‹ Essai sur Laurent de MédicisChapitre 3 sur 6 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

LAURENT DE MEDIGIS

Le xv° siècle en Italie fut merveilleux. Jamais cette lumière du «londe n'avait encore atteint si haut. Le destin pensa même sa prospérité injurieuse et souffla la flamme, — car une fatalité mal définie mais saisissable à travers l'histoire semble s'attacher à la destruction de tout ce qui a conquis sa couronne suprême. Un héroïsme, éperdu de grandeur, soulevait dans les âmes une tempête féconde. Toutes les formés de Tactivité humaine s'épanouissaient sur toutes les routes. Cette terre, où avaient crié les louves et les aigles romaines, berçait un jardin aux fleurs extraordinaires, aux arbres véhéments, fleurs tragiques et fleurs douces, arbres terribles et arbres d'ombrage. La lâcheté chrétienne avait bu à la mamelle antique; l'infiltration de la mer païenne, victorieuse

malgré tant de distances et tant de murailles, avait salé l'eau fade des cuves baptismales; derrière le Christ, la tête d'Orphée saignait sur des cordes d'argent; le rêve de Marie pâlissait devant l'Aphrodite revenue; Téglise rappelait le temple; et Minerve, y chuchotant certains soirs la promesse de reconduire à la source première, enseignait Pallas. Peu à peu, hors du linceul éternel des poèmes oti son sommeil attendait un frisson de lyres pour revivre, l'abeille attique éveillait san vol d'or.

Partout des hommes.

Un jour, un paysan penché sur la glèbe se redresse. Des cuirasses brillent au soleil. Ceux qui les font miroiter s'approchent peu à peu. Le paysan, appuyé sur sa bêche, les regarde curieusement, avec de petits yeux vifs. — Yeux-tu nous suivre, lui demande-t-on ? Le paysan hésite ; puis, fixant un chêne qui tord non loin son tronc rugueux, il y lance sa bêche d'un fort coup de bras. La pelle plate d'acier se fiche dans l'arbre et tremble sur place. « Je vous suis, dit-il. » C'est Attendolo. Il fait fortune et souche haute. A Milan, son descendant Lodovico, accueille à sa cour Bramante et le Vinci. Verrochio sculpte le buste du CoUeone, Donatello la statue équestre du condottiere Gattamelata, le Vinci celle de Francesco Sforza. A Venise, les doges passent et tombent dans la pourpre et le sang ; Tamour chante et pleure sous les gondoles noires où des lames de poignard allument Tombre. A Rome, Jules II commence Saint-Pierre et Eugène IV fonde la biblio-

thèque du Vatican. A Naples, Valla et Pontano regardent l'eau bleue du rivage enchanté à travers les colonnes qui décorent le palais d'Alphonse le Magnanime. Les Montefeltre àUrbin, les Gonzague à Mantoue, les d'Esté à Ferrare s'efforcent de leur mieux. — Florence, la ville élue, élève vers une beauté radieuse le sceptre sanglant de son lys rouge.

Le terrain avait été admirablement préparé. Il . semblait que toute Tltalie eût existé surtout pour embellir la fleur toscane. Un milieu s'était créé, consacrant Tunion féconde de toutes les sèves. La race grandissait peu à peu vers sa force totale par la richesse encore intacte de son sang ardent et subtil. Les luttes politiques déroulaient bien leurs jeux sauvages à travers une horreur inconnue même dans le reste de la péninsule, mais elles accompagnaient en quelque sorte les arts dont rien ne réussit à entraver Télan primitif. — Ici la réflexion précède le coup d'épée ; les discours, les discussions préparent les combats. Et ces hommes, qui se font remarquer parmi les premiers diplomates de leur temps en sont les premiers commerçants, les premiers financiers, les premiers artistes.

Le désir de dominer en tout et d'élever aussi haut que possible la tour où brûle la lampe idéale entraîne une culture régulière et raisonnée ; un appétit du beau inquiète presque toutes les poitrines. Le gouvernement ne reste pas cadenassé dans Tenceinte stricte d'une constitution plus ou moins formelle ; il ne néglige rien de ce qui l'entoure et stimule avec intelligence tout ce qui fait sa gloire principale. C'est toujours une république, mais à

peine ; car le peuple lui-même a dû reconnaître la nécessité d'une élite, et qu'il n'y a aucune société possible sans elle, pas plus qu'il n'y a de corps sans tête, parce que la terre, si elle devenait uniformément plate, serait inhabitable. Et cette élite ne sera pas une horde guerrière à la ferraille menaçante ou une troupe bavarde à l'éloquence creuse, mais l'aristocratie véritable, la plus digne et la seule, celle des intelligences.

Tout cela, cependant, n'eût jamais été sans l'énergie d'une famille unique. Privée d'elle, Florence fut certes devenue très célèbre, mais jamais elle n^eût donné au monde l'exemple impérissable et singulier que nous voudrions conter ici. Certains écrivains sectaires et démocrates d'une façon presque maladive, dont M. de Sismondi, par exemple, — ce « niais », comme écrivait de lui Chateaubriand — ou M. Perrens, établirent que cette famille fut avant tout néfaste. Ils se trompent. L'histoire le prouve. Les Medici furent tyranniques parce que les circonstances les contraignirent à l'être ; l'existence — il faut le rappeler à certains esprits — différait de celle d'aujourd'hui. La police comprenait huit commissaires seulement, deux par quartier ; les troupes ne restaient jamais très sûres. Aussi les Medici, pour poursuivre leurs mesures salutaires, durent-ils nécessairement avoir quelquefois Tépée cruelle et s'arranger de façon à se maintenir les maîtres. Le pouvoir était mieux dans leurs mains que dans celles d'une assemblée, La force est un agent pré-

6 ESSxVI SUR LAURENT DE MEDICIS

cieux à condition qu'il ne s'émiette pas ; il faut raisonner et travailler beaucoup avant d'avoir recours à elle, mais il est mauvais de la disséminer ici et là ; quand on en a besoin et quand on veut la reprendre, elle ne se laisse plus retrouver ; ses parcelles sont impuissantes ; souvent elle est tout à fait perdue. La Liberté au nom de laquelle ce crime est la plupart du temps commis n'existe que de nom alors car le danger guette partout et la panique s'insinue. Toutefois quelques-uns crient : nous sommes libres ! et finissent par persuader les sots.

M. de Sismondi et M. Perrens ont admiré les guerres civiles de Florence. Je sais que plus tard le pouvoir s'abrita « à l'ombre des piques et des arquebuses impériales* », et je préfère ne pas chercher la largeur de l'ombre que peuvent procurer les piques et les arquebuses, mais au point où nous en sommes, il fut tout patriotique et fervemment dévoué à sa ville. Jusque-là, Taristocratie et la démocratie se déchiraient sans cesse ; le système de renouveler très fréquemment les élections entretenait les haines et les sottises ; le plus petit incident risquait d'engloutir à jamais tant de promesses. — Il fallait des hommes pour maintenir cette vraie liberté sans laquelle il n'y a pas de grands peuples, mais en même temps la régler en la guidant vers son maximum là où elle devait exister, et la réduire d'autre part là où elle ne pouvait être que dangereuse, inutile ou fausse.

* Perrens. Histoire de Florence.

Les origines des Medici remontent loin. Un manuscrit de la bibliothèque Riccardi prétend découvrir Tancêtre initial parmi les preux de Charlemagne. Ce capitaine aurait tué un géant célèbre ; le géant, au cours du duel, avant de tomber, aurait, d'un coup de massue, incrusté la marque de six balles de fer sur le bouclier de son héroïque vainqueur; ainsi s'expliqueraient les armes de la maison : cinq tourteaux de gueules rangés en orle. Il y aune autre version, de Verini, dans ces mauvais vers, qui, plus tard, firent penser que ces balles étaient de vulgaires pilules :

Est qui Bebryaca Medices testetur ab urbe Venisse^ et ïoscani sobolem delesse superbam Asserat : hinc Medicis me ruit cognomen habere Quod medicus Tosci fuerit, sic ore venenum Dixerunt patrio ; factique insigna portât Senis in globulis flaventem sanguine peltam ^

Quoi qu'il en soit, Ammirato signale en 1251 un Giovanni de' Medici qui traversa, suivi de cent florentins, toute l'armée du Milanais et secourut la forteresse de Scarperia, attaquée de toutes parts,

* De illustr. iirbis, liv. III.

sans perdre plus de vingt hommes. Auparavant, en 1228, Ardingo di Buonagiunta di Medici avait été élevé à la magistrature dite des Priori. Razzi nous fait connaître Silvestro de' Medici qui résista courageusement à la tyrannie de nobles sans valeur accusant tous leurs ennemis d'être gibelins pour les faire tuer ; ce Silvestro fut élu magistrat en 1379. — Les annales de la famille comptent soixante prieurs et trois cent cinquante-neuf gonfaloniers.

Le vrai fondateur fut l'aïeul du Magnifique, le père de Cosimo. C'est lui qui disait, à son lit de mort, en 1428 : « Je meurs, satisfait, mes enfants, puisque je vous laisse de la richesse, de la santé, et un état où, si vous suivez mon exemple, vous pouvez vivre honorés et respectés dans le lieu qui vous a vus naître. » A la prière des deux fils, Donatello lui éleva, ainsi qu'à sa femme Picarda, le tombeau qu'on voit encore à San Lorenzo.

Du vivant de son père, Cosimo avait beaucoup étudié le commerce et le gouvernement. A ces deux études il dut d'augmenter une fortune déjà considérable. Très intelligent et très adroit, il acquit vite une réputation réelle. On l'appelait le grand marchand. On l'appela plus tard le père de la Patrie. Lorsque le pape Jean XXIII se rendit au concile de Constance, il le choisit pour défendre sa cause. Lorsque Othon Colonne, sous le nom de Martin V, fut élu par le concile, Cosimo racheta Jean au duc de Bavière et lui procura un asile inviolable. Après la mort de ce Jean, comme l'inscription gravée sur

sa tombe avait déplu au pape et comme celui-ci avait ordonné qu'on Teffaçât, il répondit froidement « Quod scripsi scripsi » et elle resta. Exilé en 1433 par suite des intrigues de Renaud d'Albizzi, irrevint vite. C'est alors qu'il donna l'impulsion que son petit-fils Lorenzo devait achever plus tard. Il protégea particulièrement G uarinoVeronese et Poggio Braciolini. A Tun il procura assez d'argent pour héberger les savants dont il écrivait la vie ; à l'autre il donna toute liberté en Texemptant des charges du citoyen. Si Filelfo n'eut pas les mêmes traitements, cela tint à sa méchanceté naturelle, à son insupportable fatuité et à ses injures ; C'était un prêtre, dans toute l'acception du mot.

Poggio Bracciolini, entre autres lettres, écrivait à Cosimo : « Quoique forcé de vous consacrer presque entièrement aux grands intérêts de l'Etat et dans l'impossibilité de donner aux livres une partie de votre temps, vous avez trouvé un plaisir constant dans la société des hommes instruits, qui ont toujours fréquenté votre demeure. » Il obligea très souvent Luca délia Robia et ses deux frères. Il fit peindre dans son palais une chambre tout entière par le curieux PaoloUccello; cette ' chambre était prodigieuse, paraît- il ; des oiseaux féeriques y ouvraient les ailes à travers des lignes infinies; des combats délions s'y répétaient; l'un d'eux luttait contre un serpent dont les yeux et la gueule, raconte Vasari, lançaient un noir venin^; dans d'autres pièces de grandes toiles représentaient des cavaliers. — C'est Paolo Uccello

qui disait un jour à sa femme, comme elle lui reprochait de trop travailler : « La perspective est si douce !» — Il employa aussi le minutieux Aleno Baldovinetti, maître du Ghirlandajo, Bennozo Gozzoli et ce fra Filippo Lippi qui aimait tant les femmes. Il fit venir quelques-uns des frères qui décoraient les murs des abbayes de Fiésole.

11 connut et salua Tadmirable lumière de TAngelico. — ^neas Sylvius, pape sous le nom de Pie II, écrivit qu'il pouvait tout, qu'il était larbitre de la paix, de la guerre, des lois, et qu'il ne lui manquait rien de la royauté, sinon la pourpre et le nom. La bibliothèque nationale italienne renferme un manuscrit de souvenirs où on lit : « Cosimo était tout à Florence, et, sans lui, Florence n'était rien. » Rapportons à son sujet ces paroles de notre Comynes : « Autorité doulce et amyable, et telle qu'elle estoit nécessaire à une ville de liberté. » — Son condottiere principal fut Francesco Sforza. Son palais est maintenant le palais Riccardi. Il avait des banques un peu partout, à Bruges et même au Caire. Il dépensa à partir de son retour d'exil et jusqu'à sa mort 66.755 florins, ce qui équivaut à trente millions. On commençait alors, sur l'impulsion d'Emmanuel Chrysoloras à poursuivre la route enseignée si magistralement par Dante, Pétrarque et Boccace — et qu'on ne devait pas dépasser d'ailleurs au point de vue de la création — et à recueillir avec ardeur les ouvrages des anciens ; c'est grâce à ces recherches que nous en possédons la plupart. Poggio se dévoua particuliè-

rement. Avant d'habiter Florence il avait beaucoup voyagé ; à Rome, il avait été secrétaire de huit papes. On connaît ses Facéties. Quoiqu'il appartînt au clergé, il eut plusieurs enfants naturels qu'il reconnut. Plus tard il quitta les ordres et se maria, âgé de près de quatre-vingts ans. Il est inouï de songer au nombre de manuscrits qu'il découvrit en cinquante années. A Saint-Gall, près du lac de Constance, il trouva une copie complète de Quintilien dont on ne possédait que des fragments, et le poème des Argonautes. Ces rouleaux étaient ensevelis sous les ruines d'une tour obscure où des chouettes avaient fait leurs nids^ Le savant venait souvent là le soir, infatigable ; il tremblait alors un peu devant les yeux d'or qui brillaient dans les ténèbres ; il protégeait sa petite lampe et frissonnait longuement quand descendait un battement d'ailes; il rentrait avec sa trouvaille; et les moines souriaient de cet étranger maniaque, collectionneur de vieux papiers. Il sauva aussi — et c'eût été moins utile — quelques périodes cicéroniennes. On lui doit également le premier Plaute complet, les poèmes de Lucrèce et ceux de Silius Italiens, — si nous en croyons une élégie latine de Cristoforo Landino. Angelo Poliziano prétend dans des mémoires dont on nous a parlé mais qu'il nous a été impossible de consulter qu'il apporla également en Italie les vers de Stace. Il avait été jusqu'en Angleterre. C'est de là qu'il envoya à ses compatriotes une partie des œuvres de Pétrone. De leur côté, Guarino Veronese, Jean Aurispa et Francesco Fileifo

avaient gagné Constantinople. Guafino fit naufrage à son retour et en fut si malheureux — raconte Tiraboschi — que ses cheveux blanchirent. Aurispa parvint à Venise avec deux cent trente-huit manuscrits parmi lesquels se trouvaient les ouvrages de Platon, de Plotin, de Xénophon, de Lucien et de Diodore de Sicile, les vers de Callimaque, de Pindare et d'Orphée. Qu'on songe à ce que devaient être de pareils retours où l'un des ballots soigneusement ficelé recelait l'âme probable du chantre de Thrace ! Celui d'Aurispa fut pauvre et glorieux. Il arriva au but sans argent. Cosimo le releva d'une de ces belles paroles simples dont il avait l'habitude et solda tous les frais du voyage. A la mort de Niccolo Niccoli, ruiné par sa chasse incessante aux manuscrits, il paya ses créanciers et acquit ses trésors, puis fit déposer tout à Saint-Marc dans un monastère de Dominicains qu'il y avait fait construire et où le public put aller librement. Ce fut Torigine de la Bibliotheca Marciana. Il fonda aussi cette académie platonicienne dont George Gémiste, venu à Florence à la suite de l'empereur d'Orient, Jean Paléologue, lui avait suggéré l'idée par ses belles conférences ; et il mit à sa tête Marsile Ficino, alors tout jeune.

A l'heure de sa mort, il fit appeler son fils Piero : (( Je te recommande, dit-il, l'éducation de Lorenzo et de Giuliano. » Et il passa longuement sa main sur les têtes des deux jeunes gens en prolongeant son regard dans le leur si fixement qu'il leur fît baisser les yeux. Puis il donna des détails sur sa

conduite et sur Fadministration des affaires. « Je voudrais, dit-il encore, avoir des funérailles simples ; je juge qu'une grande pompe est inutile. » Et il attendit tranquillement. La visiteuse devança l'arrivée du médecin. C'était le V août de Tannée 1464. Il avait soixante-quatre ans. — Il était d'une taille avantageuse; ses manières présentaient une séduction grave ; il savait railler avec adresse. Il fut tour à tour franc et fourbe selon la nécessité. Il répondit un jour à un citoyen qui lui reprochait de dépeupler Florence : « J'aime mieux la dépeupler que la perdre. » C'est sous son règne — on peut employer ce terme — que Ghiberti avait fondu ces fameuses portes de bronze que Michèle Angelo jugeait dignes d'être celles du paradis, et que le merveilleux précurseur, Brunelleschi, avait élevé le dôme de Santa Maria del Fiore. Cosimo écrivait à Eugène IV en lui envoyant ce petit homme chétif, maigre et laid : « lo mando à V. B. un uomo a cui, cosi è grande la sua virtu, basterebbe l'animo a rivolgere il mondo. »

Piero avait quarante-six ans. Sa mauvaise santé le contraignait fréquemment au lit. II paraissait peu intelligent. Commynes a écrit de lui « l'autorité de ses prédécesseurs nuisait à Pierre de Médicis ». Le peuple l'accepta sans enthousiasme. Giovanni Tornuaboni prête au pape les propos suivants à son sujet : « Ayant toujours vu un père en Cosimo, je verrai un frère en Piero pour lequel je ferai tout, comme si tous deux étaient nés d'un même corps. » Le successeur de Pie II se montra son adversaire modéré. Tout marchait à peu près. Cependant il gâta l'horizon en réclamant l'argent que lui devaient les innombrables agents de ses banques et en ordonnant d'interrompre tout trafic commercial ou financier afin de faire établir le montant des dettes. Ce fut une déroute. Partout de nombreuses faillites se déclarèrent et les scandales suivirent. Le peuple manifesta son mécontentement. L'indifférence vaguement hostile devint une impopularité avérée.

Ceux qui le baissaient et ceux qui en étaient jaloux se groupèrent autour de Luca Pitti. Ce Pitti avait une renommée de fausseté singulière et telle

que Sforza écrivait dans une de ses lettres : « Luca fait la putain (putaneggia). » II flattait les uns et les autres suivant leurs caractères et leurs désirs secrets, se cherchait en tout lieu des partisans et promettait merveilles. — Peu à peu Florence se divisa en deux camps, ceux de la colline, ceux de la plaine; et le 16 septembre 146S on en revint à la nomination des officiers publics par le tirage au sort, malgré l'opposition de Piero, justement désireux de conserver les institutions paternelles.

La conspiration grossit. Soderini, qui la guidait, mécontenta ses partisans et bientôt en fut abandonné au point qu'il dut remettre le gonfalon de justice. Piero fut alors assez habile — probablement sur Tinstigation de ses fils — pour reconnaître combien ses ennemis présentaient maintenant peu de danger et ne pas les poursuivre. C'était la paix de Tintérieur assurée à nouveau. — Les troubles du dehors ramenèrent les dissensions intestines.

Le 8 mars 1466, Sforza mourait. On s'inquiéta de savoir si quelque alliance avec son fils devait être conclue et on ne fut, bien entendu, pas du même avis. Soderini engagea trois cents allemands* Les conjurés échangèrent un serment solennel. Le secret de la conspiration fut alors divulgué par Giovanni Bentivoglio du fond de sa lointaine Bologne. Piero était à Careggi. Il revint vite. En route des bandes armées firent irruption. Son fils Lorenzo le fit reculer rapidement en donnant ordre aux domestiques qui portaient sa litière de gagner la

ville par des chemins détournés. Pendant ce temps, il parlementa, menaça, déclara qu'il ne voyait aucune raison pour qu'on lui barrât la route, et, quand il pensa son père assez loin, se lança en avant au galop à la tête de sa petite troupe. On s'opposa mollement à son passage et il rejoignit Piero. Ils arrivèrent le jour où se tirait au sort la nouvelle seigneurie. Il n'y avait pas de temps à perdre. Tout fut organisé afln que le nom d'aucun ennemi ne sortît du sac, et Roberto Lioni fut élu.

Dévoué aux Medici, il fit soutenir le gouvernement par ses collègues. Pendant ce temps, Soderini et Pitti gaspillaient les heures en reproches mutuels. Bientôt ni l'un ni l'autre ne voulurent commander l'assaut. Les autres conjurés songeaient que leurs maisons risquaient d'être pillées ou brûlées et qu'ils auraient bien du mal à recouvrer leur bien. Cela traîna jusqu'à ce que Luca vint trouver Piero. Les deux ennemis s'embrassèrent sur la bouche. On établit un accord que signèrent Luca Pitti, Lorenzo et Giuliano de' Medici. On désarma. Toutefois les Medici, peu sûrs, continuèrent à faire entrer un assez grand nombre de guerriers dans leurs demeures. Rinucitti prétend qu'ils en accueillirent six mille ; c'est peu probable.

Tout ce qui précédait enseignait de plus en plus la nécessité d'un pouvoir solide. Aussi, au jour de l'Assemblée, Piero fit-il garder la ville par un millier d'hommes. L'Assemblée à parlement décida que balie serait accordée pour quatre mois aux seigneurs et collèges de ces quatre mois ainsi qu'à

tous les gonfaloniers de justice élus depuis 1434. Cent citoyens seraient nommés par les seigneurs et les collègues en exercice. Ces trois cents membres auraient un pouvoir égal à celui du peuple pour régler les affaires de la ville et faire justice. Tous les anciens adversaires des Medici rivalisèrent de soumission et de bassesse, tant il est vrai que le succès en tout fait plier les âmes vulgaires.

Fr. Neroni subit le supplice de la corde et avoua les secours demandés au duc de Modène. Le 11 septembre on décida que les fugitifs seraient relégués pendant vingt ans. Les autres eurent à payer des amendes. Les Strozzi furent pardonnes dans la suite. Luca Pitti mourut à une date ignorée, tellement méprisé de tous qu'il n'avait môme pas un serviteur. Quant à Soderini, seul ferme et convenable dans la défaite, il ne revint que plus tard de Venise où il s'était enfui; il y recevait d'ailleurs de la république sérénissime une pension mensuelle de cent ducats.

Venise devint le centre de la conjuration. Le CoUeone s'en mêla. Ce condottiere en avait assez. Quand il passait dans les rues à la tète de ses hommes, suivi du regard admiratif des enfants, il fixait les belles demeures avec envie. Il rêvait là un intérieur paisible, un bon lit, une bonne table, un coffre plein d'argent, le repos. Et il espérait gagner cela tout en faisant la fortune de ses nouveaux amis. Venise, de son côté, songeait qu'elle trouverait moyen de découvrir sa part et de la tirer à elle; ne risquant rien, au cas d'une défaite, elle n'avait

qu'à nier. Soderini menait fort bien Taffaire et avait entraîné dans sa cause de nombreux seigneurs.

Le 10 mai l'armée compta huit mille chevaux et six mille fantassins. Mais le GoUeone se sentait Tieux, subissait douloureusement la fatigue et agissait avec lenteur. Florence en profita, se mit bien avec le pape, le roi de Naples et le duc de Milan. Son armée fut bientôt presque égale à celle de ses adversaires. Elle était commandée par Frederigo de Montefeltro. De part et d'autre ce fut ce que Macchiavelli appela « une merveilleuse lâcheté ». Pendant six mois il n'y eut qu'escarmouches, marches et contremarches, retraites et stratégies. Enfin le 28 juillet les deux condottierres ne réussirent plus à empêcher les armées d'être en présence, il n'y avait aucun moyen possible de reculer de part ou d'autre; il fallait combattre. Montefeltro était près d'Imola, Colleone à la Mulillella. Le 23 le signal de l'attaque fut donné.

Il est très difficile de savoir à quoi s'en tenir sur ce combat. Macchiavelli prétend qu'il n'y eut personne de sérieusement blessé; Sabellico affirme qu'il fut acharné et sanglant; Pigna indique deux mille morts; Ammirato parle de trois cents à huit cents Vénitiens tués. Pour la première fois, en Italie, on vit ce jour-là de longs tubes de bronze montés. sur de petits chariots; les soldats les cachaient dans leurs carrés, puis les démasquaient à l'approche de l'ennemi : c'étaient les ancêtres des canons de campagne, les espingardes. Vers ce qu'on pensa être de part et d'autre la fin du combat, — la nuit

était survenue et on se battait à la clarté des torches — le CoUeone fît proposer au Montefeltro la cessation de la lutte. Celui-ci accepta. Les troupes alors s'avancèrent pacifiquement Tune vers l'autre. Les soldats et les capitaines des deux partis s'embrassèrent fraternellement ; ils se déclarèrent fort heureux de la vie quoiqu'elle fût fragile et s'avouèrent tout bas qu'ils ne s'étaient jamais haïs.

Une paix générale devenait nécessaire. Piero la voulait et proposait le duc de Modène comme médiateur. L'obstacle vint du Saint-Siège auquel ces dissensions profitaient beaucoup. Il essaya de persuader que la continuation du combat était de la dernière nécessité et, comme il ne réussit pas à le faire croire, il se vengea par des excommunications. Personne n'y prit garde. Le pape consentit peu à peu à la paix.

Le 2 décembre Piero mourait, perclus de goutte. II avait cinquante-trois ans.

En 1441, il ouvrit un concours poétique. Le prix était une couronne de laurier en argent. Ce fut une cérémonie très belle. Des prêtres étaient juges. Ils pensèrent que la couronne avait de la valeur et qu'il ferait bon la prendre. Aussi déclarèrent-ils que tous les poèmes étant remarquables mais d'égale valeur, il était impossible de prendre une décision. Pour la couronne ils l'adjugeaient à l'église de Sainte-Marie sans donner de motif. Ces poèmes ont été conservés et sont sans intérêt aucun. — Il protégea l'Alberti et Cristoforo Landino. Il fut l'ami intime de Donato Açciajuoli.

Il fit imprimer les cinq volumes de la traduclion de Platon par Ficino et fonda une chaire où ce dernier le commentait. Le buste du philosopha grec dominait la salle. Une veilleuse brûlait jour et nuit devant sa tête penchée. Cela fit penser à un auditeur que Dante méritait de son côté un tel hommage. Aussi les prêtres virent-ils un jour avec colère un homme entrer dans une de leurs églises, enlever les cierges d'un autel du Christ et les porter devant la statue du grand poète toscan en s'écriant : « Tu en es plus digne que lui! » Ce merveilleux n'a pas laissé son nom à la postérité.

Piero I de' Medici repose à San Lorenzo dans un sarcophage de porphyre orné de feuillage en bronze d'Andréa Verrochio et porté par quatre griffes de lion. Son buste, par Mino da Fiesole, est au Bargello.

On voit par ce qui précède au milieu de quelle atmosphère poussait Lorenzo de' Medici. Ces dissensions perpétuelles lui révélaient par leur fréquence même qu elles étaient inévitables et que les lois ne suffisaient point. Tant d'anarchie lui inspirait Tamour de Tordre juste et la haine des rhéteurs vagues. Il commençait à constater que la république est le modèle de gouvernement le plus idéal et le plus impraticable tant que les hommes ne seront pas tous très intelligents.

Il avait seize ans à la mort de son grand-père. Souvent Cosimo s'entretenait avec lui. Lucrezia Tornabuoni, une des femmes les plus capables de son temps, Favait guidé de très près, mais adroitement, comme il faut guider les natures fières, avec une délicatesse qui sait se rendre invisible. Elle écrivit en vers et en prose ; on peut le lui pardonner en songeant à l'incomparable mère qu'elle fut, d'abord en enfantant Lorenzo, ensuite en l'élevant.

Certaines des qualités qui devaient le faire remarquer par la suite jaillirent spontanément dès son enfance. C'est ainsi qu'ayant reçu un cheval de Sicile, il envoya pour remercier un cadeau d'une

valeur double. Et comme on s'en étonnait : « Il est bien, répondit-il, d'être le plus généreux. » Il était singulièrement doué. Ce fut un poète. Les recueils qu'il a laissés renferment beaucoup de beaux vers, et, quoi qu'on ait dit, personnels. Certes, comme tout son pays, il s'inspira de Pétrarque, mais il ajouta au rêve bleu de Tenfant d'Arezzo une brume triste, venue de la vie que nul n'avait colorée auparavant. Certains de ses poèmes datent de la quinzième année.

Il était grand, fort, presque noir de peau, sans grâce et d'une laideur admirable. Son front, très large, très haut et très droit, en étonnant le regard, faisait oublier le reste de la physionomie qui paraissait tassée à cause de toute la place qu'il y avait prise. Sa bouche était très grande, sa vue faible ; son nez tordu restait mort et ne sentait pas. Il avait une voix rude et désagréable ; cependant son éloquence fut toujours décisive. Il aimait la chasse, les courses de chevaux, les tournois et les fêtes carnavalesques. Il possédait des chiens d'une race particulière. Il s'intéressait à la philosophie et aux beaux-arts. En tout, pourvu que son attention se fixât, il arrivait aux premières places. Il possédait le sentiment de sa valeur. Né le maître il disait à vingt et un ans : « Je ne permettrai pas qu'on me pose le pied sur la gorge. » On connaît son buste classique. Le Bristish Muséum possède un fac-similé de son portrait d'après Luc Sustermans. A Windsor, un croquis de Lionardo da Vinci ressemble beaucoup au buste de Lorenzo

qui est à Berlin; c'est un jeune homme de profil, coiffé d'un chaperon qui retombe. Nicolo Fiorentino a frappé son effigie ; on peut la voir à Paris au Cabinet des Médailles. Son portrait par le Bronzino est aux Uffizi. Vasari nous Ta représenté d'aspect malade, aux plis d'une large robe, la figure ravagée de rides se détachant sur un fond de plats, de masques et d'aiguières i.

Gentile d'Urbino fut son premier maître. Ce prêtre s'efforça de le rendre pieux et y réussit, paraît-il. Pour ma part, je ne suis pas de Tavis de Valori qui écrivait à une époque oii il était impossible de l'autre côté des Alpes de ne pas manifester les sentiments les plus dévoués au catholicisme ; et c'était au point que Ton n'eût pu écrire la vie d'un héros si on ne les lui eût également prêtés. Je pense que Lorenzo dissimula pour avoir la paix, reconnaissant qu'il ne la gagnerait pas avec des discussions. Certes, il croyait, surtout aux heures de maladie, maie c'était une croyance tout italienne qui fondait aux rayons du soleil, ne gênait pas la vie et laissait l'ombre sans cauchemar. A cette époque, la religion, loin d'être dogmatique comme maintenant, permettait mille fleurs étrangères à ses autels. Les moines remerciaient Dieu des péchés qu'il leur laissait commettre. Les jeunes prêtres qui avaient à confesser de jolies femmes étaient enchaînés au confessionnal par les pieds et les mains. Les femmes priaient la Vierge de rendre leurs amants le plus amoureux possible.

* Ce portrait a été reproduit ea tête du volume.

24 ESSAI SUR LAURKiNT DE MÉDICIS

Les assassins venaient volontiers demander à saint Georges du courage et qu'il pardonnât à leurs entreprises. Les cérémonies de la Fête-Dieu dégénéraient généralement vers le soir. Nanno Crossa, à son lit de mort, demandait qu'on lui apportât ua autre crucifix, parce que celui qu'il avait sous les yeux était trop mal sculpté. Codrus Urceus, apprenant que le feu venait de prendre dans son cabinet de travail et y avait déjà détruit plusieurs manuscrits, se plantait en pleine rue devant une statue de la Vierge et lui tenait ce langage : « Ecoute ce que je vais te dire, je n'ai pas l'esprit à l'envers et je sais ce que je dis : Dans le cas où je t'invoquerais à l'heure de ma mort, tu n'auras pas besoin d'exaucer ma prière et de me recevoir parmi les tiens, car je veux demeurer avec le diable pendant l'éternité. »

D'ailleurs, Lorenzo possédait trop de facultés différentes et toutes trop puissantes chacune pour se guinder en un seul costume, s'y raidir, s'y façonner, s'y complaire avec soin et présenter aux badauds ce qu'on appelle à tort une tenue de caractère, comme si cette tenue n'était pas au contraire de monter sans cesse, de se baigner dans tous les vents et d'imiter le cyprès qui, tout en gardant une direction unique au long de son fuseau sombre, augmente l'ascension de ses petites branches serrées vers l'effort de leur cime pointue — vers le ciel.

Ses autres maîtres furent Landino, Argyropyle et Marsile Ficino. Les trois hommes avaient pour leur élève une affection profonde qu'il leur rendait

pleinement. Il les dépassa quelquefois. Landino lui soumettait ses ouvrages ; Argyropyle se contentait d'insister sur Aristote que Lorenzo négligeait pour Platon. Fieino s'en montrait ravi. Cela créait une rivalité courtoise et fervente.

Il fut le ministre de son père. Toujours malade, Piero était heureux de pouvoir souffrir à son aise ou profiler sans tourment des heures bonnes, lorsque sa goutte lui en laissait. Elles étaient rares. Il devenait de plus en plus paralysé. Vers la fin de sa vie, sa langue seule avait conservé Tusage.

Auparavant Lorènzo avait été envoyé dans les différentes cours et s'y était concilié par son charme réel certaines amitiés. En 1465, il vit à Pise le fils du roi de Naples, Frederigo. En 1466, il fut reçu avec beaucoup d'égards à Rome par Paul II. A Milan, il fut parrain d'un fils de Galeaz Marie et fît présent à la duchesse d'un collier d'or semé de diamants. Il vit ensuite Bologne, Ferrare et Venise. Cette ville lui fut une révélation. Il en pénétra de près la force et la beauté; de suite, il la devina rivale de Florence ; et, au fond de son cœur, malgré le mystère des canaux et l'étendue plate des lagunes, malgré les belles chevelures des femmes, malgré les galères aux proues dorées et aux longues rames régulières, malgré la mer, il sentit que le souvenir de sa ville natale lui inspirait une tendresse trop douce pour qu'il pût jamais rien lui préférer, et que les plus belles gondoles ne vaudraient jamais à ses yeux les petites barques rustiques pagayées sur les eaux perfides de l'Arno.

iî6 ESSAI SLR LAURENT DE MÉDICIS

— Il prenait de la sorte conscience de sa patrie et apprenait à mieux la comprendre par ce qu'il en entendait dire comme par les choses nouvelles qu'il remarquait ; il se familiarisait avec ces mille petits riens qui sont nécessaires à connaître pour qu'on oriente un peu sa vie ; il se rendait compte qu'il appartenait à une illustre famille puissante dont le nom n'était ignoré nulle part.

Son père lui écrivait fréquemment. Quelquesunes de ces lettres nous sont restées. Elles prouvent la confiance qu'il inspirait. Piero lui parle en détail des affaires publiques et des faits, lui demande ce qu'il en pense et ce qu'il jugerait bon de décider. Au moment de la mort de Sforza, il lui exprime ses inquiétudes ; plus loin, il se plaint du peu de sécurité où il se trouve.

Après la conspiration de Pitti, il répondit à son père qui s'obstinait à ne vouloir pas entendre parler de clémence : « Celui-là seul qui a appris à pardonner sait se faire des partisans. » Cette belle parole ne fut pas écoutée d'abord ; mais, son ressentiment une fois attiédi, Piero se la rappela volontiers ; Lorenzo eut soin d'y ajouter de nouveaux conseils, et son père, près de la mort comme il Tétait à chaque instant, se laissa persuader. Il est certain que la clémence de Lorenzo envers les anciens conjurés fît beaucoup et qu'elle lui amena la sympathie populaire. On en parla un peu partout. Le roi de Naples lui écrivit une longue lettre pour l'assurer de son estime et de son admiration.

Il en était digne.

Citons Valori : « J'ai entendu dire à mon frère Filippo que, lui ayant présenté en vue d'une réconciliation Antonio Teladucci qui avait travaillé à sa ruine par toutes sortes de moyens, Lorenzo lui dit avec la plus grande affabilité, après avoir observé que mon frère hésitait à solliciter son indulgence en faveur d*un tel ennemi : « Je vous devais des « remerciements, Filippo, si vous n'aviez fait que (c m'amener un ami; mais, en me faisant un ami « d'un ennemi, vous avez acquis des titres parti- « culiers à ma reconnuissance, et j'espère que vous « me rendrez de semblables services aussi souvent « que vous le pourrez. »

Giuliano de' Medici était grand et élancé. On voit son portrait' par Sandro Boticelli sur les murs du petit musée de Bergame. Il y en a un autre à Berlin. Le cou est très fort et long, cerclé d'un col souple et fin retombant à peine sur un pourpoint de velours noir. Le nez long et mince rappelle un peu le groin du tapir. Le front haut et ferme, bien encadré de longs cheveux, commande aux yeux trop baissés. La bouche rasée aux lèvres fines reste circonspecte. Toute la figure est sournoise. On sent qu'il faut se tenir sur ses gardes, que les rues ne sont pas sûres et que les Pazzi sont déjà prêts.

Nous avons dit que Lorenzo avait seize ans à la mort de son grand-père ; Giuliano les avait à celle de son père. Il ne se mêla donc que plus tard aux affaires publiques auxquelles son frère l'initiait peu à peu.

Ils avaient Tun pour l'autre une réelle affection et ne se séparaient jamais, malgré les conseils que leurs meilleurs camarades ne manquaient pas de leur donner à cet effet. Quant à leurs ennemis, ils aidèrent certainement à leur union par les dan-

gers dont ils les entourèrent. — Giuliano aimait la musique et la poésie. Il était adroit aux armes. Le 7 février 1468, il y eut à Florence un grand tournoi auquel les deux frères prirent part. Ces genres de fêtes étaient encore loin d'atteindre à la splendeur qui devaient les illustrer dans la suite. Cependant, pour Tépoque, celui-ci fut remarquable. On le prépara longtemps à l'avance. Luigi Pulci nous Ta décrit tout au long dans la Giostra di Lorenzo de* Medici. Angelo Poliziano comptait en faire autant pour celui dont il parlait dans la Giostra di Giuliano de' Medici, mais il ne put y arriver tant il s'abandonna, au hasard, à sa verve lyrique. Il avait alors quatorze ans. Son poème, quoiqu'il renferme quatorze cents vers, ne permet pas de distinguer au juste le sujet qu'il a voulu traiter. — Il y eut, en réalité, deux tournois à peu de distance l'un de Vautre ; dans le premier, Lorenzo se fit surtout remarquer, et dans le second, ce fut son frère. Sur ce point comme sur tant d'autres, les historiens se contredisent avec un double ensemble. En tout cas, il est écrit dans les mémoires de Lorenzo que celui de ces tournois qui fut donné dans le palais de Santa- Groce lui coûta dix mille florins. Il s'y présenta seize concurrents. Les juges étaient au nombre de six. Le cheval sur lequel il se rendit à la lice lui avait été donné par le roi de Naples, celui sur lequel il combattit en premier par Borso, marquis de Ferrare. Son armure était un cadeau du duc de Milan. Sa devise — elle claironnait juste ! — « Le Temps revient. » Par la permission spéciale de

Louis XI, qui autorisait Florence à les porter, son écu bosselait les fleurs françaises. — Il courut contre Carlo Borromei, puis contre Braccio de' Medici qui faillit le vaincre ; Lorenzo cependant lui porta un terrible coup et gagna la victoire, tandis que la lance se brisait en mille éclats, la pointe sur la poitrine de son adversaire. II courut ensuite contre Carlo da Forme, lui fendit son casque et lui fit presque vider les arçons. Monté sur un autre cheval, il vainquit Benedetto Salulati. — Et d'autres noms suivent.

Les deux frères n'oubliaient pas TAmour. Il est curieux de voir comment chacun se comporta.

Lorenzo paraît avoir préféré les vers et s'être gardé pour eux, tandis qu'il confiait la confiance de son cœur à la mélancolie d'un azur lointain. Ayant rencontré le plaisir plutôt que l'Amour, il en pleura ; mais ces larmes restèrent douces parce qu'il aimait l'Amour avant tout et l'avait chanté alors qu'il ne connaissait aucune femme. Il n'a jamais révélé sa maîtresse. — Était-ce par discrétion ? Était-ce par artifice littéraire ? On a prétendu que cette femme devait être la Simonetta, l'amie de son frère. Rien n'autorise une pareille supposition ; aucun historien n'en parle, même de loin ; et les deux jeunes gens avaient assez d'ennemis pour que n'importe quel bruit courût sur leur compte. La vérité est qu'il s'inspira de sa mort ; il la raconte lui-niême de la sorte dans la préface de ses « Canzoni » :

« Etait morte, comme je l'ai dit, dans notre cité,

une dame dont la mort causa la compassion de tout le peuple florentin. Et ce n'était pas grandement merveilleux, car elle était ornée de beauté et de grâce humaine plus qu'aucune créature qu'on pût trouver. Ses manières élaient si attirantes, si excellentes et si douces que tous ceux qui avaient avec elle quelque familiarité et quelque connaissance croyaient en être extrêmement aimés. Les jeunes femmes ses égales non seulement n'avaient aucune jalousie de cette excellence, mais même exaltaient et louaient au plus haut point sa gentillesse ; c'est pourquoi, ce qui semble impossible à croire, tant d'hommes Vaimèrent sans jalousie et sans la basse envie de Tenlaidir. Et si la vie l'avait faite la plus chérie de toutes pour la plus digne des conditions, pour la compassion de la mort, elle était bien jeune et pour la beauté que, morte, elle avait montrée plus belle qu'aucune autre vivante, elle laissa d'elle le plus ardent désir. Et c'est pourquoi, de sa maison à la loge de sa sépulture, elle fut portée découverte, suivie par tous ceux qui accouraient la voir avec une grande abondance mouvementée de larmes. A ceux qui auparavant n'avaient d'elle aucune idée, outre leur pitié, naissait une admiration telle qu'il leur paraissait impossible qu'elle eût été plus belle dans la vie que dans la mort. Chez ceux qui ne l'avaient pas connue, naissait la douleur d'avoir ignoré une si belle chose avant qu'ils n'en fussent tout à fait privés, et de ne la connaître maintenant que pour avoir une douleur éternelle. Vraiment, en elle se vérifiait ce qu'a dit notre Pétrarque :

>l»»ll^.^

32 ESSAI SUR LAURExNT DE MÉDIGIS

« La mort paraissait belle sur son beau visage.

« Alors, quand elle fut ainsi morte, tous les Florentins illustres, comme il convenait pour une perte tellement publique, aussi attristés diversement, ceux-ci en vers, ceux-ci en prose, célébrèrent la cruauté de cette mort en la déplorant chacun avec la faculté de leur génie. De ce nombre je voulus être aussi, accompagner leurs larmes et y souscrire par des sonnets dont le premier commence ainsi : « claire étoile qui rayonne encore pour toi. » — Une étoile au ciel répond à celle qu'il entretient désormais dans son souvenir ; la double face de TAmour et de la Mort mêlées sur les beaux traits de la morte Ta plus ému qu'aucun regard de femme vivante ; un songe d'outre-tombe gonfle une voile légèrement bleue qui l'entraîne à travers des sites qu'il rythme. Il écrit encore dans sa préface : « Ça me parut une bonne matière pour un sonnet. »

Poliziano parle d'une maîtresse de Lorenzo qui s'appellerait Lucrezia. A cette Lucrezia, Ugolino Verini dans sa Fiametta adresse aussi des vers. Valori en fait mention et déclare qu'elle était de la noble famille des Donati. Il est probable que cette jeune femme fut l'étoffe sur laquelle le poète broda quelques belles fleurs, le corps de chair impure où il fît affluer le sang de la déesse. Elle vint dans sa vie lorsqu'il était amoureux d'avance et se para du désir préparé ; mais derrière elle une ombre infinie haussait au-dessus d'une robe effilée, un doigt sur la bouche, le sourire un peu triste, à peine perceptible, du rêve à jamais insaisissable. Car c'était la

poésie qui avait amené Lorenzo vers Tamour; c'était la vue de la mort et de la douleur qui lavait rendu poète. On ne sait rien de précis sur cette Lucrezia et on déclare naturellement qu'elle fut très belle. Je Fimagine pour ma part de taille moyenne, avec des cheveux qu'elle teignait en blond roux. Elle devait avoir, comme la plupart des femmes d'alors, une vilaine taille et un ventre trop gros. Cela n'empêchait pas son amant de la trouver divine ; et quand il caressait ses cheveux qu'elle ne défaisait pas tous les jours à cause du temps que prenait sa coiffure compliquée, il oubliait avec plaisir qu'ils devaient leur couleur à un peu d'alun mélangé avec du soufre noir, du miel et de l'eau. Elle rejetait ensuite sa robe de satin rouge au treillis d'6r. Les heures passaient. Le bonheur enfui laissait revenir la tristesse. Il écrivait ces sonnets dans lesquels il se plaint que sa maîtresse est cruelle, et ne l'entendra jamais. Il était sincère. Vainement venait-il de s'efforcer de mettre dans la bonne petite Florentine qui dormait maintenant un peu de sa tempête, un peu de son âme ; vainement cherchait-il en ce moment même à conserver sous ses pieds nus le piédestal de roses nacrées sur lequel il l'imaginait rayonnante... Et comme il possédait une intelligence lucide, il reconnaissait qu'il ne pouvait lui en vouloir et qu'il avait tort, sans doute, de trop demander.

Le jour vint oii il la quitta. Ce fut pour se marier. Il souffrit qu'elle fût malheureuse et lui promit de venir la revoir. Il se maria sans plaisir. C'était

nécessaire, voilà tout. L'amour lui avait menti. Il décida de n'y pas revenir sérieusement et de ne pas se perdre par une nouvelle expérience. Quand le moment fut venu, en juin 1469, il se contenta d'écrire sur son journal : «On m'a donné pour femme Clarice Orsini. » Plusieurs jours furent consacrés à des festins et à des bals ; deux spectacles militaires représentèrent un combat de cavalerie en plaine et le siège d'une place forte. Il avait vingt et un ans. Il lui fallait un refuge, un but. A une nature aussi ardente, un dévouement s'imposait.

Ce soir-là, de la terrasse qu'il ne parvenait pas à quitter pour retrouver entre des draps frais la vierge qui allait devenir sa femme, il regarda longtemps, longtemps Florence endormie.

Giuliano avait donc comme maîtresse la Simonelta. Son portrait par Sandro Boticelli est aujourd'hui au musée de Berlin. Ce portrait ressemble à peine à celui que fit aussi d'elle Antonio PoUajuolo et qui est à Chantilly. On se demande si c'est la même femme. PoUajuolo nous la révèle avec un long cou, une vilaine poitrine et de petits seins charmants. Boticelli nous la montre avec le cou bien moins long, la poitrine jolie, et les seins, cachés, il est vrai, cette fois sous un corsage, plutôt forts. La bouche n'est plus si sensuelle. Seul le front reste encore trop haut quoique la coiffure ne soit pas ici tirée en arrière. Sandro doit avoir raison. Antonio fut plutôt orfèvre et sculpteur que peintre. On connaît ses médailles et son buste de condottiere aux yeux si bien cernés. Il paraît avoir été surtout absorbé par la coifiTure de la Simonetta dont les perles avaient du être montées par lui, et par le serpent qu'il lui enroule avec une chaîne autour du cou. Le décor l'a inquiété ; pour bien faire ressortir le profil, ou simplement parce qu'il avait trop barbouillé la toile à cet endroit-là, il a peint sur le ciel un gros nuage foncé, vers lequel

un château pointe ses tourelles, au loin. Il est probable qu'elle avait un corps long mince et flexible et qu'elle était jolie ; mais le charme de la beauté est fait souvent aussi des choses qui l'entourent, de petites particularités qu'on ne peut absolument pas goûter dans la suite quand ce qui était comme Tessence de l'époque s'est évaporé, et les modes florentines nous échappent pour la plupart. De plus, il faut tenir compte de la fantaisie des peintres qui interprétèrent sans doute plus qu'ils ne peignirent leur modèle, y mettant chacun ce qu'il pensait de la grâce parfaite. La Simonetta mourut jeune et tout à coup, comme nous l'avons dit précédemment; on n'a jamais su de quelle maladie. On ne sait également pas de quelle manière le jeune homme supporta la mort de sa maîtresse. Dans le poème de Poliziano il est représenté vers la fin fléchissant les genoux devant Pallas, et le poète semble vouloir donner cet épilogue en sorte de leçon. Auparavant il montre son héros poursuivant une biche à travers bois; soudain une nymphe « éblouissante » apparaît ; la biche continue à fuir bien entendu; le héros l'oublie, contemple l'apparition nue et se laisse entraîner par elle dans la nuit. Le dieu ailé effile ses traits et les lance. Le héros part pour un combat où il est vainqueur; il veut rapporter ses couronnes à l'hospitalière divinité de la forêt mais un nuage la dérobe à ses yeux. Et c'est alors que Pallas apparaît.

Les deux frères paraissent, en effet, avoir désiré avec ardeur la possession de la sagesse humaine.

Nous savons par les Disputationes camaldulen^es de Landino de quelle façon leurs professeurs les avaient élevés. On croit assister à un beau rêve mélodieux et régulier. Aujourd'hui oii les hommes ne se réunissent guère que pour parler du dernier bruit mondain ou de saletés sans élégance, on raillera peut-être nos Florentins. Ils nous causent à nous une émotion attendrie et nous essayerons d'évoquer le spectacle que durent à peu près dérouler ces heures immortelles.

C'est le jour convenu. Landino quitte sa petite maison de Gosentina et se rend au monastère du bois des Camaldules. Là il trouve les deux de Medici, Alamani Rinuccini, Piero et Donato Acciajuoli, Léon Battista Alberti et Marsile Ficino, L'abbé du monastère, Mariotto, présente les uns aux autres ceux dont Tamitié lui est une gloire. Tous sont heureux d'avoir le même goût des études et de se reconnaître frères spirituels. Le crépuscule tombe. Le soleil rougit au loin les collines bénies qui détournent de Florence les vents mauvais. Ils sont assis au pied des hêtres séculaires du couvent. Près d'eux, la corde d'un puits grince ; les sandales de bois d'un moine qui rentre, invisible aux longs plis de sa robe et de son capuchon, claquent sur les marches de pierre ; sa longue forme blanche monte lentement et se perd par le trou noir de la porte. Les étoiles se préparent à percer. La lune précise peu à peu la pâleur de son croissant effilé dans le ciel qui reste encore bleu. Le silence, chargé des souffles du soir, accompagne la voix d'Alberti dont

les phrases paraissent une réponse aux notes claires de TAngelus, sonnées vite, comme martelées, nettes, une à une.

— La vie est la matière et le moyen de notre œuvre; nous ne serions pas heureux si nous nous contentions de la vivre comme des bêtes ; cette àme dont tu nous as révélé Tessence par le divin Platon, Marsile, cette âme est la fontaine de notre bonheur; c'est à elle que nous devons aller boire ;^ notre cœur, sans elle, resterait sauvage ; aussi le ciselons-nous en une coupe où faire couler la source pure. Sans les eaux de cette fontaine où nous venons les mirer, nous ne connaîtrions pas les faces de nos désirs, de nos joies ni de nos peines. Les glaces nous apprennent seulement notre corps; le miroir dont je parle révèle des mystères profonds et purifie ceux qui se sont penchés sur lui...

Le lendemain matin, ils se retrouvent. Ils savent que non loin de là se dresse un hêtre plus vieux que tous les autres et plus vénéré. Son ombrage protège une source d'eau claire qui roule sur des cailloux gris. Après être passés à la chapelle où quelque croix domine leurs mains jointes, ils s'y rendent avec une gravité familière, pieuse et primitive. Ils s'asseyent sur les sièges de bois dont s'entoure Tarbre. — Alberti penche sa tête osseuse et longue aux traits accusés où les cheveux paraissent une calotte et parle comme s'il révélait la suite d'une pensée silencieuse. 11 observe que ceuxlà ont un bonheur réel dont le goût pour les études peut se réaliser ; ce goût les soustrait à l'ennui des

intérêts et à la lourde tâche des affaires publiques.

— Et cela est surtout bon pour vous, caro mio Lorenzo, caro mio Giuliano, pour vous que les infirmités croissantes de votre père vont contraindre à prendre la direction de la république. Par vos méditations solitaires vous saurez découvrir ce que les hommes légers ignorent, et ces secrets des choses qui permettent de s'en rendre maîtres. Aux heures les plus dures de votre vie, vous vous sauverez par la certitude de trouver une demeure inviolable d'où faire face au danger. Quand on est ignorant, on n'a ni le droit ni le pouvoir de prétendre à une cime, si basse soit-elle; car même en admettant qu'un faux prophète soit victorieux et fêté, la vérité est là qui creuse la montagne sous son château mal bâti et lui prépare le grand trou qui recevra un jour sans gloire son cadavre.

Les cigales bruissent dans les prés ; les oiseaux chantent et volent dans les feuilles. Un écureuil bondit de branche en branche, la queue dressée comme un plumet. Un lapin troue un taillis de sa fuite brusque et brune. Les gouttes de rosée s'évaporent au soleil, crèvent et coulent le long d'innombrables milliers de petits brins d'herbe arroser encore leurs imperceptibles racines et la terre.

ElLorenzo :

« Oui, la raison est sans doute la lumière la plus sûre du monde. C'est par elle que la perfection peut être atteinte ; c'est par elle et pour son service qu'on apprend à négliger les vanités coutumières.

Elle enseigne en outre que la vie contemplative n'est bonne que si elle s'accompagne d'activité. Nous méditons dans le silence ce que nous accomplissons au milieu du bruit de la discorde ou de la paix — car/hélas ! la paix aussi est bruyante. Une vie qui serait seulement contemplative m'apparaît presque un péché; et je juge de même qu'une vie ne peut être active sans être précédée de solitude et de réflexion.

Giuliano demeure silencieux, inattentif peut-être aux paroles, tout au poème que la nature chante à rinfini ; mais Donato Acciajuoli appuie à son tour :

— Sans cette raison dont tu établis la souveraineté, Lorenzo, nous ne saurions pas si le but choisi vaut la fatigue et les tourments de nos efforts, et nous ne saurions découvrir ce but même à notre horizon. La folie, peu à peu, nous guetterait le long de la route et, un jour elle bondirait enfin d'un buisson nous prendre par la main et ne nous lâcherait plus. Méfions-nous en courant vers quelque idole apparue sublime parce que nous ne l'avons pas assez étudiée, méfions-nous qu'elle ne disparaisse en ne nous laissant même pas entre les mains l'insaisissable deuil plat de son ombre.

Alamani Rinucciti rappelle alors les vers de Virgile où il est parlé du pilote Palinure qui tomba une nuit dans la mer pour y avoir trop regardé le reflet des astres.

Cependant Marsile Ficino est demeuré silencieux avec impatience. Il apprécie la raison mais il sait

bien qu'elle n'est pas tout. Plusieurs fois de ses doigts nerveux il a tourmenté son long nez mince. Il a des restrictions à présenter, et sent d'autre part qu'il causera mal. Alors il tire de son escarcelle un petit livre à la couverture de vélin ; c'est un des premiers qu'on ait imprimés dans la patrie ; c'est la traduction qu'il a faite en latin de son maître bien-aimé. Il manie le petit livre soigneusement et lit, avec une nervosité satisfaite : « Quand un homme aperçoit les beautés d'ici-bas et qu'il se remémore la beauté véritable, son âme prend des ailes et désire s'envoler; mais sentant son impuissance, comme Toiseau, il lève ses regards vers le ciel, néglige les soucis du monde et se voit traiter d'insensé. Cependant, de tous les genres d'enthousiasme, celui-ci est le plus magnifique dans ses causes et dans ses effets pour celui qui Ta reçu au fond de son cœur^ »

La source murmure doucement au pied du vieux hêtre.

' Phédon.

Voici donc un jeune homme de vingt et un ans qui va posséder le pouvoir. Ce pouvoir vient à lui. Ses ancêtres, peu à peu. après avoir rôdé autour et s'être rendus de plusieurs façons dignes de le mériter, Tont fait leur propriété naturelle et Tont poussé patiemment vers celui de leurs descendants qu'ils espéraient pouvoir un jour se poser en maître, la brusquerie du fait atténuée par cette préparation progressive. A Tinverse de tant d'autres princes de la péninsule, il n'a pas à tenter les chances d'une guerre pour prendre ; ce qu'il doit prendre, il l'a déjà. — Quelle économie de temps, de santé, de courage !

Cependant il lui faut du courage, et c'est pour accepter justement ce qui s'offre. Autour de son palais, une jalousie attentive s'installera ; dans son palais même la mort est peut-être là, derrière une porte, dans le vin versé par un serviteur. Les autres familles riches parleront de lui avec une méchanceté croissante jusqu'au jour où elles se réuniront sous un chef. La haine veillera sous un masque rose ; la calomnie aux mille bouches chuchoteuses rôdera partout ; les mailles des complots vont

s'ourdir, s'étendre, puis se resserrer. Les paresses fécondes, les rêveries, Tinsouciance, les baisers pris et donnés en ne pensant qu'à eux ne seront plus que des souvenirs. L'essaim des vers qui bourdonnent n'entraînera plus à sa poursuite, à sa conquête — et s'enfuira. Le vieux hêtre sacré ombragera un front lourd de soucis. Partout, même à Careggi, les angoisses hurleront vers son cœur sans cesse comme des chiennes prudentes et trop fidèles. Ce seront les guerres. L'entente ne pourra exister parfaite malgré toutes les diplomaties avec tous les princes, avec le pape surtout. II faudra tout préparer par soi-même, s'inquiéter des troupes, des généraux, des villes alliées, des fortifications, des murailles, — Plus de repos.

Mais un amour impérieux pour Florence et le désir ardent de réaliser ce qu'il y rêve commandent en son cœur. Florence est la première ville depuis Athènes, Il Taime comme une femme. Il la veut embellie encore, prodigieuse. Il se connaît, sait ce qu'il vaut; il a soif de grandes entreprises et que sa patrie soit enfin pacifiée. Il est là pour cette tâche et Taccomplira. Elle est en lui-même et le bonheur lui sera inconnu à jamais s'il ne la tente. Il sait qu'il peut être tué, assassiné, mais qu'importe ! et comment agir s'il n'est pas le maître ? Il doit l'être. Toute l'histoire l'appelle pour établir Tordre qui n'a jamais pu exister encore, pour faire prendre solidement dans le sol tourmenté les racines d'une paix libératrice. 11 se dit qu'il en tirera de la gloire et de la fortune, mais quelque chose

d'autre surtout le pousse avec violence ; c'est une sorte de mystère qui lui paraît sa volonté — et la dépasse, qui lui paraît son âme — et qui l'emporte, sa destinée — et qui la domine, son cœur — et qui l'y noie. Cela l'envahit, le pénètre, le soulève. Seul en face de la réalité, il sait bien qu'il n'est qu'un homme, mais il pense aux héros, aux actions immortelles, à tout ce qui magnifie la faible petite machine, à ces souffles qui gonflent les poitrines, à cet inconnu qui rapetisse ou grandit, abat ou dresse, tue ou emporte au delà de soi-même et fait rayonner l'effort de l'être dans une communion mystérieuse avec les choses visibles et le songe de celles qu'il ignore.

Puis il retombe. Il redoute de ne pouvoir ce qu'il désire. Il doit envisager la situation de sang-froid, sans peur comme sans enthousiasme. Il devra mentir savamment, ne pas écouter sa pitié quand elle lui sera dangereuse, frapper. Cette terre italienne est comme faite de volcans. Au milieu d'eux il veut que le drapeau flotte sans tache. Ce pouvoir qui sera le sien, il faudra qu'il le défende contre tous parce que c'est son bien et parce qu'il le juge nécessaire.

Et il revoit l'histoire de sa ville.

Qu'y avait-il avant Cosimo? La populace massacrait, pillait, brûlait ; sans Michèle Lando où en serait-elle arrivée ? Sans Silvestro qui la délivra des capitaines de parti, que fût-il advenu d'elle ? Les grands eux-mêmes avaient des fils insoucieux de la gloire nationale. Bordone Bordoni est le

chef d'une bande de voleurs. Pendant la peste de 1348 qui compte cent mille cadavres atteints du mal mystérieux venu d'Asie, Florence est un charnier, où près des bières hâtives, aux planches mal jointes, les lits d'amour allongent partout Tinceste et rinfamie ; la menace de la mort rue la foule à une frénésie sensuelle. L'Arno augmente ses crues, inonde la ville. Partout la ruine. Le gouvernement, sans énergie, disséminé, perdu, mêlé au fléau, ne peut rien ; son autorité récemment constituée est nulle. Tous se rappellent encore la lutte terrible soutenue contre les Strozzi. Avant, c'était la terreur d'un règne d'aventurier. Le peuple l'avait élu à vie sans qu'il osât même le lui demander ; il avait salué ses crimes et ses cruautés avec joie ; quand le monstre passait dans la rue, ce n'étaient que fleurs et cris d'allégresse : Viva il signore ! Mais le peuple le renverse comme il l'a nommé, avec la même passion insipide ; le peuple coupe en morceaux un de ses ministres et force Gauthier de Brienne à remettre le pouvoir entre les mains du même archevêque qui Ta sacré. — Avant, une comète raye le ciel et c'est la peste de 1340.

Lorenzo revoit tout cela. Il sent de plus en plus que le pouvoir populaire ne peut pas, même s'il le voulait sincèrement, donner la paix ; il le reconnaît comme tout ce qui est confus, sans direction suivie, tumultueux, incertain, versatile, terrible et perfide ; c'est une mer qui renverse, qui remue, qui gronde, qui soulève, mais ne construit pas.

Et cependant, Florence était glorieuse. Elle

avait eu Boccace ; elle avait eu Giotto ; elle allait faire souffrir Dante et remercier le poète qui est une de ses plus hautes gloires par vingt années d'exil. Il part, accompagné du père de Pétrarque. Il habite Vérone où régnent les délia Scala; il parcourt toute ritalie; il sait la France et l'Angleterre. Il continue à vivre ; mais le regret de sa patrie lui ronge Tâme, et il meurt à Ravenne, la ville morne, où les pins, le long du rivage, pointent leurs cônes noirs. La tête ravagée et noblement douloureuse éteint le feu de son regard dur et infini ; la paix éternelle glace et dissout ce corps de pierre où brûlait Tâme si « mobile » qui va vivre éternellement.

Florence demeure aussi insensée. Le gouvernement a changé encore plusieurs fois. Le priorat a été institué, flanqué de deux conseils. Les milices ont été battues par le fameux Castruccio Castracani. Les Noirs et les Blancs réveillent les haines guelfes et gibelines.

Et cependant Florence était grande. Santa Maria del Fiore est commencée ; la troisième enceinte s'achève. Elle possède quatre-vingts banques de change. Elle frappe quatre cent mille florins par an. La fête de la Saint- Jean consacre un éclat inconnu. Les étrangers arrivent de toutes parts. Pendant deux mois, mille citoyens vêtus de blanc instaurent une sorte de cour d'amour. Dante, à cette époque, est respecté.

La lutte guelfe et gibeline s'installe alors devant lui ; elle dresse ses tréteaux noirs de sang coagulé ;

elle sonne à tous les beffrois ; elle lève un rideau de fer sur sa parade rouge. — Et il fixe le cauchemar affreux de ce passé.

Une femme se dessine à Thorizon lointain. Elle est haute et forte, accuse des traits accentués. Elle déteste le mariage, annule son mari, le remplace, commande à la guerre. Elle est dévouée aux papes avec fanatisme, et, quand elle meurt, elle leur laisse tous ses biens. Les empereurs interviennent et réclament leur part. Le Saint-Siège ne veut rien entendre : La lutte naît de ce prologue. Le XII® siècle est Tintermède. Un vent d'indépendance souffle partout. Pistoie, Lucques et Florence se liguent avec Innocent III ; seule Pise reste fidèle aux Impériaux. Pas de batailles précises. Florence qui est devenue manufacturière fait rayonner son commerce naissant. On commence à parler de ses richesses. Les podestats nommés pour un an gouvernent du fond de la solitude absolue que leur ordonne la loi, aidés par les capitaines du peuple. On sent déjà que la législation sera toujours faible, chancelante, à la merci des émeutiers. — Le xïi* siècle s'achève. Le drame s'éveille.

Un homme vêtu de blanc, monté sur un cheval couvert d'une robe blanche, s'avance lentement vers ce qui n'était pas encore le Ponte- Vecchio, le seul pont de la ville en ce temps-là. C'est Buondelmonte. Il a promis d'épouser une demoiselle de' Amidei, mais il est devenu presque aussitôt amoureux d'une Donati, et il manque de parole à la première pour la remplacer par la seconde. Il est

heureux, fier et beau. Les Amidei offensés ont réuni leurs alliés ; et ils sont tous ce matin, jour de Pâques de Tan 1213, de Tautre côté du pont, près de Saint-Etienne, là oîi il y a une statue du dieu Mars. Buondelmonte va au pas. A peine est-il arrivé à peu près à la statue que Schiatta de' Uberti le jette à bas de son cheval ; Mosca Lamberti et Lambertuccio de' Amidei s'élancent et le terrassent ; Oderigo Fanti lui coupe les veines avec un petit couteau et lui enfonce son épée dans la gorge. Le beau jeune homme blanc est un cadavre rouge tout chargé de mouches sous le soleil qui frappe. Les passants crient la nouvelle au hasard de leur fuite. On prend ses armes. Les Buondelmonti sont guelfes, les Uberti sont gibelins. — La lutte commence. *

Elle est terrible et unique, atroce et splendide. Florence devient une cuve fantastique où fermentent, bouillonnent, éclatent toutes les passions. Elle se hérisse de tours crénelées ; les maisons boudent à la rue ; les palais sont des forteresses. Chacun cache chez lui des quantités d'armes ; tous les citoyens se battent avec la même fureur sauvage. Et cependant ils se réunissent, quand la guerre avec Pise survient ; ils abandonnent leur haine comme un manteau précieux qu'ils rangent avec soin afin de vite le reprendre une fois les affaires extérieures réglées. Pendant ce temps la vie devient calme ; le commerce de la laine augmente ; une série de boutiques s'ouvre via Callimala ; les marchands de drap font venir les matières brutes

d'Espagne, de France, de Flandre et même d'Angleterre. — Mais Frédéric II apparaît et revendique la souveraineté. La fureur reprend les deux partis décidés cette fois à s'exterminer à tout jamais. Les six sestiers de Florence vont être à feu et à sang. Le manoir des Uberti élève une masse carrée, trapue, aux murs épais ; la ^our des Lancia est arrogante ; vers la porte de San Pietro, c est. un enchevêtrement formidable, une mêlée de maisons ennemies où dominent les palais gibelins ; au sestier de San Brancazio, les tours des Scaraffagio dont Tune a cent trente brasses semblent tenter le ciel ; celle des Tonghi en a quatre-vingt-dix ; elle est ornée de figurines de marbre et de colonnettes. C'est une lutte sans trêve et sans merci. On s^épie de partout ; on combat le jour et la nuit ; on se lance des sacs de feu. Les flammes montent tout à coup au son des cloches ; on est prêt derrière chaque fenêtre ; une arbalète tendue à la flèche encochée veille à la fente de chaque meurtrière ; d'une maison à l'autre on se traque ; les ponts volants s'abaissent sur les toits, l'assaut s'y rue, les corps tombent et avant de s'écraser sur le pavé sont déchirés par les piques vite jaillies des fenêtres ; si on réussit à entrer dans la demeure, on égorge tout, les vieillards, les enfants et les femmes, après les avoir violées. Des pierres énormes pleuvent de toutes parts. — Les Guelfes sont vaincus, mais avant de partir, ils reviennent déposer à San Lorenzo un des leurs, Rustico Marignoli. Ils sont huit. Ils portent sa bière sur leurs épaules,

l'épée à la main, résolus à mourir pour enterrer leur camarade dans la patrie. Personne n'ose se jeter sur eux. Ils couchent le mort sous les dalles de réglise; puis ils rejoignent leurs troupes et se retirent avec elles vers Monte Varchi tandis que les Guelfes rasent leurs palais et trenle-six de leurs tours.

La paix revient. Comme un oiseau étouffé par tant de guerres et qui, trouvant enfin du silence, ouvre ses ailes, la poésie insinue son vol. Les portes ouvrent leurs battants lourds ; un chant, timide encore, murmure derrière les grilles de fer où cliquetaient les armes ; les voûtes des palais, vers les cieux, montent. On s'abandonne ; on oublie de prendre son épée pour descendre dans la rue. Un parfum léger balaie Todeur des cadavres. Les troubadours, la viole au dos, vont de demeure en demeure. Par les manuscrits arabes, les vieux récits de la Grèce apprennent pour la première fois qu'un héros, nommé Odusseus, erra sur la mer violette. Le commerce de Pise avec la Syrie fait entrevoir à l'horizon des perspectives architecturales. Par Venise, Gonstantinople révèle ses peintures étranges où des vierges malades portent l'enfant Jésus dans des châsses d'or ensoleillées de pierreries. Et Cimabue est venu au monde.

Mais cette paix-là encore reste grosse de haine couvée; la lutte recommence. Frédéric fait crever les yeux aux chefs guelfes. Les Uberti ne cessent leurs vexations ni leurs vengeances. Le peuple se soulève à Santa Croce et affermit la république. La

souveraineté est retirée au Podestat ; un nouveau capitaine du peuple est élu; douze (c anziani » sont créés ; une milice civile s'organise dont les compagnies seront appelées par la cloche de la Tour du Lion où flotte legonfalon du capitaine. La législation nouvelle est établie dans quatre-vingtsix paroisses de campagne. Toutes les tours sont rasées à la hauteur de cinquante brasses et on bâtit avec leurs pierres les murs d'enceinte du nouveau quartier; car Florence s'étend en même temps qu'elle commande et ses maisons apparaissent une armée qui domine la campagne. Di Lapo, Tarchitecte de Téglise d'Assise et de deux ponts de la ville, commence le palais de la Seigneurie. Une invisible étoile protectrice se lève. Rinuto deMontemerle est tué par la chute d'un plafond qui l'écrase dans son lit. Frédéric meurt. Sept années de victoire pendant la guerre contre Téternelle ennemie détestée, contre Pise, amènent le bonheur. Les guelfes sont rentrés et ont fait la paix avec les gibelins. Le lys rouge sur champ blanc remplace le lys blanc sur champ rouge. Pour la première fois, monnaie d'or est battue ; les florins roulent par le monde l'effigie de Saint-Jean. — Et l'étoile s'éteint. Manfred aide les Uberti qui ont entretenu avec soin chez leurs descendants les passions de leur race. Le peuple leur fait trancher la tête et rase leur palais. Mais l'un s'est échappé, qui vengera les siens, reviendra dans sa ville en vainqueur et la sauvera. — Et Lorenzo songe à ce Phegghiaio Aldobrandini, à ce chevalier Gece qui firent tout

pour empêcher leurs concitoyens de marcher à leur perte en leur dissuadant l'entreprise qu'ils voulaient, mais ne le purent, parce que le peuple est aveugle et parce que ses lois sont plus implacables souvent, malgré l'apparence contraire, que celles des despotes.

La bataille est sinistre. Farinata de' Uberti, au premier rang, combat en maître. La trahison se glisse à travers l'armée guelfe. Jacobo del Vaca, qui porte renseigne de la main gauche, a cette main gauche coupée par un des siens. L'étendard tombe. La déroute commence. Reste le Carroccio. Les capitaines qui ont vainement appelé leurs soldats se rangent autour de lui. Il est tout couvert d'un tapis rouge qui sfemble appeler le sang ; les bœufs qui le traînent ont des harnais rouges ; les deux mâts aux longs oriflammes sont rouges ; la « martinella » tinte, éperdue. L'ennemi s'élance avec des forces énormes. Un à un les hommes s'affaissent. Les bœufs meuglent, écroulés à terre, frappés au garrot. Il ne reste bientôt que le vieux Tornaquinci âgé de soixanté-dix ans et son fils. Tous deux se font tuer ; ils se renversent l'un près de l'autre, presque en même temps, en se serrant la main, contre une des roues; et on craint tant qu'ils ne vivent encore qu'on les hache sur place, à grands coups. L'Arbia charrie des flots roses. Quinze mille Florentins jonchent la plaine; quinze mille sont faits prisonniers; l'armée gibeline a deux mille morts. — Les guelfes sortent de Florence, que ses nouveaux maîtres veulent détruire. Farinata se

lève alors : « Essayez ! tant qu'il me restera une goutte de sang dans les veines, je la défendrai répée à lamain, plus furieux qu'une bête fauve. » On n'insiste plus. Mais le peuple ne lui a pas pardonné son carnage et le déteste.

La paix va poindre enfin. Manfred est tué à Bénévent en combattant contre Charles d'Anjou.

Giovanni Soderini se met à la tête des citoyens, et le lieutenant impérial Guido Novello se sauve lâchement. Les Guelfes exilés reviennent. Un Conseil des Trente est formé. Cependant les conciliations tentées ne réussissent point. Les Gibelins, sans que rien les y oblige, abandonnent tout à coup leur ville, et le récit des Vêpres Siciliennes ne leur fait reprendre courage que de loin, sans les engager à revenir. Le peuple crée une nouvelle magistrature. La paix dure enfin dix ans.

Lorenzo cherche le fil mystérieux de tant de vicissitudes, les lois de tant de meurtres, de tant de triomphes comme de tant de défaites. Il s'interroge. Il hésite. Il redoute de ne pouvoir, là où tous ont échoué, réussir...

Cependant il lui semble qu'il est prêt.

Il revient au passé. Il imagine Charlemagne qui fit rebâtir la ville après l'invasion d'Attila, avec quatre grandes rues principales, en forme de croix. Il cherche à se figurer le Hun féroce aux moustaches tombantes. Il se rappelle aussi que là fut une capitale étrusque. — Il remonte encore...

Et il songe à l'époque où, selon la légende, la terre de sa patrie était un immense champ de lys.

El il regarde le présent :

Les exilés conspirent de leur mieux pour revenir, quitte à favoriser la politique des villes où ils se sont réfugiés. Venise, de plus en plus puissante, augmente ses territoires et rêve de les étendre à toute la Lombardie. Son commerce introduit partout une séduction riche et colorée. Gênes essaye vainement de se poser sa rivale. Florence certes est commerçante, mais reste tributaire de Venise à cause de sa situation même ; et Venise commande à la Méditerranée ; son gouvernement possède déjà cette constitution meurtrière et mathématique qui devait plus tard en continuer, jusqu'à la Révolution française, l'aspect immobile. Naples augmente sa prospérité ; le prince d'Aragon qui la gouverne surveille en même temps les autres Etats ; ses crimes ne dépassent pas un cercle restreint et n'influent pas sur le dehors. A Milan commande toujours Francesco Sforza, étrange figure de tous les vices et de toutes les qualités, brigand et maître, se détachant sur le fond d'une cour rouge et or oii les arts ont l'air de s'épanouir dans du feu ; il s'adonne aux sciences, aux vols, aux femmes avec la même ardeur. A Rome, la chaise de saint Pierre est occu-

pée par Paul IL Peu instruit, ce pape cherche à en imposer par son luxe ; il enferme sa dignité sacerdotale dans des vêtements d'icônes raides et somptueux, brodés d'or et d'ai^ent, sous des tiares cerclées de pierreries; comme beaucoup d'êtres vulgaires auxquels le vrai désir et la vraie souffrance sont inconnus, il possède un visage faussement imposant, bouffi de satisfaction, gui s'efforce d'être grave et méditatif. Ses processions le font paraître surnaturel aux yeux du commun. Il déteste la littérature et en général tout ce qui est intelligence avec une ardeur extrême, et fait chasser de ses domaines les savants qui, pour leur malheur, y résident. Avare, il tire de ses populations le plus d'argent possible.

Comparée à ces Etats, Florence paraît faible et petite. Son territoire ne peut entrer en ligne de compte; ses forces militaires restent variables, incertaines; l'autorité de son gouvernement n'est pas encore établie... Cependant, si on se penche pour Tétudier, on remarque qu'elle occupe une position incomparable, ainsi située au milieu même des rivalités diverses avec la facilité de s'y introduire à son choix en s'y taillant habilement l'étoffe et le prix de son intervention. Ses habitants possèdent de plus une ardeur politique peu commune ; la plupart sont actifs, intelligents, orgueilleux de leur pays ; et leur pays est riche ; il achètera sans que cela le ruine les meilleures troupes. — L'heure a sonné.

Le soir des obsèques de Piero de' Medici, cinq ou six cents citoyens amis de la famille se portent à Sant' Antonio. Là Fun d'eux se lève, Tommaso Soderini. Il est connu par son intelligence et ses services ; et on s'étonne presque de Tentendre parler pour un autre que pour lui-même : est-ce par manque de confiance ou par dévouement aux deux frères? est-ce comme beau-frère de Tun d'eux et parce qu'il espère gouverner derrière le jeune homme en lui indiquant les tâches, en le désignant seul aux coups? Les avis des historiens et de ses contemporains sont partagés ; je pense, quant à moi, malgré l'espèce de froideur qu'il manifesta dans la suite, qu'il agit de la sorte par dévouement naturel. Ridolfo Pandolfini l'aide. Tous deux rappellent Cosimo, ses bontés, l'excellence de ses actes ; ils signalent le danger permanent qu'instal-

lent aux portes mêmes de la ville les exilés ; ils montrent que les Medici ont toujours cherché à établir la paix. Gianozzo Pitti, Mauno et Martelli se joignent à eux afin d'exhorter à l'union et déclarent « qu'il faut reconnaître un Seigneur en chef qui traite toutes les affaires concernant l'Etat de cette haute seigneurie ». Rinuccini nous raconte que les adversaires des Medici n'attachèrent d'abord aucune importance à cette réunion. Roberti rapporte au contraire que certains observateurs plus avisés pensèrent que Lorenzo, grâce au pouvoir et à l'argent qui étaient entre ses mains, « conduirait la barque au port qu'il voudrait ». Presque tous désiraient un gouvernement véritable. Déjà du temps de Cosimo la même lassitude s'était fait sentir; on commençait à en avoir assez de toujours combattre sans résultat; tant de paroles, tant de sang, tant d'essais divers gaspillés avaient fait comprendre qu'un gouvernement responsable est seul vrai, et qu'à ce gouvernement-là l'autorité est un don juste et logique; écœurée des déclamations creuses, jugeant que certaines forces étaient nécessaires, certaines richesses fécondes, la partie la plus grande des citoyens se montrait favorable.

Deux jours après, les principaux habitants venaient en foule demander aux deux frères de prendre soin de l'Etat. Lorenzo répondit avec hypocrisie qu'il s'y résignait, acceptait seulement pour le salut de ses amis ainsi que pour la conservation de leurs biens, et cela parce qu'à Florence on vivait mal riche si on ne possédait pas l'État. De la sorte

on ne pouvait prétendre qu'il avait réclamé quoi que ce fût. Machiavelli écrit : « Malgré sa jeunesse il s'exprima avec tant de gravité et de modestie qu'il fit concevoir à chacun les espérances qu'il a depuis réalisées. » L'adhésion fut unanime au dedans comme au dehors. Les divers princes envoyèrent des ambassadeurs, des messages de félicitations, des témoignages d'amitié. Venise ratifia. Louis XI fit écrire une lettre flatteuse dans laquelle il nomma Lorenzo son chambellan, son conseiller, lui accordant les faveurs et les pensions de ces deux charges. Le duc de Milan vint à Florence avec sa femme Bonne de Savoie, la sœur d'Amédée. Ce fut l'occasion d'un luxe inouï. Le duc et la duchesse étaient précédés de douze chars couverts de draps d'or transportés à dos de mulet sur les pentes de l'Apennin, alors sans routes carrossables ; ils étaient suivis de cinquante haquenées conduites à la main, de cinquante couples de chiens, d'une quantité innombrable de faucons et d'éperviers ; ils avaient une garde de cent hommes d'armes, de cinquante fantassins, de cinquante estafiers vêtus de soie et d'argent et de cent gentilshommes. Tous furent entretenus aux frais de ce que l'on appelait encore la République; on ne sait ce que ça lui coûta ; quant à Galéas il dépensa deux cent raille florins. Logé au palais Medici, il y remarqua un luxe raffiné qu'il ignorait, des collections précieuses qu'il désira sans savoir au juste leur valeur et sans les apprécier vraiment; les sculptures, les morceaux antiques, les peintures lui révélèrent une finesse

encore presque inconnue en ses domaines ; — et il en conçut une grande admiration pour son ami princier, en même temps qu'une certaine jalousie.

Il y eut trois spectacles sacrés, trois sortes de piystères ; on joua l'Annonciation à San Felice, l'Ascension au Carminé, la descente du Saint-Esprit à San Spirito qu'un incendie brûla le lendemain.

Une liberté que les écrivains autorisés qualifient de « licencieuse » ayant régné d'une façon violente à l'occasion de ces fêtes, certains esprits virent là le signe de la colère céleste. Lorenzo n'y prêta pas attention et chacun finit par se taire, s'étant trop amusé pour se plaindre. Lorenzo avançait vite ; la direction des affaires paraissait à ses concitoyens lui avoir été offerte ; il venait de s'attirer leurs sympathies en leur procurant de la liberté et du plaisir ; aucune contestation ne s'était élevée contre lui à l'étranger ; il était en excellents termes avec le roi de France ; le duc de Milan lui avait rendu visite. — Restait à établir solidement ce qu'il venait de faire, la base de sa force.

Bien des détails lui échappaient; Soderini ne suffisait pas toujours; et il n'avait pas encore la confiance qu'il devait lui accorder dans la suite. Il s'entoura donc de Giovanni Canigiani, d'Antonio Pucci, deLuigi Guicciardini, de Matteo Palmieri et de Paolo Minerbetti. Il s'en servait séparément, les faisait parler à part, entendait leurs avis sans y répondre d'une façon directe et en profitait; il avait coutume de dire qu'écouter beaucoup de

LA CONJURATION Di:s PAZZI 61

conseils et en tenir compte, c'était avoir en plus de sa cervelle celle des autres. Ces hommes, restant toujours à portée de sa demande, Taidaient singulièrement à certaines heures ; même s'il n'avait pas recours à eux — ce qui arrivait fréquemment — il savait qu'ils étaient là. Il en possédait en outre trois autres, plus familiers, avec lesquels la contrainte devenait nulle ; il pouvait se livrer et les contredire à son gré ; il laissait libre cours à ces colères qui saisissent quelquefois l'homme et pèsent d'un tel poids lorsqu'il faut en dévorer la fureur dans le silence de la solitude ; c'étaient Roberto Leone, Bernardo Bonhieronymo et Hieronymo Morelli. A eux, il avouait avec franchise qu'il voulait agir surtout selon sa volonté. — Premier point d'appui à l'intérieur.

A l'extérieur il cultive l'amitié de Louis XL Celui-ci voulait marier le Dauphin à la fille de Don Ferrante et, pour cela, eût volontiers abandonné les prétentions de la maison d'Anjou sur Naples en échange d'un appui contre celle d'Aragon ; il réclamait pour régler cette « affaire » un orateur florentin qui s'entendit directement avec lui, sans passer par Tentremise des grands ; il terminait sa lettre en demandant un chien pour sa garde personnelle. Le duc de Bourgogne faisait bien des menaces, mais Lorenzo le savait retenu par ses différends avec Louis XI; il redoutait, il est vrai, une entente imprévue entre les deux princes dans le but d'un expédition contre Galéaz,crainte très répandue alors, malgré tout ce qu'une pareille union présentait

d'improbable. Plus tard Lorenzo y vit clair ; il parla en ces termes de son allié dans une lettre à G. Guicciardini « la lâcheté du roi d'une part et « il grande e poco considerato animo » du Bourguignon ne me font plus douter ». — De plus, en 1471, Tancienne ligue de 1454 entre Florence, Milan et Venise avait été renouvelée. Le peuple n'aimait pas cette union à laquelle son ignorance ne comprenait rien, mais il se taisait. Lorenzo eût d'ailleurs passé outre si on se fût opposé au traité. Il voulait la paix ; il la sentait indispensable ; il aimait trop profondément les arts et les lettres pour qu'il n'en fût pas ainsi. L'époque n'était pas à la guerre; on s'était trop battu, on avait vu de trop près les meurtres, les douleurs et les atrocités qu'elle comporte pour en souhaiter le retour. Niccolo Benedei, écrit à Ercole d'Esté, en 1474. « Il y a tant de loisirs en Italie qu'à moins d'incidents on écrira sur les batailles des chiens et des oiseaux plus que sur celles des hommes. Et je tiens pour assuré qu'il n'en résultera pas moins de gloire pour ceux qui gouvernent pacifiquement l'Italie que pour ceux qui la faisaient belliqueuse. » Une seule guerre menaçait de devoir bientôt occuper tout le monde, celle contre les Turcs ; mais alors Venise seule la soulevait et la chute de l'île de Negrepont faisait plutôt plaisir aux ennemis de la République masquée. — Le pouvoir s'établit avec solidité. Une sorte de consécration lui manque encore. — La conspiration de quelques exilés la fournit.

A Prato, le 6 avril 1470, Bernardo Nardi, banni

en 1466, las d'une existence misérable et sans foyer, fort de ses alliances avec les Panciatichi, tente de soulever le peuple en criant dans les rues à la tête des siens : « Vive le peuple de Florence ! Vive la Liberté ! » Dietesalvi Neroni lui a promis le secours de Bologne et de Ferrare s'il tient quinze jours dans la place. Il espère. Mais le peuple se groupe avec mollesse autour de lui. Giorgio Ginori, chevalier de Rhodes, agit de suite énergiquement avanl que le petit nombre des siens ne soit reconnu par la foule grossissante, fait arrêter Bernardo ainsi que trente conjurés et les ramène à Florence.

Pour la première fois, Lorenzo va avoir à décider en son nom sur la vie et sur la mort. Que se passe-t-il en lui? Certainement il y a lutte. Mais son autorité n'est pas affermie, toute récente encore ; il s'agit de ces exilés qu'il redoute tant ; il craint qu'un acte de clémence, au début, ne soit une faute capitale ; sa pitié sera jugée faiblesse par ses ennemis et les encouragera vers de nouvelles tentatives ; les conspirations se trament partout ; il sait jusqu'à quel point on lui en veut; des gens ont tenté de le faire mettre à mort par un peuple soulevé ; le fait est là, indéniable ; ils ont voulu renverser un gouvernement que lui juge essentiel, une autorité qu'il veut employer pour le bien de tous ; ils ont tenté d'empêcher la possibilité de l'œuvre qu'il a juré d'entreprendre. — Et qui sait s'ils ne répondront pas à sa générosité en recommençant ? Cela est dur, mais il le faut ; décidé

à un grand exemple, il ordonne la mort de Bernard© et de dix-huit conjurés. — La suite prouve qu'il avait raison et que sa fermeté était nécessaire.

Volterre se soulève. Cette révolte est d'ailleurs un peu Tœuvre de Florence; elle sert à établir populairement le pouvoir de Lorenzo, malgré qu'il paraisse n'avoir été guidé ici que par un désir de gain. Il poursuivra sans cesse ainsi dans la suite, au milieu des affaires les plus importantes, ses affaires personnelles ; c'est à peine s'il les sépare de celles de l'Etat ; il gouverne avec ce qu'il a sous la main ; toujours généreux, il dépense sans compter pour tout — et est en même temps toujours prêt à acquérir ; Cosimo avait dépassé la somme de 660.000 florins en établissements de charité ; — Lorenzo en fera autant et se donnera raison lui-même dans ses Mémoires, pensant avec justesse que l'argent bien employé procure plus de plaisir qu'à être gardé jalousement. Outre le rapport de ses banques et de son commerce, il avait celui de ses terres, qui était très important. — On va voir comment il se conduisit pour les agrandir.

Bernuccio Carpacci, natif de Sienne, avait obtenu à ferme de la commune de Volterre, toujours maîtresse jusque-là de son gouvernement intérieur, une mine d'alun située dans la maremme à Castelnuovo. Il craignait fort qu'on ne la lui retirât ou qu'on ne lui fît des conditions très onéreuses à cause des gros bénéfices qu'elle lui valait; aussi avait-il pris cinq associés dont trois Florentins qui^

dans son idée, lui assureraient une protection efficace. Lorenzo eut beaucoup souhaité en faire partie. Il possédait déjà les mines d'alun de la Tolfa dans le même pays ; il trouvait utile et lucratif de les joindre à celles de Castelnuovo pour rester le seul possesseur de ce revenu considérable, en même temps que pour éteindre toute concurrence. Peu à peu il s'insinua, obtint une part des bénéfices et se fit prendre pour arbitre au moment de la discussion entre Vollerre et Florence. Naturellement, il se prononça pour le fisc florentin, le 8 janvier 1472, en déclarant que Florence était la vraie maîtresse et la seule, puisque c'était sous son protectorat que vivait justement Vol terre. Est-ce qu'elle ne payait pas un tribut annuel de mille florins? Est-ce qu'elle ne recevait pas dans ses murs un podestat ? — Les volterrans comprirent qu'ils n'étaient pas libres le moins du monde, repoussèrent la décision prise et retirèrent la concession. L'agitation grandit avec rapidité. Bernardo Corbinelli essaya d'apaiser les esprits en envoyant à Florence les plus passionnés, mais aucune entente ne réussit à s'établir et le peuple se souleva. Il commença bien entendu par ne pas songer à la défense, par ne pas s'unir et par faire sentir sa colère à un des siens, concessionnaire de la mine, Paolo Inghirami. Mais dès l'annonce que Lorenzo approchait, maintenant que l'adversaire était là, maintenant qu'on allait pouvoir combattre, cette fureur meurtrière fut abandonnée; ce peuple si farouche contre un homme de son pays se montra

repentant envers l'ennemi et envoya une ambassade chargée de présenter son offre de soumission.

Soderini conseilla la paix et la clémence ; mais Lorenzo qui jadis avait donné le même avis à son père, en vit cette fois le danger ; la ville se révolterait à nouveau : « Dans ces maladies graves^ dit-il, où le malade ne peut être sauvé que par une énergique décision, les médecins les plus cruels sont les meilleurs. » De plus il désirait que son entreprise réussit et craignait que des discussions ne fissent traîner les choses en longueur ; il pensait que son autorité ne devait pas négliger une si bonne occasion de se faire connaître et exigea la mort de deux coupables. Volterre, bravement, n'accepta pas et appela au secours. Elle comptait sur les autres exilés, sur Sienne, sur certains seigneurs, même sur Venise et Naples.

Lorenzo fit immédiatement préparer une armée sous les ordres de Frederigode Montefeltro, doubla les Dix de la guerre, y introduisit de ses partisans, se mit en quelque sorte à leur tête, et fit voter la dépense de 100.000 florins. Le Montefeltro sans même tirer Tépée se rendit maître des châteaux volterrans, grossit son armée de troupes auxiliaires venues de Rome et de Lombardie, et mit le siège devant la ville révoltée; le parti de la paix y reprit alors le dessus ; et une suite de calamités se déchaîna sur la malheureuse. Ses soldats, pour la plupart aventuriers de la plus basse classe et mercenaires, tout à fait indifférents au combat, se plaignirent d'être mal payés, redoutèrent d'être vaincus

et refusèrent de se battre. Il fallut se rendre, et Volterre se rendit. Mais aussitôt elle fut mise à sac à la fois par les deux armées et sans même que cellesci eussent le plus petit instant combattu Tune contre Tautre. Le palais épiscopal fut rasé, une forteresse construite à sa place ; Volterre relevait désormais de Florence.

Lorenzo y vint, la guerre finie. Il s'y montra humain, bon et fit de son mieux; il désirait qu'on oubliât des brutalités qu'il n'avait pu empêcher et la violence d'une annexion dont il reconnaissait lui-même l'injustice tout en l'ayant commise. Ses compatriotes lui en furent très reconnaissants.

Le pouvoir s'affermit.

La conjuration des Pazzi, en essayant de le démolir, allait en cimenter la dernière pierre avec du sang.

Voici le terrain.

Le nouveau pape Francesco délia Rovëre avait été élu à Santa Croce de Florence en 1467. Quatre ans après, au mois de septembre, à la tête d'uae ambassade de six florentins, Lorenzo alla à Rome le féliciter. Sixte IV se montra très aimable. Il n'oubliait pas que le jour de sa nomination, malgré de somptueuses fêtes, il avait failli périr et, peu fixé encore sur les alliances nécessaires à sa politique, il prenait Tune et Tautre au hasard, heureux de se fortifier par elles, se réservant à part lui le droit de les restreindre, de les supprimer même, ou d'en contracter d'autres par la suite. Il permit à Lorenzo d'établir à Rome une grande maison de banque dont il nomma d'avance le représentant trésorier du Saint-Siège. Ce poste fut occupé par l'oncle maternel de Lorenzo, J. Tornabuoni qui en profita pour faire la cour au pape et acquérir une partie des joyaux de Paul II qu'il revendit avec de gros bénéfices aux souverains de l'Europe.

Lorenzo, pendant son séjour, acheta quelques belles statues antiques; le pape lui donna les bustes en marbre d'Agrippa et d*Auguste ainsi qu'une grande quantité de médailles et de camées. II le remercia d'une façon particulière destinée à lui faire entendre tout le plaisir dont ces cadeaux étaient la cause, et, au cours de la conversation alla jusqu'à blâmer Paul II; avec adresse, il compara Tancien pontificat à ce qu'il jugeait devoir être celui-ci : « Jamais votre bonté, dit-il, n'aurait fait détruire comme son prédécesseur lamphithéâtre de Flavius sous le prétexte de bâtir à sa place une église de Saint-Marc, comme si la terre n'avait pas assez d endroits nus, pour qu'il faille, sans respect, s'acharner sur les ruines d'un monde. »

Mais il alla trop loin quand il demanda pour son frère le chapeau de cardinal. S'il eût réussi, sa combinaison était bonne. Par Giuliano, de la sorte, il possédait un agent renseigné, toujours prêt au cas d'une action nécessaire ; si sa politique personnelle déplaisait au Saint-Siège, une voix bienveillante en eût de suite atténué l'imprévu ; peutêtre Giuliano eût-il même conquis au bout de quelque temps la chaire suprême ; l'Italie entière eût été alors sous sa domination efTective, ou du moins n'eût rien osé contre lui ; il eût agrandi son territoire et se fût créé une nouvelle Florence plus forte, bien assise ; c'était de plus un moyen simple de se débarrasser de son frère dont il redoutait, à tort, mais désagréablement à certaines heures, la rivalité. Le pape promit vaguement et ne fit rien

au contraire. Pédéraste, il entretenait autour de lui, sous le nom de neveux, toute une cour de mignons auxquels il réservait les postes les plus enviés. Il avait plusieurs enfants naturels. C'est ainsi qu'ayant fait épouser à Tun d'eux, (Birolamo, une bâtarde de Galéaz, il acheta pour lui à Taddeo Manfredi, dès la mort du père de cette fille, la seigneurie dlmola. Cette seigneurie, Lorenzo la voulait. Furieux de la voir manquer à son désir, il empêcha Francesco de' Pazzi, marchand, son compatriote, de se porter garant du prix de vente. Le pape rompit alors peu à peu au cours de relations épineuses.

Taddeo Manfredi et Francesco deTazzi devinrent ses ennemis acharnés. Les relations s'envenimèrent de plus en plus et finirent par devenir nettement hostiles. Lorenzo se déclara pour les villes pontificales révoltées ; il laissa prendre Todi et Spolète, sans importance pour lui, et se résolut à aider Citta di Castello. Bergo San Sepolcro, toute voisine, était une ancienne petite ville romaine cédée; Sixte, entraîné, pouvait la reprendre et il ne le voulait à aucun prix ; il fallait arrêter Rome en train de devenir puissance militaire, et il n'était que temps. Il se mit en rapport avec les Vitelli, vicaires de Citta di Castello. Il exagéra l'horreur des deux victoires pontificales et fit un tableau atroce de Spolète, où tous les habitants — détail exact — avaient été passés au fil de l'épée sur l'ordre du général victorieux. Ce général était un fils même du pape, le cardinal Giuliano délia Rovère ; il mêlerait

ses intérêts de prêtre à ceux de capitaine, lèverait d'énormes impôts et ferait mettre à mort une centaine de citoyens en cas de soumission ; la résistance était indispensable; il la représenta facile, certaine, victorieuse, et pour y aider promit des secours importants à condition que le secret lui en fût gardé. Il ne le fut pas. Sixte IV s'en blessa au plus haut point. Il avait aidé à la conquête de Volterre ; il comptait sur Florence malgré les récentes dissensions demeurées jusqu'alors vagues, voilées, et ne pensait pas que les affaires en fussent venues là si vite ; il se le tint pour dit et négocia avec Vitelli auquel il fît accepter la surveillance de deux cents soldats pontificaux. Le feu couvait sous la cendre.

A Florence même, Lorenzo ne perdait pas son temps. En 1471, à l'occasion des menées de Bardo Corsi, désireux de troubler la politique des Medici en faisant juste le contraire de ce qu'elle indiquait, ayant remarqué la liberté trop grande des gonfaloniers de justice, il résolut de la restreindre. Cela lui fut facile ; les grands avaient déjà appliqué V « ammonizione » à ce Bardo Corsi. Le 3 juillet, il fît proposer par la seigneurie la création de cinq <c accopiatori » ; les conseils la décidèrent ; ces « accopiatori », qui avaient déjà existé du temps de Cosimo, n'étaient jamais tirés au sort, ils nommaient les seigneurs et le gonfalonier; on leur départit en plus la faculté d'élire quarante citoyens qui, à leur tour, éliraient les deux cents membres du grand Conseil. C'était posséder la clef initiale du rouage. Pour achever il proposa tous les pouvoirs

à FAssemblée, sauf celui de fixer le « castrato » el la « décima». Malheureusement le conseil des Cent sur lequel il comptait pour faire passer la loi nouvelle fit défaut. Cela établit et entretint des haines. De plus les biens des Guelfes — car dans toute guerre civile, le désir de voler la fortune d'autrui et d'assouvir ses rancunes personnelles est encore le plus fort levier — et de la « mercanzia » étaient mis en vente pour que le revenu en fut appliqué à divers services, de telle sorte que Fancienne magistrature de la « parte », autrefois si puissante, perdit toute sa force. Le peuple resta indifférent parce que cela se passait au-dessus de lui et qu'il avait assez des discussions, mais les magistrats auxquels on rognait les ongles ne pardonnèrent pas. Ce n'était pas tout. Il réduisit à cinq les arts mineurs et fit confisquer les biens des arts supprimés. Cette mesure mesquine et honteuse éveilla la défiance. Il avait agi alors avec maladresse. Dans son désir violent de tout ramener à lui, il n'entendit pas la rumeur qui naissait dans certains milieux et reconnut, trop tard, son erreur; mais il dut presque Tavouer et c'était une défaite — quoique sentie par lui surtout. Il est probable qu'il ne l'oublia pas et en tira une leçon. Il devint plus modéré, surtout en apparence, et se fît encore accorder la balie viagère. — Ainsi, Lorenzo va agir derrière le gonfalonier. Celui-ci sera l'exécuteur, le mannequin docile et fidèle. Personne ne s'y trompe, comme cela arrive toujours; mais ce qu'on supportait par l'entremise du gonfalonier n'eût jamais été accepté

de Lorenzo directement. Républicains peu convaincus, routiniers et peureux devant le gouvernement nouveau, les Florentins savaient gré qu'on ne heurlîU pas leurs derniers scrupules en déchirant tout d'un coup la draperie des convenances où ils cherchaient un refuge; cette draperie s'effaçait bien peu à peu, mais avec une lenteur calculée, si imperceptible que les yeux se refusaient à la voir. Et les nouvelles réformes continuent; le capitaine du peuple est remplacé par un simple juge ; le podestat disparaît derrière les Huit de garde, l'exécuteur de justice descend de son piédestal ; le Conseil des Cent a certains de ses membres délicatement remplacés. La « mercanzia » est réduite à rien.

On raconte que les deux frères profitèrent de leur pouvoir pour commettre de nombreux abus. Est-ce vrai? Rinuccini, Morelli et Gambi le prétendent, mais pourquoi croire ceux-là et non ceux qui établissent le contraire? Plus tard Guicciardini, Michèle Bruto et le génois Galli parlent de même, mais qu'on relise les ouvrages des deux premiers et on y sentira le parti pris. Ceux qui ont réussi, en efTet, en quoi que ce soit, attirent toujours Tallégation hypocrite, la calomnie, — sûrement le blâme. Celui qui n'a rien pu faire ou n'a rien osé tenter pardonne mal à qui s'élève; et les républicains à la logique étroite^ qui prétendent vouloir niveler le monde, gardent rancune aux belles plantes humaines qui dépassèrent les limites prescrites, ramenèrent tout à elles et s'imposèrent comme les grands arbres des

forêts qui, pour étendre leurs branchages et leurs racines, doivent anéantir quelques arbustes sans intérêt. Il est facile de déclamer, plus difficile souvent d'agir. Il y eut des milliards de républicains, car cela. ne demande aucun génie spécial ; bien minime est le nombre de ceux qui surent être de bons souverains. On a oublié le nom des magistrats de Florence et leurs plus parfaites vertus, mais on n'oubliera jamais le nom de Lorenzo, et ses défauts demeurent, chargés de gloire. Qu'importe qu'il ait employé cent mille florins à sauver d'une faillite une maison de banque ! Qu'était la commune qui paya ces frais en comparaison de l'entreprise que cette perte pouvait faire hésiter ou reculer ? On lui a reproché de donner sa faveur à des gens de peu. On eût admiré le même trait chez un démocrate ; cependant l'acte reste le même de part et d'autre ; et, si les hommes employés étaient intelligents, la conduite de Lorenzo fut à la fois habile et juste. Il la jugeait ainsi lui-même : « Si mon père avait agi de la sorte en 1466, il n'eût couru aucun risque de perdre l'État. » On lui a reproché aussi ses savants, ses peintres, ses sculpteurs, et cette cour unique enviée par l'Europe intelligente. On lui a reproché enfin le peuple qu'on a appelé pour l'occasion populace, car les mécontents, disant qu'ils voulaient autre chose pour le bien du peuple, ne pouvaient convenir que ce peuple, — malgré qu'il en fût ainsi — se montrât fort peu désireux de changement. Un fait indéniable reste là : Florence

est pacifiée ; aucune ville n'atteint à son développement intellectuel ; elle éclaire, elle forge, elle prépare Favenir ; elle réveille une âme nouvelle. Or qui va la troubler ? — Des hommes qui voudront prendre la place des Medici, mais n'auront même pas le courage d'une opinion, et qui, sans savoir s'ils gouverneront mieux, sans autre plan arrêté que le meurtre, sans réfléchir qu'ils introduisent à nouveau la guerre civile, tenteront lâchement un assassinat et essayeront de gagner la foute en trompant une fois de plus l'éternelle aveugle par le cri, nécessaire en ce cas, de «Vive la Liberté ! »

C'était le moment des conspirations; elles devenaient à la mode ; on se répétait les noms de Stephano Porcaro, de Girolamo Gentile, de Niccolo d'Esté, A Milan c'était pire encore. Un certain Cola Montano qui ne pouvait pardonner à Galéaz- Maria de n'avoir pas élevé au premier plan son manque d'érudition et d'intelligence prit une pose théâtrale et tonna contre lui tout au long de périodes plus ou moins ronflantes. Trois gentilshommes qui de leur côté le détestaient pour des raisons personnelles trouvèrent ces périodes d'une excellente justesse et bien dignes d'exciter leur admiration ; ils poignardèrent au nom de la patrie Galéaz-Maria sur les marches de l'église Sant' Ambrogio après avoir prié ce saint de protéger leur tentative. La patrie qui n'avait pas été prévenue remercia ces gentilshommes en les tuant . tous les trois. Lampugnani fut abattu d'un coup

d'alfange par un écuyer maure ; Visconti fut percé par les gardes et traîné ensuite par la foule dans la boue. Quant à Jérôme Olgiati que son père ,

refusa de recevoir, il fut coupé vivant en plusieurs |

morceaux tandis qu'il disait des paroles admirables. Résultat : le fils du défunt, malgré ses huit ans, fut désigné aussitôt. — Galéaz-Maria était un monstre, paraît-il.

La famille des Pazzi remontait à la vieille noblesse du <c contado », mais, à la difTérence de celle qui avait refusé tout travail, elle avait su acquérir des biens importants. Connue dans l'Italie, elle y passait pour être la plus riche de Florence après celle des Medici, à laquelle elle devait tout en quelque sorte, sa prospérité datant de Cosimo. En effet, lorsqu'il releva l'aristocratie, vers 1434, elle se mêla au peuple, reconnaissant bien qu'il n'y avait pas d'autre moyen pour arriver à la richesse et aux charges du gouvernement. En 1439, Andréa de' Pazzi siégeait à la Seigneurie, recevait le roi René dans sa maison et devenait son ami. Deux de ses fils atteignaient au gonfalonat ; l'un d'eux, Piero se ruinait en festins de telle façon qu'il se trouvait avoir dépensé à la mort de son père onze mille florins « sans qu'il en restât, de traces ». Il aimait recevoir et cherchait à se créer une sorte de petite cour. Cela suffit-il à irriter la jalousie déjà latente entre les deux familles ? On lit dans une lettre d'Alessandra Macinghi : « Sur tout cela il ne faut pas faire grand fonds. Quelquefois, à Florence, manifester et agir sont deux i.. rappelle-

toi mon avis : qui est avec les Medici s'en est généralement bien trouvé ; avec les Pazzi c'est le contraire ; ils sont toujours battus. » — Ce serait à faire supposer que la rivalité date de loin. Cependant Cosimo, pour essayer une alliance et malgré qu'il n'ait aucune confiance en Piero, donne au neveu de celui-ci en mariage sa petite-fille Bianca. D'un autre côté Jacopo, l'aîné des fils d'Andréa, avait été mêlé aux décisions à prendre au sujet de Volterre ; et deux des lettres adressées par lui à Lorenzo montrent — si on ne croit pas à leur sincérité — qu'il savait admirablement mentir ; elles sont gonflées d'éloges. Il est probable qu'il ne se fût pas passé grand 'chose sans les affaires d'Imola et de Citta di Castello. Sixte IV soutenait tout du prestige de son autorité, de son appui. La meilleure preuve est qu'il continua la lutte ensuite pour son propre compte. Sans lui, les Pazzi eussent peut-être manqué d'audace. Il leur dit bien qu'il leur défend de tuer, mais en leur promettant une armée toute prête ; comme son neveu Girolamo lui jure d'éviter le sang tout en laissant entendre qu'il espère être pardonné au cas probable où il y aurait meurtre, il commence par lui répondre: « tu es une bête ». C'est à Rome que se prépare la conspiration ; c'est là que vivent beaucoup de florentins réfugiés et mécontents ; c'est là qu'ils se groupent autour de Francesco de' Pazzi, Franceschino, comme on l'appelle tant il est maigre et faible ; mais une âme furieuse bat dans cette poitrine étroite; il est riche, célibataire et ambitieux :

rien ne Tarrête ; il a été contrarié dans ses opérations de banque, dans sa vie privée, dans son orgueil ; il veut se venger ; pour cela il profitera de tout et soignera ses liaisons avec les neveux du pape. Il compte donc trente mille ducats.

Lorenzo, exaspéré, lui fait donner parle Conseil des Huit, Tordre de revenir à Florence. Les Pazzi se mettent à parler des Medici dans les termes les plus ofîensants et cherchent avec un soin féroce les moyens de leur nuire. Lorenzo qui sent de plus en plus chaque jour la nécessité d'être le maître à tout prix, répond de son mieux: Giovanni de' Pazzi ayant épousé la fille de Giovanni Borromei dont la fortune considérable doit revenir tout entière à cette enfant unique, il favorise Carlo Borromei ; les débats sont dérisoires, nuls ; il fait rendre une loi tout à fait injuste qui donne priorité au neveu de tout défunt sur la nièce de celui-ci. Giovanni Borromei étant mort avant cette loi nouvelle, n'a pu tester ; TafTaire passe. Là encore Lorenzo avait tort malgré les vexations qu'on lui faisait subir, mais il est beau de voir comment cette âme ardente est toujours s.ur ses gardes et prête à la riposte. Giuliano eut beau supplier son frère et lui expliquer qu'une faute grave venait d'être commise. — c( En voulant tout avoir, dit-il, nous finirons par tout perdre. »

Cela fournit une plus grande violence aux conciliabules de Rome. Les conjurés s'en donnent à qui mieux mieux. Salviati, archevêque de Pise, dont la famille a été bannie, grossit leur nombre. Le

80 ESSAI SUR LAURENT DK MÉDIGIS

comte Girolamo Riario s entend avec Franceschino. Les préparatifs durent toute Tannée 1477. Il faut d'abord gagner le vieux Jacopo qui déclare l'entreprise impossible et demande qu on ne lui en parle plus. Au contraire, son neveu Renato est certain de la réussite ; il déclare que les affaires des Medici ne vont pas du tout et que leur banqueroute est proche. On décide que la mort des deux frères est le seul moyen d'aboutir. Jacopo contmue à se montrer « plus froid que glace » ; pour vaincre ses résistances on décide de lui envoyer Gian Battista de Montesecco qui est à la fois au service du Saint-Siège et de Girolamo Riario. Avant de partir, le condottiere explique les difficultés de l'entreprise et déclare penser, à part lui, que Jacopo a raison. L'archevêque de Pise démontre le contraire et, s'il ne lui fait pas partager sa façon de voir, le décide du moins à sa mission, il convainc adroitement le vieux chef de la famille en l'assurant qu'on fera tout pour éviter un meurtre. On voit alors Jacopo, qui blasphémait autant d'heures par jour qu'il jouait, parcourir les églises. Deux Pazzi restent étrangers au complot, Guglielmo à cause de l'intimité qui le lie aux deux frères et Renato, par prudence, se disant qu'il sera temps de venir cueillir des fruits lorsque le terrain sera sans danger. Non loin, prêt à envoyer un renfort immédiat, le roi de Naples regarde d'un œil satisfait.

On ne perd pas de temps. Tandis qu'il continue de persuader Jacopo, le Montesecco va voir Lorenzo

pour le consulter, soi-disant, au nom du comte Riario et s'introduire par la même occasion dans son intimité. A tant d'infamie qu'il ignore, Lorenzo répond avec bonté ; il prend la peine d'étudier la situation du comte, donne les conseils les meilleurs au sujet des rapports à tenir avec le seigneur de Faenza auquel il veut redemander certaines terres : il est aimable et bienveillant au point de désarmer l'homme payé pour être son ennemi, et, sans s'en douter, le confondre. Gian Battista est contraint de l'avouer : « Je le trouvai bien différent du portrait que vous m'en avez fait ; il est rempli de douceur et de prudence, il vous paraît très attaché, » écritil au comte Riario. Mais cela ne l'empêche pas, après un petit voyage en Romagne, de revoir Jacopo afin de lever ses derniers scrupules et de retourner chez Lorenzo tout en étudiant avec les autres conjurés le moyen le plus commode de lui donner la mort.

Le projet de venger une injure faite par le comte Carlo aux Pérugins et aux Siennois est mis en avant ; sous prétexte d'attaquer Mantoue, il est convenu qu'une armée pontificale s'assemblera dans l'état de Pérouse. A Citta di Castello, Lorenzo Giustini, rival de Vitelli, lèvera des soldats comme pour attaquer ses adversaires ; Gian Francesco de Tolentino gagnera la Romagne avec ses troupes; Franceschino, Salviati et Montesecco reviendront à Florence même augmenter le nombre des conjurés. — Montesecco y arrive le premier avec ses soldats, et est très bien reçu par Lorenzo, comme si le

condottiere était son fils, et comme si le jeune homme était son père, avec une affection que le misérable fut forcé de reconnaître dans la suite et d'avouer.

D'autres complices ont été enrôlés. Ils comprennent le frère et le cousin de l'archevêque, et le fils de Poggio Bracciolini, Giacomo, prêt à tout pour retrouver par un moyen quelconque sa fortune perdue, même à oublier combien les ancêtres de ceux qu'il voulait frapper avaient été bons pour les siens ; il y a encore Bernardo Bandini qu'on appelle aussi Bernardo de Bandino Baroncelli, Napoleone Francesi, Antonio Maffei, prêtre de Volterre, Stefano de Bagnone, célèbre alors pour son impudicité. — Des réunions secrètes se tiennent à Montughi sous les murs de Florence, dans une des maisons de campagne du vieux Jacopo.

On avait d'abord convenu de tuer les deux frères ensemble ; mais, la difficulté étant très grande pour les réunir au dehors,, il eût fallu, afin de tenter le coup double, les frapper dans leur palais même où cela demeurait impossible à cause de leurs serviteurs. On pensa ensuite que les frapper séparément offrait de sérieux avantages, d'autant qu'ils ne pourraient de la sorte se porter secours l'un à l'autre. Giuliano devait épouser la fille du seigneur de Piombino ; pendant qu'il resterait près de sa fiancée, on attirerait Lorenzo à Rome ; pour le décider au voyage, on ferait miroiter à ses yeux une réconciliation avec Sixte, et, dès qu'il serait là, on l'abattrait; pendant ce temps les autres con-

jurés agiraient à Piombino et soulèveraient Florence. Le plan avait un défaut initial, celui de retarder tout et de fournir les heures nécessaires à ce qu'il s'ébruitât. — On revint à Tidée première.

Le pape avait placé à F Université de Pise un neveu du comte Riaro, Raffaelo Sansoni. Ce jeune homme de vingt ans étudie les matières ecclésiastiques; il reçoit le chapeau de cardinal et est nommé légat de Pérouse. Pour regagner son poste il doit passer par Florence. Les conjurés Ty font rester et espèrent à travers les fêtes auxquelles son passage donne lieu trouver le moment propice. Il est décidé que Raffaello sera reçu à Montughi et que Jacopo y invitera à dîner les deux Medici. On les poignardera pendant le repas même. Les invitations sont envoyées. On attend.

Giuliano souffre de la jambe gauche et laisse son frère aller sans lui. Il est probable que ce mal de jambe est la seule cause de son salut, car s'il y avait en lui-même quelque défiance, il aurait retenu Lorenzo. Sous son front expressif dominant les yeux trop baissés sur le nez trop mince, y a-t-il de l'indifférence, de Tégoïsme — ou même le secret espoir d'être le maître ? Sûrement non. II est faible de santé, il se désintéresse des affaires publiques ; il sait qu'il perdra sa position si son frère ne s'en occupe ; il songe à son mariage, à ses maîtresses ; il préfère passer la soirée seul. Et quand c'est le tour de Lorenzo à fêter le jeune cardinal dans leur villa près de Fiésole, son refus le sauve une seconde fois.

Le dimanche 26 avril, un troisième repas doit avoir lieu au palais Medici même. Il va être forcé d'y paraître. Cependant il décide à nouveau de n'y pas aller. Est-ce toujours à cause de son mal? Il est permis de le supposer. Mais le destin interrompt cette fois son avertissement mystérieux ; il se perd en annonçant à l'avance qu'il sera absent. Les conjurés veulent en finir à tout prix ; chaque instant nouveau porte un nouveau danger. Trop de gens sont dans la confidence pour qu'elle demeure inconnue. Ils décident de frapper pendant la messe, le jour même. Ils sont à peu près sûrs que Giuliano ne peut se dispenser d'y venir et ils le désirent tant qu'ils ont confiance. Au dernier moment ils apprennent que les deux frères comptent s'y rendre ensemble et emmener ensuite déjeuner avec eux Raffaelo Sansoni.

A la hâte, ils établissent la marche à suivre. Ils préviennent Montesecco qui arrive aussitôt à la tête de trente arbalétriers à cheval suivis de cinquante fantassins en prétextant qu'il est parti d'Imola afin de pouvoir escorter le cardinal, décidé à partir demain. On le désigne pour frapper Lorenzo. Il recule au dernier moment ; la pensée de tuer un homme dont il n'a reçu que des bienfaits l'arrête ; de plus agir dans une église lui retient le bras et lui semble monstrueux; on insiste, on le raille, on le supplie, on lui fait honte, à lui guerrier, de reculer devant un homme à surprendre qui ne pourra pas se mettre sur la défensive : « c'est pour cela même, répond-il », et il refuse net. Là où

rhomme d'armes recule parce qu'il respecte les lieux saints, on pense qu'un prêtre assez habitué aux églises pour ne plus en sentir la majesté, assez versé dans sa religion pour en sourire sera moins scrupuleux. — On raisonne juste; c'est un avantage ; mais on ne peut pas donner à ce prêtre l'habitude du coup de poignard, ni l'habileté courageuse qu'il nécessite ; cette habileté-là, Franceschino et Bernardo Bandini la possèdent.

Les cloches sonnent.

Les maisons avec leurs portes ouvertes semblent bailler les fidèles dehors. Le Baptistère que le Dante aimait tant et qu'il appelait « mio bel San Giovanni », tasse sa masse octogone sous le soleil qui polit ses marbres colorés. Le Campanile, comme un bijou léger cerclé de pierreries, élève son collier de statues. Santa Maria del Fiore arrondit voluptueusement sa coupole sous le ciel vers qui monte sa lanterne audacieuse et pointue, achevée il n'y a pas encore seize ans. Elle semble fière d'être la plus grande et la plus belle église de toute l'Italie ; elle dresse avec sérénité sa masse heureuse ; elle accueille, elle aspire la foule par ses portails et la range au bord de son vaisseau. Les hommes s'arrêtent devant le portrait de Hawkood par Paolo Ucello, d'autres devant celui de Marucci de Tolentino par le Castagno ; tous tournent autour de l'énorme statue équestre en terre verte de Giovanni Aciito, capitaine, mort en 1393, et bien peu remarquent que le cheval, vivant, ne pourrait guère se tenir ainsi levant deux pieds du même côté; les femmes regardent en se signant le couronnement de la Vierge de Gaddo

Gaddi ; tous sont orgueilleux que Santa Reparata dont les récits des aïeux leur ont conservé le souvenir soit devenue si belle, et regrettent seulement que la façade ne soit pas encore terminée. Ils s'entassent entre les murs sombres et nus, où le soleil, par les baies rondes et les fenêtres, glisse ses rayons avec une sorte de timidité. — Lorenzo est dans le chœur. La messe commence. L'officiant porte une chasuble en fils d'or et d'argent donnée par les Medici.

Cependant Giuliano n'est pas là. Franceschino et Bernardo Bandini, décidés à risquer le tout, se lèvent pour aller le chercher. Ils le trouvent dans sa chambre en train de lire, étendu. Il souffre toujours de sa jambe, et refuse de les suivre, mais comme ils insistent et que son livre Tennuie, il se laisse persuader et part, sans prendre le couteau de chasse qu'il porte toujours à la ceinture. Il sait que les Pazzi le détestent et s'étonne de leur démarche, mais incapable quant à lui d'une action aussi horrible que la leur et les sachant de bonne famille, il ne la soupçonne ni ne la redoute. Les trois hommes causent. Bernardo Bandini l'interroge sur sa solitude, raille sa mine grise et cherche à faire sourire sa mélancolie. Franceschino lui parle de sa fiancée et prétend qu'il lui a semblé la voir à Santa Maria. Il déplore les dissensions de leurs deux familles et déclare être reconnaissant au cardinal dont la venue a été le motif d'une sorte de rapprochement. Tout en causant, ils lui ont pris chacun un bras. Bernardo Bandini vante son costume,

lui demande où il pourrait se procurer une étoffe semblable et, tout en passant longuement la main sur sa poitrine, s'assure si Giuliano a la cotte de mailles qu'il porte d'ordinaire sous son pourpoint. Il lui semble que non, mais il voudrait en être sûr. Franceschino qui a suivi la ruse de son camarade, prend Giuliano dans ses bras pour l'embrasser.

— Que ce soit notre baiser de paix ! dit-il. — Il Ta bien serré et palpé, il est certain qu'il n'a pas l'arme protectrice et le fait comprendre au Bandini par l'éclat de ses yeux. Ils entrent à Santa Maria et se placent à côté de lui.

La messe a continué pendant ce temps. L'encens monte des encensoirs de bronze balancés régulièrement. Pour les âmes pieuses, le seigneur de Florence, le sire Christ va descendre dans le tabernacle. Le prêtre a devant lui la coupe de vermeil. Les prières se font plus attentives. L'un des enfants de chœur a pris la sonnette. Le sire Christ est là maintenant dans l'hostie consacrée. Les têtes se baissent. L'hostie est haussée au bout des mains du prêtre dont la chasuble remonte, étincelante aux flammes des cierges. L'hostie est parfaitement ronde et mystérieusement blanche. L'enfant de chœur sonne dans le silence...

C'est un cri étouffé, et une chute sous quelque chose qui frappe à coups drus, martelés vite, saccadés, puis une clameur. Bernardo Bandini s'est rué sur Giuliano et l'a percé en pleine poitrine d'une lame courte bien aiguisée. Giuliano a chancelé et lourdement est tombé. Franceschino penché sur lui

continue à le poignarder avec fureur comme s'il ne (levait s'arrêter jamais, avec une rage telle qu'il s'atteint lui-même à la cuisse. Les deux prêtres se sont jetés sur Lorenzo ; mais avant de le tuer, Antonio Maffei lui a mis la main sur l'épaule ; Lorenzo s'est méfié, et, quand le coup est venu, il était prêt. L'arme du prêtre remonte et glisse au long du cou qu'il blesse légèrement. Stéfano de Bagnone, curé de Montemurlo, auparavant secrétaire des Pazzi et ce percepteur chargé d'apprendre le latin à une jeune demoiselle », attaque sans adresse et mollement. Vite dégagé, Lorenzo tire son épée, roule son manteau, tout en se défendant, autour de son bras gauche et fait face à ses deux adversaires. Auprès de lui les deux frères Gavairanti le soutiennent. La foule épouvantée hurle et cherche à sortir. Les prêtres perdent courage. Lorenzo appelle à lui. Ses amis se réunissent à sa voix rude et cherchent à le rejoindre. La foule s'échappe, se bouscule aux portes. Les prêtres s'enfuient. Le vacarme est tel que l'église semble s'écrouler.

Mais Franceschino a vu que Lorenzo est debout ; il lâche le cadavre qu'ils s'obstinait à ensanglanter encore et court au Medici; Bernardo Bandini en voulant le suivre poignarde Bernardo Nori qui lui barrait le passage. Lorenzo saute la grille du chœur et gagne la sacristie dont Angelo Poliziano assujettit solidement les portes de bronze. Ces portes avaient été faites sur Tordre particulier de son père Piero. Pendant ce temps le cardinal épouvanté reste sur

place immobile contre Tautel, d'une pâleur telle qu'il la gardera toute sa vie et que les cheveux lui deviendront blancs sous peu. Les autres conjurés, une fois Gîuliano mort, sûrs que son frère tomberait aussi, appellent la foule aux armes en criant : Liberté ! Liberté I Vive le peuple !

Dans la sacristie tous s'inquiètent de la blessure de Lorenzo. Poliziano redoute que l'arme n'ait été empoisonnée. Antonio Ridolfl se propose pour sucer la blessure, et, quoique son protecteur s'en défende, il y colle ses lèvres. On y serre ensuite un premier pansement fait avec des linges malpropres trouvés dans les armoires. Tout à coup la porte est secouée ; des cris montent : Sortez! Sortez! Poliziano craint que ce ne soient des ennemis et conseille de rester ; les portes sont bonnes; ils pourront tenir longtemps; avant qu'elles ne cèdent on sera peut-être secouru. Mais un des jeunes gens qui se trouvent là, Sismondi délia Stuffa se dévoue ; par un petit escalier il atteint la tribune de l'orgue et regarde. Au premier moment il ne voit que le cadavre de Giuliano autour duquel des hommes s'empressent; puis il redescend vite. Ce sont des amis. On ouvre. On s'embrasse. Tous promettent à Lorenzo de se faire tuer s'il est nécessaire pour le défendre et tous parlent à la fois. Lui court vers Giuliano et s'assure s'il est mort. Il n'y a pas de doute possible. Le corps tout entier n'est plus qu'une large plaie ; ses vêtements sont tellement percés et coagulés de sang qu'il semblent rivés à la peau. C'est une sorte de charpie rouge; les jambes elles-mêmes ont été

frappées la tête est à peine reconnaissable. On jure de le venger. Mais tous le pressent, ignorants de ce qui se passe au dehors, et ils gagnent la maison médicéenne qui est proche.

Cependant, à l'heure accoutumée, le sonneur enfermé dans sa tour, a sonné de confiance la fin de la messe. Salviati pense que l'événement est terminé. Avec ses parents, ses amis et trente pérugins il se porte au palais ; il en place quelques-uns à l'entrée pour la défendre et assurer sa sortie ; il monte avec les autres et les cache dans la chancellerie. Les prieurs sont à table. Il écoute un instant la rumeur de la place et, quoiqu'elle .lui paraisse faible, demande le goufalonier. Cesare Petrucci est un homme méfiant; il était à Téchauffourée de Bernardo Nardi et s'en souvient; il s'étonne que l'archevêque soit là, se lève de table et reçoit l'intrus dans la salle d'audience. Là il le regarde en face et lui demande ce qu'il désire. L'autre se trouble. Petrucci paraît sourire. L'autre pâlit et se tourne vers la porte en essayant de parler, mais il y parvient mal, d'une voix hésitante, se 'contredit, raconte des faits vagues, invoque des raisons incohérentes et tousse comme pour jeter un signal tout en continuant à se rapprocher de la porte. Alors Petrucci gagne l'escalier et appelle de toutes ses forces. Soudain Jacopo Bracciolini apparaît, l'arme à la main. Petrucci n'hésite plus, l'empoigne par les cheveux, le donne à garder à ceux qui accourent, fait arrêter Salviati et rejoint les prieurs ; ils les emmène à la cuisine où ils se fournissent d'ar-

mes improvisées ; lui-même va se mettre de garde à la porte de la tour, avec une broche.

Salviati, malgré les estafiers qui Fenchaînent, crie au secours. Les conjurés ne peuvent l'entendre. La porte de la chancellerie possède une serrure secrète qui ne s'ouvre, une fois déclenchée, ni de dehors, ni de dedans, sans sa clef spéciale. Ils sont pris et essayent de sauter par les fenêtres; elles sont trop hautes. Les autres conjurés restés en bas fidèles à leur consigne, ont fermé sur eux la porte d'entrée et se défendent à la fois contre les gens du Palais qui les prennent par derrière et contre la foule qui heurte les lourds battants de bois bossues de clous en vociférant. Petrucci fait ouvrir la chancellerie. C'est un massacre, une lutte sourde affreuse; ceux qui essayent de combattre sont tués sur place, les autres sont jetés vivants par la fenêtre aux applaudissements du peuple qui se les arrache, encore tout haletants, fracassés, les achève et les coupe en morceaux qui sont promenés ensuite au bout de longues piques.

Voyant le coup manqué, Bernardo Bandini s'enfuît adroitement sans recevoir la plus petite blessure. Franceschino se retire chez son oncle en traînant la jambe ; il n'a plus de force et essaye vainement de se tenir à cheval. Il se jette aux pieds du vieux Jacopo, lui montre que tout n'est pas perdu, le supplie de tenter la dernière chance. Jacopo se met à la tête d'une centaine d'hommes jusque-là cachés dans son palais et marche vers la place d'armes en appelant les citoyens. Personne

ne le suit. Aucun cœur ne bat plus à ce mot de liberté qui a servi à cacher tant de mensonges. Et quand Jacopo arrive sur la place, les prieurs, du haut du palais le font reculer sous une véritable pluie d'énormes pierres. Il hésite. Serristori, son beau-frère, qui erre seul par les rues, à sa recherche, rappelle, lui reproche tant de désordre et lui conseille de rentrer. Le vieux Pazzi sent la partie perdue ; il gagne par de petites ruelles la porte « alla Croce » et prend la route de Romagne.

Le tocsin sonne au haut de la Tour ; le gonfalon de justice y est déployé. Le peuple afflue de partout, Tépée haute, aux vieux cris de « Palle ! Palle ! » Une grande multitude déjà au courant de l'affaire gagne le palais Medici et y appelle le blessé pour être bien sûre que lui au moins est vivant. Il paraît à la fenêtre, le cou enveloppé de linges. Une énorme acclamation monte, roule, enfle, semble secouer la ville et la déraciner pour l'offrir à Télu : « Viva Lorenzo » !

Petrucci fait pendre aux fenêtres du palais l'archevêque Salviati, son frère, son cousin et Jacopo Bracciolini. Un seul des conjurés a réussi à se cacher ; on le retrouve quatre jours après sous un tas de bois, et on lui pardonne à cause de sa faim, de sa terreur et de la position courbée qu'il avait dû garder si longtemps afin de ne pas faire de bruit.

Mais la rage de la foule est sans pitié. Tous ceux qu'elle pense ennemis des Medici sont massacrés. Elle se rue vers le palais des Pazzi, arrache Fran-

ceschino du lit où le clouait sa blessure, l'emporte tel qu'il est, presque nu, à peine couvert. Elle le menace, elle réclame sa mort, lui promet des supplices, se bat pour approcher et lui cracher à la figure. Il ne répond pas; il ne desserre pas une fois ses lèvres rouges comme une blessure sanglante dans sa face livide ; il n'a pas une plainte, à peine de temps en temps un soupir étouffé ; et il fixe doucement ses larges yeux noirs sur la meute humaine. La fureur s'en augmente. On l'emmène plus vite au palais. On le monte. A une des fenêtres on le présente avec triomphe. Il voit un cadavre raide dans sa robe violette qui retombe et le laisse à nu jusque plus haut que les cuisses ; il devine que c'est Salviati à ses ornements religieux ; le long de chaque fenêtre ce sont ses autres amis pendus, la tête en bas. Il n'a qu'à mourir ; il n'y a plus rien à faire ; il est vaincu. On lui passe brutalement la corde, mais au cou, et on le pousse. Il balance ; il heurte Tévêque à plusieurs reprises, tandis qu'il étouffe, perd connaissance, voudrait appeler, remue les jambes, ouvre une dernière fois les yeux sur le mur qu'il frôle, sur ce mur où un simple petit crochet pourrait être son salut d'un moment et meurt sans entendre vers lui les huées obscènes de la foule.

Guglielmo se réfugie près de Lorenzo qui le sauve. Il est condamné seulement à la rélégation à plus de cinq milles de Florence et à moins de vingt. Renato ne se trouvant pas en sûreté à la villa où il se cache depuis le jour où il parut

vouloir être de la conjuration, part sous un habit de paysan qui le déguise mal ; il est reconnu, emmené à Florence et pendu. Le vieux Jacopo qui continue à fuir est arrêté par des montagnards au passage de TApennin. Il les supplie de le tuer de suite et leur promet une forte récompense s'ils le font, mais il ne peut les décider. Il est également pendu. Des mains pieuses viennent le détacher pour l'ensevelir au tombeau familial. C'est Je quatrième jour déjà. Les quatre jours suivants il pleut, puis quatre jours encore, puis encore d'autres. Pour le peuple c'est le signe évident que la terre se refuse à garder le corps d'un aussi grand criminel et que le ciel veut punir la ville de Tavoir accueilli, au lieu de laisser sa charogne se déchiqueter au hasard des oiseaux, dans les champs, loin; lui qui avait tant blasphémé doit encore invoquer le diable. Le peuple le retire, creuse un trou près des murailles, le traîne jusqu'à ce trou par la corde qu'il a au cou et l'y laisse. Il commence à faire chaud et le cadavre déjà entré en décomposition exhale une odeur infecte : la tête ballote si fort qu'on redoute qu'elle ne se détache; un sang épais putride et pourri reste avec des morceaux de peau arrachés, le long des rues suivies, aux pavés pointus et rocailleux. Ce n'est pas tout. Des enfants viennent encore le déterrer le lendemain et le traînent à nouveau par toute la ville. Il n'a plus forme humaine, la tête laisse voir le blanc du crâne. « Ne sachant plus que faire de son cadavre, écrit Lucca Landucci, ils l'allèrent jeter dans TArno, au

ponte Rubaconte, en chantant une chanson improvisée :

« Messer Jacopo giu per Arno se ne va...

c( Ce fut tenu pour un grand miracle, car les enfants ont peur des morts et celui-là puait tellement qu'on n'en pouvait pas approcher. Du 27 avril au n mai, pensez s'il devait puer ! Et ils durent le toucher de leurs mains pour le jeter dans TArno. Les ponts étaient garnis d'une foule curieuse de le voir s'en aller en aval de Florence. Un autre jour, du côté de Brozzi, d'autres enfants le retirèrent de l'eau, le pendirent à un saule, le bâtonnèrent et le jetèrent au fleuve. Il est dit qu'on le vit passer sous les ponts de Pise. » Un autre conteur prétend qu'une fois jeté dans l'Arno il ne fut plus retrouvé parce que les diables l'avaient emporté après avoir dérobé son âme déjà pendant sa vie. — Il avait payé toutes ses dettes la veille de la conjuration et remis avec une exactitude prodigieuse à leurs propriétaires celles de leurs marchandises qu'il possédait soit à sa maison, soit à la douane. On retira des églises deux frères de Jacopo Bracciolini ; à Santa Croce on trouva Galeotto de Pazzi ; au monastère des Anges on arrêta Giovanni d'Antonio. Pour avoir aidé Napoleone Francezi à s'enfuir, Piero Vespucci fut jeté en prison. Après un interrogatoire où il fit des aveux, le Montesecco eut la tête tranchée. Les deux prêtres qui avaient manqué Lorenzo furent arrachés d'un couvent de bénédictins et le peuple les éventra après les avoir mutilés. — Si l'on en croit

Allegretli, il aurait péri en tout trois cents personnes.

Restait le Bandini. Pendant vingt mois la haine de Lorenzo le traqua partout, le surveilla de loin, l'épia, le cerna, l'attendit. Il s'était réfugié à Constantinople. Lorenzo ly fit chercher et le demanda au Sultan ; le Sultan le livra. Le chroniqueur Burselli dit naïvement que Mahomet II agit de la sorte par horreur que le meurtre ait été commis dans une église. Le Bandini fut pendu aux fenêtres du Bargello, le 29 décembre 1479. — Il y a un croquis de Lionardo da Vinci qui le représente : il y paraît avec le nez légèrement crochu. Ce croquis fait partie de la collection de M. Bonnat^ le mauvais peintre bien connu.

Lorenzo agit cruellement dans la suite vis-à-vis de quelques individus accusés de préparer une nouvelle conjuration et même d'avoir tenté l'assassiner. Un ermite, notamment, mourut au milieu de supplices. — A qui la faute ?

Niccolo Machiavelli a écrit justement : « Comme le succès de ces conspirations est difficile, elles produisent le plus souvent la perte de leurs auteurs et la prospérité de celui contre lequel on les dirige. Un prince attaqué par des moyens pareils en sort presque toujours plus puissant et souvent, de bon qu'il était, devient mauvais. Tel est l'ordinaire résultat des complots à son sujet, à moins qu'il n'y périsse comme le duc de Milan, ce qui n'arrive pas souvent . De semblables exemples effraient un prince, et la crainte l'engage à pourvoir à sa sûreté.»

Voici Lorenzo en face d'un cadavre. Il voit de près ce qu'est la mort hâtée, reçue de main d'homme, tout à coup, par le jeu de la haine. Il est aux prises avec tous les lieux communs d'une pareille aventure ; il a failli être tué ; il a paré Tins tant terrible ; il est sain et sauf : il n'a rien ; il est là dans son palais entre les vieux murs, parmi l'intimité des choses familières, au milieu de ses amis ; il vit ! Il savoure tellement la joie d'exister qu'il en regrette moins son frère. Le peuple Ta défendu et acclamé ; sa victoire présente une double réussite. Il se juge un peu ivre. Car son frère est bien mort, mort... Il se le répète ; il subit douloureusement Témotion physique dont tout cadavre charge celui qui le regarde ; cette émotion doit se doubler, se double de ce que le cadavre est un peu de lui-même, tient du même sang... cependant il n'est pas très bouleversé, et il est surpris de ne pas l'être davantage. Devant cette séparation éternelle qui s'installe définitive, irrévocable, il s'en veut presque de penser surtout à l'avenir et de se pénétrer sans cesse de cette constatation qui l'allège de joie : les Pazzi ont

manqué leur but, je suis bien le maître. Il regrette Giuliano avec vérité. Il se rappelle avec attendrissement leur enfance, leurs jeux, leur mère. Comme il l'aimait sans s'en douter ! Comme il s'en aperçoit aujourd'hui !... Malgré lui, il pense qu'il est seul, sans rival. Il s'en veut affreusement de cette pensée-là qui domine, tenace, mais il l'a eue, il ne peut plus ne pas l'avoir eue, il ne peut pas l'empêcher de revenir, de se préciser tandis qu'il essaie de la chasser loin, de l'oublier, de la perdre dans une grande douleur. Il voudrait des larmes à tout prix. Elles viennent, parce qu'il a des nerfs et qu'il est comédien dans sa sincérité. Et, heureux de ses larmes qui alourdissent ses cils, heureux de la chaleur un peu cuisante qu'elles coulent sur ses joues, il prononce lentement comme pour se prouver à lui-même la possession du sentiment vers lequel il s'efforce : Giuliano !

Une consternation violente l'entoure. Son frère était très aimé. La plupart de ses amis sont atteints; bien des exagérations intéressées se devinent; mais l'ensemble de tous ces battements de cœurs rythme un regret profond. C'est un groupe de figures raidies ou abandonnées, toutes à peu près expressives sans arrière-pensée. Les têtes sortent pâles de la masse unique que semblent dessiner les vêtements dans le demi-jour de la salle basse. Et — encore malgré lui — Lorenzo songe qu'il est beau d'être pleuré ainsi. L'impression qu'il éprouve et qu'il qualifie de douleur au bienveillant tribunal intime où il l'étiquette à volonté, cette impression dispa-

raît dans sa haine pour les meurtriers. Seule sa haine est violente ; elle est faite des larmes versées difficilement et du désir naturel de sa sécurité. En somme il a été joué ; il n'était pas assez sur ses gardes; c'est miracle qu'il en soit revenu. Sans croire à Dieu, il sent grandir en lui-même sa confiance instinctive au penchant mystérieux qui le porte à protéger Florence ; et il lui semble que cette ville Ta sauvé malgré ceux de ses enfants qui voulaient sa mort. Il prend de l'assurance ; il pressent qu'on lui obéira. Le terrain prêt attend le semeur. Il est tranquille. Il s'excuse de ne pas sangloter. La fermeté lui est nécessaire en tant qu'homme d'État ; son devoir avant sa famille. Il s'est créé une tâche; il a le droit de songer avant tout à elle et par conséquent à lui. Il n'y a plus rien à faire ; les larmes ne creuseront pas la pierre tombale ; ses cris n'arracheront rien à Tombre ; sa douleur heurtera vainement à la porte noire par où nul ne repasse. La fatalité a laissé tomber sa hache ; il n'y a rien à tenter contre le résultat. Une seule possibilité s'offre, la vengeance. Le peuple s'est chargé de la plus terrible ; il l'achèvera.

Les armes des Pazzi sont effacées de tous les édifices et remplacées par celles du peuple florentin. Le carrefour qui porte leur nom en prend un autre. Tous les survivants de la famille changeront leur nom et leurs insignes dans l'espace de deux mois; s'ils sont en dehors du territoire, six mois leur sont accordés. Celui qui épousera une descendante d'Andréa ne pourra prétendre à aucune dignité et en

privera d'avance tous ses enfants mâles ; même mesure est décidée pour la jeune fille qui épouserait un Pazzi et pour les parents s'ils y consentent. — Et il joint à sa vengeance Taccomplissement de ses desseins. Il faut que ce meurtre serve et fixe à jamais un exemple. Il prie donc Lionardo da Vinci de peindre les conjurés sur la muraille de la Tour, au Bargello, tel qu'ils furent exécutés ou pendus. Lionardo, après quelque temps de travail, abandonne Tœuvre sans donner d'excuse. Sandro Botticelli la reprend et la mène à bien d'une façon admirable, parait-il, en même temps qu'un autre peintre* auquel toute la fresque devait plus tard être attribuée, jusqu'à ce qu'un magistrat stupide la fît gratter. Antonio Pollajuolo frappe une médaille commémorative. Orsino exécute un moulage de cire 2. — Les Pazzi ne se relèveront jamais.

* Celait le Castagne, dit-on.

2 On lit dans Vasari (t. III, p. 270) à la vie d'Andréa Verrochio: « Lorsque Lorenzo de' Medici eut été blessé à Santa Maria del Flore, ses amis et ses parents résolurent d'élever son image en plusieurs endroits pour rendre grâce à Dieu qui l'avait préservé de la fin de son frère Giuliano. Orsino, sous la direction d'Andréa Verrochio, fit trois figures en cire de grandeur naturelle dont il forma la carcasse de pièces de bois entrelacées de joncs coupés en deux et recouvertes de draperies cirées et jetées avec un tel art que Ton ne peut rien voir de mieux et qui approche davantage de la nature. La tète, les mains, les pieds en cire épaisse étaient isolés et peints à l'huile. Les cheveux, les sourcils, la barbe étaient arrangés de telle sorte que l'on croyait voir non des figures de cire mais des hommes bien vivants. L'une de ces figures, couverte des habits que portait Lorenzo quand il se montra au peuple, blessé à la gorge, se trouve dans l'église des religieuses de Ghiarito, en face du Crucifix qui opère des miracles. La seconde figure, revêtue du costume florentin est au-dessus de la petite porte de la Nunziata, à côté du banc où

Des funérailles splendides sont faites à Giuliano. Toute la ville y assiste. L'exaltation populaire est véritable. En marchant derrière le cercueil, seul, la tête nue, Lorenzo s'en pénètre et la goûte tant qu'il se sent manquer de tristesse. Un sentiment grave le fait aller droit et ferme. Il est heureux de reconnaître Florence attachée à lui de la sorte ; et, dans ses prières, il remercie son frère ingénument de tout ce que sa mort lui procure de puissance ; il réfléchit même qu'après tout la religion n'a peutêtre pas tort, qu'il existe une survie et qu'il est entendu. Il lui plaît que l'église porte son nom. C'est une vieille basilique à colonnes ; sous la coupole principale, en avant des marches, sous une dalle très simple, reposent Cosimo et Donatello. Des pensées vagues et tristes le frappent un moment ; mais la conscience du présent l'emporte ; il a le temps, il veut vivre ; il adore la vie. Il se sent regardé. L'assistance, en effet, devant sa mine grave et dure, se retient pour ne pas l'applaudir. Les hommes admirent ce qu'ils jugent son stoïcisme; (c povero ! » pensent les femmes.

L'église est éclairée par d'innombrables cierges. Ils emplissent la nef de leurs montées blanches ou jaunes comme des lances séraphiques étoilées d'or.

l'on vend des cierges. La troisième fut envoyée à Santa Maria degli Angeli d'Assise et fut placée devant la madone. C'est dans cette ville que Lorenzo de' Medici fit percer celle des rues qui mène de Santa Maria jusqu'à la porte d'Assise et restaurer les fontaines construites par son aïeul Cosimo. Mais pour en revenir aux figures de cire, toutes celles qui sont à la Nunziata marquées d'un R renfermé dans un surmonté d'une croix, sont dues au talent d'Orsino que presque personne n'a su égaler. »

Il y en a d'énormes dans de lourds chandeliers de bronze à l'entrée du chœur ; il y en a d'épais autour du cercueil ; il y en a de minces et d'effilés sur l'autel. Des nuages légers s'enroulent au long de leur veillée ardente. L'odeur de l'encens se mêle à l'odeur de la cire.

Et Lorenzo songe que c'est un spectacle admirable.

D'après Poliziano, Giuliano avait les épaules larges, la poitrine proéminente, des bras pleins et nerveux ; il était solide sur ses jambes et doué de plus de force physique qu'un homme n'en a besoin. Ses yeux vifs semblaient brûler leur lumineuse eau noire, ainsi qu'il convenait à son teint olivâtre ; il portait ses cheveux, très noirs également, en arrière. Il montait bien à cheval et lançait non moins bien l'épieu ; il se montrait le premier au gymnase et aux jeux de toutes sortes ; il s'entraînait à vaincre les fatigues et les veilles, s'exerçait à supporter pendant plusieurs jours la faim et la soif. Son âme haute possédait de la fermeté ; il avait un instinct naturel des choses élégantes; il écrivait des vers habiles ; il laissa des pages « en langue vulgaire » sur des sujets graves; toutefois il se plaisait beaucoup à la lecture des pièces légères. Plein de mépris pour le mensonge, il demeurait toujours d'une grande urbanité, « abondant et fécond, » mais n'oubliait presque jamais une injure. La recherche de ses vêtements restait discrète et d'une grande distinction. Il professait le respect des amis et des supérieurs ; il aidait de son mieux les pauvres.

Ce jeune homme parfait laisse un fils naturel. Antonio de San Gallo vient en informer Lorenzo. La mère est de la famille des Gorini ; Venfant a un an. Lorenzo le prend sous sa protection, le confie à Antonio jusqu'à ce que sa septième année soit révolue et le fait élever ensuite près de lui. Le petit Fen remercia plus tard en unissant la famille des Medici à la maison de France et — ce qui était moins heureux — en contribuant à Tavènement du protestantisme parla honte infligée à Henri VIII lorsqu'il le chassa de TEglise romaine : l'enfant naturel était alors devenu le pape Clément VI.

Lorenzo a réussi. Les circonstances Font secondé. Tout est venu au-devant de lui en quelque sorte ; les choses n'ont été terribles ou favorables tour à tour que pour le servir. Le peuple promet de se dévouer à sa cause et le supplie de prendre toutes les mesures nécessaires à sa sûreté. Cette conjuration manquéCj une des mieux ourdies cependant, empêchera les suivantes ; si quelques-unes se trament encore, c'est avec l'assentiment public qu'il frappera. — Les événements le portent, le grandissent, le placent.

Le pouvoir est établi.

Ici il est intéressant de connaître la vie privée des deux frères, à partir de leur puissance jusqu'à maintenant. Ce sera une sorte de réponse aux historiens qui soutiennent les Pazzi au nom de la République ou à ceux qui déclarent avec un mécontentement mal dissimulé que l'échec de Lorenzo leur eût été aussi indifférent que son triomphe.

Il n'a pas pu ne pas retourner à son âme. Ses anciens maîtres toujours autour de lui sollicitaient par le seul fait de leur présence le souvenir du passé, le charme des causeries, Funion parfaite avec lui-même. Un désir inavoué de ne pas se perdre, de se revenir, de reprendre ses études lui était demeuré vivace. Et il n'a pas pu attendre ; il lui a fallu son rêve de suite ; au milieu des intrigues, des difficultés, au cœur même de la politique, il Ta installé. — Emouvante leçon, celle de cet homme qui prend le pouvoir comme en se jouant des trames meurtrières et garde une sérénité capable de travail spirituel en arrivant à réaliser la force de commander absolument. Pour le libre jeu d'une volonté partout répartie sans obstacles de lois ou autres niaiseries tracassières — bornées à la foule devant, hélas ! être réglée, néfastes aux caractères qui savent mériter d'en sortir — il a essayé l'impossible. Une seule route reste inexplorée, perdue, inquiétante, celle de la guerre ; il n'y entend rien ; il y répugne; il ne l'aime pas, la juge stupide un peu, mais en reconnaît le poids et se prépare à faire face à son éventualité fatale : il a de l'argent ; il est

presque sûr de sa diplomatie. — Avec cette puissance dont le sceptre lui procure une efficacité souveraine, il tentera Taventure d'une cour littéraire où Tépée paraîtra enfin à côté de la pensée, non au-dessus d'elle, et, ce qu'elle doit être, sa servante.

Les éléments qu'il possédait pour la constituer étaient uniques. Autour de lui les hommes les plus parfaits de son époque se trouvaient naturellement réunis ; c'étaient, outre les assidus de Camaldoli, Lionardo da Vinci et Sandro Botticelli; c'était Pico délia Mirandola.

Giuliano, en protégeant le Vinci, en avait fait en quelque sorte son camarade ; tous deux, fervents d'alchimie, poursuivaient la science à travers la recherche du grand œuvre; il est probable que le peintre se plaisait à ce travail obscur surtout par curiosité et que le Medici y croyait davantage. C'est peut-être en compagnie de Giuliano que le Vinci disposait des boyaux dans la chambre où on l'attendait pour les gonfler ensuite invisiblemen de la pièce voisine au point de faire fuir les visiteurs auprès desquels il s'excusait après coup en disant qu'il avait voulu leur donner une image de la vertu, si petite, il semble, au premier moment, si encombrante et terrible ensuite. Quoiqu'on l'ait prétendu, toute leur alchimie ne consistait pas cependant en farces de ce genre ; il est certain qu'ils possédèrent — au moins pour le décor — la pièce classique bossuée de fourneaux, de cornues, d'alambics, de grimoires, d'ossatures, de têtes de

morts et ornée de Faraignée mélancolique dont les peintres, lorsqu'ils veulent évoquer un intérieur nécromancien, représentent la tâche éteinte au centre d'une toile trop grande, et trop irrégulière, entre les lumières colorées d'un vitrail et la pâleur de tapisseries syniboliques. Dans la suite de sa vie le Vinci eut un élève qui s'afTubla du nom de Zoroastre, et que Lasca, dans une de ses nouvelles, nous montre possesseur de sceaux, d'amulettes, de pentagrammes et de secrets bizarres. Cependant, en général, il n'aimait pas les alchimistes; il avait exploré le vide qu'ils recouvraient d'étrangeté ; il écrivait : « Les interprètes qui rénovent la nature affirment que le vif-argent est une semence commune à tous les métaux ; ils oublient que la nature varie la semence selon la diversité des matières qu'elle veut enfanter » ; et il écrivait encore : « Un grand nombre, vendant leurs mensonges et leurs faux miracles, trompent la multitude sotte. »

On s'étonne que Lorenzo ne se soit pas attaché davantage cet homme extraordinaire. C'est la seule vraie faute de sa vie. Il ne le devina pas ; il Tadmira, mais sans la passion qu'il devait inspirer, et ne sut pas le retenir ; peut-être même n'y pensail pas. D'autre part il ne faut pas oublier l'humeur très particulière du Vinci, toujours amoureux de nouveau luxe et en général de nouveauté, subtil et moqueur, trop fin et trop réservé dans son attitude hautaine pour se faire comprendre souvent. Autour de Lorenzo il y avait peut-être aussi, chez quelques savants, une certaine pédanterie qui exaspé-

rait l'artiste ; les deux frères étaient des maîtres mais non des tyrans, et, à cause de cela même, certaines folies ne se produisaient pas ; et puis la cour de Milan, un peu lointaine, parée de légendes, représentait Tinconnu ; ses seigneurs remplaceraient avec avantage les marchands ; la richesse y devait être insolente. Toutefois un biographe anonyme du peintre nous le montre n'allant trouver Ludovic le More que sur l'instigation de Lorenzo ; le fameux luth en forme de tête de cheval ne serait plus alors qu'un cadeau adressé par l'entremise du Vinci et dont rien ne dit qu'il aurait été Tinventeur. Vasari est en désaccord complet avec ce biographe. Lequel croire? — Le Vinci atteignait alors trente ans. Il avait peint la tête de la Méduse et cet ange qui fît jeter les pinceaux à son maître, le vieil Andréa Verrochio à la grosse figure intelligente, sévère et têtue ; il avait offert de canaliser l'Arno ; il avait proposé de soulever le temple de San Giovanni et de l'exhausser sur des degrés sans le renverser ; il s'était dégoûté de son travail de la chapelle de San Bernardo ; il venait d'abandonner son adoration des mages au couvent de San Donato, malgré les prières des moines.

Sandro Botticelli peignait sur les murs du palais Medici une grande Pallas et un saint Sylvestre. Ses contemporains ne l'admiraient probablement pas selon son mérite ; on ne trouve en effet presque pas d'éloges sur lui dans les écrivains de son temps ; mais, les admirations officielles une fois épuisées, ils avouaient que ses œuvres étaient

charmantes et lui faisaient peindre dans leurs chambres « quantité de femmes nues » \ Il ornait aussi l'espace qui est, à Santa Maria Novella, entre les deux portes de la façade principale.

Andréa délia Robbia décorait Thôpital de San Prado degli Innocenti. Le miniaturiste Gherardo enluminait des pages de livres précieux pour Mathias Corvin, roi de Hongrie. Les deux Pollajuolo tenaient une boutique renommée piazza del Mercato nuovo. — Et il y avait Tétonnant Leon-Battista-Alberti.

Il faut s'arrêter à cette figure typique dont nous avons essayé une esquisse au bois des Camaldules. Il composait des vers et ce qu'il est convenu d'appeler des proses galantes. Il travailla quelque temps à Santa Maria Novella et à San Brancazio. Il fut architecte, sculpteur, peintre, graveur et ingénieur. Il fut aussi secrétaire de la cour romaine, car il était prêtre. Poliziano fait l'éloge de ses peintures; Vasari dit qu'elles manquent de perfection. Sa gloire principale est San Francesco de Rimini, là où dorment Sigismondo Malatesta et sa maîtresse, dont le sarcophage, sur le mur oîi il s'allonge, est dominé par deux têtes d'éléphants aux trompes recourbées en l'air.

L'année où Gutenberg découvrit l'imprimerie, en 1457, il inventa un instrument pour reproduire les perspectives et donner une grandeur apparente aux objets de petite dimension. Il fît la porte de

* Vasari.

110 ESSAI SUR LAURENT DE MEDIGïS

Santa Maria Novella pour le palais des Rucellai ; dans la rue délia Scala, il construisit une loggia « d'une beauté extraordinaire », ainsi qu'un palais dans la via délia Viqua*. Pour Lodovico Gonzagua, il bâtit la tribune et la grande chapelle de TAnnuaziata, et, à Mantoue, l'église Sauf Andréa ; le long de la route de Mantoue à Padoue il échelonna de petits temples. Il cherchait sans cesse ; il prétendait qu'un sens mystérieux était caché sous les récits de V Enéide ; il écrivait au livre VII de son traité d'architecture : « les fictions antiques me plaisent assez pourvu que leur fin tende à quelque chose ». Sa ferveur avait commencé dès son enfance, sous l'éducation un peu sévère de son père Cipriano. « Nos heures de travail étaient distribuées de telle sorte que pas une minute ne fut perdue... J'aurais été tout à fait heureux si les journées n'eussent pas été si courtes. » Il avait une sorte de ferveur pour le grec, et s'en servait pour pénétrer dans l'âme antique, en humaniste autant qu'en architecte. Il savait si bien le latin qu'à vingt-cinq ans il composait une comédie dont le style réussit à tromper

* Vasari, paraît-il, aurait fait erreur; le palais de la via délia Scala près du Lungarno serait de Bernardo Rossellino ; ce qui le ferait supposer serait qu'il ressemble aux palais des Piccolomini à Sienne. Mais on se contente de dire que probablement ceux de Sienne seraient de Rossellino ; et M. Milanesi qui attaque Vasari se contente pour baser son opinion d'un manuscrit anonyme de la Magliabechiana. Je sais que l'on a avancé aussi pour soutenir cette thèse que ce palais ne fût construit qu'en 1498. Mais j'ai eu beau chercher et je n'ai jamais trouvé sur quoi se basait cette affirmation. Je considère que Vasari a raison. De plus Rossellino était l'élève de l'Alberti et ne fit que suivre les idées de son maître.

Aldo Manuzio au point que le vieux lettré la publia comme Toeuvre retrouvée du poète Lepidus. A un moment, il fut obligé de réapprendre presque Titalien. Cela est navrant d'avoir à constater ainsi Terreur de tant d'excellents esprits d'alors. Toutefois il écrivit en toscan très pur son traité « délia Famiglia ». — Il en avait puisé l'observation dans sa propre famille dont la plupart des membres le haïssaient parce qu'il leur était supérieur; ces gens cherchaient sans cesse mille moyens de le rendre malheureux. Ils considéraient avec pitié cet homme qui raillait leur inconcevable sottise et dont on parlait avec éloges, malgré la mauvaise réputation qu'ils cherchaient à lui faire. Sa conduite envers eux avait cependant toujours été parfaite ; et elle fut vraiment superbe dans la suite quand, se montrant prêt à leur pardonner, il écrivit en envoyant son ouvrage à ces monstres : « Si vous êtes enfin sages, vous me rendrez votre estime et votre tendresse, sinon votre malignité mauvaise se tournera contre vous pour vous damner. »

Aujourd'hui le nom de sa famille ne vit que grâce à lui et la malédiction pèse trop légèrement sur ceux qui le firent tant souffrir. -

11 tomba malade deux fois à force de travail; la seconde ce fut à Bologne où il étudiait le droit. Sa maladie fut curieuse ; ses fibres se relâchèrent et il s'alanguit dans une atonie totale. Il en triompha, et, comme les médecins lui défendaient de fatiguer sa mémoire, il se mit aux mathématiques. Il reprit ensuite la littérature et publia

iii ESSAI SUR LAURENT DE MEDIGIS

un ouvrage sur les avantages ou les inconvénients des lettres. Après quelques opuscules de toute sorte, il revenait à la comédie avec la Veuve et le Défunt. — Il n'avait pas le côté odieux de beaucoup d'éruclits chez lesquels le savoir devient un fardeau et un motif d'assurance : lui s'en était fait des ailes. Il était plutôt triste ; il reconnaissait le néant de tous ses travaux, mais n'aurait pu vivre sans eux ; il ne voulait plus jamais lire à certains jours et déclarait que chaque lettre se transformait pour lui en scorpion : il se mettait alors à la musique ; c'était un habile organiste. Il se montrait fort aux jeux et aux armes. Une flèche lancée par lui traversait une épaisse cuirasse de fer ; il sautait à pieds joints par-dessus dix hommes debout sans même effleurer leurs cheveux ; d'un coup de doigt, il lançait une petite monnaie avec une vigueur telle qu'il atteignait une muraille de trois cents pieds de haut. Il avait des habitudes délicieuses. Il se déguisait pour parcourir les boutiques et les ateliers afin de dérober quelque secret aux ouvriers ; il le leur rapportait ensuite, expérimenté, perfectionné, et le leur abandonnait. 11 construisait des machines de guerre. Après son appareil d'optique,, il avait inventé un instrument pour mesurer la profondeur de la mer. Il avait aussi trouvé le moyen de démonter et de remonter en quelques instants le pont d'un vaisseau. Il souleva la coque d'un navire qui gisait au fond des flots depuis Trajan. Il avait du cœur, se montrait généreux. Il était harmonieux et char-

mant. Il comprenait tout. 11 a donné ce conseil dans un de ses ouvrages : « Quand tu te promèneras dans la ville, quand tu monteras à cheval ou parleras en public, fais en sorte que Tart préside à ces trois actions ; mais prends bien soin de couvrir cet art d'un voile si discret qu'il échappe aux regards les plus investigateurs. » — A propos de l'instrument d'optique inventé en 1457, on lit dans un manuscrit anonyme de l'époque conservé à Florence : «L'Alberti fit des choses si prodigieuses qu'on ne pouvait en croire ses yeux. 11 avait renfermé dans une petite boîte des peintures qu'il montrait par un petit trou pratiqué dans une des parois. On voyait des montagnes dont les cimes se perdaient dans les nues et de vastes provinces dont la mer baignait les rivages ; la campagne s'étendait si loin qu'elle finissait par échapper à la meilleure vue ; les savants comme les ignorants se pensaient devant la nature et non devant une peinture.

Albert! appelait ces choses des démonstrations. Il y en avait de deux genres, les diurnes et les nocturnes. Dans ces dernières brillaient l'Arcture, les Pléiades, Orion et d'autres corps lumineux ; la lune s'élevait derrière les montagnes ; on distinguait aussi les étoiles qui précèdent l'aurore. Dans les premières, le soleil frappait de ses rayons les objets environnants. Alberti excita l'admiration la plus grande chez les hommes les plus remarquables de la Grèce auxquels les moindres effets de la mer sont connus. Lorsqu'ils eurent appliqué leur œil au trou de sa petite boîte, il leur

' ^'Wf

demanda ce qu'ils voyaient. Eh ! répondirent-ils, nous voyons une flotte sur les flots ; elle arrivera ici avant qu'il soit midi si elle n'est pas arrêtée par Taffreuse tempête que présagent les vagues écumeuses où se reflètent les ardents rayons du soleil. »

Je possède son traité d'architecture traduit en français par Jean Martin dont la tombe fut chantée par Ronsard. C'est une édition admirable ornée de gravures sur bois parfaites. Elle date de 1553. Le portrait d'Alberti y est un peu fantaisiste et rappelle à peine la plaque de bronze de la collection G. Dreyfus à Paris. L'épître d'Angelo Poliziano à Lorenzo pour lui recommander la lecture de cet ouvrage y est ainsi traduite : « Baptiste Léon, florentin, de la très renommée maison des Alberts, personnage de bien gentil esprit, de très subtil jugement et de savoir fort exquis après avoir laissé beaucoup d'autres tesmoignages de foy à la postétérité, enfin composa dix livres de l'Architecture ; mais, quand il les eut presque du tout emêdez et achevez de polir, pour les mettre dehors en lumière, et vous les dédier, fut surpris par la mort. Quoy voyant Bernard, son frère, homme prudent et curieux de vous entre les premiers, les vous représente tous extraits de leurs originaux et réduits en un volume afin qu'il satisface à la mémoire et volonté de si grand personnage, et que par mesme moyen il vous remercie des choses pour lesquelles il vous est attenu. Or vouloit-il que je louasse envers vous l'ouvrage mesme, et

:• V. ^LJtiA a-t j

LA CONJURATION DES PAZZI llii

Baptiste, auteur du présent qui vous est faict. Ce que ie n^ay aucunement trouvé bon à faire ; de peur que ie ne diminuasse, par le défaut de mon esprit, les louenges d'un ouvrage si parfaict, et d'un personnage tant excellent : pour cause que, quant à l'œuvre, il acquerra de ceux qui le liront, beaucoup plus grandes louenges que ie ne lui en pourroye donner par mes paroles, et, quant à celles de l'Auteur, non seulement craignent-elles les réserves d'une épitre, oins encore totalement la pauvreté de quelconque harangue que ie puisse faire. Car il n'y aurait science ou discipline (tant fut-elle secrelte et cachée) qui luy demourast incogneue. Encores eussiez-vous peu douter s'il estoit plus faict à l'art oratoire qu'à la poésie, et s'il tenoist plus de gravité que d'urbanité en parlant, 11 a tôt cherché et fouillé les traces et demourans de l'antiquité qu'il a trouvé et remis pour patron de toute la façon de bastir des antiques : de sorte qu'il a excogité non seulement des machines et pegmates et plusieurs automates, oins aussi des emerveillables manières de bastir. D'avâtage il estoit réputé très bon peinctre et statuaire : encores que ce pédant il comprist parfaictement toutes choses, ainsi qu'il y avoit peu d'hommes qui comprissent chacun sa chascune. A raison de quoi (comme Saluste disoit de Carthage) il vaut beaucoup mieux me taire de lui que d'en parler. Mais biê voudroy-ie, Laurent, que vous altribuissiez, en vostre librairie, mesme le principal lieu à ce livre, qu'en fissiez vous mesme diligente lecture, que

procurissiez tant que le vulgaire le peust lire, et qu'il fust mis en lumière publique. Car il est digne de voleter entre les paroles des personnages doctes: et en vous presque seul gist le soustènement des lettres qui par les autres sont abandonnés. A Dieu. »

Outre la plaque de bronze où il s'est représenté lui-même, nous connaissons encore les traits de TAlberti par une médaille de Matteo de' Pasti ; cette médaille porte au revers un œil ailé avec la devise : « Quid tum », cerclée d'un laurier.

C'est avec Alberti, Ficino, Poliziano, les trois frères Pulci, Matteo Franco et d'autres que Lorenzo gagnait, aux heures libres, ses trois villas des environs. L'une étageait son jardin sur les rampants de Fiésole; Tautre découpait ses larges créneaux à Careggi; la troisième haussait sa terrasse à Caffagiolo ; celles de Careggi et de Fiésole avaient été construites par Michellozo.

Poliziano était né à Monte-Pulciano. On le favorisait. Il avait appris le grec avec Andonîc le Thessalonien. Il était plutôt laid, avec une bouche aux grosses lèvres et un nez un peu recourbé ; il possédait l'exagération confiante de son temps et admirait beaucoup sa propre intelligence. D'abord prieur au collège de San Giovanni, il s'était fait nommer chanoine de la cathédrale ; cela ne l'empêchait pas de détester la Bible et d'affirmer qu'il n'avait jamais rien lu d'aussi* ennuyeux; avec JFicino et un autre savant, ils célébraient mystérieusement certains rites païens; du haut de leur chaire, à l'église, ils

commentaient la doctrine platonicienne, en la déclarant équivalente à celle de Jésus-Christ, et ils indiquaient certains passages du Phèdre ou du Gorgias en guise de prières. Le pensaient-ils réellement, ou agissaient-ils de la sorte afin de ménager une religion qu'il leur était impossible de renverser et qui, d'ailleurs, leur demeurait commode à élargir pour y faire vivre bien des beautés qu'elle ne contenait pas ? Il devait y avoir en eux un singulier mélange de scepticisme et de ferveur; ils ne croyaient pas à l'absolu du dogme, et, voulant y retrouver quand même les doctrines aimées, ils forçaient le cadre pour y introduire un nouveau tableau. Cela leur était facile ; le style gothique ne commandait pas comme en France * ; lés églises permettaient des fantômes étrangers dans l'ombre de leurs voûtes rondes et dans leurs cryptes lombardes.

La doctrine platonicienne allait tout envahir. Tandis que le Pomponace se préparait à continuer celle d'Aristote avec une ardeur singulière qui le conduisait à préparer un peu de la philosophie moderne, tous les savants de Florence ne dépassaient guère l'auteur du Banquet. Il leur était universel, leur tenait lieu de tout ; il faut y joindre Plotin, Porphyre, Jamblique et ce faux Mercure Trismégiste qu'on admirait tant. Ficino, qui les avait traduits, ne pouvait écrire trente lignes sans les citer ou les prendre à témoin. Ce travail colossal avait

* Alfieri écrira dans ses mémoires, tout à fait à la fin du XVIII* siècle : La saleté des églises gothiques

introduit dans son intelligence mille éléments qui s'enchevêtraient, se bousculaient et s'amalgamaient au hasard; mais il allait quand même, avec une belle confiance et un indéracinable optimisme. Une seule question en réalité inquiéta cette philosophie, celle de la destinée humaine, et le point de vue d'où il fut envisagé le rendit facile. Cette question avait divisé l'école péripatéticienne; les uns soutenaient Alexandre d'Aphrodise, les autres Averroës ; les alexandrins pensaient que l'âme périt avec le corps, les averroistes qu'elle retourne au lieu d'où elle est venue pour s'y perdre, lieu dont ils admettaient d'emblée l'existence. Ficino voulut combattre les deux doctrines; aux premiers il répondit par la croyance des seconds, et aux seconds il apprit que l'âme se perdait effectivement en Dieu, mais n'abdiquait pas sa personnalité, étant donné que cette personnalité même ne faisait que retourner au nid d'oîi elle était éclose. II disait que la mort du corps ouvrait à Tâme l'heure de la délivrance au lieu de l'anéantir, ainsi que le pensait la plupart ; il le prouvait en montrant ici-bas l'âme préoccupée du bien et du beau, du juste et du vrai qu'il identifiait avec Dieu ; il' l'affirmait en établissant que, s'il n'en était pas ainsi, l'homme serait la plus malheureuse de toutes les créatures terrestres. Il indiquait l'univers comme une chaîne dont le monde physique cerclait le dernier anneau, Dieu l'anneau supérieur, l'homme l'anneau intermédiaire. Le monde physique lui paraissait passif, son activité vague et sourde ne

venant pas de sa niasse même, mais d'une force étrangère qu'il ne définissait pas autrement qu'en l'appelant sa forme ; au-dessus, l'âme raisonnable comprenait trois espèces, celle du monde, celle des douze sphères, celle des animaux; au-dessus de l'âme raisonnable, la nature spirituelle, indivisible et immuable, qui se réalise dans l'ange ; l'ange luimême se multipliait en une ascension jusqu'à Dieu, point suprême. Toutes ces âmes subsistaient par elles-mêmes, restaient indépendantes de la matière, du temps, de l'espace — et immortelles. Le christianisme vivifiait le tout.

Rien de nouveau en somme, sauf la ferveur avec laquelle ces hommes crurent à cette doctrine, la créèrent, la bercèrent, la caressèrent comme un oiseau enchanté aux longues ailes douces. Ils la révélèrent au monde passionnément. Elle leur versait le remède suprême; ils ne voyaient rien au delà. Ficino en écrivant à une de ses cousines qui pleurait la mort de sa sœur pensait lui donner d'irrésistibles consolations en lui parlant de Tordre universel, en comparant l'existence à une prison dont la mort délivre et en soutenant que la mort est un bien pour l'affection portée par nous aux êtres chers en ce sens que pendant leur vie nous ne savons ni les voir ni les connaître, trompés que nous sommes par leur apparence mortelle, leur ennemie justement ; tandis que nous pouvons enfin contempler leur âme dans toute sa transparence une fois que leur corps a rejoint l'éternelle nuit de la terre. Il allait plus loin encore ; il écrivait à sou

ami Braccio Martelli : « Numénius qu'Origène préférait même aux Pythagoriciens affirme qu en lisant les œuvres de Moïse et de Platon, il retrouvait l'un dans Tautre, et que Platon n'est qu'un autre Moïse ayant écrit en langue attique. Aussi devez-vous vous apercevoir que ceux qui enseignent dans notre académie vous exhortent autant à étudier la doctrine de Platon que la loi de Moïse. » Après avoir affirmé que beaucoup de philosophes antiques, sans s'en douter, avaient été de fort bons chrétiens, il terminait avec enthousiasme : « Voilà ce que disent ce qu'enseignent les platoniciens ! Et vous, mon ami, qui avez été admis dans cette académie, qui avez entendu dire ces choses et d'autres beaucoup plus importantes encore par les grands hommes qui la composent, peut-être vous écrierez-vous comme Pierre : il est bon de rester ici ! Etablissons-y non pas trois, mais trois mille tentes! » Outre ses traductions, ses livres sur la vie céleste, sur l'immensité des nues et sur la religion chrétienne, il avait écrit trois traités sur le soleil, la lumière et la volupté.

Pico délia Mirandola, son élève, développa les mêmes idées. Ce curieux jeune homme avait aussi travaillé en France oîi son neveu raconte qu'il visita les écoles « en théologie et en philosophie encore imberbe ». Dans son portrait, aux Uffizi, on retrouve un peu de la figure de Poliziano mais avec des traits beaucoup plus fins ; tous deux accusent un profil au sémitisme mélancolique. II eut le mérite de sentir le mal des travaux d'alors,

de reconnaître une faiblesse dans tout cet enthousiasme; s'il ne sut pas la découvrir, il est en tout cas probable qu'il en souflfrit obscurément et cela est déjà bien ; il n'y remédia par exemple même pas par son vague mécontentement ; il ne lui vint jamais à l'esprit de remonter, à travers tant de manuscrits faux, à la source véritable. Cela se conçoit, sa sécurité demeura partout trop naïve pour laisser place à la critique ; cette philosophie un peu facile dont il se sentit devenir un des maîtres l'enchaîna; elle était trop consolatrice et souriante; il la suivit s'y plongea, s'y oublia; il était comme quand on découvre Hegel à quinze ans. J'imagine, quant à moi, pour comprendre son émotion, celle dont je fus enfiévré quand je lisais Platon le soir à la lueur de bouts de bougies dérobés dans le tiroir de l'antichambre, chez le professeur qui m'avait pour interne alors que j'étais élève de quatrième. Il dépassa Ficino dans l'étude des langues ; en plus du grec il savait Thébreux, le chaldéen et l'arabe ; il se passionna pour la Kabbale qu'il expliqua d'ailleurs beaucoup avec son imagination et dans laquelle il découvrit naturellement une donnée de philosophie platonicienne ; il y avait été amené par la lecture assidue de Raymond LuUe. Connut-il Reuchlin?

C'est peu probable, ni que Reuchlin l'ait connu ; dans leurs écrits ils ne parlent jamais l'un de l'autre. En tout cas, il fut un des premiers qui poussèrent et répandirent les doctrines kabbalistiques ; et Agrippa, Postel, Joseph Voysin, Abravanel ne parurent qu'après lui. Ses explications de la genèse

furent étrangement fantaisistes ; il disait par exemple que la phrase : Dieu créa le ciel et la terre, signifie qu'il créa Ta me et le corps; les eaux, sous le ciel, seraient Timage de notre faculté de sentir. On devine qu'il s'inspira d'Origène et de Philon. Toutes ses œuvres restent superficielles et hâtives; ce sont des thèses brillantes mais vite méditées. Une préoccupation les domine, celle de tout ramener à Téglise ; et cependant il sera plus tard presque poursuivi par Rome, dont un des censeurs, goûtant peu la métaphysique du de Ente et iino^ prenait Kabala pour un nom d'homme. Au cours de son traité de Hominis dignitatCy il cherchait à fournir « les armes saintes pour vaincre le monde dans le combat spirituel ». Il s'occupait de magie et d'astrologie. Il avait écrit des poésies amoureuses qu'il avait brûlées ; il avait dit adieu, avant d'avoir vingtcinq ans, à ce qu'il appelait ses liaisons de jeunesse. Sa sœur Catarina Pia et lui furent très liés avec Aldo Manuzio. Aldo envoyait à Catarina des conseils sur l'éducation de ses enfants ; il écrivit souvent à Pico pour lui demander des manuscrits à imprimer et ce fut lui qui publia en ISOl son de Imaginatione. — Son défaut principal fut de trop se hâter dans son désir d'être un grand homme, et de désirer être un grand homme au lieu d'étudier tout simplement.

Ces philosophes inventèrent donc peu. Jean Scot Erigène au temps de Charlemagne et certains autres moines irlandais avaient presque dit les mêmes choses en cherchant à concilier la théologie

chrétienne avec le néo-platonisme d'Alexandrie. Une partie de leurs idées existait chez Dante Alighieri ; on les retrouve dans son Banquet et même dans son traité de la monarchie ; elles sont voilées chez Pétrarque ; les troubadours provençaux Guitton d'Arezzo, Cino da Pistoia et les autres en possédaient rintuition ; une des forces de l'académie Platonicienne venait même de cette liaison avec le passé. Il y eut là la poursuite sincère — qu'on ne rie pas! — d'un idéal. Par des routes spéciales, ces hommes parvinrent à Thumanité et contribuèrent à son effort. Il ne faudrait pas non plus les prendre au mot ; ils tiennent tous à la vie, et leur rêverie est un peu aussi la recherche d'une consolation pour le jour où il faudra la quitter. S'ils ont voulu autre chose, c'est que la religion ne leur suffisait pas ; on découvre derrière les motifs de leur action, un premier pas hors du dogme, de longs regards vers Tâme antique à travers un dernier vitrail déjà bien pâli, un appel mystérieux qui s'ignore, timide, à peine désobéissant, mais un appel que l'écho recueillera pour le répéter dans un autre vallon d'où quelque frère sonnera encore à son tour jusqu'à ce qu'enfin la vraie route de l'Acropole soit retrouvée. Lorenzo a lui-même écrit :

Sono infinité vie e différente :

E quel che si ricerca solo e uno.

Dès sa première jeunesse, Lorenzo avait étudié cette philosophie platonicienne. Il l'aimait comme

tous les hommes de son temps, mais avec une lucidité froide qu'ils ne possédaient pas; un instinct très dur de la réalité le préservait du nihilisme pernicieux qu'elle évapore vers ceux qui l'adoptent par trop; elle lui fut surtout une curiosité, une spéculation ; il se trouvait heureux à l'encourager et y sentait un obscur germe d'avenir ; de plus, elle l'aidait aux heures noires, à envisager les contrariétés dangereuses ; le ciel si bleu du pays, la végétation ardente des plantes, l'atmosphère de beauté oti elle palpitait la rendaient singulièrement attirante ; elle lui devenait une étape de son esprit; comme telle, il la nota dans un poème. En voici le titre dans l'édition sans date où il fut imprimé probablement pour la première fois : « Altercazione overo dialogo composto dal Magnifico Lorenzo di Piero di Cosimo de'Medici, vel quale si disputa tra en cittadino el pastore quale sia più felice vita, o la civile o la rusticana, con la determinatione facta dal philosopho dore solamente si trovi la vera félicita. » Lorenzo qui avait une grande facilité composa vite cette « Altercazione ». Il s'y délassa de ses ennuis, y rêva autre chose que sa situation présente qu'il ne consentait d'ailleurs à quitter que dans ses vers, et se prouva qu'il était toujours poète. J'imagine qu'il l'écrivit par quelques réveils tristes où il mesurait — maintenant qu'il en avait l'expérience — le vide de la politique et des ambitions humaines. Il parla de Dieu et du souverain bien, parce que le rêve d'alors s'étiquetait de la sorte ; à une autre époque, il eût conclu

au scepticisme, ces deux doctrines se touchant plus qu'on ne pense et ne différant Tune de Tautre que dans le résultat d'une même constatation, Tune lâche devant elle-même et ne pouvant se soumettre, l'autre plus virile, acceptant avant tout la suite logique de la vérité découverte.

Dans ses vers, Lorenzo représente le poète quittant la ville pour se perdre pendant quelques jours dans la campagne, « ayant fui Tâpre tempête civile ». Mille pensées abandonnées s'élèvent de sa fragile nature humaine ; il a laissé celles qui sont tristes et soucieuses dans la belle enceinte des murailles florentines ; il est parvenu à un endroit ombreux et bas, à une vallée bienveillante que fraîchissent les montagnes, et il s'y assied à l'ombre d'un vert laurier ; un berger survient qui conduit son troupeau ; il s'étonne de trouver là l'étranger : « Dis-moi pour quelle raison tu es venu? pourquoi, les théâtres, les grands palais et les temples, pourquoi les as-tu laissés ? Pourquoi l'âpre sentier te plait-il davantage ? Ah ! dis-moi ce que tu contemples dans ces bosquets. La pompe, la réclame et les délices, peut-être veux-tu les apprécier davantage en les comparant à notre exemple. — Mais moi à lui : Je ne sais de jouissance divine ni de bonheur qui soit plus suave et plus doux que le tien, éloigné de la malice civile. Chez vous, heureux pasteurs, chez vous, bucoliques, aucune haine ne règne ; aucune perfidie et aucune ambition ne naissent de vos soucis. Si vous possédez du bien, il n'excite pas l'envie ; votre avarice a de petites

racines ; vous restez heureux dans la douce paresse; on ne dît pas une chose pour une autre ; la langue n'énonce pas le contraire de la pensée... » Le ber-

i ger paraît peu convaincu et désire vivre à la ville ;

I il répond en dévoilant les peines et les travaux des

:'l champs qui paraissent de loin plus beaux qu'ils ne

: le sont de près. Pendant la discussion, survient le

I philosophe Marsile ; et il est choisi comme arbitre.

! Il en profite pour développer aussitôt quelques don-

nées platoniciennes ; il examine soigneusement la valeur réelle des différents biens de la ville ; il conclut que le bonheur n'est ni dans une condition

\ élevée et brillante, ni dans un état pauvre et obs-

cur, mais dans la connaissance et l'amour de la cause première, de Dieu.

Le 7 novembre 1477, un an avant la conjuration des Pazzi, à Careggi, l'Académie célébrait la fête

^ de son philosophe. Dans son banquet, qui ressem-

ble beaucoup à celui de Platon, mais épuré en quelque sorte, sans le cynisme du texte grec, Ficino ■\ parle ainsi : « Le jour natal de Platon ayant cessé

d'être célébré par un banquet comme l'usage s'en était continué depuis ce philosophe jusqu'à Porphyre, le très illustre Lorenzo de' Medici voulut le renouveler de son temps; il en confia le soin à Francesco Bandino qui invita neuf platoniciens pour être reçus et régalés d'une façon royale à la villa de Careggi ; ce furent Antonio degli Agli, évêque de Fiésole, maître Ficino, père de celui qui écrit. Cristophoro Landino poète, Bernardo Nuti, rhétoricien^ Tommaso Bensi, qui a traduit le banquet de Ficino

en italien, Giovanni Cavalcanli que la force de son esprit et sa beauté corporelle firent surnommer le héros par les convives du banquet, les deux fils du poète Marsuppini, et enfin moi, Marsile Ficino que Bandino voulut introduire en neuvième, afin que notre compagnie fût égale en nombre à celle des muses... Les mets une fois enlevés, B. Nuti prit le livre de Platon intitulé Banquet d'amour et, après en avoir lu tous les discours, pria les convives d'en commenter un, chacun à son tour. L'évèque de Fiésole et Ficino le médecin, Tun pour le salut de nos âmes, Tautre pour celui de nos corps, cédèrent la parole à Giovanni Cavalcanti qui disserta pour eux deux. Tous les assistants écoutèrent attentivements. — Maintenant je vais rapporter les discours prononcés à ce banquet. »

On les devine. Le beau rêve de Camaldoli continue. Il peut sembler primitif sans pour cela qu'il soit moins beau. Le tableau date de ces hommes groupés autour de cette table symbolique où aux douze apôtres s'opposent les neuf servants des muses. Les premiers coups sont portés à la scolastique; la liberté d'investigation commence en Europe; c'est par l'effort de ces grands enfants lettrés que peu à peu, au cours des recherches de plus en plus poursuivies s'établiront l'archéologie, la jurisprudence, la grammaire. — En dédiant son banquet à Bernardo del Nero et à Antonio Manetti, Ficino fait cette prière : « Que le Saint-Esprit, amour divin qui nous a été soufflé par Diotime, nous éclaire l'intelligence et nous mette dans une disposition

I telle que nous l'aimions en toutes ses belles œuvres

I et que nous aimions toutes ses belles œuvres en

Ijl lui pour goûter en dernier résultat le beau infini

I qu'il recèle. » — Ce Saint-Esprit là est tout

I païen.

'i En 1470, Lorenzo avait fait élever à Filippo

;| Lippi qui venait de mourir un mausolée dans la

; cathédrale de Spolète où on le voit encore, dominé

I par la figure fine et sensuelle du peintre.

J En 1472, sous la magistrature de Donato Accia-

j juoli, traducteur de Plutarque, le roi de Suède,

Christiern, était venu à Florence. On l'y considérait

' comme un barbare. Il visita tout en détail, voulut

î voir la copie des Evangélistes grecs et celle de Jus-

tinien ; il se montra émerveillé. « Ce sont de vrais

il trésors de princes, » dit-il. Ammirato déclare que ce

fut beau de voir en Italie, désarmé, ce roi dont

; les ancêtres avaient porté la désolation jusqu'en

; Espagne.

Vers la fin de cette année, tandis que la famine menaçait, Lorenzo avait été à Pise pour y rétablir l'académie, en ajoutant des sommes considérables prises sur sa fortune personnelle aux six mille florins consacrés par la ville.

En 1487, Niccolo di Lorenzo délia Magna imprime la i)i?;m^ Comédie^ en 1488, Bernardo Nerli y Iliade et V Odyssée,

Lorenzo est bien le Magnifique.

Il manquait peut-être à sa puissance la consécration suprême d'une longue lutte compliquée. — La haine du pape la lui fournit.

Le pape est d'autant plus aigri que la conspiration a échoué ; il comptait sur elle et qu'elle le masquerait ; l'entreprise réussie, personne ne se serait avisé de rechercher son mécanisme ; au contraire, chacun pouvait maintenant s'appesantir sur lui, et il n'y avait pas besoin d'une perspicacité bien grande pour en découvrir le demi-secret. C'était en même temps avertir son adversaire, le mettre sur ses gardes, l'encourager à toutes les précautions et se fermer pour toujours à soimême la possibilité d'une nouvelle surprise. Tout devenait plus difficile et tout était à recommencer cependant. Sa défaite révélait au monde son ambition et les procédés qu'elle employait pour réussir, et cela^ au début de son pontificat,

comme pour le faire détester à l'avance. L'avertissement ne serait pas inutile ; chaque* prince ne dédaignerait pas de se le tenir pour dit. Il avait gaspillé là tout un arsenal considérable. Il fallait agir au plus vite pour rehausser une partie du prestige déjà perdu.

Au cas oîi sa haine s'attiédirait, il a près de lui Girolamo Riario. Le comte ne le quitte pas, l'excite de son mieux, lui représente sans cesse l'étendue de son échec ; il affirme que Lorenzo a surtout eu de la chance, que le peuple ne Taime pas en réalité, et qu'en deux mois la réussite est certaine; afin de le prouver, il invente des histoires. Sixte sourit, mais, comme il souhaite qu'elles soient vraies, en retient la moitié. Le comte s'acharne ; il le blesse dans son amour-propre, il rappelle que des prêtres ont été tués, qu'un archevêque a été pendu publiquement, que son neveu bien-aimé est en prison. Si quelque difficulté survient entre Rome et Florence, il l'exagère, la rend odieuse, y découvre un outrage direct. De toutes les façons possibles, happant les moindres occasions, avec une patience attentive, d'une main habile et féroce, il brouille les cartes. Sa colère ne se contente pas de Lorenzo ; elle guette le peuple ; elle le dénonce comme naturellement impie, rebelle à toute autorité ecclésiastique. Puis il s'humilie avec une dévotion très bien feinte dont personne n'est dupe et invoque l'intérêt sacro-saint de l'Église. Enfin, comme tout ne va pas assez vite à son gré, il fait tout à coup arrêter un représentant florentin,

Donato Acciajuoli, malgré qu'il n'y ait rien à relever contre lui, et qu'il soit respecté pour sa probité parfaite.

Donato Acciajuoli se conduit lâchement. La peur occasionnée par cette surprise en est-elle la cause ou quelque côté de son caractère inconnu jusquelà? Espère-t-il de la sorte gagner son salut et ruset-il ? A coup sûr il ne s'attendait à rien de ce genre. Il demande qu'on le conduise au pape. Girolamo voulait le garder mais ne le peut plus sans mécontenter celui dont il attend tout. Il cède. Devant le Saint-Père, Donato se prosterne avec des démonstrations d'humilité, renie toute participation aux actes de ses concitoyens, les désapprouve, invoque les saints et les saintes à Tappui de ses dires et ne pense ni à défendre ni à excuser son pays. Pendant ce temps les ambassadeurs de Venise et de Milan protestent contre le procédé employé vis-à-vis de leur confrère, et s'en déclarent offensés. Leurs réclamations jointes aux paroles inattendues de Donato empêchent le pape de garder son prisonnier; il le laisse libre. Donato se conduit plus lâchement encore. Au lieu de retourner à Florence, il reste à Rome sans faire entendre la moindre plainte. Dans ses dépèches il ment avec tranquillité, paraît très heureux de luimême et recommande de relâcher le cardinal Sansoni.

Cet incident augmente la fureur de Sixte. Il voudrait souffleter Lorenzo et en cherche autour de lui le moyen. Il l'a vite trouvé. Les marchands

florentins qui sont à Rome ont reçu Tordre secret de s'en aller au plus vite, après avoir mis leurs marchandises en sûreté. 11 le sait. Aussitôt il empêche de partir les otages précieux, placés d'eux-mêmes à portée de ses prisons ; il poste ses troupes le long des rues pour saisir ceux qui ne sont déjà plus là ; quand aux retardataires, il les arrête sans autre forme de procès ; puis, le nombre de ses prisonniers lui paraissant insuffisant, il en découvre d'autres et les fait arrêter également , bien qu'aucuns préparatifs de départ n'aient été découverts chez eux, comme soupçonnés d'avoir voulu sous peu les entreprendre. Les marchands, moins craintifs que Donato Acciajuoli, réclament énergiquement ; quelques-uns menacent. Étant dans son tort d'une façon trop flagrante pour que cela passe inaperçu. Sixte les relâche presque tous ; désireux de les retenir sous sa main, il leur fait jurer qu'ils ne dépasseront pas les frontières de ses Etats.

C'était un bien petit morceau pour son appétit. Toujours aussi mécontent, sinon plus, il cherche encore. Mais il ne peut plus attendre. Il établit à brûle-pourpoint qu'il y a lieu déjuger la conduite de Florence et nomme cinq membres du sacré collège afin d'en instruire le procès. — Lorenzo est averti par le cardinal d'Ostri qui lui conseille de céder, tant la puissance papale est grande alors ; et Venise intervient dans le même sens en représentant que la liberté de Raffaelo Sansoni peut terminer le différend ; afin d'y encourager, elle rappelle

qu'il fut enfermé surtout pour être soustrait aux fureurs populaires, et que, ces fureurs étant tombées depuis bien des mois déjà, sa captivité ne présente plus de raisons suffisantes.

Sixte, toujours insatisfait, continue. Maintenant qu'il est parti, rien ne lui coûte. Il ne pardonne pas au Magnifique d'être vivant et, le l®*" juin, Texcommunie ; la Seigneurie et les Huit partagent son sort. Il s'en donne à cœur joie. Sa bulle est inouïe de rage et de grossièreté ; l'indiscutable consécration divine en garantissant la sainteté, il s'y permet tout largement. Il n'oublie rien ; il rappelle les secours fournis à Niccolo Vitelli, les promesses faites à Carlo Fortebracci, l'asile procuré à un fugitif de Rome, Deifobo de TAnguillara. Il compare les Huit à des chiens ; il les déclare monstrueux de s'être défendus ; il en veut surtout par exemple à Lorenzo qu*il considère comme Tauteur de toutes les discordes survenues ; il le traite d'usurpateur; il lui souhaite le plus terrible avenir qu'il soit possible d'imaginer parce qu'il n'a pas laissé la tentative des Pazzi suivre son cours normal. Il le dit plein d'une « soif dévorante d'injustice contre les clercs ». Ce n'est pas tout. Il lui reproche enfin que la conjuration ait eu lieu un dimanche et dans une église. — Il n'y a peut-être pas dans l'histoire du monde un écrit qui établisse de façon plus significative l'instinct de mensonge, de mauvaise foi et de haine qui règne au cœur de tous les clergés.

« Iniquitatis filius et perditîonis alumnus »,

Lorenzo est donc condamné ; le sont aussi ses amis que le bon plaisir de Sixte déclare abominables et infâmes jusque dans leurs enfants. Avec ces hommes maudits personne ne doit plus parler sous peine de péché grave ; prendre leur fortune pour la donner au fisc devient une action légale autant que sainte ; leurs maisons doivent être détruites et laissées en ruines afin que la postérité ne perde pas le souvenir de leur scélératesse ; Florence doit livrer Lorenzo, les Huit, les prieurs, le gonfalonier et leurs complices afin qu'ils soient punis de leurs crimes ; si elle refuse — ce qui serait incroyable ! — elle sera soumise à un terrible interdit que partageront Fiésole et Pistoïe. <c Parce que les citoyens, dit la bulle, en étaient venus entre eux à quelques discussions civiles et d'ordre privé, ce Lorenzo, avec les prieurs de la liberté, etc.... ayant tout à fait rejeté la crainte de Dieu, et se trouvant enflammés de fureur, vexés par une suggestion diabolique et emportés comme des chiens par une rage insensée, ont sévi avec le plus d'ignominie qu'ils ont pu posséder sur des personnes ecclésiastiques. Oh ! Douleur ! Oh ! crime inédit ! Ils ont porté leurs mains violentes sur un archevêque, et le jour même du Seigneur, Tout pendu publiquement aux fenêtres de leur palais ! »

Quand on accuse Sixte d'avoir pris part à la conjuration, il juge inutile de se défendre et ne répond même pas. Il entasse bulles sur bulles sans qu'il en soit question. Il est le Saint-Père. Il est au-dessus

de tout et, bien entendu, de Tévidence. Il a tous les droits, et celui d'être injuste. On devine par lui quelle était alors la tyrannie de Rome et combien la lutte médicéenne est courageuse. Pour la première fois en Italie, un homme seul, sans armée, se lève ouvertement, et tient tête au monstre mitre. Le pape se révèle d'ailleurs mauvais politique ; il abuse de sa force comme si elle existait seule ; il la juge invincible ; il compte trop sur le mouvement acquis. Le préjugé toutefois a encore des racines si profondes que les florentins répondent comme s'ils étaient vraiment coupables; ils s'accusent d'avoir fait mourir Tarchevêque de Pise ; ils regrettent d'avoir tué les deux prêtres conjurés. A part eux, ils pensent bien autrement, mais ils n'osent le dire et tout le secret de l'arrogance pontificale réside là. Dans l'occasion présente elle a d'ailleurs plutôt servi le Magnifique ; chacun ne peut faire autrement que de remarquer ce qui s'étale et que les prêtres défendus sont des assassins indiscutables. Peu à peu, on commence à penser que les affaires temporelles regardent les particuliers ; les guerres guelfes et gibelines sont encore trop proches pour qu'on souhaite les voir renaître à propos d'un conflit quelconque.

Lorenzo hésite longtemps sur le parti à prendre. Puis il réfléchit que le cardinal Sansoni ne lui sert pas à grand'chose et qu'il vaut juste un essai de conciliation.

Il met ainsi le beau rôle de son côté, et ses dispositions pacificatrices, en s'affirmant aux yeux de

136 KSSAI SIR L.VrRKNT DE MEDICIS

tous, forcent son ennemi à dévoiler que les siennes sont belliqueuses ; il est sur en effet que cette mise en liberté ne le satisfera pas encore. Le 5 juin il fait donc sortir le cardinal de sa prison pour être conduit au couvent des Servi; le 12 juin le jeune homme pâle et blanc revient au monde ; dès le lendemain il gagne Sienne. A. Rome, lui et le comte Riario dressent deux sentinelles de haine à droite et à gauche du trône où devrait revivre saint Pierre.

Lorenzo ne perd pas son temps. Le lendemain du jour où le cardinal gagne Sienne il se fait nommer parmi les Dix avec Tomaso Soderini. — Une invasion de sauterelles survient. La guerre, bien moins dangereuse, passe au second* plan. A Mantoue et à Bresciales bêtes vertes ont tout ravagé; des milliers d'hommes sont employés à les tuer et à les enlever ensuite. Des champs entiers suintent une odeur infecte ; la décomposition à ciel ouvert de tant de milliards de petits cadavres jette dans les vents les ferments d'une peste terrible. En moins d'un mois Venise perd mille soldats et ses principaux officiers ; la ville est déserte ; les conseils ne peuvent plus y être rassemblés. Tout le monde est dans l'effroi. — Lorenzo est ravi. Cette invasion imprévue d'un nouveau genre le sauve et lui donne du temps. Il fait tout le nécessaire pour garantir son territoire et, sûr que le pape n'enverra pas de troupes, de peur qu'elles ne soient atteintes du fléau, il s'enferme dans sa ville, la prépare, rit tout à son aise et fait répondre aux

bulles excommunicatrices , Bartolommeo Scala chargé de ce soin, met beaucoup de temps à fignoler ses phrases ; elles ne sont prêtes que le 11 août ; elles alignent une argumentation assez serrée qui rendrait la défense impossible pour tout autre homme que Sixte; la confession du Montesecco y est consignée toute au long. Le Magnifique prend en même temps les avis du dehors. Cipolla et Reumont pensent qu'il réunit un synode, Fabroni le nie ; Capponi en doute ; Machiavelli l'affirme ; il est donc impossible de fixer une certitude ; ce qui reste certain, c'est l'appui cherché auprès des prêtres des environs. Ces prêtres déclarèrent qu'ils étaient prêts à passer outre et qu'ils considéraient les ordonnances du Pontife comme sans valeur. Les trois diocèses continuent donc comme par le passé leur existence monotone. — Le 3 juillet une seconde réponse est rédigée à Santa Maria Novella. Lorenzo songe que le pape va tout travestir encore, les faits et cette réponse ; il la fait recopier plusieurs fois et l'envoie aux rois de Hongrie, de France et d'Espagne ; désireux en même temps de se ménager les princes delà péninsule, plus intéressés que personne à la lutte entreprise, il leur en fait parvenir quelques exemplaires. C'est la guerre formellement déclarée. Il révèle au monde d'une manière officielle la politique de Rome et semble demander appui contre. Il sait qu'on ne lui viendra pas en aide de suite ni surtout ouvertement, mais qu'on n'oubliera pas son signal.

Ce coup d'audace est en efi*et trop beau; on com-

mence par ne pas le suivre. Florence, qui doit tout à Lorenzo, le soutient, avec paresse — car les peuples ont peur de leurs grands hommes et cherchent avant tout à se ménager des portes de sortie. La Seigneurie écrit au pape une lettre où elle feint de croire qu'il désire seulement faire expulser « le tyran ». Cela flatte Sixte de songer qu'on donne dans son piège ; lui aussi parle au nom de la liberté : Il écrit à Frederigo d'Urbino, qu'entre temps il a racolé pour son service, qu'il en veut seulement au « geôlier de son neveu » — on sait ce que neveu voulait dire. « Dieu a ôté aux Florentins rintelligence et le sentiment pour les punir de leurs péchés » — Ah ! que ce Dieu est donc un Deus-ex-machina complaisant ! Girolamo Riaro, Raffaelo Sansoni et le roi de Naples en tirent les ficelles avec un entrain tout diabolique, et Sixte qui n'y croit pas, est cependant content qu'il fasse les grimaces désirées. C'est qu'un autre Dieu est également mis en mouvement autour de lui ; Jacopo Ammanati, et le cardinal de Pavie découvrent dans les mêmes livres saints où les autres ont vu surtout des textes guerriers des paroles d'apaisement et de concorde ; ils conseillent tout au moins de laisser les choses traîner en longueur afin de gagner du temps. Dans une de ses dernières lettres — il allait mourir le 2 septembre, — le cardinal de Pavie donnait cet avertissement, ce Je sais qu'il vient à nous de la part du roi de France un ambassadeur fort estimé dans le pays des Gaules et dont la commission est toute pleine d'orgueil. Il est chargé de

nous retirer Tobéissance des Français et d en appeler à un concile si nous ne révoquons pas les censures prononcées contre les Florentins, si ceux qui ont tué Giuliano, qui ont même approuvé ce meurtre ne sont pas punis, enfin si nous ne renonçons pas à la guerre que nous voulons entreprendre. » Mais, reconnaissant la situation, et, en tant que prêtre, pensant que Tautorité pontificale est au-dessus de tout : « Cependant que pourrions-nous faire de plus honteux, quelle plus grande plaie, quelle mort plus cruelle pourrions-nous infliger à l'autorité de Rome que de révoquer notre sentence avant même que Tencre avec laquelle elle a été écrite soit séchée? Le seul fléau que Dieu nous ait accordé pour notre conservation tomberait de nos mains ; le bâton apostolique ne conserverait plus la force de briser les vases inutiles ; la puissance séculière obtiendrait alors un refuge contre les censures et ce que notre faiblesse aurait abandonné une fois, notre courage ne pourrait plus jamais le recouvrer. » Ce serait conclure à la guerre, mais ici il fait intervenir le grand pantin et, avec un aplomb vraiment inouï, ose écrire: « Que votre Sainteté se confie entièrement en Dieu ; celui qui règne dans les cieux est plus grand que celui qui vit sur la terre. Le premier a soutenu ses prêtres dans les plus graves contentions, il ne leur manquera pas dans un moindre péril ; d'ailleurs nos ennemis combattraient pour le péché; eux voudraient notre perte et nous ce que nous voulons — (entendez bien) — c'est leur salut et leur vie. Dans une si

dissemblable situation, et quand notre cause à pour elle une aussi grande justice, nous devons sans aucun doute placer en Dieu toute notre espérance. » — Fort de Tappui céleste, Sixte fait piller pour son compte personnel les comptoirs florentins de Rome et de Naples. C'était, par nouvelle maladresse, bien montrer à Florence qu'il lui en voulait autant à elle qu'au Medici.

Le Medici ne perd pas la tête. Il poursuit la route que ses lettres aux rois et aux princes lui ont ouverte et revendique le passé guelfe de sa ville pour atteindre m^.me à l'empereur et se préparer au cas échéant, s'il se peut, une autre alliance. Avec Louis XI, ses relations lui permettant plus encore (le roi allait jusqu'à lui demander un anneau magique et la manière de s'en servir), il en profite. Pour allécher le vieux compère, il lui promet, outre la sienne, Talliance de Venise et de Milan ; il démontre qu'il n'est pas coupable et que son seul crime consiste à ne pas s'être laissé tuer ; Comynes se trouvant là en qualité d'ambassadeur, il ajoute qu'il est fier d'avoir auprès de lui le « très illustre seigneur d'Argentan ».

Louis XI riposte en appelant le comte Riaro « homme naguères comme incogneu, de basse et petite condition » ; à côlé de cette affirmation qui ne lui coûte rien, prévoyant une demande de fonds, il se prépare d'avance à la refuser en gémissant sur la « grant vuidange d'argent qui se tire de nostre royaume ». En même temps il renouvelle les disputes de la pragmatique sanction et écrit

au pape une lettre assez dure où il cite TApocalypse et excommunie à son tour au nom des livres saints ceux qui ont causé des scandales et y persistent; il dit regretter que sa bonté ne sache pas ce qu'elle fait ; il s'écrie : « Plaise au ciel que votre Sainteté fût immaculée de tant de choses horribles ! » Et comme Sa Sainteté ne répond pas à son désir de convoquer un concile, il en réunit un luimême à Orléans, composé de prélats français lui devant soumission. — Lorenzo sait que son allié ne fera pas grand'chose ; mais il espère quand même en l'importance d'une pareille lettre suivie aussitôt d'action, la lettre devant grossir l'apparence d'un danger encore bien problématique et montrer en tout cas que Paris ne craignait pas Rome ; la convocation du concile cacherait peut-être de plus le désir intime qu'avait Louis XI de rester tranquille. — 11 envoie Braccio Ugolini, revenu sous peu d'une ambassade auprès de l'empereur, au concile d'Orléans.

Braccio Ugolini y révèle en pure perte son élo* quence. C'était fatal. L'envoyé pontifical avait ordre de filer doux devant le roi de France. 11 l'étourdit par de séduisantes promesses et des affirmations de dévouement ; il déclare que son maître a la plus grande affection pour son cher fils et qu'il s'agit uniquement de l'usurpateur florentin* L'Assemblée comprend trois cents députés du clergé et deux cents seigneurs ; elle est présidée par Pierre de Bourbon. Les intérêts du royaume étaient sauvegardés, ceux de l'Italie passent au

second plan. On lit dans un manuscrit de la bibliothèque nationale (3880, Relation exacte de la négociation faite par les ambassadeurs du roi Louis XI pour traicter de la paix entre le pape Sixte IV et le roy de Naples d'une part, et la république de Venise, les ducs de Milan et de Ferrare et la république de Florence d'autre part, es années 1478 et 1479) : « Le royaume italique et les autres puissances confédérées avec le roy très chrestien ayant intérest à ce qu'un concile général soit tenu tous les dix ans, le pape sera requis d'en convoquer un le plus tôt possible, et jusqu'à ce que ledict seigneur pape ait déposé les armes prises par luy contre les chrestiens, aucun argent ne sera envoyé à la chambre apostolique, dans la crainte qu'il ne serve à la continuation de la guerre. » C'était encore une question de finance. Louis XI n'en envoyait pas ; il devait être ravi.

Lionardo de Rossi écrit à Lorenzo : « L'assemblée des prélats français s'est tenue à Orléans au milieu d'une grande affluence, mais je ne crois pas, qu'il y ait un arrangement pour l'espoir que votre évêque a formulé au roi quant au pape. »

Du côté de Venise, l'alliance demeure aussi peu certaine et surtout belle eu paroles. Sixte la craignait à certains moments mais tournait vite la difficulté ; il expliquait à Frederigo d'Urbino avec la mauvaise foi qui le caractérise : « Quant aux Vénitiens, j'aurai comme riposte justificative qu'ils se mêlent à une cause injuste et que Dieu est au-dessus qui rétribue les œuvres qui se joignent aux sien-

nés. » Venise avait envoyé en effet un représentant à Lorenzo pour l'assurer des rapports qu'elle entretenait avec Ferrare et Milan au sujet des secours à lui fournir ; le 7 juillet elle avait averti le pape qu'elle serait contre lui; et, son ambassade, au cas où elle eût été renvoyée au comte Riario, avait ordre de répondre qu'elle n'avait plein pouvoir que pour traiter avec le pape sans intermédiaire.

Sixte ne bouge pas. Deux mois après, Venise revient à la charge et démontre que l'intérêt commun est de combattre les Turcs. Sixte ne bouge pas davantage. Venise écrit alors à Louis XI pour lui demander la convocation d'un nouveau concile. La réponse est évasive et le concile n'a pas lieu.

En réalité, le Magnifique reste donc seul. Il a même à craindre que Venise ne lui en veuille de ravoir mêlée à la guerre ; il ne peut d'aucune façon compter sur elle. Au contraire, son ennemi est sûr du roi de Naples ; il possède un excellent homme de guerre, Frederigo d'Urbino, élevé à Técole de Piccinino et de Sforza, célèbre pour son courage et sa circonspection, sa discipline et sa rapidité ; nul mieux que lui ne sait former ses hommes, régler une « condotta » et la mener à bien. Il n'a rien d'égal à lui opposer. Son ennemi a une influence mille fois plus étendue que la sienne, la consécration d'une routine séculaire et d'un prestige de terreur. Lui, au contraire, est à peine le maître dans sa propre ville. Les ressources dont il dispose ne peuvent entrer en ligne de compte. Ses compatriotes ne sont pas guerriers ; les troupes achetées sont déplorables ; Milan qui seule a répondu à son appel ne lui a envoyé que deux cents hommes ; Alberto Visconti est un capitaine de second ordre ; Gian Jacopo Trivulzio — le futur maréchal de France — en est encore à ses débuts. -—Et Frederigo d'Urbino, aidé d'Alphonse de Cala-

bre, apparaît sur la frontière le 3 juillet. Le 11, ils sont près de Montepulciano. Un simple trompette vient apporter la déclaration de guerre. C'est un bref pontifical promettant la paix au cas où on chasserait « le Tyran » de Florence.

Sa situation est terrible. Il regrette d'avoir laissé quelques libertés inutiles au lieu de ramener à lui le pouvoir absolu ; il se promet d'aviser à cela si le destin ne l'emporte pas ; et il avise. 11 pense que, pour le moment, le mieux est de tenir bon coûte que coûte. L'heure n'est pas aux réformes ; il ne peut que se servir des armes déjà possédées ; la force ne fera rien ; il doit la garder comme avant-dernière ressource et la voiler au contraire jusque-là ; il sait que sa parole rallie ; le danger fera le reste. Il rassemble trois cents des plus hauts citoyens, les réunit aux seigneurs assemblés dans le palais, et il se pose devant eux, le geste ferme : « Je ne sais, dit-il, si je dois m'affliger avec vous de ce qui s'est passé ou si je dois m'en réjouir. Quand je songe à la perfide fureur de ceux qui m'ont assailli et qui ont fait périr mon frère, la tristesse l'emporte, mon âme s'abandonne à la plus profonde douleur; mais, si je considère ensuite l'empressement, le zèle, Tafifection, l'unanimité des vœux de toute la ville pour venger mon frère et me défendre, je ne puis m'empêcher de me livrer tout entier à un sentiment d'exaltation fière. L'expérience m'a prouvé que j'avais plus d'ennemis dans cette ville que je ne le pensais, mais elle m'a fait voir aussi que j'avais des aniis plus ardents et

plus dévoués que je n'aurais osé le croire ; de telle sorte que si je suis forcé de gémir avec vous sur les injures d'autrui je dois aussi me flatter moimême de vos bontés à mon égard. Toutefois, plus ces injures sont exagérées, et sans que j'y aie donné lieu, plus elles doivent me causer de tristesse. Voyez, illustres citoyens, à quel degré de malheur ma maison avait été entraînée par une fortune contraire puisque au milieu de ses amis, de ses parents, même sous la protection des églises elle ne se trouvait plus en sûreté. Ceux qui ont quelque sujet de craindre pour leur existence implorent généralement le secours de leurs amis, de leurs parents; eh bien, moi, je les ai trouvés armés pour me détruire ; les églises offrent un asile assuré à tous ceux qui sont poursuivis pour des raisons d'État ou pour des causes particulières ; eh bien, ces mêmes églises qui défendent les autres se sont faites meurtrières pour moi ; oui, les Medici ont trouvé la mort dans le lieu oii les assassins, que dis-je, où les parricides même trouvent une sûreté absolue. Dieu, qui n'a jamais abandonné ma maison, m'a sauvé ; il a protégé mon innocence. Car qui donc ai-je outragé pour qu'une telle fureur de vengeance le saisisse? Ceux qui se sont montrés nos ennemis à moi et à mon frère, et des ennemis à quel point acharnés, avaient-ils reçu de nous quelque offense particulière ? Je vous le demande, en vérité ! Si nous leur avions fait éprouver de mauvais traitements, il ne leur eût pas été aussi facile de nous attaquer. S'ils nous attribuent les sujets de

plaintes que peut leur avoir donné TÉtat, en admettant qu'il leur en ait donné, ce que j'ignore, c'est vous qu'ils offensent avant nous. Leur procédé est plus injurieux pour ce palais, pour la majorité de ce gouvernement que pour notre maison puisqu'il tend à prouver que vous maltraitez vos concitoyens en notre faveur, et sans qu'ils vous en aient donné aucun motif ; et cela est en tout contraire à la vérité, parce que nous, alors que nous l'aurions pu, nous ne l'eussions pas plus fait que vous ne l'eussiez souffert si nous l'avions désiré. Quiconque recherchera bien la vérité saura que notre maison, élevée au milieu d'un assentiment général, n'a dû cet avantage qu'à ses efforts pour l'emporter sur tous par son humanité, son obligeance et ses libéralités. Si nous avions ainsi traité des étrangers, comment aurions-nous outragé nos parents ? si la passion de dominer les a portés à en agir de la sorte, comme ils l'ont prouvé en s'emparant du palais, en paraissant armés sur la place, on voit combien cette ambition était tout à la fois absurde et condamnable, s'ils ont été guidés par leur haine et leur jalousie envers notre pouvoir, ce n'était point nous qu'ils insultaient, mais — j'y reviens encore — vous-mêmes dont nous tenions ce pouvoir. Sans doute toute autorité doit être détestée quand elle n'est que le fruit de l'usurpation, mais peut-on traiter ain^si celle qui n'est due qu'à la générosité, à la douceur, à la munificence ? Vous savez que notre maison ne s'éleva jamais à aucun degré d'honneur qu'elle n'y ait été portée par celte Sei-

gneurie et par votre consentement unanime. Ce furent vos vœux réunis, non les armes et la violence, qui rappelèrent Cosimo, mon aïeul, de son exil. Mon père, infirme et âgé, ne put se défendre seul contre tant d'ennemis ; mais votre autorité et votre bienveillance lui servirent de bouclier. Après sa mort, j elais encore trop jeune pour pouvoir soutenir encore le rang de ma maison, mais vos conseils ont secouru mon inexpérience. Ma famille n'aurait pu et ne pourrait diriger cette république si vous ne Ty eussiez aidée et si vous ne l'aidiez encore à tenir les rênes du gouvernement. J'ignore sur quoi peuvent être fondés le ressentiment et la jalousie de nos ennemis contre nous. Qu'ils accusent leurs ancêtres qui ont perdu par leur orgueil et leur avarice le crédit que les nôtres se sont acquis par une conduite opposée. Enfin, en supposant — car il faudrait en arriver là pour expliquer leur conduite — que nous leur ayons donné de justes raisons de se plaindre de nous et de souhaiter notre ruine, pourquoi s'en prennent-ils à ce palais ? Pourquoi se liguent-ils avec le pape et le roi de Naples contre la liberté de cette république ? Pourquoi viennent-ils troubler la paix dont l'Italie jouissait depuis si longtemps ? Ils sont sans excuse, car ils devaient attaquer ceux par lesquels ils se jugeraient offensés, et ne j)oint confondre les inimitiés particulières avec les injures publiques. Il résulte de là que leur perte augmente notre malheur puisque c'est pour eux que le pape et le roi font avancer leurs troupes sur Florence, en affirmant

faussement que cette guerre n'est dirigée que contre ma maison et contre moi. Ah ! plût à Dieu qu'ils disent vrai ! le remède serait prompt et certain; je ne serais pas assez mauvais citoyen pour préférer ma propre conservation au danger de l'Etat, et je me sacrifierais volontiers pour détourner Forage qui nous menace. Mais comme ceux qui ont la puissance en main colorent toujours leurs injustices de quelque prétexte honnête, nos ennemis cherchent à couvrir leurs projets ambitieux d'un voile. Néanmoins, si vous en jugez autrement, je me remets à voire disposition ; vous pouvez me servir d'appui ou m'abandonner. Vous êtes mes pères et mes défenseurs ; je me soumettrai toujours avec plaisir à votre volonté. Vous me voyez tout prêt, si vous le jugez utile, à éteindre de mon sang le feu d'une guerre commencée par l'effusion du même sang déjà, de celui de mon frère *. »

C'était un coup de maître. La récente conjuration des Pazzi retenait le regard sur une réalité horrible ; il en avait habilement joué ; et il disait vrai au sujet de l'ambition papale qui visait bien plus loin que sa personne. Les larmes avaient coulé pendant ce discours. Elles redoublent quand il est fini. Giacopo de' Alexandri, chargé de lui répondre au nom de tous, le fait avec une sensibilité attendrie qui s'arrête aux paroles pour les faire plus douces encore. Il lui exprime la gratitude de Flo-

* D'après Machiavelli.

rence ; il le supplie de ne plus être inquiet ; il lui jure de le défendre comme au moment de la mort de Giuliano ; il fera tout pour lui conserver le pouvoir. Et, tout de suite les citoyens qui jugent sa garde insuffisante lui en votent une nouvelle, composée de cent hommes. — Là encore il avait gagné.

Aussitôt il rassemble de nouvelles troupes, il réalise tout Targent qu'il peut trouver; il fait agir les Dix et il envoie sa femme à Pistoïe avec ses enfants. Giacopo Giucciardini est nommé commissaire civil de l'armée ; Ercole d'Esté est engagé comme chef général. Cela mécontente bien Venise qui trouve les terres de ce seigneur trop voisines des siennes pour qu'illui soit allié, mais il n'a pas le choix, et pour sa part, il lui reproche déjà bien davantage d'être le cousin du roi de Naples. Il passe outre.

Quant à Louis XI qui paraît également mécontent, il est trop loin pour agir. Lorenzo dans Tltalie entière accuse le pape d'impiété, d'injustice et de trahison ; il prouve que son autorité a été obtenue par des voix illégitimes; il démontre qu'il en veut à Florence parce qu'elle s'est bien conduite; il continue en un mot le sillon déjà ouvert par ses lettres précédentes. A Florence même, on décide que le cardinal du pape lui sera renvoyé.

Le 13 septembre, Ercole d'Esté établit le camp devant Poggio Impériale. Le 27, selon la date fixée par les astrologues, à 10 heures et demie du matin, il reçoit son bâton de commandement. Soixante

LA LUTTE AVEC LA PAPAUTE loi

mille florins en temps de guerre, quarante en temps de paix lui sont alloués. Il a une tâche peu faoile. Son armée se compose d'éléments trop disparates pour être unis ; les autres condottières lui obéissent à regret ; les soldats de ces condottières méprisent les ordres qui n'émanent pas de leurs officiers directs. Ercole d'Esté lui-môme, occupé avant tout de littérature, juge, à part lui, les combats fastidieux ; il n*est guerrier que parce qu'il faut vivre ; de plus, tient à sa peau un peu plus qu'il n'est convenable. Sans énergie, il ne sait maintenir aucune discipline. Seules, comptent les troupes lombardes. Aussi Trivulzio se montre-t-il très choqué de compagnons pareils; dans ses lettres il dépeint les hommes épars, les compagnies mêlées ou distantes Tune de l'autre d'un demi-mille, les armes défectueuses et mal entretenues ; il se plaint du manque de provisions. Lucca Landucci écrit de son côté : « Voici comment guerroient nos militaires; tu voleras là et non ici ; aucun besoin de trop nous rapprocher les uns des autres; on laisse bombarder plusieurs jours un château et jamais du secours n'arrive. Il faudra qu'il vienne un jour des ultramontains pour nous enseigner la guerre. » Et Comynes, au contraire, en parlant des pontificaux : « ils prenoient toutes les places qu'ils assiégeoient mais non pas si promptement comme on feroit ici car ils ne sçavoient point si bien la manière de prendre places, ne de les deffendre, mais de tenir un champ et de y donner bon ordre tant aux vivres que aultres choses qui sont nécessaires pour tenir

lo2 ESSAI SUR LAURENT DE MEDÏCIS

les champs, ils le sçavoient mieux que nous. » L'ennemi en effet parcourt le Chianti, le val d'Eisa et les hauteurs qui dominent le val d'Arno. Il s'empare de Rodda ainsi que de quelques châteaux, dont ceux des héroïques Ricasoli, et ravage tous les environs. Il met ensuite le siège devant Castellina. Tommaso Soderini est envoyé à Venise pour demander du renfort. Ercole d*Este, soit inaction soit impossibilité, ne secourt pas la place; ses défenseurs désespérés se rendent après quarante jours. L'ennemi prend ensuite Mortaio et Brolio qu'il pille malgré l'engagement pris au cours de la capitulation de respecter la petite ville; Ercole d'Esté accourt assez à temps pour voir tomber encore Cacchiano. L'ennemi revient alors dans le val de Chiana et attaque l'importante place forte de Monte San Savino qui commande les plaines d'Arezzo et de Cortone, d'un côté, le val d'Ambra et le val d'Arno de l'autre.

Ercole d'Esté n'a qu'à marcher en avant pour attaquer au plus vite l'ennemi sur ses derrières, l'envelopper autour de Monte San Savino et le faire prendre ainsi entre deux feux. Mais il perd son temps en discussions stériles avec ses offlciers et Guicciardini. Il déclare toujours trouver son camp mal établi et le recule au fur et à mesure que Tennemi avance. Vainement Florence lui expédiet-elle lettres sur lettres pour le supplier de combattre ; il manœuvre de façon à manquer l'ennemi tous les jours. Comme cette stratégie spéciale est quelquefois difficile à soutenir, les conciliabules

deviennent nécessaires. Ça se passe alors 1res gentiment. Les deux chefs s'entendent. Des trêves de huit jours s'établissent tout à coup sans rime ni raison pendant lesquelles Ercole permet à Tennemi de continuer ses travaux de siège. A la fin il déclare que son armée sera compromise à jamais s'il livre bataille, et il regarde tomber Monte San Savino dans le plus parfait état d'esprit, sans lui porter le plus petit secours. C'est le 8 novembre. On l'accuse de trahison ; on rappelle que son frère Alberto, au service du roi de Naples, est venu le voir pendant les opérations. Il ne se trouble pas davantage, laisse Frederigo d'Urbino loger ses troupes vers les frontières de TEtat de Sienne sur les petites montagnes qui surplombent le val de Chiana et place les siennes entre l'Olmo et Pulicciano. Les deux adversaires étaient — la discipline près — de forces presque égales : Ercole avait sept mille cavaliers et six mille fantassins ; Frederigo mille cavaliers de plus et deux mille fantassins de moins.

Lorenzo aurait envie (l*aller au camp, mais il sent que sa présence ne changerait rien, qu'elle y envenimerait même peut-être les choses et qu'il est aussi préférable de ne pas s'éloigner. Il faut supporter le choc et faire face au danger autrement. 11 ne peut pas remédier à l'insuffisance militaire ; il n'y a pas de chef à l'horizon; la guerre va devenir inutile ; il vaudrait presque mieux qu'elle fut supprimée ; mais c'est impossible, et l'inertie d'Ercole pouvant lui servir, il l'emploiera. Il sait que l'ennemi, au fond, n'est guère plus brave ; Ercole fixera une sorte de barrière mouvante passive qui suffira pour maintenir en respect l'adversaire. Pendant ce temps il suppléera à tout. La diplomatie lui reste ; il sera là sur son terrain, bien à son aise. Et rien ne lui semble perdu. Son âme réfléchie enfante les combinaisons à développer; elle rit au fond d'elle-même de tous ces hommes qui, dans la plaine,' font tant de bruit sans résultat ; elle caresse et prépare une série d'armes plus efficaces, tout un carquois de flèches invisibles à longue portée qui vont, mystérieusement, en volant dans l'ombre, gagner la cible prévue.

11 recommence les négociations. Il va essayer d'isoler le pape au* milieu du monde chrétien dans l'espoir qu'il tombe, ainsi réduit, en même temps que la guerre même. 11 remplace Donato Acciajuoli qui meurt à Milan, tandis qu'il se préparait à gagner la France, par Antonio Vespucci. Apprenant que Frédéric III convoque une diète en Allemagne, il y envoie un ambassadeur pour expliquer à nouveau sa cause et exagérer auprès de l'empereur les dangers qu'il courrait malgré sa puissance si l'ambition de Sixte se réalisait. Il entretient soigneusement ses relations avec Mathias Corvin qui lui propose peu à peu sa médiation. 11 se crée de nouveaux partisans parmi les magistrats de la République Sérénissime, et Venise, ainsi préparée en sous-main, libre du côté des Turcs, réclame contre l'attitude arrogante du pontife, déclare qu'il dévoile des appétits déshonnêtes, et s*écrie même : « Au fond c'est non à Lorenzo, mais à l'Etat de Florence, à la forme de son gouvernement qu'on en veut. »

Au mois de décembre i478, Louis XI envoie huit ambassadeurs dans la péninsule, à Milan, à Rome, à Naples et à Florence, deux par cité. Ils doivent à nouveau proposer le projet d'un concile à réunir à Lyon pour défendre les Florentins qui — ceci est inattendu — « se sont toujours montrés et exhibés bons et loyaux françois». Le 13 janvier 1479 les ambassadeurs arrivent dans la capitale de la Toscane. En audience officielle, ils apprennent à tous que le pape « avait fait sçavoir au Roy

qu'il estoit content luy remettre la pacification de la dissention qui estoit entre notre dict Saint-Père et le roi Fernand d'une part, icelle seigneurie de Florence, le Magnifique Laurens et la dite illustrissime Ligue d'autre ». Les ambassadeurs français sont les seuls qui croient à ces belles paroles, s'ils y croient ; il est fort possible, en effet qu'ils parlent de la sorte d'après les ordres établis sans avoir reçu de la part du pontife une assurance qu'il devait être peu disposé à donner. Lorenzo, en tout cas, n'a aucune illusion sur les sentiments du vieux monarque malade cherchant à cacher sa faiblesse physique par des menaces et de grandes phrases, peu porté à des entreprises qu'il ne pouvait ni suivre ni régler, il n'attend pas les cinq cents lances promises ; dans une de ses lettres à ïommaso Soderini, voici comment il s'exprime : « Le roi de France a révoqué les ambassadeurs que j'avais demandés en Italie ce qui sera tenu pour mon ouvrage, car la première chose que le roi de France dira à nos ambassadeurs sera que Lorenzo de' Medici a voulu qu'ils soient révoqués » ; et, en décembre, à propos de l'ambassade présente, avant qu'elle n'arrive : « de leur venue il adviendra que nos compagnons qui sont naturellement froids le deviendront davantage encore par Fespoir de la paix. A cela il y a deux remèdes : d'abord hâter les préparatifs de la guerre; puis que les membres de la Ligue adjoignent chacun un orateur aux ambassadeurs français afin d'empêcher un trop long séjour à Rome si les réponses du pape étaient seule-

ment belliqueuses ou dilatoires » ; et enfin « Je n'ai que peu d'espérance de la paix par l'entremise de la France pour beaucoup de raisons que vous entendez mieux que moi ».

Les conditions proposées par Sixte étaient inacceptables. Il exigeait que tout le soin des négociations fut remis aux rois de France et d'Angleterre aidés de l'empereur, de son fils Maximilien marié à l'héritière de Bourgogne et d'un légat. On voit d'ici l'entente. C'était une façon de tourner la difficulté puisqu'il fallait une réponse ; et, l'apparence étant sauve par la proposition de cette impossibilité, comment Florence pouvait-elle poser les conditions ? Il était entendu que si elle refusait cet arrangement elle devait se soumettre, implorer son absolution, faire des aumônes considérables, dire de nombreuses messes, bâtir une chapelle expiatoire en souvenir des prêtres tués, effacer l'effigie de Salviati, promettre de ne plus attaquer les États de l'Église, payer une lourde indemnité, enfin restituer Borgo San Sepolcro, Modigliano et Castrocaro. C'aurait été acheter bien cher son pardon. On ne pouvait mieux avertir le monde entier qu'on voulait perpétuer les disputes à tout prix et que le principal but de la politique divine était de rafler le plus possible de biens terrestres.

Devant une situation aussi embrouillée, Lorenzo sent que ses alliances ne lui suffisent pas; il ne peut d'autre part rejeter les conditions papales, ce qui ramènerait la guerre ; et il veut, sinon l'éviter, du moins la retarder longtemps. Il agit donc

doublement, fait part à ses simili-alliés des conditions papales en les suppliant de les adoucir. Il prie Venise de lui prêter son condottiere préféré, Fortebracci.

Il n'est que temps. Tout se complique encore. Sienne pactise avec Rome. A Lucques, une sorte de fou ennemi de toute grandeur, agitateur vag-ue de son métier, Carlo Montano soulève le peuple ; et Pier Capponi, fils de Neri, envoyé à la hâte pour arrêter la révolte, manque d'être tué dans la bagarre. Venise empêche Bentivoglio, tyran de Bologne et Manfredi, tyran de Faenza, d'attaquer la principauté d'Imolà appartenant au comte Riario sous prétexte qu'elle ne veut pas la guerre en Romagne. Cependant Venise, malgré sa conduite équivoque, demeure un des derniers saints. Les négociations qui continuent laissent-elles de Tespoir? EtLorenzo de loin, fixe la figure pontificale, la fouille, la dévore, cherche à trouver ce qui se décrète derrière ce front incliné qu'allonge la tiare, scrute le Vatican, perce ses pierres, cherche la fissure à Tédifice qui s'oppose au sien...

Sixte n'a plus la même sûreté, peut-être; ses affaires menacent; les seigneurs les plus soumis à l'Église ont été travaillés secrètement et n'attendent qu'une occasion de redevenir leurs maîtres. Il a tenu tête au roi de France, mais ne sait au fond ce qui se prépare et si, tout à coup, il n'agira pas enfin...

Lorenzo attend. — Sixte propose une armistice.

Le 22 mai, nouvelle audience. Badoer, Tambas-

sadeur Vénitien, renouvelle les éternelles propositions en insistant sur la nécessité immédiate de l'armistice promise. Tous les autres envoyés le pressent : « Au cas que le Saint-Père, dans huit jours, n'auroit accordé la paix selon les offres des' dix Etats, que les desputez se despartissent de Rome et s'en allassent devant leurs seigneurs, lesquels mettoient peine à se deffendre et de chasser les mauvaise herbes dltalie, ce dont ils avoient ordre sous peine de perdre la tête. » Ils avancent que la paix est indispensable afin d'agir contre le Turc.

Sixte guettait une parole maladroite pour en profiter. 11 saute sur celle-ci et s'esquive en demandant si c'est vraiment pour combattre les Turcs qu'on désire la paix, ce qui serait extraordinaire puisque Venise vient de traiter avec eux ; il ne laisse en même temps pas passer l'occasion d'attaquer Venise et parle du traité avec des sous-entendus et des sourires. Badoer défend sa patrie. 11 la montre abandonnée de tous, épuisée par une lutte de soixante-dix ans soutenue sans que personne lui soit venu en aide ; il la représente toujours prête à défendre les intérêts communs de la chrétienté quand d'autres et de plus repoussables, ne font effort que pour servir leurs intérêts particuliers. Et comme si le pape n'avait pas encore eu assez de chance, les ambassadeurs de Florence et de Milan introduisent une nouvelle faute. Exaspérés, tout coup à coup ils se lèvent, s'écrient que les tergiversations ont assez duré, qu'il est superflu de continuer à se

tromper par des mensonges et que, tous le savent bien ici, le pape le premier, les Turcs servent de prétexte, de paravent, et qu'il n y a rien à faire devant une mauvaise foi aussi obstinée. Sixte saisit la seconde arme qu'on lui offre avec tant de maladresse et déclare prendre note d'un tel aveu pour conclure au contraire à la mauvaise foi de ceux qui l'en accusent et répondre catégoriquement non. Le 2 juin, le lendemain, les représentants de la Ligue quittent Rome.

Lorenzo est de plus en plus seul.

L'année précédente, Sixte avait habilement poussé les Suisses à envahir le Milanais ; à Milan même, il avait promis son aide aux oncles de Gian Galeaz, alors tout jeune. De son côté, le roi de Naples retenait toute Tattention de Bonne de Savoie par ses machinations; il avait traité avec le chef du parti libéral, Adorno, qu'il avait chargé d'entretenir une effervescence révolutionnaire dans la ville de telle sorte que le jour où Tévêque de Gomo vint en prendre le gouvernement, elle se souleva. — Les Milanais ont pour eux les familles nobles. Les Doria et les Spinola s'enferment dans leurs palais aux gros murs solides et s'y défendent avec de Tartillerie, Une multitude de petits combats se livrent dans les rues, dans les îles du port et sur les collines. L'issue ne serait pas douteuse si à Prosper Adorno ne s'étaient joints Roberto de San Severino et Tancien doge Fregoso qui apparaît tout à coup dans le port avec sept galères napolitaines. Les nobles appellent les troupes qu'ils possèdent aux environs; la bataille se déplace et a lieu à sept mille de l'enceinte près de deux forts qu'on a continué depuis d'appeler les deux jumeaux»

Sforzîno commande l'armée milanaise. Il ne sait pas la conduire et essuie une grave défaite. Justement Bonne qui comptait sur la victoire lui avait donné Tordre, aussitôt la lutte finie, de conduire son armée eu Toscane. L'armée ne peut y venir; ses rares survivants ont été dépouillés par les paysans au point qu'ils rentrent presque nus dans leur patrie.

L'impasse où se débat Lorenzo resserre encore ses gorges étroites et escarpées. Quatre de ses galères^ chargées de valeurs montant à trois cent mille llorins, doivent entrer dans le port de Gênes sous peu, A tout prix, leur perte doit être évitée. Au risque de se brouiller avec Milan qui, seule, se montrait sincère, il envoie ses félicitations à Fregoso et rassure de son amitié ; pour ne pas tout perilre cependant et pour tenter même de tout maintenir, il s'excuse auprès de la régente en lui démontrant la nécessité où il se trouve; peut-être aussi agit-il de la sorte en pressentant d'après ce qu'il sait se passer â Milan qu'il n'aura bientôt plus alïaire à la régente et que Lodovico, celui des oncles que le pape soutient particulièrement, la remplacera. Gènes était indispensable au commerce maritime de Florence et son principal, pour ne pas dire son seul entrepôt.

Les événements se précipitent d*une façon menaçante et de toutes parts, sans qu*une issue, il semble, soit possible. Hoberto de San Severino vient d'être chassé de Gênes » quoiqu'il ait contribué pour une bonne part à sa liberté^ ses façons de militaire fac-

tieux et turbulent ayant déplu à tous ; ne sachant où aller ni comment nourrir ses quatre mille hommes, il s'entend avec Sixte et don Ferrante pour attaquer la Toscane du côté de Pise, là où justement on n'aime pas Florence. Lorenzo est menacé en même temps du côté de Sienne par les ducs d'Urbino et de Galabre. — Les Dix avisent au plus pressé. Des commissaires sont envoyés en avant pour lever des hommes un peu partout et former au val de Nievole une avant-garde capable d*une assez longue défense, chargée de surveiller l'ennemi, d'avertir au plus vite s'il dessine un mouvement quelconque et de lui tenir tête jusqu'à l'arrivée du renfort. Puis, malgré rincapaci té dont il a fait preuve, Ercole d'Esté est rappelé au commandement général. Il se rend à Pise; de là, il met trois semaines à parcourir les cinquante milles qui la séparent de Sarzane. Une fois au camp, il ne s'occupe de rien ; et, comme San Severino recule devant lui, il prend soin, afin de n'avoir pas à livrer de combats, de maintenir toujours entre les deux armées un espace de trois marches au moins. Les Dix écrivent et menacent en vain ; il se contente de leur répondre qu'ils sont des marchands et, comme tels, n'entendent rien au grand art de la guerre. San Severino recule toujours. Il juge qu'il recule trop et trouve ee dérangement perpétuel ennuyeux ; sans même qu'il y ait eu la plus insignifiante escarmouche, il revient à ses positions premières où il constate tout à loisir sans s'émouvoir la façon parfaite dont les ducs de Galabre et d'Urbino se sont préparés

Les Dix qui ne peuvent s'en débarrasser lui adjoignent Carlo Montone, Deifobo de TAnguillara, Roberto Malatesta de Rimini, Constanzo Sforza de Pesaro et Antonello Manfredi, ces deux derniers à la solde du pape précédemment. Cela coûtait cher à Florence sans pour cela qu'elle fût beaucoup mieux défendue; mais il y a lieu d'admirer son effort en la circonstance. Ces nobles généraux se jalousaient entre eux bien plus qu'ils ne détestaient ce qu'ils avaient convenu d'appeler Tennemi ; Carlo Montone haïssait Roberto Malatesta, et il fallait sans cesse ajourner la bataille pour laisser le champ clos libre aux soldats qui partageaient la haine de leurs maîtres ; c'étaient des défis et des duels qui n'en finissaient plus ; il y eut même un instant fort critique où la lutte faillit devenir générale. Afin de l'éviter, on dut faire partir Carlo Montone pour Pérouse avec mission d'y diviser les forces papales. — 11 meurt alors subitement. Cela aide beaucoup les Dixqui le remplacent par son rival. Le Malatesta, ravi de cette mort, tient à cœur de se distinguer et remporte près du fameux lac Trasimène une victoire qui attire sur lui le gros des forces adverses. Ercole va être forcé de marcher enfin; mais, après la prise d'une misérable bourgade, — son seul fait d'armes jusqu'ici — il trouve le moyen, de se disputer avec le duc de Mantoue au sujet du butin ; la dispute devient même si violente que leurs hommes manquent de se ruer les uns sur les autres. Ce différend permet à d'Urbino de couper les deux corps d'armée, de les traverser sans coup férir et d'occu-

per rentrée du val de Chiana. Les circonstances forcent les deux ducs à se revoir ; ils se réconcilient en tombant d'accord sur un projet de retraite qu'ils excusent en écrivant aux Dix qu'ils reviennent vers les pays de Reggio afin d'empêcher les Sforza exilés de passer l'Apennin. C'était un peu faible comme justification. Sigismondo d'Esté, le frère d'Ercole, et auprès duquel Ercole atteignait au génie, garde le reste de l'armée. Les Florentins n'ont pour ainsi dire plus de chef.

On lit dans Niccolo Machiavelli : « Les exemples de pareille lâcheté étaient alors très fréquents. Il suffisait qu'un cheval tournât tète sur queue pour qu'une panique s'en suivît ainsi que la perte de Tentreprise. » C'est ce qui arriva à Poggio Impériale. L'armée florentine, mal gardée, s'enfuit en abandonnant son artillerie, ses vivres et ses munitions à la seule vue de la poussière que soulevait au loin sur la route l'avant-garde ennemie. Derrière ce désordre, les habitants du val d'Esté et du val de Pesa couraient à toutes jambes en poussant des cris de terreur.

Lorenzo agit énergiquement. C'est le sort de sa ville qui est en train de se jouer. Il fait rappeler au plus vite les troupes de Pérouse, les réunit aux fuyards qu'il arrête sur les hauteurs de San Casciano, les y fait tenir bon coûte que coûte et réussit à obtenir d'elles au moins qu'elles attendent l'ennemi. Le spectacle devient alors tout à fait comique. C'est cette fois l'ennemi, habitué à voir fuir devant lui, qui perd courage, hésite en consta-

166 ESSAI SUR LAURENT DE MEDfCIS

tant avec surprise qu'on lui résiste, et s'arrête. Les deux armées se regardent de loin assez longtemps sans que Tune ou l'autre ose décider la bataille. Cependant, comme le pays par derrière n'est pas défendu et présente quelques chances peu dangereuses de vol, le duc d'Urbino fait piller plusieurs châteaux dépourvus de garnison et de petits villages qui ne se défendent pas; au cours de ces glorieux exploits, il met quand même soixante jours à s'emparer du château de Colle où les femmes et les enfants aident les hommes sur les remparts. Puis les deux armées continuent à ne pas troubler Tordonnance de leurs positions parallèles et refusent obstinément d'en venir aux mains. La nécessité d'une trêve s'impose. Le pape en prend l'initiative; elle comptera trois mois h partir du moment présent.

Tandis que ces épopées déroulaient leurs reculades, le pape a poursuivi ses intrigues. Inoccupé depuis sa dernière expédition, Roberto de San Severino s'est retiré dans les montagnes qui bossèlent entre Parme et l'état de Gênes, près de Borgodi-val-di-Taro, d'où il menace à la fois les Milanais et les Florentins. La duchesse de Milan, annulée de plus en plus, va perdre bientôt tout pouvoir. Lodovico Sforza empoisonne son frère afin de n'avoir plus de compétiteur et lance San Severino contre Tortone qui se rend le 23 août ; il déclare la prendre au nom de la duchesse et de Gian Galeaz afin de paraître les servir et de paralyser toute action contre lui; et comme on s'étonne

néanmoins de le voir s'approcher à la tête d*une aussi grande quantité de troupes, il répond qu'il en est ainsi de par le fait même de la guerre et qu'il veut seulement débarrasser la régente de ses ministres infidèles. Il s'attache de la sorte le peuple qui rejetait la faute de ses souffrances sur ses ministres, et intimide les garnisons qui lui font parvenir leur soumission d'avance ; il arrive même un jour — c'est Alberto de Ripalta qui l'assure — où quarante-deux forteresses lui envoient leurs clefs. A la cour les mécontents le favorisent; les courtisans s'y classent en deux parties, celui de Cecco Simoneta et celui d'Antonio Tassini, ancien valet de chambre; et Tassini, par haine de Simoneta, conseille à Bonne de recevoir « son protecteur » le mieux du monde. Une fois dans la place, le More, fait arrêter Simoneta et ses partisans, et bientôt après couronne son héroïque conduite en lui faisant trancher la tête au château de Pavie. Il déclare majeur son neveu Gian Galeaz pour ôter à Bonne la direction des affaires et flatter le jeune prince. Tassini devenant gênant à son tour, il le fait enfermer à Porta Zobbia. Mise tout à fait à l'écart. Bonne, avertie par l'exemple de ses ministres et redoutant le même sort, quitte la lutte. — Il semble peut-être qu'ici Lorenzo fît une faute légère. Maintenant qu'il avait profité de l'appui pontifical, Sfofza ne devait plus y tenir, le découvrir contraire à l'action nouvelle qu'il avait en main, et il se trouvait à même de le rejeter facilement au cas d'une entente avec ce l'illustrissime Ligue ». Milan et Florence

possédaient des intérêts presque communs ; grâce à cette nécessité, Lorenzo aurait pu le conduire au point voulu; Sforza était une fine mouche et y alla de lui-même. Mais il est juste de reconnaître Taffolement dont Lorenzo devait être saisi et de penser qu'il oublia sans doute d'envisager la question sous cette face ; peut-être aussi cachait-elle au début un élément d'impossibilité qui échappe aujourd'hui où cette époque apparaît si lointaine déjà.

L'Italie dans sa pensée ne lui offre plus rien. — Il regardé au dehors.

La maison de Lorraine paraît propre à fournir un appui. Il se dit que ranimer l'ancien parti d'Anjou est possible afin de l'opposer à la puissance despotique de Ferdinand dans le royaume de Naples; et il fait proposer à Venise de se joindre à lui. Elle accepte. Deux ambassadeurs partent vers l'héritier du vieux roi René.

Ce vieux René, comte de Provence, rival direct de Ferdinand, survivait à sa descendance masculine ; son grand âge lui enlevait toute force ; et il songeait surtout à la tombe qu'il allait connaître Tannée suivante, en juillet. Son fils Jean était mort en 4470; les deux fils de Jean étaient morts aussi; restait une fille du vieux René, Yolande, mariée au comte de Vaudemont qu'elle avait rendu possesseur des droits de sa mère ; ce mariage avait produit un enfant mâle, René II, devenu, par la mort de ses cousins, héritier des prétentions de la maison d'Anjou sur le royaume de Naples. Cependant le vieux

René n'avait pas pardonné à son petit-fils le sang des Vaudemont, bien que ce ne fût point de sa faute, et, dans son testament, afin de lui soustraire rhérilage auquel il avait droit, désignait Charles du Maine. Et ce fut, plus tard en revendiquant les droits de Charles du Maine, que Charles VIII envahit la péninsule. — L'alliance à solliciter présente pour être conclue une tâche assez facile; le testament du vieux René reste par la suite sans valeur, le royaume de Naples, en tant que fief féminin, ne pouvant échoir à des collatéraux s'il reste un descendant de lignée directe. C'est auprès de René II qu'agissent les ambassadeurs. Il promet de leur venir en aide.

Pendant ce temps, le Sforza fait des avances au Magnifique. Il cherche à le détacher de Venise ; essaie d'autre part d'enlever le roi de Naples au pape en attisant la discussion qui s'établissait entre eux. Il rappelle à Lorenzo ce que nous lui reprochions d'avoir oublié ; il montre clairement à don Ferrante que Sixte seul Ta poussé à la guerre sans souci du véritable intérêt de ses alliés, avant tout occupé du sien qui est de diviser tout le monde afin de posséder les éléments d'une domination plus facile et plus productive ; à don Ferrante et à Lorenzo, en leur parlant à chacun de l'un l'autre, il expose le malentendu.

C'est tentant, surtout que tout va mal à Florence. Les Conseils eux-mêmes ont changé d'avis avec l'incroyable rapidité qui caractérise les assemblées politiques. Ils accusent Lorenzo, et, comme

ils ne savent pas de quoi, l'accusent avec une extrême violence afin de pouvoir remplacer le manque d'arguments par des périodes plus ou moins tonitruantes et des gestes couroucés; ils excusent les condottières avec des phrases obscures sur la difficulté des batailles et ils lui reprochent au contraire les dépenses en oubliant de le remercier de celles qu'il a soldées de sa fortune ; ils établissent qu'il s'est enrichi par des impôts injustes et qu'il a toujours fait preuve de la plus écœurante avarice ; ils en arrivent presque à lui imputer l'invasion des sauterelles ; bien peu le défendent, et ces malheureux sont de suite décrétés mauvais patriotes. Un de ses plus intimes confidents, ce Girolamo Novelli pour lequel il n'avait pas de secrets dans ses lettres, le rend responsable de la guerre elle-même qu'il sait très bien avoir été fomentée par le pape, lui apprend qu'on a assez de sa personne, déclare que Sixte n'a peut-être pas tort après tout et que tant de combats ne servent qu'à défendre son crédit.

La partie semble perdue à jamais. Tous l'ont lâché de la plus honteuse façon. Demain une conjuration autrement grave que celle des Pazzi risque de l'emporter; personne ne le défendra; le peuple môme sera contre lui...

Il sauve tout par son habileté. Et voici comment il sort de l'impasse terrible, prépare, au long de l'escalade, des rochers de repos, découvre des sentiers invisibles, profite de tout pour se guider vers la grande route qu'il gagne enfin.

Filippo Slrozzi est à Naples, il s'y est enrichi, a lié connaissance avec les habitants les plus célèbres et entretient d'excellents rapports avec le roi. Lorenzo le charge d'aller dire à don Ferrante, que lui, le Magnifique, se remettra sans coildition entre ses mains s'il veut bien restituer à Florence les villes qu'il lui a enlevées, et aider au rétablissement de la paix. — Il démasque ainsi d'un seul coup la politique papale en la contraignant à s'avouer enfin; il se lave à tout jamais d'une accusation de tyrannie ; il révèle une bravoure généreuse qui se rehausse du meurtre récent de Piccino*. — Et, pour hâter l'effet du coup de théâtre, il décide de partir immédiatement.

Au fond il ne redoute pas grand'chose; le duc d'Urbino et de Calabre Tout invité secrètement à ce voyage après avoir reçu de don Ferrante l'assurance qu'il serait bien accueilli. Déjà il pense à son retour, et qu'il retrouvera tout en bon ordre ainsi qu'il le laisse.

La mise en scène est préparée avec soin. Il écrit le 6 décembre à ses nouveaux amis; puis, la lettre relue et expédiée, il convoque quarante des principaux citoyens. Il recommence une partie du discours prononcé précédemment mais en changeant la conclusion ; il insiste sur son sacrifice, sur la grandeur de son action et fait voir, sans s'y arrêter, ce qu'elle représente d'héroïsme ; il affirme ne pas leur en vouloir; il les supplie au contraire d'accep-

* Ce Piccino avait été assassiné sur l'ordre de don Ferrante simplement parce qu'il s'en méfiait.

ter son départ comme s'ils avaient envie de s'y opposer; il leur donne de l'assurance, déclare compter sur eux, leur recommande sa maison et sa famille, — jette son défi au pape. Puis il part au plus vite, quoi que ce soit déjà le crépuscule.

Le lendemain, il s'arrête à San Miniato al Tedesco. Il pense que son départ n'a peut-être pas produit assez d'effet et qu'il serait bon qu'on s'occupât encore de lui. Il écrit alors une longue lettre où il continue son panégyrique; il l'adresse aux

États de Florence. « Il me semble que la paix

est devenue d'une nécessité indispensable. Comme tous les moyens employés pour l'obtenir n'ont pas abouti, j'ai mieux aimé m'exposer moi-même à quelque danger que de laisser la ville dans la détresse où elle se trouve ; je prétends donc me rendre directement à Naples, espérant que je vous rendrai la paix en me livrant moi-même à vos ennemis, puisqu'ils prétendent que leurs coups sont dirigés contre moi. Ou le roi de Naples n'a que des intentions favorables à la République, comme il l'a souvent assuré et comme quelques-uns Tont cru, et il aspire par sa conduite hostile envers vous, à cause de moi, à vous rendre service, plutôt qu'à vous ravir la liberté, ou dans le fait, il veut la ruine de Florence. S'il est favorablement disposé à votre égard, il n'y a pas de meilleur moyen pour éprouver ses intentions que de me livrer moi-même entre ses mains et c'est la seule manière de nous procurer une paix honorable. Si, au contraire, les projets du roi sont d'anéantir votre liberté, nous

nous en apercevrons bientôt; et il est préférable d'acquérir cette lumière par la ruine d'un seul que

par celle de tous D'un autre côté, comme

j'ai joui au milieu de vous de beaucoup d'ornements et de considération, je me crois plus particulièrement obligé de servir les intérêts de mon pays, même aux dépens de ma propre existence. C'est dans cette volonté que je suis parti; peut-être le désir de Dieu est-il que cette guerre, commencée par le sang de mon frère et par un peu du mien se termine par mon intervention. Si mes vœux sont exaucés, je me réjouirai d'avoir rendu la paix à mon pays et retrouvé, quant à moi, la sécurité. Si le destin en décide autrement, mon malheur s'adoucira de la pensée qu'il était nécessaire au bien public ; si les ennemis en effet ne veulent que ma ruine, ils m'auront entre leurs mains et pourront l'achever. Si leur ambition menace la liberté publique, je ne doute point que mes compatriotes s'unissent pour la défendre jusqu'à la dernière extrémité et avec autant de succès — je veux l'espérer — que nos ancêtres autrefois. Tels sont les sentiments avec lesquels je vais poursuivre l'exécution de ma volonté, suppliant le ciel de m'accorder en cette occasion la grâce de faire tout ce que chaque citoyen doit être prêt à faire dans tous les instants pour le bien de sa patrie. — De San Miniato, le 7 décembre 1479. »

Il est à Pise le 10. De là, il écrit à Antonio Montecatino que les galères napolitaines envoyées par don Ferrante sont arrivées. A Livourne il est

rejoint par les Dix qui voudraient en faire leur orateur auprès du roi ; mais, un peu honteux de leur conduite et craignant un refus, ils n'osent Taborder. Le long du voyage, Giantomaso CarafTa qui commande les galères est très aimable avec lui. Le 18, Tenchantement de Naples au golfe bleu apparaît. Il débarque. Le second fils du roi et son petit-fils Taccueillent sur le rivage. Ils l'entourent de grands honneurs. Il y a là pour garer la foule et encadrer les courtisans une centaine de fantassins et de cavaliers dont les cuirasses brillent au soleil autour du large drapeau qui gonfle la croix d'Aragon.

Le gros don Ferrante se montre très aimable et s'entretient longuement avec son hôte. Lorenzolui apprend — ou croit lui apprendre — les négociations entamées avec le duc de Lorraine qui vient de s'engager récemment à conduire six mille chevaux en Italie ; il lui expose les promesses de Louis XI ; il montre combien Tappui de Rome lui est inutile et comme il reste faible auprès des alliances proposées, surtout que le pape se fait vieux et peut mourir d'un moment à l'autre.

Gomme cependant don Ferrante peut fort bien refuser en prétextant que Florence, avec de tels moyens de salut, n'a qu'à se tirer d'affaire ellemême, il représente les inconvénients de l'intervention étrangère tout en rejetant sur les circonstances et surtout sur la politique papale la nécessité où il se trouvait de Tappeler à son secours ; il eût préféré de beaucoup pouvoir s'en abstenir, et l'aurait même fait quant à lui ; mais a-t-il cherché la guerre ? On sait bien que non. Ces étrangers une fois en Italie auraient envie de piller et d'acquérir des terres ; serait-on à même de les en empêcher ? Il ne le pense pas ; trop d'inimitiés^ trop de divi*

sions nuiraient, ce jour-là, comme par le passé, à une entente; le pape n'y aiderait pas, bien entendu ; et il serait fou de croire que les barbares viendraient sans désir de conquête. Le territoire serait morcelé. Et il représente que, malgré tant de disputes, l'Italie reste quand même la terre commune, la patrie naturelle et absolue. Il insiste encore sur le pape pour le dénoncer le pire ennemi justement de toute la péninsule, insoucieux de ce qui n'esl pas TÉglise, placée dans son rêve de domination bien au-dessus des questions de patrie; il fait le procès de sa politique insinueuse, se faufilant pour mettre peu à peu la main sur le pouvoir temporel auquel elle n'a aucun droit, et s'occupant de tout, excepté de la religion. Son frère Giuliano avait été tué bien plus par Sixte que par les Pazzi; lui-même avait failli Têtre; cet homme, qui parle au nom de Dieu et doit être son représentant sur terre, avait ordonné que le crime s'accomplît sous le le regard de ce Dieu même, dans son temple. Qui garantissait don Ferrante que Sixte n'agisse pas de même à son égard ? Puis, revenant à l'argument des ultramontains dont son interlocuteur a paru s'émouvoir, il ajoute au danger que le royaume de Naples aurait à courir en restant seul, Sixte étant alors trop occupé de lui-même pour songer aux autres. Il termine en démontrant l'intérêt de Naples conforme à celui de Florence comme à celui de Milan et que leurs dissensions ont été un malentendu machiné par Rome. Il propose une alliance fidèle dont tous deux tireraient grand profit ; ce serait la

paix assurée, fermer Tentrée de la patrie aux Français par Milan, aux Turcs par Venise ; le pape, réduit à ses seules forces, no serait plus à même de renouveler ses intrigues et n'aurait plus que l'enceinte de ses États pour assouvir la vilaine humeur dont le destin l'avait loti.

Don Ferrante sent la justesse de tout cela ; il est trop astucieux cependant pour oublier que le Magnifique ne représente pas, en ce moment surtout, la ville de Florence, et, avant de répondre tout à fait, il le garde près de lui avec des phrases faciles et des distractions ; il peut attendre de la sorte les événements de Toscane où il a des émissaires et se renseigner à son aise sur les tendances qui l'animent. De son côté, Lorenzo se montre satisfait de cette hospitalité qui ne peut qu'arranger ses affaires. Les absents n'ont pas toujours tort, même dans les choses politiques. Lorenzo ne s'ennuie pas; Naples est charmante ; la cour du roi présente beaucoup d'hommes curieux ; il songe agréablement que ses concitoyens se le représentent malheureux et traqué, toujours sur le point d'être tué ; car don Ferrante est un roi cruel ; on sait partout à mille lieues à la ronde qu'il enferme ses prisonniers dans des cages et que toute une galerie de son palais est veillée par les cadavres embaumés de ses ennemis. Ceux qui détestent le Médici espèrent même beaucoup et intriguent auprès du souverain pour l'engager à augmenter sa collection funèbre. Mais don Ferrante a été charmé par son ancien adversaire, et, s'il redoute

encore le Saint-Père, c'est de loin seulement, par un reste de doute et d*hésitation. Aussi, les choses traînant naturellement en longueur, Lorenzo les aide de son mieux.

Florence offre le spectacle classique des villes qui renient leur bienfaiteur. Tous ceux qui ont été trop petits pour mériter un emploi quelconque dans le gouvernement et tous les envieux acharnés à la destruction d'une grandeur qu'ils ne peuvent comprendre relèvent la tête sous Tirifluence des phraseurs toujours prêts à l'action quand elle paraît enfin dépourvue de véritables dangers. — Ici, ces mécontents, n'ayant pas de chef, pensent que le mieux est de mettre à leur tête un des meilleurs amis de Lorenzo, orateur prenant aussi quelquefois la parole à Milan — qu'importe à un orateur pourvu qu'il pérore ? — Girolamo Novelli, celui-là sur lequel le Magnifique avait toujours pensé pouvoir compter. C'est par lui qu'ils attaquent les Dix de la guerre ; ceux qui restent timides malgré tout comptent sur le roi de Naples et conseillent encore quelque temps le silence ; mais, au Conseil, ils repoussent les propositions des rares partisans restés fidèles ; et, comme il est nécessaire de longuement parler de la patrie avec des phrases sonores, ils roulent les yeux terribles nécessaires en ce cas, plissent le front, se frappent la poitrine et lèvent les bras en disant que le duc de Calabre est près de Sienne, qu'Antonio Fregoso vient de surprendre Sarzane ; ils déclarent finalement la patrie en décadence, à jamais perdue et

souillée. Comme cela va un peu loin et qu'il n'est d'autre part pas très certain que son ami ne revienne pas d'un moment à l'autre, Girolamo se dérobe; de plus, comme il faut à cet homme une certitude afin de régler sa conduite, il conseille aux partisans duMedici, avec lesquels il n'a jamais d'ailleurs cessé d'être en bons termes, de lui écrire que son retour est nécessaire et qu'il ferait même bien de le hâter le plus possible.

Sachant à quoi s'en tenir sur les agitations signalées, le Magnifique pense qu'il serait bon de dissimuler encore afin de bien établir qu'il est parti dans l'intérêt de tous ; c'est en même temps forcer le pape à ôter le masque qu'il maintient d'une main incertaine sur sa figure glabre et dure. Rien ne presse. Il profite de son séjour pour se créer des amis. Il connaît les ressorts humains et que rien n'attache la majorité comme l'argent; il cherche à plaire et donne des fêtes ; les femmes lui en savent gré ; la nièce du roi, Hyppolita, lui écrit des lettres fort gracieuses ; il montre un grand luxe d'équipages, achète beaucoup chez les commerçants les plus connus, dote une foule déjeunes filles, prête de l'argent aux petits capitaines sans le leur réclamer, tire trois cents captifs des galères, leur donne dix florins après leur avoir fourni un habit et des chausses de drap vert. Le peuple l'adore. Tant de bienfaits rejaillissent aussi sur don Ferrante auquel ses sujets savent gré de posséder un tel hôte ; don Ferrante, de son côté, remercie Lorenzo, Tépie, l'observe attentivement.

180 KSSA! SUR LAURENT DE MÉDIGIS

cherche à surprendre le secret de tant d'habileté^ Tentoure de soins et de prévenances, et, peu à peu, arrive à solliciter lui-même ralliance proposée. — Cela avait duré deux mois.

Le pape se montre mécontent. Il devine bien que si le séjour de son ennemi se prolonge de la sorte à Naples, il ne lui reste plus à espérer aucun assassinat et qu'une alliance vient de lui être enlevée ; il n*ignore probablement pas les négociations avec la Lorraine ; il sait que Louis XI aura envie de tenter un effort au cas où la réussite lui paraîtrait probable ; il constate que ses armées ne lui ont servi à rien et que ses petites victoires ont été des jeux sans importance ; il compte avec un regret triste l'argent dépensé, « un puits d*or », dit-il dans une lettre. D'aucune façon il ne peut continuer la lutte. Il est pris à son propre piège, la tête dans la souricière qu'il a tendue. Le marché qu'il a voulu, on le lui offre, et il lui faut rentrer Fépée au fourreau à moins de montrer au monde sa fourberie ; il aurait bien voulu quand même tenter un dernier essai, mais ses alliés refuseraient, et, n'étant pas couvert par la victoire, il risquerait cette fois d'être renversé. — Reste son prestige. Il décide une dernière fois de s'en servir, timidement. Il fait alors savoir au roi de Naples qu'il serait juste que Lorenzo vint s'humilier à Rome et qu'à ce titre seulement la paix deviendrait possible. — Personne ne lui demandait la paix, tant on la considérait comme prochaine ; c'est lui-même qui la propose et à ce don Ferrante qu'il sait l'avoir

lâché ; cette paix, c'est lui-même qui ne la voulait pas, qui Tavait troublée. Il en était à implorer qu'on vint lui demander un pardon qu'il promettait d'avance.

Sûr maintenant du roi Ferrante, mais redoutant des complications possibles survenues par de nouvelles menées du pape, Lorenzo pense prudent de partir; par la même occasion il fera savoir à son compère qu'il n'a pas voulu influer sur sa conduite au point de le contraindre à quoi que ce soit, et se donnera un air de désinvolture destiné à tromper sur les ennuis encore persistants de sa position. A Florence on pourrait l'oublier et il ne le faut pas ; le peuple encore indifférent, sinon prêt à le recevoir, risquerait d'être progressivement monté contre lui. Il part. Il est à Gaète le 1 mars 1480. Don Ferrante l'y fait rejoindre par un courrier porteur d'une lettre où il le supplie de revenir. Il fait la sourde oreille ; le roi est peut-être fâché de n'avoir plus cet important otage; peut-être aussi est-il sincère; en tout cas, la méfiance est préférable. Elle réussit. Un nouveau courrier lui apporte une nouvelle lettre avec un traité tout préparé auquel il ne manque plus que sa signature. Il signe joyeusement sur le parchemin raide aux cachets de cire rouge. On est au 2S mars, jour de l'Annonciation. A Florence, une procession d'actions de grâces éparpille des pétales de fleurs sur les pavés pointus et fait monter l'encens le long des maisons aux gros mûrs. Tous se montrent heureux, même ceux qui rient jaune. Si l'on en croit Rinuccini,

le traité contient quelques articles secrets déplorables; mais cet historien médisant et rageur est trop suspect de parti pris pour mériter créance. Il est certain dans tous les cas que Talliance devait coûter annuellement soixante mille florins destinés aux coffres du duc de Calabre, et contenait, parmi ses clauses, l'élargissement des Pazzi enfermés à la tour de Volterra ; de son côté, don Ferrante promettait la restitution des villes et des forteresses prises pendant la guerre ; et les deux gouvernements devaient se porter garants de leurs Etats réciproques. Dans la situation où les circonstances l'avaient en quelque sorte étouffé, Lorenzo n'avait pas le choix des moyens; cette alliance fixait pour lui presque une question de vie ou de mort; et il s'en tirait encore à bon compte. Il empêchait du même coup le duc de Calabre établi à Sienne d'empiéter sur le territoire toscan, et lui liait les mains tout en aidant à son établissement; plus tard il y aurait lieu d'aviser, les dis-^ eussions fréquentes survenues entre le duc et ses administrés révélant déjà une autorité fort mal établie. A tout prendre son traité était avantageux. Le Magnifique, comme il convient, se montrait l'ouvrier de sa fortune. Il venait de la sauver en profitant avec adresse de circonstances au milieu desquelles bien des hommes eussent été broyés. Seul, sans assassinat et sans se servir de la guerre, il avait gagné la bataille.

Sa victoire est en efl'et complète. Par son alliance avec don Ferrante, il ne réussit pas qu'à annihiler

le pape, il empêche ses autres ennemis de faire quoi que ce soit. Le More y était déjà disposé ; Ercole d'Esté, au contraire, inemployé, avait tout intérêt à faire durer les discordes ou a en susciter de nouvelles ; mais il ne peut rien, et, afin de se maintenir dans les bonnes grâces du Magnifique, lui donne des conseils faciles, par exemple, celui de ne pas aller à Rortie. Quant à Sixte, il rage en toute liberté entre les murailles du Vatican en exhalant à ses familiers des soupirs douloureux sur rimpuissance où « ce fils dégénéré » Ta réduit ; enfin, comme il faut s'exécuter, il charge son orateur Giustini d'accorder son approbation au traité. Venise demeure écartée, ne regardant pas le résultat d'un œil très satisfait ; elle n'ose s'avouer officiellement mécontente, mais elle rend la monnaie de la pièce qui lui a été servie en se rapprochant du Saint-Père. Cela n'était guère dangereux pour Lorenzo, bien que le second capitaine de la nouvelle ligue fut le comte Riario ; l'autre était René IL Louis XI, quant à lui, montre une réserve sans hostilité.

Et les événements eux-mêmes vont achever son succès. — Il sait que le sultan a été sollicité par Venise afin qu'il fasse une descente dans la péninsule ; et il sait que Venise espère faire débarquer les troupes ottomanes sur la côte napolitaine. Luimême n'est pas en mauvais termes avec Mahomet II et, s'il le voulait, pourrait intervenir, mais il songe que Venise devenant bien maintenant avec le pape, toute la faute de l'affaire pourrait

184 ESSAI SUR LACRENT DE MEDIGIS

être rejetée sur Sixte, ce qui hausserait encore ses valeurs auprès de don Ferrante; et il pense que le pape, ayant dû certainement se mêler de la chose, sera forcé pour la seconde fois de se démasquer, ce qui ne pourra que nuire à son dernier crédit. Il laisse faire, assez content du fond de son repos si bien gagné, de voir les autres en proie aux difficultés dont ils avaient voulu lui faire cadeau. Une seule crainte le dérange, celle que les Turcs ne viennent point finir d'arranger ses affaires. Ceux qui s'indigneront de ce bon scepticisme sont des sots dont la réflexion superficielle ne prend point conscience de la réalité. Florence seule est la patrie de Lorenzo ; il ne peut, en vérité, considérer comme ses frères bien-aimés tant de petits Etats acharnés contre sa personne. Là comme tant d'autres fois, la nécessité commande ; cette nécessité ne dépend pas de lui; il ne fait qu'en interpréter le sens avec soin pour agir d'après elle. Possédant Florence et chargé de sa grandeur, il cherche à maintenir cette grandeur par tous les moyens. N'est-il pas logique avec lui-même et la mission qu'il s'est fixée? Quant aux historiens qui nient la machination de Venise et cherchent à représenter Lorenzo comme son instigateur, ils font preuve d'ignorance à moins qu'ils ne mentent volontairement ; il n'y a qu'à lire Navagiero et Sanuto pour s'en convaincre. Venise même ne s'arrêtait pas à une demande d'invasion; elle avait chargé son amiral Vettor Soranzo de gagner Corfou pour y solliciter une alliance avec le Croissant dès

qu'il aurait vu la flotte barbare assaillir la côte napolitaine. Un seul écrivain, Camillo Pozzio, prétend queLorenzo s'entendit avec Venise. C'est bien mal connaître Tesprit des faits; au point oîi en étaient les choses, aucune entente avec Venise n'était plus possible ; le bruit en fût trop vite, grâce aux nombreux ennemis de Lorenzo, parvenu à Naples,cequiluiauraitretiré donFerrante, démoli toute entente et remis la situation de Florence dansTétat déplorable d'auparavant ; et Lorenzo était trop bon politique pour commettre une si grosse erreur. Capponi déclare que ce Pozzio n'a aucune véracité ; nous le remarquons, en tout cas, bien léger, quand il saute par-dessus la ligue de Venise et du pape, alors que cette ligue est la principale ossature de la question.

i II il ' .li^

Les Turcs viennent de laisser neuf mille morts sur le terrain à l'attaque de Rhodes, invincible grâce à l'énergique défense du grand maître d'Aubusson; quinze mille blessés les suivent. Ils ont justement à cœur de cacher cette défaite. Leur flotte de cent vaisseaux cingle vers Antone ou Velona sur le rivage albanais. Soixante voiles vénitiennes, après les y avoir escortés, prennent la direction de Corfou. L'armée turque commandée par le grand vizir Keduk Ahmed met le siège devant Otrante. La place, après une défense héroïque, est contrainte à capituler ; on lui promet de la respecter. Immédiatement elle est livrée au pillage et tous ses habitants sont massacrés. Le grand vizir la fortifie de son mieux du côté des terres, garnit son port de défenses assez importantes, rassemble beaucoup de cavalerie et ravage les environs. Ce qu'a prévu Lorenzo ne se fait pas attendre. Don Ferrante envoie des courriers dans toutes les directions, appelle le duc de Calabre, et, persuadé que le pape est pour beaucoup dans Tinvasion, lui fait savoir que s'il n'envoie pas de suite de puissants renforts pour chasser l'ennemi commun, il compte,

quant à lui, traiter avec les Turcs et leur donner passage à travers ses Etats dans la marche qu'ils veulent entreprendre sur Rome.

Florence peut être satisfaite. Le 15 août, quatre jours plus tard, Lorenzo écrit à Louis XI que cette catastrophe n'en est en réalité pas une et qu'elle a rendu la paix à Tltalie. Elle Ta en toiit cas sûrement rendue à la Toscane. Sixte lui-même va faire sa soumission en annonçant qu'il est prêt à recevoir les ambassadeurs florentins. C'est encore lui qui demande. Le temps n'est même plus où il proposait que Lorenzo vint en personne affirmer les sentiments d'humilité qu'il ne possédait pas. Le 11 août, douze ambassadeurs sont désignés. Ils ont ordre, aussitôt leur mission accomplie, de quitter la ville éternelle si le pape ne donne pas l'absolution sans retard, demande de l'argent ou exclut de ce pardon général une personne particulière. Les rôles étaient changés. Mais la nécessité, au moins au point de vue officiel de ce pardon, montre quel était encore le pouvoir du prestige pontifical à cette fin du XV® siècle.

Sixte refuse d'abord de recevoir les envoyés et tergiverse. Cependant ceux-ci assistent le 25 no- A^erabre à un consistoire secret. Le 3 décembre, ils se postent sous le portique de Saint-Pierre ; Francesco Soderini, évêque de Volterre, est à leur tête. Le pape a réfléchi. 11 sait que Mahomet en veut au siège de la chrétienté, que lui-même et son clergé seraient exposés à des supplices assez affreux s'ils tombaient entre ses mains et qu'une partie, de

beaucoup la plus grosse de celles où il avait pris part, se joue en ce moment. Dans la péninsule son autorité trop absolue et trop tracassière a fourni de nombreux partisans aux guerriers du Prophète. La route n'est pas si longue qu'elle le paraît d'Otrante à Rome pour une armée victorieuse. Quinze cents soldats du roi de Naples sont déjà passés à la solde des Turcs. Mahomet II, désireux d'augmenter ses partisans, vient de faire savoir qu'il accorde une exemption d'impôt de dix ans aux pays conquis, qu'il n'imposera ensuite aucun tribut dépassant une piastre par tête, qu'il laissera les chrétiens libres de suivre leur religion ainsi que cela se passe à Constantinople déjà et qu'il regrette les cruautés commises au siège d'Otrante, car il ignore les coupables et ne peut, par conséquent, les punir. Et Sixte se rappelle que sa dernière bulle a passé tout à fait inaperçue.

Il vient vers les ambassadeurs environné de ses cardinaux ; on lui dresse un trône ; il y monte lentement, s'y assied avec l'air le plus imposant qu'il peut se donner et fait un signe. Les douze Florentins se jettent à ses pieds, les embrassent, restent à genoux et confessent qu'ils ont péché contre l'Eglise. Soderini parle ensuite, cherche à faire descendre sur les siens la miséricorde divine et implore la compassion du pontife. Un notaire apostolique lit les formules de confession et les clauses delà paix. Sixte qui, pendant ce temps, est resté à se répéter son discours, prononce les paroles suivantes, avec tout le sérieux néces-

saire : « Vous avez péché, mes fils ; premièrement contre le Seigneur Dieu notre Sauveur, en tuant crnellement et criminellement Tarchevêque de Pise ainsi que les prêtres de Dieu; car il est écrit : Vous ne toucherez pas à mes oints! Vous avez péché contre le pontife romain qui exerce sur la terre les fonctions de N.-S. Jésus-Christ, car vous Tavez diffamé dans le monde entier. Vous avez péché contre le saint Ordre des Cardinaux en retenant malgré lui un cardinal légat du Saint- Siège apostolique. Vous avez péché contre tout Tordre ecclésiastique en retirant vos tributs au clergé de votre territoire; vous avez été la cause de beaucoup de rapines, d'incendies, de pillages et de maux infinis, en n'obéissant point à nos ordres apostoliques. Plût à Dieu que dès le commencement vous fussiez venus à nous, le père de vos âmes ! Alors nous n'aurions point recouru aux armes de la chair pour venger les injures infligées à TEglise. Certainement c'est à regret que nous avons sévi contre vous ; cependant nous avons dû le faire pour l'honneur de Tapostolat dont nous sommes chargé. Mais, maintenant, mes fils, que vous revenez avec humilité, nous vous recevons en grâce dans notre sein, nous vous donnons l'absolution des erreurs et des excès que vous venez de confesser. Ne péchez plus, mes fils ; ne faites point comme les chiens qui, après avoir été punis, retournent à leurs vomissements. Vous avez éprouvé du reste la puissance de l'Eglise, et vous devez savoir combien il est dur d'opposer sa tête au bou-

clier de Dieu, ou de vouloir briser sa cuirasse. » Il se lève, prend les baguettes que lui tend le grand pénitencier et en frappe les épaules de chaque ambassadeur. Ceux-ci, en réponse, baissent la tête et murmurent le plus lugubrement possible : Miserere meiy Domine! Le pontife ajoute aux conditions du traité, en guise de pénitence, que les Florentins devront armer à leurs frais quinze galères pour faire la guerre aux Turcs. Les portes de l'église s'ouvrent. Une messe est célébrée.

C'est la paix. Les Turcs n'ont plus qu'à s'en aller. Mahomet II vient de mourir. Pour se débarrasser de la charge de quinze galères — bien qu'elle n'eût guère de chance de s'exécuter jamais — Florence envoie à Rome Guidantonio Vespucci qui fait réduire de beaucoup la somme à dépenser. Sixte cette fois se montre aimable tout à fait. Lorenzo avait gagné un des plus beaux combats diplomatiques dont l'histoire puisse faire mention. Il y ajoute en exigeant de don Ferrante les villes et les châteaux qui dépendent de Sienne, comme le traité signé entre eux l'y autorisait. II n'a plus qu'à se reposer. Tout va selon ses vœux. Mais son âme inquiète et précise reste insatisfaite. Le gouvernement, quoique tant modifié déjà, ne lui rend pas tous les services qu'il veut en tirer ; il ne Ta pas suffisamment dans la main, à la manière d'une épée sûre. L'heure est propice ; jamais elle ne sera si favorable. « Alors cette ville, écrit Macchiavelli, avide de parler et qui juge les choses parle succès et non par les conseils, changea d'avis.

porta Lorenzo de' Medici aux nues, en disant que sa bonne fortune lui avait fait se gagner par la paix ce que la mauvaise lui avait fait perdre par la guerre. » Il en profite.

Au cours des événements, il a pu constater ce qui lui manquait pour agir,ye noter et préparer le plan nouveau, il ne possède pas le pouvoir d'imposer une réforme trop radicale qui porterait atteinte à sa popularité toujours grandissante, mais il est à même d'insinuer des additions nouvelles, d'étendre leur influence peu à peu et de tout changer en paraissant tout conserver. C'est ainsi qu'il maintenait les conseils existants tout en en créant un nouveau. Afin d'éviter les inévitables retards qui se produiraient, s'il convoquait une assemblée pour ratifier ce qu'il vient de faire, et surtout pour triompher à l'avance des refus qui lui seraient peutêtre opposés, il réunit seulement quelques amis dévoués en lesquels il a confiance, surtout dans l'occasion présente, alors qu'il vient de reprendre toute sa puissance. Rinuccini, qui fait partie de cette balie et qui est redevable à Lorenzo de la plus grande part de sa fortune, la compare à un Parlement et en dit du mal ; il ne paraît pas cependant qu'elle eût mal géré les affaires le moins du monde. Il est décidé, en outre que les seigneurs, à la pluralité légale de six fèves, éliraient trente citoyens chargés d'élire eux-mêmes en même temps que les collèges et la seigneurie une balie de deux cent dix membres âgés de moins de trente ans pour former une nouvelle balie; se joindraient à ces élus

les Trente, les seigneurs et les collèges ; cette balie durerait jusqu'au 30 juin, et posséderait une autorité semblable à celle des trois conseils, celui des Cent, de la Commune et du Peuple ; elle aurait le droit de déléguer tous les pouvoirs à un nombre moindre au cas oîi elle le jugerait nécessaire. Au mois de novembre, il rectifie la besogne qui consiste à former les bourses, c'est-à-dire les noms des citoyens proposés comme aptes aux offices, redoutant qu'une sorte d'oligarchie puisse se former là, et il adjoint aux Trente quarante-huit collègues, douze par quartiers. Le Conseil des Soixante-dix devient un des rouages les plus importants ; il admet les arts mineurs dans une proportion semblable à celle des autres offices; il nomme les emplois; il s'arroge le droit de remplacer ses membres défunts ; chaque famille ne peut y avoir qu'un nombre de représentants déterminé, afin d'éviter toute suprématie ; deux familles seules sont exclues de cette charge; il est probable, comme l'avance Capponi avec un sourd mécontentement, que l'une de ces familles fut celle des Medici et Tautre une inconnue de peu d'importance. Ce conseil porte le dernier coup à celui des Cent qui va disparaître petit à petit. Par exemple, comme les gonfaloniers de l'avenir sont connus d'avance, il décide que les Soixante-dix, pour en désigner les autres membres, se réuniraient aux gonfaloniers présents et futurs ; et comme ce n'est pas encore assez, il décide aussi qu'il ne sera plus consulté dorénavant qu'après les deux conseils du peuple et de la commune, deve-

nus très peu influents l'un et l'autre. Les Soixantedix nomment les procurateurs chargés de fixer les impôts, de surveiller la « mercanzia », de désigner les Huit de balie dont Tautorité tranche les causes civiles et criminelles ; tous les six mois, ils élisent aussi les Huit de pratique qui se substituent lentement à leur tour aux Dix de la guerre, demeurant là surtout pour le décor. Aucun particulier n'a le droit d'adresser directement une proposition à ces Soixante-dix; rien ne doit leur parvenir que par les Seigneurs et selon les usages établis ; d'autre part, les Seigneurs, dépendant désormais de ce Sénat, ne peuvent agir librement. — Les Soixante-dix sont un merveilleux instrument de domination.

Naturellement quelques mécontents s'écrient ; et comme leur bruit couvre le silence de ceux qui ne disent rien, les historiens n'hésitent pas à les déclarer la majorité. Les démocrates et autres agitateurs s'en donnent à leur aise. Cambi déclare que les citoyens s'avilissent ; Rinuccini annonce que cette époque est célèbre par Tinsolence et la tyrannie du Magnifique et lui reproche un crime horrible : il a fait pendre trois individus généreux qui ont comploté avec Riario contre lui pour s'en saisir et le couper en petits morceaux.

Il semble ici nécessaire d'expliquer comment à travers tant de combats, tant de haines, tant de diplomaties, une sorte d'union mystérieuse persiste malgré tout comme un oiseau bleu battant des ailes au-dessus de la mêlée. Un élément considérable apparaît en effet dans le jeu de cette politique particulière et y insinue une poignée de main fraternelle presque invisible sous les faits et gestes de la plus cruelle ambition : l'Art — et toutes les formes de pensée par laquelle la Renaissance poursuit son œuvre. Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, surtout aux gouvernements d'aujourd'hui basés sur une étroitesse d'esprit stupide et laide qui n'eût pas été possible alors et qui n'eût sans doute pas été supportée non plus, les questions artistiques ont ici dans ce qu'il est convenu d'appeler les choses sérieuses une grande importance. Par l'échange des réflexions, des goûts communs et des recherches, par l'effet d'un même amour ardent pour le beau, au-dessus de la mesquinerie des petites frontières et des intérêts, une sorte de cosmopolitisme national élabore un rapprochement qui s'éta-

blit peu à peu ; les peintres et les architectes qui vont d'une cour à Tautre révèlent que TArt est libre ; des sympathies se forgent qui dépassent les distances et les conventions ; les troupes qui tiennent la campagne et entrent au cœur d'une forteresse la prennent moins facilement avec les meilleures sapes et les plus audacieux assauts que tel individu qui passe le pont-levis sans armes, avec des pinceaux, des couleurs et une lettre du prince qui l'hébergeait auparavant. La guerre elle-même n'est pas sans charmes; les généraux sont forcés de savoir leur métier, — ne serait-ce que la stratégie de la retraite, — car les batailles sont fréquentes et les rivaux nombreux ; elle aussi est artistique en quelque sorte et figure un tournoi gigantesque où les sentiments de courage et d'ardeur s'exercent glorieusement. L'amant d'Isotta travaille lui-même aux plans de la Rocca Malatestina et au livre de Re militari^ après avoir demandé à l'Alberti d'élever un temple païen à « Dieu immortel »; don Ferrante a une cour renommée ; le duc de Calabre fait construire Poggio Reale; le duc d'Urbino révèle au monde par son génie sa petite ville obscure. — Après la vision tumultueuse de tout à l'heure, j'esquisserai en matière de seconde fresque la vie spirituelle qui persévère sous tant de batailles; la fusion des deux images fournira la clef de leur secret.

Dans TApennin, sur le rebord de cimes abruptes du haut desquelles on aperçoit la mer Adriatique vers où elles descendent, à l'aube du xv® siècle,

Guidantonio de Montefeltro utilise les vertus guerrières de son peuple et lui donne une administration régulière ; il sert tour à tour le pape et le roi de Naples, il lutte contre Rimini, la glorieuse rivale voisine, il agrandit sa maison. Deux fils lui succèdent, Tun légitime, Oddantonio, Tautre illégitime, Frederigo ; le premier se rend remarquable par ses débauches et meurt assassiné après un an de règne ; le second est le fameux condottiere que nous avons vu servir pour Piero de' Medici et combattre contre son fils Lorenzo. Sur un des bas-reliefs du Bargello son profil s'accuse un peu bourbonien ; aux Uffizi son portrait par Piero délia Francesca, sous un bonnet qui ressemble à celui de nos juges, le montre lourd et pondéré; il y aurait encore de lui à Rome au palais Barberini, et du même Francesca, un autre portrait où il est représenté avec son tout jeune fils Guidobaldo *.

Le Montefeltro est énergique, enthousiaste et calme, pédant à ses heures. Une de ses femmes, — il se marie deux fois — Battista Sforza parle latin ; sa cour est grave et sévère. Il a près de lui trois architectes, Luciano de Laurana, Baccio Pontelli et Francesco di Giorgio Martini, Tauteur d'un célèbre traité d'architecture où il révèle qu'il travaille pour le duc à cent trente-six édifices ; il fait venir de Gand Justus pour qu'il exécute des portraits de philosophes, de savants et d'amis ; il protège ce charmant peintre dont on n'admire plus

* La vie de Guidobaldo a été écrite par B. Baldi (Milan, MDGCGXXI, 2 vol.) et mériterait une traduction française.

assez la grâce, Melozzo da Forli. C'est à Luciano de Laurana qu'il commande son palais ducal ; et il se fait son collaborateur ; il est là sur le terrain, discute tout jusqu'aux plus petits détails, et personne n'est surpris ; les ouvriers ont l'habitude ; c'est sous sa surveillance et d'après ses dessins que les nombreuses citadelles du territoire ont été construites. En 1483, Luciano rneurt; le palais est achevé dans ses parties principales ; Baccio Pontelli en décore Tintérieur. Lorenzo, qui a été tenu au courant, demande un plan de l'édifice; le Montefeltro le lui envoie. — Ce sont des procédés que nous ne connaissons plus.

Si l'on en croit le poète Antonio de Mercatello, ce palais renferme 250 pièces, 600 portes et fenêtres et 40 cheminées « ne fumant jamais ». La grande salle est tendue de tapisseries où la guerre de Troie déroule ses épisodes. Des sculptures d'Ambrogio Baroccio retiennent le regard un peu de tous les côtés. La bibliothèque contient toutes les éditions des livres qui paraissent — ce qui est rare pour l'époque — et 772 manuscrits dont 77 en hébreu, 93 en grec. Un jardin aux plantes rares s'étend autour. Ce palais, quoique très détérioré, et par les hommes bien plus que par le temps, est encore remarquable. Il suit la déclivité du terrain et a dû nécessiter toute une suite d'ouvrages solides ; le cortile est unique ; sa loge à triple étage qui ouvre trois baies veillées chacune par deux colonnes entre deux tours à encorbellement exprime une hautaine fierté. — C'est là

que le Montefeltro, pendant les intervalles de ses campagnes, mène la vie grave qu'a racontée son libraire, Vespasiano dei Bisticci. Tout est réglé méthodiquement afin qu'aucune minute ne soit perdue. En été, le duc sort à l'aube suivi de six cavaliers armés ; il rentre avec le matin pour entendre la messe et donner audience à ceux de ses sujets qui désirent lui parler, même aux plus pauvres ; pendant le déjeuner, la réception continue ; il boit de Teau et quelquefois une sorte de vin que sa recette révèle exécrable probablement, fait de miel et de fruits ; pendant ce repas, quand la réception a cessé ou n'a pas eu lieu, deux lecteurs qui alternent lisent les décades de Tite-Live ; pendant le carême les décades sont remplacées par les livres saints ; sorti de table, il reçoit un juge qui lui expose les causes frappées d'appel, et il en donne la sentence en latin. Le reste de la journée se passe à régler les affaires courantes, à examiner les forteresses, à faire manœuvrer les troupes ; le duc assiste ensuite aux vêpres, visite les couvents ou se promène ; au cours de ses promenades, il s'arrête souvent à regarder jouer les jeunes gens. Yient ensuite le souper suivi de longues conversations ; il étudie avec maître Lazaro les œuvres d'Aristote et de saint Thomas d'Aquin ou d'autres philosophes, lit les livres qui paraissent et les discute. — Quand un étranger intelligent passe par la ville, il est logé au palais.

Non loin de là, en descendant vers la mer, c'est la ville de Rimini. Depuis la mort du grand Sigis-

mondo, Tâme qui battait dans le temple merveilleux semble être morte ; mais Télan primordial demeure toujours. Roberto est un noble capitaine, fort sur son cheval, tel qu'il vit encore dans la pierre, sur sa stèle funèbre, au musée du Louvre.

En remontant encore vers leNord, Bologne, administrée par Giovanni Bentiviglio, est devenue célèbre ; là monte Téglise de San Giacomo Maggiore.

Sur le Pô, avant son delta compliqué, Ferrari, sous la domination des d'Esté, possède une cour de première ordre. Les princes sont de fervents serviteurs de la Renaissance ; dès leur enfance, ils méprisent les préjugés et ont Tamour du luxe. Là aussi le paganisme a introduit sa leçon. Lionel d'Esté fait peindre sur les murs de son palais Tentrevue de Scipion avec Hannibal. Dès le règne d'Ercole P*", les comédies grecques et latines sont représentées à la scène avec les décors et les costumes qu'on présume être ceux du temps. Le marquis Nicolas III fonde une université et entreprend un voyage à Jérusalem; il s'arrête à Cythère et y célèbre Tendroit où, d'après la légende, le berger ravit la reine de Sparte. Il est cruel et libertin ; il a vingt-cinq bâtards. Il fait élever les palais de Belzignardo, de Belfiore et de Consandolo. Il encourage particulièrement l'orfèvrerie, l'horlogerie, la tapisserie, la miniature et la musique. Il recrute les chantres de son église dans les Flandres. Son fils Lionel, qui apprend la guerre avec Braccio da Montone et les lettres avec Guarino de Vérone, écrit des sonnets et des

chansons. Il conseille à TAlberti d'écrire son traité d'architecture. Il commande au fameux Roger van der Weyden une descente de croix et un Adam et Eve ; il fait peindre les neuf Muses par Angelo Maccagnino. Son frère Borso est surtout un militaire; mais il aide les humanistes et continue les traditions de la famille ; il possède d^admirables bijoux ; les gens du commun, qui ne savent juger les choses que d'après leur valeur pécuniaire, prétendent que certains de ses colliers ont coûté 70000 ducats.

Le discernement judicieux deLodovico Gonzagua marquis de Mantoue, distingue Mantegna et se rattache après de longs efforts pour l'enlever à son pays natal. Lodovico, quoique marquis, l'artiste une fois installé, sait comprendre toutes ses bizarreries, et le Mantegna en a beaucoup ; il pense toujours qu'il est volé, et il accuse celui-ci de lui voler ses poires, celui-là ses matériaux de construction; ou bien, ce sont d'interminables disputes avec son tailleur, avec les officiers de sa cour, avec le premier Venu ; et son protecteur l'excuse en parlant de son génie. — En 1483, en revenant de \enise, Lorenzo, passant par Bergoforte, près de Mantoue, se détournera de son chemin pour rendre visite aux Gonzagua et à Mantegna. Lodovico étant absent, c'est son fils Francesco qui le reçoit, lui fait les honneurs de la ville et le conduit chez le peintre. La conversation des deux hommes dut être intéressante ; on ne la connaît pas; on sait seulement que le Magnifique admira non seulement les tableaux, mais encore

la collection d'antiquités que possédait Tartiste.

Des Sforza date la gloire de Milan. Le More y fait affluer les meilleurs artistes ; on y trouve, — nous le savons, — le Yinci. Galeaz Maria se montre déjà très intelligent; c'est un homme dur et bizarre; les mûrs de son château sont ornés, par ses ordres, de lys et d'étoiles sur fond bleu ; c'est lui qui demanda au Vinci la statue équestre de son père Francesco, œuvre unique où le grand homme avait mis seize années de sa vie et que devaient détruire dans la suite les arbalétriers français. Non loin de la capitale lombarde, Pavie dresse ses cinq cent vingt-cinq tours ; son château devient célèbre par son université où enseignent Chrysoloras, Beccadelli, Francesco Filelfo et tant d'autres; son incomparable Chartreuse révèle au monde une nouvelle merveille.

A Naples, Alfonse le Magnanime, bien que né en Espagne, devient vite italien. Il est brave et spirituel, intelligent, libéral et généreux. Il fait traduire les livres grecs. A Tattaque de Gaète, il défend à ses soldats d'employer pour construire des retranchements les pierres d'une villa qu'on pense avoir appartenu à Cicéron. Il consulte souvent Yitruve. II collectionne les médailles gréco-romaines. Son fils, le gros don Ferrante, hérite des mêmes goûts. Il continue les fondations de son père, mais éparpille trop son action et ne sait pas nettement la poursuivre une fois qu'elle a été entreprise. Il fonde l'académie pon* tanienne où parlent Pontanus, Lascaris, Pollenuccio et tant d'autres ; c'est à sa cour que réside le fameux Sannazar. Il possède quarante copistes qui ne ces-

205 KSSAI SUR LAURENT DK MEDICIS

sent de transcrire et d'enluminer; beaucoup sont étrangers ; Ottone Quarto est venu d'Allemagne, Jean de Bruges, de Belgique, Pierre Bardeo, de France, Wenceslas, de Bohême. Il envoie Giovanni di Giuslo dans les Flandres avec mission d'étudier les secrets de leurs écoles picturales. Il possède de merveilleuses étoffes, des plumes rares, mille curiosités. Son architecte Pieto di Martino exécute les sculptures de Tare triomphal de Castel nuovo; Guglielmo Monaco de Pérouse fond des canons, fabrique des pendules, moule des bas-reliefs. En Î47'J, arrive de Bologne le fameux Aristotèle de Fioravante, celui qui devait mourir dans la suite, après avoir servi les Sforza et Mathias Corvin, auprès du tsar Ivan III. — L'arrivée de Lorenzo fut pour don Ferrante bien plus qu'un événement politique; et contint une initiation; à partir des jours où ils discutèrent les bases du traité possible, le roi se jeta résolument dans la voie de la Renaissance; il est certain que souvent les discussions politiques ne furent pas soulevées ou très peu et que les deux \ anciens adversaires, se reconnaissant de nombreux

> points de contact, abandonnèrent des haines suran-

nées pour causer de ce qui leur tenait tant à cœur; la flamme qui dévorait leurs âmes insatisfaites était née du môme feu et brûla leurs rancunes dans sa montée radieuse; les sentiments artistiques des deux hommes enlevèrent et mirent sur la balance les poids qui pesaient trop lourds et ceux qui manquaient; et, pour parler selon les allégories d'alors, ce fut Psyché qui régla la main de Pallas afin

d'obtenir l'équilibre. — Don Ferrante de jour en jour davantage sentait qu'il s'en voudrait toute sa vie de tuer le Magnifique et qu'il souffrirait de n'être pas en bons termes avec lui. On peut même penser que ses dernières hésitations, s'il en eut, furent vaincues par sa cour.

Son fils, le duc de Calabre, est aussi une curieuse figure malgré sa cruauté, et — ce qui est bien pire — son avarice. Il se montra débauché au point qu'on le surnomma le dieu de la chair. Il employa Giuliano da Majano à la construction de deux importants palais, la Duchesca et Poggio Reale. Poggio Reale était un édifice carré comprenant deux étages, avec quatre tours également carrées aux angles ; un promenoir voûté régnait tout autour. Au centre il avait fait aboutir dans une salle basse une série de conduites d'eau qui permettaient de submerger la pièce très rapidement grâce à un mécanisme secret. Un des plaisirs favoris du duc consistait à inviter cérémonieusement à une grande fête des hommes et des femmes très bien habillés et à faire affluer l'eau d'un seul coup ; les portes fermées empêchaient la fuite et tout le monde était trempé. Dans le jardin, parmi les statues, on remarquait deux sirènes, une suivie de deux amants, l'autre se livrant à ceux qui la voulaient. On trouve la description de cette demeure dans le « Yergicr d'honneur d'André de la Vigne »; et on lit dans les bulletins* de la grande armée commandée par Charles YIII :

* Par de la Pilorgerie,

« Avant que le roy entrast en la ville, il a couché une nuit à Poge royal, qui est une maison de plaisance que le roy Ferrand et ses prédécesseurs ont fait faire, qui est telle que le beau parler de maistre Alain Chartier, la subtilité de maistre Jehan de Meun et la main de Fouquet ne sauroient dire, escripre ni peindre. Elle est assise loing de la ville, aussi loing que de Tours au Plesseix, et depuis la porte de la ville jusque-là, on va par grands sentiers et allées de tous côstez. Elle est environnée d'orengers et de rommarins et de tous autres arbres fructueux tant en yver qu'en esté, à si grande quantité que c'est chose inestimable. Ledit jardin est clos de mûrs en carré, et il est si beau que il ne sauraye escripre en la vie d'homme. Environ ceste maison sont les belles fontaines, les viviers pleins d'oyseaulx de toutes sortes et si estranges qu'on ne sauroit penser. De l'autre côté le beau parc où sont les grosses bestes à foison, la garenne de connins et de lièvres, l'autre garenne de faisans, de perdrix, et il semble que tout y soit fait par désir humain, car par mon souhait et celui d'homme vivant rien ne pourroit advenir de plus à nature humaine,... »

Page 1