, la main étendue, la figure terrible dans le demi-jour de l'église oii Tardeur du soleil est tamisée par de longs rideaux rouges. Et les gens de l'époque eux-mêmes sentent très bien son importance. Niccolo Leoniceno écrit, par exemple, à Poliziano : « Nous ne devons pas être étonnés de votre éloquence et de l'étendue de votre savoir quand nous considérons les ressources trouvées par vous dans la faveur de Medici... Je me souviens très bien des expressions généreuses dont il s'est servi : il aurait voulu que vos recherches et celles de Pico délia Mirandola lui fournissent l'occasion d'acheter une si grande quantité de livres

que, sa fortune devenant insuffisante, il fût obligé d'engager son mobilier pour les payer .» Le Magnifique devait d'ailleurs n'en pas penser un mot, et, très certain que la ruine ne le guettait pas, il était d'autant plus à son aise pour parler de la sorte. Il se donnait en tout cas beaucoup de mal pour réunir des livres.

Autour de lui régnait une infatigable activité. Poliziano, sur sa demande, éclairait le texte des anciens auteurs. A la Laurentiana et à la Marciana de Florence, à la Corsini de Rome, on trouve encore ses commentaires sur Ovide, Suétone, Stace, Pline le Jeune et Quintilien. Ils sont pour la plupart inédits. Domitio Calderius rétablit le texte de Martial, Bartolommeo Pontio celui de Perse, Lancelotto celui de Columelle. Poliziano étudia aussi de très près les Pandectes de Justinien, sur une copie qu'on en avait trouvée à Pise et qu'on supposait y avoir été déposée par Justinien lui-même. Cette hypothèse a beaucoup diverti Gibbon. Elle ne me fait pas sourire; je la trouve touchante. Il faut pour la comprendre se reporter à l'époque et songera l'émotion que devaient éprouver les hommes en face de ces textes qu'ils révélaient pour la première fois au monde. Nous oublions trop vite, aujourd'hui oîi nous nous les procurons avec facilité, par quelles routes tortueuses ils nous sont parvenus. Ils étaient alors l'objet d'une vénération véritable. Ces pandectes, nous raconte Breuchmann, avaient été déposées dans une cassette magnitique que recelait l'ancien

palais de la république ; les moines et les magistrats, la tète Due, un ciei^e à la main, les montraient aux voyageurs qui semblaient assez respectueux pour les voir. L'ouvrage de Justinien avait alors une grande importance et les légistes puisèrent dedans; dans leurs ouvrages ils avouent tous les obligations qu'ils doivent à Poliziano. Mais, au fur et à mesure que la route avance et s'élargit, on néglige d'honorer les humbles pionniers qui défrichèrent le sentier primitif.

II y avait dans la ville de nombreux cours de grec. Les élèves y arrivaient d'Allemagne, de France, d'Espagne et d'Angleterre. Un des premiers professeurs fut Argyropyle. Ce curieux esprit s'était ouvertement déclaré « Tennemi de Cicéron ». Il l'accusait d'ignorance, affirmait qu'il avait dû savoir très mal le grec, trouvait sa langue ennuyeuse et fade, et se refusait à le considérer comme écrivain. « C'est un orateur, » disait-il. Trois de ses élèves devinrent glorieux de diverses façons : Donato Acciajuoli, Pannonicus et Reuchlin. Lorsque ce dernier vint pour la première fois chez lui, il lui parla si bien grec que le professeur soupira : « Pauvre Grèce ! Te voilà déjà bannie au delà des Alpes ! » Acciajuoli raconte qu'on se croyait transporté au temps des philosophes antiques quand il prenait la parole. Argyropyle le Byzantin aimait les vins et les viandes; il était gros et replet ; l'énormité de son ventre, déclare Paul Jove, prouvait bien qu'il appartenait à plusieurs sectes de philosophie. Il mourut pour

avoir trop mangé de melon, emporté dans sa soixante-dixième année par une fièvre d'automne en 147i, au cours d'un voyage dans la Ville éternelle.

Il fut remplacé par Théodore de Gaza et ensuite par Demelrius Chalcondyle. Poliziano qui avait très mauvais caractère fut jaloux du choix qui le négligeait et se retira à Milan. C'est là sans doute que dut prendre naissance sa querelle avec Merula. Il revint au bout de peu de temps près de Lorenzo. Mais la dispute avec Merula à peine terminée par la mort de celui-ci — mort au sujet de laquelle, vraies ou fausses, il eut de belles phrases de regret — il en entama une autre avec Bartolommeo Scala. Les controverses d'alors étaient terribles ; elles employaient le gros mot en pensant de la sorte consolider les arguments proposés. Voici le passage d'une lettre de Poliziano à ce Scala; il y argumente sur Tinjure adressée : « At ego, monstrum te vocavi fur-furaceum ; monstrum quidem, quod ex collusione monstrorum compositus es, fur-furaceum vero, quod in pistrini sordibus natus, et quidem pistrino dignissimus. » Poliziano reconnaissait cependant volontiers le mérite. Il dira par exemple de Pico della Mirandola : « C'est un être d'une nature extraordinaire, auquel tous les avantages du corps et de l'esprit sont amplement dévolus; sa taille est élégante et pleine de noblesse; il y a dans tout son extérieur quelque chose de divin. Doué d'une incroyable pénétration d'esprit, d'une ardeur infatigable pour le tra-

280 KSSAI SI R LAIRENT DE MEDÏCÎS

de Nemours en s'alliant à la maison royale française ; le premier mena une vie de plaisir et fut très malheureux; on sait que le second devint Léon X. Il les adorait tous trois. 11 écrivait à Poliziano : « Si les bMes fauves aiment leurs petits, nous, de quelle indulgence ne devons-nous pas ôtre avec nos chers enfants ! Et si ceux qui travaillent au bien de la cité nous sont chers, nous devons placer en premier lieu les instituteurs des enfants dont le zèle vise le temps éternel et dont les préceptes, les conseils et la vertu nous feront conserver la dignité de la famille et de la république. » C'était flatter et s'attacher en même temps leur précepteur Poliziano qu'il avait envoyé avec eux, après la conjuration des Pazzi, à Pistoïe. Le savant leur était très dévoué et les considérait comme les siens. Il se montrait même si fier de son autorité qu'il ne soufl'rait pas qu'on la restreignit le moins du monde. De là naissaient de fréquentes querelles avec Clarice qui, de son côté, entendait intervenir à son gré dans l'éducation de ses enfants. Poliziano écrivait des lettres furieuses à Lorenzo, demandait pardon de sa violence quelques heures après, et recommençait au bout de quelques jours. Ces lettres-là n'étaient pas du programme, car le Magnifique en exigeait de fréquentes sur ses fils. Elles sont amusantes à parcourir : « Piero s'occupe avec assez de soin à ses études; nous faisons chaque jour des excursions dans le voisinage; nous visitons les nombreux jardins dont cette cité est embellie, et nous avons

quelques séances dans la bibliothèque de Maestro Zambino où j'ai trouvé quelques bons ouvrages tant grecs que latins. Giovanni sort à cheval de temps en temps, et la foule s'amuse à le suivre. » Vers la fin de cette année, les enfants allèrent à Caffagiolo pour y passer Thiver. Il écrit alors à une dame de ses amies : « Si nous étions à Florence, nous éprouverions quelque consolation, ne fut-ce qu'à voirLorenzo quand il rentre dans sa maison. Mais ici nous sommes dans une anxiété continuelle ; quant à moi, la solitude et Fennui me tuent, la guerre et la peste sont sans cesse devant mes yeux. » — Il en eut l'humeur plus difficile encore qu'elle ne Tétait naturellement, ce qui n'est pas peu dire, et il déplut de plus en plus à Clarice. Elle ne lui pardonnait pas l'empreinte qu'il laissait sur ses fils et, possédant ses idées personnelles sur leur éducation, décrétait celles d'autrui déplorables avant même de les juger. De terribles disputes s'ensuivirent. Poliziano, malgré qu'il fut prêtre, jugeait une éducation religieuse inutile : w Quant à Giovanni, écrit-il avec rage à Lorenzo, sa mère l'occupe à la lecture du psautier, ce que je n'approuve nullement. Tant qu'elle a consenti à ne pas se mêler de ce qui le concerne, la rapidité de ses progrès était surprenante au point qu'il lisait presque tout seul. » Et les querelles atteignirent un tel degré d'animosité qu'un jour Clarice finit par chasser le précepteur. Lorenzo le recueillit, le pria d'excuser sa femme, et lui fournit une agréable retraite dans sa maison de Fiésole.

282 ESSAI SrR LAURENT DE MEDICIS

La villa préférée était celle de Poggio à Cajano. Michèle Verini en a donné cette description : « Le village de Cajano est bâti sur le penchant d'une colline éloignée de Florence d'environ dix milles. La route qui y conduit de la ville est très spacieuse et excellente, môme en hiver, et, de plus, très commode pour tous les genres de voiture. La rivière de TOmbrone la baigne de ses eaux tranquilles et profondes et y fournit en abondance du poisson. La villa de Lorenzo porte le nom d'Ambra soit à cause de la rivière, soit à cause de la beauté extraordinaire de sa situation. Les champs sont arrosés, quand ils le demandent, par des ruisseaux à Teau limpide que Lorenzo, avec cette magnificence qui caractérise toutes ses entreprises, y a fait amener par un aqueduc à travers les montagnes et des précipices sur un trajet assez long. La maison n'est pas encore bâtie, mais les fondements en sont posés. Elle est située au nord par cette plaine spacieuse qui s'étend jusqu'à la rivière et qu'une immense chaussée protège contre les inondations subites... Sur cette éminence, environ au milieu de la ferme, sont des étables immenses dont le pavé est en dalles de pierre pour y conserver la propreté. Les bâtiments sont entourés de hautes murailles et de fossés profonds, et flanqués de quatre tours comme un château. »

C'était un voluptueux.

Après avoir raconté la mort de la Simonetta, il écrit avoir cherché dans la vie une femme qui lui ressemblât. « Quand un jeune homme de vingt

ans fait cette recherche, dit le bon Ginguené, il ne la fait' pas longtemps en vain. » Il avait en effet retrouvé la morte à plusieurs exemplaires. Nous savons par les lettres d'Alessandra Macinghi qu'il eut de nombreuses maîtresses parmi lesquelles des femmes mariées. Il portait au plaisir une ardeur peu commune et s'y montrait insoucieux de sa santé, « Il fut libidineux, » dit Guicciardini. Vers 1467, Becchi, un de ses maîtres, avait été obligé de l'avertir que « dans la chose vénérienne, il avait à prendre garde.... et qu'il s'agissait de la vie ». Le 24 décembre 1482, Francesco Nani lui annonçait par lettre l'envoi de cinquante belles esclaves. — La plupart de ses « canzone » furent écrites pendant qu'il négociait son mariage.

M. Perrens a écrit : « Sa maison était un lupanar tout autant qu'une école ou un musée. » — M. Perrens fait sourire. Sa maison renfermait des gens d'élite au-dessus de certaines convenances hypocrites et qui ne pensaient pas devoir y répudier l'amour comme quelque chose de honteux. La vérité est que sa maison devait être charmante. Voici comment il protégea son ami Pico délia Mirandola dans une de ses aventures.

Le jeune philosophe avait une maîtresse à Arrezo. C'était une ancienne épicière, qui, son premier mari étant mort, avait épousé, Tannée même où elle était devenue veuve, un lointain parent de la famille Medici; et, trois mois après cette union, elle était devenue éperdument amoureuse du Mirandola, « cieca di si bel corpo », comme

elle écrit dans une courte lettre conservée. Cette charmante femme, au bout de quelques jours de bonheur, n'hésita pas à suivre son amant. Elle sortit un matin de la ville et retrouva Pico caché dans un petit bois proche avec une escorte de vingt hommes.

— Margarita !

Elle lui sauta en croupe et ils piquèrent des deux. Un paysan ébruita Thistoire. Les cloches sonnèrent. Des gens armés coururent aux fugitifs et les rejoignirent. Les vingt hommes de Pico firent bravement leur devoir. Lui-même, tout en défendant de son mieux sa maîtresse, joua de Tépée. L'ennemi était en grand nombre. Les vingt hommes une fois morts ou blessés, grâce à la vitesse de son cheval, Pico réussit à s'enfuir. Les deux amants gagnèrent Mareiano, ave* Tespoir d'être sauvés. On les mit en prison; et OL écrivit aux Dix. Lorenzo, malgré les scrupules du conseil, fit exiger leur liberté immédiate en déclarant que la jeune femme était une victime. Quant au mari, il se montra très coniiini de reprendre la Margarita parce qu'il était pauvre et qu'elle était riche.

Les adultères de nos jours offrent rarement ce genre de péripéties...

En ce temps-là, vivait l'orfèvre Tommaso Finiguerra que certains considèrent comme l'inventeur de la gravure sur cuivre. A la réalité, ce futBaccio Baldini qui le premier grava des planches de métal pour en reporterie dessin sur le papier ; F;niguerra se contentait d'imprimer les résultats de ses travaux lorsqu'ils étaient finis sans y attacher autrement d'importance et non dans un but déterminé. Baldini, au contraire, demanda des dessins à Botticelli et les reproduisit très heureusement. Et ce furent A. PoUajuolo et Mantegna qui portèrent cet art à sa première perfection.

Le Magnifique était surtout passionné pour la gravure des pierres précieuses. Il possédait une immense collection de camées antiques. Un assez grand nombre en est parvenu jusqu'à nous ; ils portent la marque Laur. Med. L'un d'eux, en onyx de couleurs différentes, représente l'entrée de Noé et de sa famille dans l'arche ; un autre, son cachet personnel, figure Apollon et Marsyas ; le dieu du soleil y est représenté tenant sa lyre devant le pauvre faune attaché à un arbre, les mains liées derrière le dos ; un homme est à genoux aux pieds

du dieu comme pour le prier de ne pas exécuter la sentence : les carquois et les flèches de Tarcher divin sont suspendus à un arbre ; sur une terrasse on voit la flûte fatale. La légende rapporte que cette pierre servit jadis à Néron. Giovanni, surnommé délia Corninole parce qu'il travaillait surtout les cornalines, fut le premier qui grava sur pierre en Italie. Il eut pour rival Domenico de' Camei. Le Magnifique les protégea tous deux.

L'architecture le préoccupa beaucoup ; il s'y connaissait vraiment, et redonna un essor nouveau à la leçon enseignée par Brunelleschi. Il se montrait difficile sur la qualité du travail ; et il disait de ceux qui se hâtaient trop dans la construction d'un édifice : « Ces gens-là achètent trop cher un repentir. » On s'étonne seulement qu'il n'ait pas employé presque TAlberti et l'ait considéré surtout comme philosophe. Son favori fut Giuliano qu'on appela da San Gallo après qu'il lui eut commandé l'abbaye du même nom. Giuliano construisit la villa de Cajano, après une sorte de concours d'après des plans dont Lorenzo était juge. La construction de l'escalier revint à Stefano d'Ugolino, peintre siennois ; cet escalier pittoresque communiquait avec toute la demeure; on pouvait le monter ou le descendre à cheval avec facilité. Une particularité de la maison assez curieuse consistait en ce que le cintre de la grande salle comportait une seule arche selon le désir qu'en avait exprimé Lorenzo à l'architecte. C'est à Giuliano da San Gallo que l'on doit l'ordre toscan. Il travailla au

monastère de Fiésole et aux fortifications de Poggio Impériale.

Le Magnifique s'intéressa également à la sculpture et ramena vers l'étude des antiques « vraie source du beau », disait-il. « Il était, raconte Valori, si grand admirateur des restes de Tantiquité qu'il n'y avait rien qui lui valût autant de satisfaction. Ceux qui voulaient lui faire un plaisir véritable s'occupaient à rassembler de toutes les parties du monde des médailles et des monnaies précieuses, des statues, des bustes, et en général tout ce qui était antique. A mon retour de Naples, je lui présentai les figures en marbre de Fausline et de Scipion rAfricain, et il me serait difficile d'exprimer toute la joie qu'il me témoigna en les recevant. »

Dans les jardins du monastère de San Marco, au long des allées, sous Tombre des bosquets et dans une grande construction nue aux larges fenêtres, il avait fait disposer les morceaux de sculpture antique en sa possession, et il invitait là les élèves des peintres afin qu'ils apprissent à dessiner. Ceux qui étaient admis restaient libres de travailler comme bon leur semblait. Une pension leur était allouée afin d'éviter à ces âmes encore légères les côtés ennuyeux de l'existence. L'ancien favori du Donatello, Bertaldo, surveillait ces jeunes têtes et les conseillait. « C'est une chose vraiment digne d'être remarquée, dit Vasari, que tous ceux qui étudièrent dans les jardins des Medici et eurent part à la faveur de Lorenzo, devinrent des artistes supérieurs. Ce résultat ne peut être attribué qu'à

la perspicacité profonde de ce noble protecteur qui savait à la fois discerner et récompenser les hommes de génie. » Il protégea le Castagno, Ghirlandajo, Botticelli et Luca Signorelli. C'est à ce dernier, qu*il commanda le tableau de <c Pan, dieu de la nature », qui est au musée de Berlin aujourd'hui. Je connais peu d'œuvres où éclatent un tel sentiment de paganisme. Qu'on oublie les formes de la femme et qu'on fixe l'œil du vieillard qui les regarde, appuyé sur un bâton de voyage. Il n'a pas besoin de la parole. Il songe qu'il est au soir de sa vie, mais qu'il ne doit pas se plaindre, et il contemple, comme s'il communiait avec l'avenir, cette jeunesse nue. Il se souvient. Il pense que les dieux sont bons de permettre Téclosion incessante des formes. Il rêve à l'Amour et à la Mort. Il sait, malgré un dernier regret, qu'il se soumettra quand l'heure sera venue. Et il regarde aussi avec un reste d'envie un homme courbé à terre, comme épuisé du bonheur de vivre, qui lève les yeux vers la jeune femme qui les baisse vers lui. Pan est assis entre un adolescent et un autre vieillard; le vieillard lui donne quelque conseil ; l'adolescent joue de la flûte insoucieusement ; Pan — dont l'expression de visage n'est d'ailleurs pas très heureuse^ à mon goût, — tient d'une main une syrinx et de l'autre une houlette qui rappelle la crosse pontificale; derrière sa tête, un croissant mince est une auréole.

Un jour, en se promenant dans les jardins de San Marco, le Magnifique s'arrêta près d'un enfant

qui copiait une tête de faune. L'enfant, intimidé, se leva pour saluer son protecteur eu rangeant vite ses crayons, et tendit son dessin. Les traits y étaient rudes, lourds à quelques endroits, mais solides et nerveux, de telle sorte que la tête cornue semblait se détacher du papier pour devenir la réalité qu'elle représentait.

— Tu devrais sculpter au lieu de dessiner, dit le Magnifique. Mais pourras-tu ?

— J'essaierai, dit l'enfant.

A quelque temps de là, comme il revenait aux jardins, le Magnifique vit l'enfant toujours à la même place et acharné cette fois après de la matière. Il frappait d'une main forte ou douce et le ciseau attaquait le marbre ; et le marbre était si blanc dans le soleil qu'il paraissait avoir perdu sa dureté ; et le ciseau y conduisait mystérieusement l'éclosion d'un rêve. En face, se détachant sur le feuillage sombre d'un if, le vieux faune jaune et brisé grimaçait un sourire avec ses yeux, car son nez et sa bouche s'étaient mêlés aux cendres du temps.

— Voici, dit l'enfant après les politesses d'usage. Le nouveau faune copiait l'ancien, mais une plus

grande vieillesse y était empreinte que sur le modèle. L'enfant avait fait à son idée le nez et la bouche. Le nez, court, avait de petites narines sensuelles ; la bouche, tout ouverte par un large rire, laissait voir la langue et les dents.

— Ne sais-tu pas, dit le Magnifique, qu'il manque toujours des dents aux vieillards ?

290 KSSAI SUR LAIRKNT DE MKDIGIS

El, en rentrant chez lui, le prince de Florence raconta aux siens que le peintre Ghirlandajo avait un élève excellent qui ferait parler de lui dans l'avenir.

Et il revint aux jardins de San Marco.

L'enfant travaillait toujours, mais avec lenteur cette fois. Ses mains, où on remarquait le bleu des veines sous la peau, avaient, malgré leur aspect carré, une douceur attentive. Le marteau frappait à petits coups ; le ciseau glissait amoureusement. Une dent du faune était tombée et la gencive, à la place vide, s'était resserrée sur elle-même. Devant l'éclatante blancheur qui se baignait dans l'air, devant ce frère qui lui souriait comme sa propre renaissance, le demidieu primitif semblait reculer et se perdre dans le cône sombre de l'if devenu son tombeau.

L enfant ne travaillait plus. Ses quinze ans exprimaient déjà quelque chose d'âpre et de musculeux. Derrière lui, un peu plus loin, un jeune homme le regardait avec des yeux méchants et jaloux. Le Magnifique fixait le marbre. Des colombes roucoulaient sur les toits de San Marco. Mille insectes peuplaient l'atmosphère. Le ciel creusait à l'infini sa coupole d'azur limpide. Le silence était attentif; le jardin gonflé de sèves. Des fleurs s'ouvraient avec un bruit imperceptible.

Le Magnifique demanda :

— Je ne me souviens plus de ton nom.

Et l'enfant :

— Michèle Angelo, signore.

Lltalie allait être heureuse enfin. Florence jetait un éclat inconnu. Il semblait que la péninsule tout entière dût remercier Lorenzo de' Medici pour le repos fleuri qu'elle lui devait. Tout cependant s'anéantit par Teffet d'un moine ignorant, verbeux et sectaire. L'éternelle ennemie implacable, l'Eglise, triomphe à la fin en détruisant la joie, habile à exploiter par un de ses enfants ce qu'il y a de plus vil dans le cœur humain, la peur. Tant de promesses, la leçon païenne écoutée, la liberté d'apprendre et de chercher la meilleure route, l'expansion de la vie vers sa plus haute splendeur, la paix enfin installée sur des bases solides, tout cela tombe. Il n'y a pas de mots assez durs pour flétrir l'artisan de cette œuvre impie et le vouer à l'outrage des siècles. Il prépara l'avènement de l'hypocrisie, et s'il ne le fit pas exprès, comme le pensent certains de ses biographes, il n'en est que plus haïssable,

car le premier devoir d'un éducateur est de distinguer jusqu'au plus loin possible la portée de ses paroles. Ce fut lui, incontestablement, qui donna la première impulsion à ces deux lèpres qui, sous le nom de protestantisme et d*inquisition, ont déchiqueté de leurs chancres noirs et rouges le bel enivrement lisse de la peau nue.

Fra Girolamo — ou Hieronymo — Savonarola était né à Ferrare. Malheureusement pour Florence et heureusement pour sa patrie, il pensa que nul n'est prophète sur sa terre natale et n'y resta pas.

Il prêcha à San Lorenzo en 1483. Personne ne le remarquait alors ; sa parole était désagréable ; il avait une certaine satisfaction quand il était écouté par une trentaine de personnes; mais il demeurait mécontent ensuite, car il rêvait déjà de grandes choses. Il se cloîtra. Son esprit nébuleux et dissolvant put extravaguer à son aise ; son âme méchante se bourra de haine ; ses mortifications lui inspirèrent le désir des voluptés et lui firent détester ceux qui se les procuraient librement; comme il était malheureux, il jeta sa malédiction sur le bonheur d'autrui ; enfin parce qu'il était laid avec un profil de bouc jaune, il pensa que la beauté était une offense à Dieu et il eut volontiers invoqué Satan pour qu'il brûlât toutes les femmes ; et il se jugea le saint des saints, car les livres sacrés lui représentaient ses vices comme des vertus. Alors il revint à la chaire. La rage le rendit éloquent. Il fit entrevoir les plus horribles cataclysmes et les déclara pro-

ches si toute la chrétienté ne se roulait pas dans la poussière. Comme Lorenzo de' Medici était très malade, il prédit sa fin prochaine, et comme le pape et le roi de Naples étaient vieux, il énonça qu'ils mourraient aussi. Et il fit entrevoir Farchange du mal dominant le monde de son envergure noire pareille à celle de la chauve-souris, en attendant de vouer tant de pécheurs aux supplices terribles de la géhenne. Les âmes simples, dans leur épouvante, décrétèrent que cet homme qui menaçait tant du Diable ne pouvait venir que de Dieu, et il passa pour un prophète. Pico délia Mirandola lui-même, en dilettante fatigué, sentit grandir son inquiétude et sa foi ; oublieux du temps où il portait sur la croupe de son cheval une maîtressei jeune et passionnée, il alla jusqu'à supplier le Magnifique de fixer le dominicain à Florence, et, comme quelques autres familiers lui adressaient la même prière, le Magnifique promit de s'en occuper; on ne lui demandait rien moins que de le nommer prieur du cloître de San Marco entouré des beaux jardins où travaillait Michèle Angelo. Le Magnifique n'avait d'abord pas voulu le voir; il flairait là cette éloquence vulgaire et facile qu'il méprisait. Et il se rappelait qu'une fois, en 1487, il avait eu toutes les peines du monde à empêcher les juifs d'être massacrés à la suite des discours d'un certain Bernardine de Feltre qui avait déclaré que le pillage des maisons sémites et l'assassinat de leurs propriétaires seraient très agréables au Christ et vaudraient de nombreuses indulgences à condition que la plus

grande partie du butin fût remise entre les mains des prêtres.

Savonarola partit en tournée. San Gemignano, Gênes, Brescia et Reggio entendirent tour à tour ses malédictions religieuses. Les manches larges de son froc d'oîi sortait la maigreur de ses mains sales gesticulèrent comme des ailes funestes au-dessus des foules. Sa renommée grandit. Les malheureux qui n'avaient pas le courage de voler aimèrent cette révolte confortable et protectrice; les riches l'appelèrent le prédicateur des désespérés et des mécontents. Il enseignait la paresse, l'ignorance et la prière; il disait que rien n'est plus détestable que la science; il jetait l'anathème sur les humanistes et glorifiait les loqueteux. Il devenait très populaire. — Il reprit le chemin de Florence.

Il en voulait surtout au Magnifique. Il ne lui pardonnait pas ce qu'il pensait son bonheur, son influence et l'affection que lui portaient ses amis ; l'académie platonicienne lui paraissait monstrueuse; il la voyait de loin, du fond de sa cellule, sous Taspect d'une bête apocalyptique armée de gros yeux, de grosses dents, de grosses cornes et de grosses griffes, mais adoucissant son regard, ouvrant une fine bouche rouge sur de l'émail bien blanc, peignant ses longs cheveux avec un peigne d'or dans sa main petite aux ongles roses, et se métamorphosant en sirène afin de mieux tenter les marins perdus oublieux de l'étoile ; et comme souvent il se sentait porté à découvrir que les paroles du philosophe rappelaient celles des apôtres, il s'a-

bandonnait à la plus extrême fureur pour éviter de comprendre cette coïncidence, évidemment insinuée par le Malin. Il se montait lui-même son propre piédestal, car il doutait pendant certaines secondes, où il ne parvenait pas malgré sa discipline meurtrière à étouffer tout à fait son raisonnement. Toute évidence l'irritait. Il vivait dans un état de perpétuelle colère. Il ne voulait pas comprendre. Il fallait qu'il crût au Diable quand il avait envie d'une pécheresse, et à Dieu quand il se sentait chaste. Il était avec ardeur son propre bourreau.

On commençait à l'écouter. Les adversaires des Medici l'assuraient de leurs encouragements. Le peuple que les grandes phrases happent toujours en parlait avec vénération. Ne parlait-il pas en citant les écritures? N'avait-il pas tout à fait l'apparence d'un saint?

Et Savonarola dévore férocement le cœur de cette foule, l'attire à lui, l'affole, soupire et tonne, fait voir le Paradis et l'Enfer, se sert de Tun et de l'autre pour détruire le bonheur terrestre en promettant le mensonge de Tau-delà, exalte et épouvante. Désormais il est parti. Ce qui n'était sans doute au début qu'un mécontentement irrité est devenu une force corrodante et destructive. Il est trop tard pour se reprendre. 11 ne peut plus s'arrêter lui-même puisque son succès demande qu'il se hausse à plus de violence encore. La graine néfaste a germé. La plante empoisonneuse monte, monte. Et il continue, inconscient et conscient à la fois, trompant les autres et lui-même, forcé de persévérer toujours

296 E8SAI SLR LAURENT DE MÉDIGIS

pour maintenir Tillusion de témérité qu'il a besoin de sentir dans sa poitrine desséchée. Le clergé, se réservantde l'abattre au moment opportun, sent quel instrument sérieux il peut être et Tadopte. Le pape laisse faire. Lorenzo ne peut remonter le courant déchaîné. En juillet 1491, Fra Girolamo — ou Ilieronymo — est nommé supérieur de San Marco.

Il s'enhardit. Il ajoute à l'horreur de ses prédictions et au tableau qu'il présente de la colère céleste. Il augmente le ton prophétique. Il fronce les sourcils, roule les yeux, jette les bras en avant, frappe sur les bords de la chaire et lève un long doigt osseux vers la voûte des lieux saints avec une telle force que les femmes craignent que tout ne s'écroule à l'instant. Il devient terrible. Il se fait prendre au sérieux par les plus sceptiques. Il se dit l'envoyé divin. Et il proche le carême à Santa Maria del Fiore, sans rendre à Lorenzo la visite obligatoire.

Mais s'il cherche à vexer le Medici, s'il l'attaque, s'il le poursuit de sa haine, il juge que son argent est bon à prendre. Il accepte sans l'en remercier toutes ses aumônes comme si elles lui étaient dues. Une seule fois il ne les conserve pas. Ayant trouvé une quantité de pièces d'or dans le tronc de l'église, il les sépare de la menue monnaie et va les donner aux « buonomini » de San Martine, eu les chargeant de les distribuer aux pauvres de la ville. Pour bien montrer qu'il ne doit aucune reconnaissance, d'après sa façon de comprendre la vie, il s'écrie du haut de la chaire : « Le bon chien aboie toujours pour défendre la maison de son maître; si

le voleur vient et lui jette un os pour l'apaiser ou quelque autre chose, le bon chien continue d'aboyer ou de mordre le voleur. » Il oubliait d'ajouter : après avoir mangé Tos. Le peuple de son côté applaudissait naturellement beaucoup à une morale qui lui conseillait de garder ce qu'on lui donnait et de renier le bienfaiteur auquel il devait son bienêtre. Quant aux vieux moines du couvent qui cherchaient à faire entendre à leur supérieur qu'il avait tort de froisser le Magnifique, ils parlaient par jésuitisme et ne demandaient qu'à être convaincus des bonnes raisons d'agir que leur opposait le misérable : « Est-ce Dieu, demandait-il, ou Lorenzo de Medici, qui m'a nommé prieur? » — Le nom de Dieu délivrait leurs derniers scrupules : « C'est Dieu, bien entendu, répondaient les moines. » « Souffrez donc alors que je rende grâces à Dieu et non à un homme. » — « Rendons grâces à Dieu !» — Il est plus commode de remercier Dieu qu'un particulier, car on a la faculté de ne pas le faire. Dieu fait preuve toujours d'une remarquable discrétion. L'absence qu'il affecte devant les événemts de la vie montre même qu'il doit être fort bien élevé ; ce sont ses interprètes terrestres qui ont beaucoup nui à sa réputation.

Le Magnifique, voulant savoir à quoi s'en tenir, envoya cinq des principaux citoyens vers son ennemi. C'étaient Guidantonio Vespucci, Borgi, Paolo Antonio Soderini, Franscesco Valori et Bernardo Ruccellai. Ces hommes prièrent le moine, sans dire qui les avait envoyés^ de changer la façon indé-

298 ESSAI SUR LAURKNT DE MÉDIGIS

cente et sauvage dont il parlait de Dieu. Il n'était pas très difficile de deviner qu'ils n'étaient pas venus sur leur propre impulsion ; et il le devina ; ils affirmèrent que non; et il s'écria avec Fampleur nécessaire : « Vous dites que vous n'avez pas été envoyés et moi je vous dis que vous l'avez été. Allez! et répondez à Lorenzo de Medici qu'il fasse pénitence de ses péchés, car Dieu veut le punir, lui et les siens. » Le Magnifique, désespérant de venir à bout d'un aussi dangereux énergumëne, lui opposa un autre moine dont il était assez sûr pour lui avoir confié la direction du couvent de San Gallo. Ce moine était un augustin du San Spirito; il s'appelait Fra Mariano da Ghinazzo; il possédait une certaine habileté de parole, et ses vertus l'avaient fait surnommer « l'ange du Ciel sur la terre». Ce fut une belle joute oratoire, rapportent les contemporains. Ils plaidèrent l'un et l'autre sur le même texte avec des paroles opposées qui le justifiaient également; ce texte était emprunté aux Actes des Apôtres : Non est vestrum nosse tempora velmomenta quœ Patri in sua potes tate. Fra Mariano eut le dessous. Pico délia Mirandola sortit de l'église, enthousiasmé de Savonarola.

A quelque temps de là, le dominicain, non content encore des résultats de ses sermons et de l'espionnage qu'il faisait exercer dans les maisons particulières, non content de décréter que la terre entière devait être soumise aux moines et que l'intelligence d'une vieille femme ignorante était préférable à celle de Platon, fît construire un immense

bûcher. Ce bûcher avait la forme d'une pyramide à gradins et ressemblait au rogus sur lequel, jadis, les corps des empereurs romains étaient brûlés. On avait d'abord amoncelé des masques, des fausses barbes et des faux cheveux, des costumes « trop élégants » ; plus haut, s'entassaient les livres des poètes et des humanistes, des parchemins et des manuscrits précieux; parmi les œuvres destinées à la flamme, figuraient celles de Pétrarque, de Boccace et de Pulci ; les parures venaient ensuite ; c'étaient des miroirs, des voiles, des robes, des parfums, des peignes et d'autres objets de toilette; des luths, des harpes, des flûtes des cartes à jouer et des échiquiers montaient vers les deux gradins supérieurs où étaient rangés en ordre les tableaux des meilleurs peintres qui avaient commis le péché de représenter le rêve qu'ils se faisaient de Cléopâtre, de Lucrèce, de Faustine et des femmes légendaires; des portraits contemporains terminaient l'autodafé; on cite ceux de Bencina, de Lena Aurella, de Maria de Lenzi; tout en haut, trois antiques, trois têtes de femme, semblaient pleurer par leurs yeux de pierre le temps des dieux. A ce moment un marchand vénitien qui se trouvait dans la ville offrit 22 000 écus pour acheter le tout. Savonarola refusa, le décréta hérétique, fit dessiner l'effigie du nouveau tentateur et la joignit à la pyramide. Puis on mit le feu. La Seigneurie parut sur le balcon du Palais ; des chants s'élevèrent de tous côtés; les cloches sonnèrent; des moines et des jeunes gens déguisés en anges, des

moines et des curés, des vieillards et d'autres civils sur trois rangs dansèrent une ronde a religieuse » en agitant des branches d'olivier, se persuadant que le ciel s'ouvrirait pour eux à la suite d'une si belle action. — Et par-dessus toute cette folie monstrueuse, au-dessus des flammes, dominait la figure joyeusement crispée du dominicain.

Cependant la santé du Magnifique déclinait peu à peu. — Il avait déjà mêlé ses deux fils aux affaires politiques^ en prévision de ce qu'il craignait devoir arriver bientôt.

Jusqu'au bout il donne un eicemple de lucidité. Il sent venir la mort et ne s'effraie pas ; il la sait la fin naturelle; il regrette certes de partir, car il aime trop la vie pour ne pas goûter sa douceur à travers les plus grands tourments, mais en même temps il songe que ce sera le repos ; et, comme il est platonicien, il n'est pas loin de penser qu'il connaîtra les philosophes de la Grèce et mêlera son ombre à la leur à travers le calme bienheureux des prairies d'asphodèles ; il ajoute seulement au paysage funèbre enseigné au temps des immortels quelques lys, des anges balançant des encensoirs d'or ou soufflant dans de longues trompettes vers un vieillard à barbe blanche qui parle avec un jeune homme aux cheveux roux ; car il est chrétien et, souvent, au bois des Camadules, il a déclaré à ses amis que la doctrine platonicienne ajoutait à la vérité du christianisme. Mais, avant de voir saint Pierre et Charon deviser en tenant leurs clefs et

leurs rames au bord du fleuve ou devant la porte, il veut essayer de se maintenir dans le bonheur de contempler sa patrie heureuse et se retire à Careggi afin de s'y soigner tranquillement.

Gomme il dut souffrir, malgré sa résignation, de sentir que les affaires publiques échappaient à sa forte main ! Comme il dut avoir de sourdes et silencieuses révoltes contre cette maladie qui le torturait, contre ce corps qu'il méprisait peut-être en temps que matière périssable, mais dont il avait tant besoin et qu'il aimait pour toute Ténergie qu'il y avait développée ! Comme il dut pleurer sur ses fils qu'il sentait incapables de continuer et de poursuivre son action ! Je le vois sur son fauteuil les mains moites, la figure ravagée, Tœil lourd d'angoisse et de lutte inutile, essayant encore de sourire et sentant avec une fureur maîtrisée la vanité de sa révolte contre un destin qui le fauchait ainsi à Theure suprême. Mais il veut avoir tout tenté pour forcer le secret de la vie et, avant de revenir à Careggi pour la dernière fois, en passant par cette Florence où le long des rues il ordonne aux porteurs de sa litière de ralentir leur allure, il fait un petit séjour aux bains chauds de Sienne et de Porretana. Quel retour dut être le sien quand l'inutilité de toute tentative eut définitivement affermi sa certitude cruelle ! Je le rêve, la figure mangée de rides, assis près de la fenêtre de sa chambre, regardant avec envie et tendresse, au coucher du soleil, la végétation des jardins que luimême avait fait planter. Florence dans la pourpre

du soir s'endormait glorieusement. Sur le ciel en feu les cyprès montaient la garde douce de leur flamme sombre. Le ciel ardent se décolorait jusqu'à du bleu cachant un gris qui révélait les premières étoiles. Le silence s'appesantissait lentement avec la nuit. Les lauriers roses, avant de disparaître dans l'obscurité semblaient avoir aspiré les dernières lueurs du crépuscule pour les redire à la terre en les pâlissant peu à peu. Et le malade, songeant qu'un réveil suivait toujours la nuit, se rappelait les enseignements de son Marsile Ficino, se demandait devant l'éternelle renaissance de la nature pourquoi Thomme, qui en était comme l'expression la plus parfaite disparaîtrait tout entier. Que se passa-t-il dans cette âme puissante? Accepta-t-il les sacrements seulement par coutume, parce que c'était impossible, à son époque, de ne pas agir ainsi, ou, tout en les recevant, y mêla-t-il une espérance confuse? Le récit de sa mort prouve qu'il se garda. Par-dessus le sentiment de sa fin, jusqu'à la dernière seconde, cet homme héroïque défendit l'œuvre à laquelle il avait voué sa vie, ne songea qu'à cette ville de Florence dont il avait fait siennes en quelque sorte toutes les pierres et où il était sûr de revivre.

Au commencement de l'année 1492, une attaque de goutte plus sérieuse que les précédentes le cloua presque immobile. Une fièvre lente, augmentée de douleurs d'entrailles qui le laissaient baigné de sueur, le mina et attaquant graduellement les nerfs, chacun des membres en tout le corps. Il était usé. Il s'était trop servi de lui-même, comme

tous ceux qui oublient de compter en quoi que ce soit et pensent qu'il n'y a rien de meilleur ni de plus beau dans la vie que de lui abandonner tout ce qu'elle sollicite. La décomposition commençait.

On s'étonnait autour de lui de sa résistance. Le 5 avril, il souffrit avec tant de violence qu'il ne put pas recevoir Ercole d'Esté. Le moine immonde allait partout et prophétisait : « C'est lui qui s'en ira et moi qui resterai. »

11 avait assez confiance dans ses médecins, malgré les étranges remèdes qu'ils lui prescrivaient. Le premier appelé fut Piero Leoni de Spoleto ; on appela ensuite — trop tard, selon Poliziano — Lazaro da Ticino. Ce dernier hâta sans doute la mort du Magnifique. Il lui fit avaler des mélanges de perles et de diamants amalgamés, et d'autres drogues du même genre ; plus le prix en était coûteux, plus il les déclarait efficaces. L'étrange est que le Magnifique se sentit mieux pendant quelques heures. Mais il retomba vite. Sa faiblesse augmenta de jour en jour sans que rien ne pût l'entraver. C'était la fin.

11 fit venir son fils Piero malgré qu'il connût l'indifférence du jeune homme et qu'il prévît d'avance l'inutilité de son entrevue dernière. Il lui donna tous les conseils nécessaires, eut des paroles simples et admirables que cet enfant stupide ne comprit pas, et souffrit cruellement de constater que cette chair dans laquelle il espérait se prolonger, ne possédait rien qui lui ressemblât et ne savait même pas simuler la douleur. Dans

une lettre à Jacobo, antiquaire, Poliziano attribue les paroles suivantes à son protecteur : « Les citoyens, mio Piero, te reconnaîtront sans doute comme mon successeur, et je ne doute pas que ton autorité future, dans cette république, ne soit telle que la mienne, et telle que la mienne a été jusqu'à ce jour. Mais comme tout le corps de la cité comprend beaucoup de têtes, tu dois t'attendre à ce qu'il ne te soit pas possible, en beaucoup d'occasions, de te conduire de façon à obtenir Tapprobation de chacun ; aussi, à chaque événement, souviens-toi de ce conseil et suis-le : conforme-toi aux décisions de Téquité la plus absolue et consulte les intérêts d'un grand nombre de citoyens, plutôt que ceux d'une minorité. » Et il le congédia. Poliziano entra ensuite dans la chambre. Dès qu'il se fut rendu compte de qui était là, le Magnifique le pria de s'approcher, le fit asseoir près de son lit et lui prit la main.

— Eh bien, Poliziano, eh bien ! dit-il en souriant. Poliziano, ne pouvant se maîtriser, pleura en

tournant la tête. Le Magnifique lâcha la main qu'il tenait. Le savant se sauva dans la pièce voisine pour y sangloter à son aise. Puis il rentra, la figure humide et creuse.

— Et où est donc Pico? demanda le mourant.

Poliziano excusa leur ami en prétendant qu'il n'avait pas osé venir. Etait-ce vrai? Et l'influence de Savonarola n'avait-elle pas glissé sa griffe làdedans aussi?

— S'il n'était pas ennuyé de venir, dit le Magnifique, je serais bien heureux de le voir avant d'en prendre adieu tout à fait.

Et quand le métaphysicien fut à son chevet, il lui exposa que sa mort était douce puisqu'il l'attendait entre deux amis. Il causa assez longtemps, avec une grande liberté d'esprit et en riant de temps à autre. 11 énonça ses regrets sans àpreté ; un de ceux qui parut lui tenir le plus à cœur touchait les livres :

— J'aurais désiré que le ciel m'accordât quelque répit pour compléter la bibliothèque que je vous destinais.

On vint lui présenter un peu de nourriture. lUaprit. Et, comme on lui demandait s'il y trouvait du goût :

— Oui, répondit-il, celui qu'on doit y trouver quand on est près de mourir.

Et il demanda Fra Girolamo Savonarola. — Quelques-uns ont dit que le dominicain vint sans être appelé sur le conseil précédent de Pico délia Mirandola. Je pense, quant à moi, que Lorenzo voulut voir une dernière fois le misérable en face, afin de ne pas l'aliéner à sa famille et surtout à son fils Piero qu'il savait en excellents rapports avec le prédicateur. Bien qu'il n'espérât plus en elles, il voulait tout tenter pour le prolongement de son autorité et de sa race. Quant à Savonarola, il voyait avec joie la mort de celui qu'il considérait comme son ennemi ; il finissait par être persuadé que Dieu favorisait ses desseins ; cette visite consacrait son triomphe.

11 entra comme un conquérant, avec hauteur, avec une joie mauvaise et grave sur la figure,' sûr de vaincre. Mais, là encore, du fond de ce lit où il mourait, du fond du restant d'existence dont il n'était même plus possesseur, le Magnifique allait se révéler selon son nom, selon son passé, selon l'effort de toute sa vie, armé jusqu'à la dernière seconde d'une ténacité courageuse et lucide qui montre bien que, dans son cœur, Florence — ou, du moins, son œuvre — était au-dessus de toutes les religions et au-dessus de lui-même.

Fra Girolamo Savonarola s'approcha lentement les mains dans les manches de son froc, l'aspect rigide et religieux à souhait.

— Avez-vous la foi ?

Le Magnifique pencha la tête pour répondre oui.

— 11 faut désormais vivre honnêtement, dit-il, d'une voix presque timbrée d'ironie ; la miséricorde de Dieu s'étend sur tous les pécheurs; si vous répondez aux desseins célestes, le ciel vous aura en sa sainte garde. Il ne faut pas désespérer, mon fils...

Et il continua ses patenôtres* Il les termina par ce conseil plutôt superflu :

— - Si la mort venait, sachez la supporter avec calme.

— Rien ne saurait m'être plus agréable si telle doit être la volonté divine, répondit le mourant.

Et il ajouta :

— Je vous demande votre bénédiction.

^*"'*'^^"'TSf^^ifmmf^r

Girolamo Savonarola lui parla du sac de Volterre, des vols qu'il avait commis, des condamnations injustes qui avaient suivi la conjuration des Pazzi. Il rappela tout avec force et méchanceté. Il insista sur les détails de meurtre et de pillage. Il fît entendre au moribond qu'il n'avait cessé toute sa vie d'être un monstre.

Et il lui dit :

— Vous restituerez le bien mal acquis, comme pénitence.

— Oui, répondit Lorenzo d'une voix éteinte.

— Vous ne laisserez à vos enfants que la fortune qui convient à des particuliers.

— Oui, répondit encore Lorenzo, après une courte hésitation.

Les secondes pressaient. La poitrine du malheureux commençait à râler, ses mains tiraient et repoussaient les draps. Ses yeux brillaient d'un éclat étrange et rapide, puis s'ouvraient démesurément dans leurs orbites caverneuses.

— Et vous rendrez à Florence la liberté...

Alors le Magnifique se tourna brusquement dans

son lit, la tête contre le mur, sans une parole.

Il Magnifico Lorenzo Piero di Cpsimo de' Medici mourut le 8 avril 1492, après avoir communié, en embrassant un crucifix. Il était âgé de quarantequatre ans.

De désespoir, son médecin, Piero Leoni se jeta

LA MORT DU xMAGNIFIQUE ET SAVONAROLA 309

dans un puils des faubourgs. Peu de temps après, Poliziano mourait à son tour en accompagnant sur une petite lyre une élégie qu'il chantait à la mémoire de son bienfaiteur; d'autres disent que ce fut par amour pour un de ses élèves qui se montrait rebelle à cette tendresse anormale. Pierus Valerianus et Bayle à sa suite pensent qu'il succomba au chagrin que lui causait la décadence de sa patrie. Pico délia Mirandola rejoignit son bienfaiteur à rheure même où les troupes du roi de France entrèrent en Italie.

La légende veut que deux jours avant la mort du Magnifique le dôme de Santa Maria delFiore ait été frappé de la foudre et que la partie la plus voisine de la chapelle médicéenne se soit écroulée ; elle rapporte encore qu'une des boules armoriales se détacha de Técusson du palais ; elle rappelle qu'un lion de la ménagerie avait été abattu et dévoré par ses frères captifs ; elle ajoute que de longues traînées de feu étaient venues pendant trois nuits, de la colline de Fiésole jusqu'à l'église de SanLorenzo où elles se seraient arrêtées. C'est là qu'il repose

— on le dit du moins — près de son père.

Ses funérailles furent simples. Le peuple pleura de vraies larmes et l'appela « Le maître de la Ville »

— parce qu'il n'était plus.

Novembre 1899-Avnl 1900.

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