PREMIER DISCOURS
Sur f Amour désintéressé.
M ESSIEURS ,
L’Amour de la béatitude est-il Je principe de tous les amours du cœur humain ? ou , le désir d’êire heureux cst-il le motif général de toutes nos actions? ou encore, dans les différentes sociétés publiques ou particulières que nous formons dans le monde , l’amour de nous-mêmes est-il la source unique de celui que nous avons pour les autres? C^est un problème de morale qui a été fameux dans tous les temps. Mais, a-t-il jamais dû en être un pour des hommes raisonnables, ou du moins pour des philosophes? Ne suffisait-il pas, pour lui ôter tout son air problématique, de faire un peu de réflexion sur la nature de notre volonté , sur les divers motifs qui fa peuvent mettre en mouvement, sur les différens objets qui la veulent gagner tour à tour en lui étalant, les uns leur beauté , les autres leur bonté? Un petit éclaircissement aurait peut-être prévenu toutes les contestations.
Cependant, Messieurs , grâce à noire né-
gligence à rentrer dans nous-mêmes , et plus encore à l’iiumeur disputeuse des philosophes , c’est une question qui dure depuis la naissance de la philosopliie jusqu’à nos jours» Avant que d’y répondre , permettez-moi de vous en rappeler l’histoire. Elle nous mettra peut-être mieux au fait que des explL calions plus méthodiques ; elle nous y mettra du moins plus agréablement..
La plus légère connaissance de l’antiquité nous apprend que cette question partagea autrefois la philosophie en deux grandes sectes, qui subsistent encore aujourd’hui^ quoique sous d’autres étendards,
Zénon , avec tout le Portique, soutenait que l’amour de l’honnête ou de la vertu , est , de sa nature , indépendant de l’amour du plaisir ou de notre propre utilité j d’où il inférait que nous pouvons aimer les autres hommes sans intérêt, par pure estime, par justice, par devoir, et sans aucun retour sur nous-mêmes.
Epicure, au contraire, avec tout son cortège de philosophes délicats, soutenait que l’amour du plaisir est le seul amour dominant de notre cœur ; que c’est le principe naturel de tous nos autres amours , le premier mobile de notre volonté , le motif unique et nécessaire de toutes nos élections ; d’où il concluait sans détour, que nous ne pouvons rien aimer , rien désirer , rien faire
que par amour-propre ; ou , comme il s’exprimait lui-même , par le motif de quelque espèce de volupté sensible.
Cicéron, génie universel, qui voulut, sur la fin de ses jours, transférer d'Athènes à Rome l’empire de la philosophie , comme il avait fait autrefois celui de l’éloquence , soutient, en bon académicien , le pour et le contre dans ses dialogues du Bonheur suprême ; épicurien , sous le nom de Torquatus, et stoïcien , sous celui de Caton. Mais quand il parle en sa propre personne, comme dans le second livre, eomme encore dans son Traité des lois , dans ses Questions tusculanes, dans ses Offices, on le voit partout intimement convaincu que notre amitié pour les autres hommes doit être gratuite j que l’amour de la vertu ne peut être vertueux , si la vertu elle-même n’en est pas le principal motif; surtout que l’intérêt, sous quelque nom qu’il se déguise, la dégrade ; en un mot , que l’amour intéressé d’Epicure déshonore la raison.
Malgré toute l’éloquence d’un si grand orateur, son fidèle Atticus, qu’il avait tâché de convertir dans ses livres des Lois , demeura toujours épicurien. César, qui était aussi philosophe à sa mode , se déclarait ouvertement pour la même secte ; et il paraît que tous ses premiers successeurs dans l’empire, depuis Auguste jusqu’à Néron,
ii’ement point d’autre philosophie. Jugez du progrès d’une doctrine qui avait des légions pour la défendre.
Sénèque , dans un siècle tout épicurien , eut le courage de s’opposer au torrent j on peut même dire qu’il eut la gloire de relever un peu à Rome le parti de Zenon, qui était tombé avec la liberté romaine.
Il n’y eut pas jusqu’aux poètes , qui ne se mêlassent quelquefois de philosopher sur cette matière ; il est vrai que , ces Messieurs disant tout ce qui leur plaît , selon que leur imagination est montée sur le ton de la raison ou sur celui des sens , ofi ne peut guère savoir le parti qu’ils ensbrassaienî. Le même poète .se déclarait tour-à-tour^ tantôt pour la sévérité du Portique, et tantôt pour la mollesse d’Epicure. Témoin Horace dans ses Odes ; il y passe continuellement , ou plutôt , il y voltige sans cesse de l’une à l’autre, comme un papillon du Parnasse.
Mais, pour nous rapprocher de notre siècle , nous avons un illustre poète français , qui me paraît plus propre que les anciens .à mon dessein d’expliquer, par des faits , l’état de la question ; c’est le grand Corneille. Voici comme il explique l’amour pur de Zénoi) , par la bouche d’un de ses acteurs; je ne me souviens pins dans quelle pièce :
Le véritable amour n’est jamais mercenaire ;
Jamais il n’est souillé de l’espoir du salaire :
Essai sur i.e Beau. i3
2gO ESSAI
Il ne veut que servir, el n’a nul intérêt
Qui ne cède à celui de l’objet qui lui plaît.
Il lie réussit pas moins bien à exprimer l’amour intéressé d’Epicure, dans une autre pièce , dont le titre m’est aussi échappé ; car, après avoir fait dire à un de ses- héros ou de^ ses héroïnes :
Je trouve peu de jour à croire que l’on m’aime , Quand je vois qu’on m’aimant on se cherche soi-même.
Il lui fait rendre celle réponse par son confident, ou par sa confidente:
Hélas! s’il est permis de parler librement.
Dans toute la nature aime-t-on autrement ? L’amour-propre est en nous l'auteur de tous les autres ; Il forme ceux des grands comme il forme les nôtres ; Luisent allume, éteint, ou change nos désirs;
Les objets de nos vœux le sont de nos plaisirs.
On ne peut guère douter que ces deux, senlimens , quoique si contraires, ne soient tous deux , par quelqu'endroit , fondés sur la nature , puisqu’on les met sur le théâtre avec succès; si ce n’est pourtant qu’on veuille dire que la diversité de nos préjugés naturels ou acquis , suffit à un poêle potir les y faire monter. Revenons donc aux philosophes, qui doivent être plus scrupuleux; et, sans nous embarrasser dans un étalage d’érudition inutile , arrêtons-nous aux faits contemporains qui regardent notre question.
SUR LE BEAU. 2t)I
Il y a soixante ans (i) ou environ; que le célèbre Abadie publia son Art de se connaître soi-même , ouvrage très-ingénieux, cl seul capable d’assurer à son auteur la qualité de bel esprit. Son principe fondamental est, que l’amour de nous-mêmes est la source unique de tous nos autres amours. Mais, parce que cette proposition est toujours mal sonantc à l’oreille du cœur ; il prend, pour la faire passer, une précaution assez fine; il avertit ses lecteurs de bien distinguer l’amour de nous-mêmes d’avec l’amour-propre; ce qui n’est pas peut-être aussi aisé à faire dans son cœur que dans un livre.
Quelques années après, le Père Lami, bénédictin, grand Cartésien, mais à la manière libre du P. Malebranche, de l’Oratoire, son maître ou son modèle, donna au public son Traité de la connaissance de soimême. 11 y soutient, contre le sentiment d’Abadie, qu’il y a dans notre cœur un amour de pure raison, un amour qui, pour se porter vers son objet, n’a besoin* d’être excité par aucun autre intérêt propre , d’utilité ou de plaisir; l’amour, par exemple, de la vérité, de l’ordre, du devoir ou delà vertu.
Presqu’en même temps, c’est-à-dire,
(i) Vers l’an 1684.