‹ Essai sur le beauChapitre 2 sur 19 · PREMIER DISCOURS · texte numérisé non relu

PREMIER DISCOURS

Sur le Beau en général y et en particulier sur le Beau visible.

MeSSI eu RS,

Je ne sais par quelle latalilé il arrive que les choses dont on parle le plus parmi les hommes, sont ordinairement celles que l’on connaît le moins. Telle est, entre mille airtres, la matière que j^entreprends de traiter. G’esi \e Beau’, tout le monde en parle , tout le monde ea raisonne. Il n’y a point de cercles à la cour , il n’y a point de sociétés dans les villes, il n’y a point d'échos dans les campagnes , il n’y a point de voûtes dans nos temples , qui n’en retentissent. On vèut du beau partout ; du beau dans les ouvrages de la nature, du beau dans les productions de l’art, du beau dans les ouvrages d’esprit, du beau dans les mœurs ; et, si l’on en trouve quelque part, c’est peu de dire qu’on en est touché, on en est frappé, saisi , enchanté. Mais de quoi l’est-on ? Essai sur le Beau. i

Demandez dans une compagnie aux personnes qui en paraissent les plus éprises , quel est ce beau, qui les charme tant? quel en est le fond , la nature , la notion précise, la véritable idée? si le beau est quelque chose d^absolu ou de relatif? s’il y a un beau essentiel , et indépendant de toute institution? un beau fixe, et immuablement tel? un beau qui plaît, ou qui a droit de plaire à la Chine, comme en France, aux Barbares mêmes, comme aux nations les plus policées?un beau suprême, qui soit la règle et le modèle du beau subalterne que nous voyons ici bas? ou, enfin, s’il en est de la beauté comme des modes et des parures, dont le succès dépend du caprice des hommes , de l’opinion et du goût ?

A ces questions, vous verrez aussitôt toutes les idées se confondre , les sentimens se partager, naître mille doutes sur les choses du monde, que l’on croyait le mieux savoir : et pour peu que vous pressiez vos interrogations pour faire expliquer les contendans, vous reconnaîtrez que, si le je-ne-sais-quoi ne vient à leur secours, la plupart ne sauront que vous répondre.

Quelqu’unme dira peut-être : faut-il donc aller si loin pour trouver du beau ? Ouvrez les yeux ; voilà une belle compagnie : écoutez : voilà un bel air. Mais il est évident que ce serait-là sortir de la question. Je ne vous demande pas ce qui est beau , disait autre-

SURLEBDAU. 5

fois un philosophe (i) à un sophiste, qui, sur le même sujet, lui faisait à-peu-près la même réponse. Je vous demande ce que dest que le beau? Les deux questions sont Lien différentes. Vous répondrez, suivant le style ordinaire, parfaitement juste à celle que je ne vous fais pas. Mais vous ne répondez point du tout à celle que je vous fais. Je vous demande, encore un coup : qu’est-ce que le beau? le beau , qui rend tel tout ce qui est beau dans le physique , dans le moral , dans les ouvrages de la nature, dans les productions de l’art, en quelque genre de beaute que ce puisse être.

Je sais qu’il y a des philosophes par le monde, qui m’auraient bientôt répondu.

Après avoir épuisé sur le beau tous les lieux communs de l’éloquence pyrrhonienne , qui se réduit à prouver aux hommes qu’ils ne savent rien , parce qu’ils ne savent pas tout ; ils concluraient ^ans façon à le mettre au rang des êtres de pure opinion. Mais si ces grands philosophes ne veulent point passer pour des extravagans , qui parlent du beau sans savoir ce qu’ils disent, il faut du moins qu’ils en admettent l’idée , qui est en effet très-constante. Je veux dire, pour ne rien supposer que d’indubitable, qu’il y a dans tous les esprits une idée du beau ; que cette

(i) Piatoa, dans son grand Hippias^

idée dit excellence, a<;réinenl, perfecûon ; qu’elle nous représenle le beau comme une qualité avantageuse , que nous estimons dans les auli es, et que nous aimerions dans nousmêmes. La question est de la développer, en sorte qu’elle devienne manifeste à tous les esprits attentifs ; c’est le dessein que je me propose.

J’ai cru , Messieurs , que vous verriez avec plaisir traiter dans vos assemblées académiques une matière si intéressante et si agréable par elle-même , d’ailleurs si peu connue dans la théorie^ et cependant si digne de l’être par les grands principes qu’on en peut tirer pour former ses sentimens, son langage , sa conduite sur le vrai beau, qui en doit être la règle. C’est ce qui me donne lieu d’espérer une audience favorable.

Pour donner d’abord un plan général de mon dessein, je dis qu’il y a un beau essentiel, et indépendant de toute institution, même divine : qu’il y a un beau naturel et indépendant de l'opinion des hommes; enfin qu’il y a une espèce de beau d’institution humaine, et qui est arbitraire jusqu’à un certain point. Trois propositions, qui renferment tout mon sujet, qui font voir l’ordre que je dois suivre en le traitant, et qui commencent déjà , si je ne me trompe , à y répandre quelque jour, par la distinction qu’elles mettent entre les choses qu’on a si souvent coutume de brouiller ensemble. Re-

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tenez, s’il vous plaît. Messieurs, cette première division de la matière que je me propose d’éclaircir.

Mais comme le beau peut être considéré ou dans l’esprit , ou dans le corj)s, en voit assez que, pour ne rien confondre, il faut encore le diviser par sesdiflérens len itoires; en beau sensible, et en beau intelligible: le beau sensible, que nous apercevons dans les corps et le beau intelligible que nous apercevons dans les esprits. On conviendra, sans doute, que l’un et l’autre ne peuvent être aperçus que par la raison ; sensible, par la raison attentive aux idées qu’elle reçoit des sens; elle beau intelligible, par la raison attentive aux idées de l’esprit pur. Je commence parle beau sensible, quoique peut-être le plus compliqué, mais qui d’ailleurs me paraît le plus facile à éclaircir, parles secours que je puis tirer de nos idées les plus familières, pour me faire entendre à toutes sorlesde personnes.

D’abord, il est certain que tous iros sens n’ont pas le privilège de connaître le beau. 11 yen a trois, que la nature a exclus de celte noble fonction : le goût, l’odorat et le toucher. Sens stupides et grossiers , qui ne cherchent, comme les bêtes, que ce quileur est bon , sans se mettre en peine du beau. La vue et l’ouïe sont les seules de nos facultés corporelles, qui aient le don de le discerner. Qu’on ne m’en demande pas la raison : je n’en connais point d’autre, que la volonté

du Créateur, qui fait, comme il lui plaît, le partage des talens.

Toute la question se réduit donc ici au beau qui est du ressort de ces deux sens privilégiés J c’est-à-dire au beau visible ou optique, et au beauaccoustique ou musical : au beau visible, dont l'œil est le juge naturel ; et au beau accôusiique, dont Toreille est l’arbitre née : l’un et l’autre établis par un ordre souverain , pour en décider chacun dans son district, mais en tribunaux subalternes suivant certaines lois, qui, leur étant antérieures et supérieures , doivent dicter tous leurs arrêts.

Celles que l’oreille doit suivre dans les siens, sont d’une théorie trop fine et trop délicate pour me résoudre à commencer par elles. Ainsi, pour plus grande facilité, je me borne dans ce premier discours au beau sensible, qui est l’objet de la vue. Nous n’aurons encore que trop de matière.

Il faut montrer qu’il y a un beau visible dans tous les sens que nous avons distingués; un beau essentiel; un beau naturel, et un beau en quelque sorte arbitraire. Il faut expliquer la nature de ces trois espèces de beau visible. Il faut établir quelques règles pour les reconnaître, chacun par le trait particulier qui le caractérise.

Vous voyez, Messieurs, par la manière toute simple dont j’expose mon dessein , que je n’ai nulle intention de surprendre vos

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suffrages , ni de vous demander grâce pour mes preuves. Mais aussi vous me permettrez de vous demander justice contre ^insolence du pyrrhonisme, dont la folie et le ridicule ne parurent jamais plus palpables que dans celte matière.

Est-il possible qu’il y ait eu des hommes^ et même des philosophes, qui aient douté un moment s’il y a un beau essentiel et indépendant de toute institution, qui est la règle éternelle de la beauté visible des corps ? La plus légère attention à nos idées primitives , n’aurait-elle pas dû les convaincre que la régularité, l’ordre, la proportion , la symétrie sont essentiellement préférables à l’irrégularité , au désordre et à la disproportion ? La géométrie naturelle, qui ne peut être ignorée de personne, puisqu’elle fait partie de ce qu’on appelle sens-commun, aurait-elle oublié de leur mettre, comme aux autres hommes , un compas dans les yeux , pour juger de l’élégance d’une figure, ou de la perfection d’un ouvrage ? Auraitelle oublié de leur apprendre ces premiers' principes du bon sens : qu’une figure est d’autant plus élégante, que le contour en est plus juste et plus uniforme; qu’un ouvrage est d’autant plus parfait , que l’ordonnance en est plus dégagée ; que, si l’on compose un dessin de plusieurs pièces différentes, égales ou inégales , en nombre pair ou impair, elles y doivent être tellement distri-

buées , que la multiiude n’y cause point de confusion ; que les parties uniques soient placées au milieu de celles qui sontdoubles ; que les parties égales soient en nombre égal, et à égale distance de part et d’autre, que les inégales se répondent aussi de part et d’autre en nombre égal, et suivant entre elles une espèce de gradation réglée ; en un mot, en sorte que, de cet assemblage , il en résulte un tout, où rien ne se confonde, où rien ne se contrarie, où rien ne rompe l’unité du dessin ? Et pour descendre de la métaphysique du beau , à la pratique des arts qui le rendent sensible, un simple coupd’œil sur deux édifices, l’un régulier, l’autre irrégulier, ne doit-il pas suffire , non seulement pour nous faire voir qu’il y a des règles du beau, mais pour nous en découvrir la raison.

Cette raison fondamentale des règles du beau, qui est assez subtile, paraîtra peutêtre meilleure dans la bouche de quelqueauteur célèbre que dans la mienne. Je n’en connais que deux qui aient un peu approfondi la matière que je traite : Platon et Saint Augustin.

Platon a fait deux dialogues intitulés , du Beau : son grand Hippias et son Phèdre, Mais comme dans le premier il enseigne plutôt ce que le beau n’est pas, que ce qu’il est ; comme dans le second il parle moins du i)eau que de l’amour naturel qu’on a pour

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lui; comme dans l’un et dans l’autre il étale à son ordinaire plus d’esprit et d’éloquence que de véritable philosophie j je renonce à la gloire de prouver ma*lhèse en grec. Saint Augustin, qui était un aigle en tout, a traité la question plus en philosophe. Il nous apprend meme, que dans sa jeunesse (i), il avait composé un livre exprès sur la nature du beau •, et nous serions inconsolables de l’avoir perdu, si nous n’en retrouvions les principes dans ceux de ses ouvrages que le temps nous a conservés. Je les trouve surtout bien développés dans son sublime traité de la vraie religion. Il y élève son lecteur, du beau visible des arts, au beau essentitl qui en est la règle , par une analyse qui ferait honneur à la philosophie moderne- Mais il faut l’écouter lui-même:

« Si je demande à un architecte (2), dit ce saint doctour, pourquoi, ayant construit une arcade à une des ailes de son édifice, il en fait autant à l’autre, il me répondra, sans doute, que c’est afin que les membres de son architecture (3) symétrisent bien ensemble. Mais pourquoi celte symétrie vous paraît-elle nécessaire ? Par la raison que cela plaît. Mais qui êtes vous pour vous ériger en arbitre de ce qui doit plaire ou ne

(1) Conf, l. 4* c. i3 , etc.

(2) S. Aug. De verâ Relig. c. 3o j 3i , 32 , etc,

(3) Idem, De Mus. L 6. c. i3.

lo ESSAI

doit pas plaire aux hommes, et d’où savezvous que la symétrie nous plaît ? J’en suis sûr, parce que les choses ainsi disposées, ont de la décence , de Ja justesse, de la grâce ; en un mot , parce que cela est beau. Fort bien. Mais, dltes-moi , cela est-il beau, parce qu’il plaît; ou cela plaît-il, parce qu’il est beau: Sans difiicullé, cela plaît parce qu’il est beau. Je le crois comme vous. Mais je vous demande encore : pourquoi cela est-il beau? et si ma question vous embarrasse, parce qu’en effet les maîtres de voire art ne vont guère jusques-là, vous conviendrez du moins, sans peine, que la similitude, l’égalité, la convenance des parties de votre bâtiment, réduit tout à une espèce d’unité, qui contente la raison. C’est ce que je voulais dire. Oui ; mais , prenez-y garde. Il n’y a point de vraie unité dans les corps , puisqu’ils sont tous composés d’un nombre innombrable de parties, dont chacune est encore composée d’une infinité d’autres. Où est-ce donc que vous la voyez cette unité qui vous dirige dans la construction de votre dessin; cette unité, que vous regardez dans votre art comme une loi inviolable ; cette unité, que votre édifice doit imiter pour être beau , mais que rien sur la terre ne peut imiter parfaitement, puisque rien sur la terre ne peut être parfaitement un ? Or, delà, que s’ensuit-il? Ne faut-il pas recon* naître qu’il y a donc au-dessus de nos es-

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prits une certaine unité originale, souveraine , éternelle , parfaite , qui est la règle essentielle du beau , que vous cherchez dans la pratique de votre art ? »

C’est le raisonnement de saint Augustin , dans son livre de la véritable religion , d’où il a conclu , dans un autre ouvrage , ce grand principe, qui n’est pas moins évident : savoir , que c’est î’uniié qui constitue , pour ainsi dire, la forme et l’essence du beau en tout genre de beauté- Omnis porrb pulchritudinis forma unitas est (i).

J’adopte le principe dans toute son étendue. Mais il n’est encore question que de l’appliquer au beau visible ou optique. On vient de voir qu’il y en a un qui est essentiel , nécessaire et indépendant de toute institution : un beau géométrique , si j’ose ainsi m’exprimer. C’est celui dont l’idée , comme parle encore saint Augustin, forme Xart du Créateur; cet art suprême, qui lui fournit tous les modèles des merveilles de la nature , que nous allons considérer.

Je dis , en second lieu , qu’il y a un beau naturel , dépendant de la volonté du Créateur, mais indépendant de nos opinions et de nos goûts. Gardons-nous bien de le confondre , comme le vulgaire, avec le beau essentiel. Il en est plus différent, que le ciel ne l’est de la terre. Le beau essentiel, con-

(i) S. Aug. Epist. i&, édit. pp. BB.

sidéré dans la siructure des corps, n’est , pour ainsi dire, que le fond du beau naturel : un fond, je Tavoue, qui est par luimême riche et agréable , mais qui , avec tous ses agrémens, plairait à . la raison plus qu’à l’œil , si fauteur de la nature n’avait pris soin de le relever par les couleurs.

C est parleur éclat qu’il a trouvé le moyen d’introduire dans l’Univers un nouveau genre de beauté, qui nous offre partout un spectacle si brillant et si diversifié. 11 a peint le ciel d’un azur dont la vue ne lasse jamais. Il a tapissé la terre d’une verdure émaillée de mille fleurs , qui nous applique sans nous fatiguer. Il nous étale pendant le jour une clarté pure, qui nous charme par sa distribution partout uniforme. Il nous présente pendant la nuit une illumination naturelle , dont la beauté le dispute à celle du jour, la surpasse peut-être , du moins par la variété de la décoration : et si quelquefois il lire le rideau sur ce grand théâtre de la nature , en le couvrant de nuages, c’est pour nous offrir, dans les différentes couleurs dont il les pare, un nouvel objet d’admiration. Dans ce partage d’agrémens , il n’a point oublié les spectateurs-nés des merveilles de sa puissance. Il a, comme tm habile peintre, diversement coloré les hommes , pour les rendre, les uns à fégar’d des autres , un spectacle encore plus ravissant que le ciel et la terre.

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Qu’il y ait un beau naturel , cela donc est évident par le seul coup-d'œil de la nature. Que ce genre de beau soit indépendant de nos opinions et de nos goûts , il ne serait pas plus possible d’en douter^ si tous les hommes étaient de même couleur. Mais le Créateur en a ordonné autrement. H y a des peuples noirs, et il y en a de blancs : et chacun n’a point manqué de prendre parti selon les intérêts de son amour-p»ropre. Je viens de lire le discours d’un nègre (i), qui donne sans façon la palme de la beauté au teint de sa nation. Ajoutez qu’il n’y a pi-esque personne qui n’ait sa couleur favorite. Les uns aiment plus le verd , les autres le bleu , ceux-là le rouge, ceux-ci le jaune ou le violet. Et les peintres mêmes, qui devraient avoir sur cette matière des principes moins floltans , sont partagés en plusieurs sectes sur le mélange qui forme la vraie beauté du coloris. Faisons voir qu’il y a des règles dans la nature , sinon pour juger tous ces dilférends par un arrêt définitif et contradictoire , du moins pour les mettre en état d’être terminés à l’amiable. Il ne faudra pas même aller- bien loin pour trouver ces règles.

Nous n’avons qu’à consulter les juges naturels du beau visible. Que nous disent les yeux ? Ils nous déclarent hautement que la

(i) Uans le Pour et Contre^ iy‘56.

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lumière est la reine et la mère des couleurs. Sa présence les fait naître : son approche les anime : son éloignement les affaiblit : son absence les fait mourir. Vient-elle à reparaître sur l’horison : nous sommes dans l’instant frappés de l’idée du beau. Et celui même qui est la beauté essentielle , a cru ne se pouvoir définir sous une image plus agréable , qu’en disant ‘.je suis la lumière. La lumière est belle de son propre fond. La lumière embellit tout. C’est tout lecontraire des ténèbres; elles enlaidissent tout ce quelles enveloppent . Or, de toutes les couleurs, celle qui approche le plus de la lumière, c’est le blanc; celle qui approche le plus des ténèbres , c’est le noir. Notre première question est donc décidée par la voix même de la nature. Et si l’orateur des Nègres vêtit paraître dans une compagnie de blancs , il faut qu’il se résolve à n’y servir que de mouche, pour l’embellir par le contraste.

Me permeltra-t-on de hasarder ici une conjecture? De cette conclusion , qui ne peut être douteuse que chez les Maures ou en Ethiopie, ne pourrait-on pas tirer quelque ouverture favorable pour juger le procès des autres couleurs? Je les réduis toutes à cinq primitives : le jaune, le rouge, le verd , le bleu et le violet. Ne pourrait-on pas, dis-je , en prenant la lumière pour la mesure du beau eu ce genre de beauté, leur donner à chacune le rang d’estime qu’elles méritent.

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selon qu’elles en approchent plus ou moins ? D’où il s’ensuivrait, que le jaune pur, serait placé à la tête, comme le plus lumineux ; le rouge après, puis le verd, le bleu ensuite, ei enfin le violet, comme le plus sombre. C’est l’ordre de clarté ; que le célèbre M. Newton (i) , l’auteur le plus original que nous ayons sur cette matière , a remarqué entre les couleurs en les considérant au travers du prisme , où il est certain qu’elles paraissent dans toute leur pureté et dans tout leur brillant. Or, dites-moi, qu’y a-t-il de plus naturel et de plus raisonnable, que de mesurer leur beauté par leur éclat?

Mais après tout, Messieurs, je ne veux me brouiller avec aucune couleur. Il me suffit qu’indépendamment de nos opinions et de nos goûts, elles âienttoutes leur beauté propre et singulière. Il me suffit quelles nous plaisent toutes naturellement , chacune dans la place que l’Auteur de la nature leur a marquée dans le monde ; le bleu dans le ciel , le verd sur la terre, les trois autres couleurs dans les divers objets qu’elles ont ordre de revêtir pour parer nos jardins et nos campagnes. Il me suffit enfin, que chacune en particulier soit d’autant plus belle, qu’elle est plus pure , plus homogène, plus uniforme; en un mot, d’autant plus belle, qu’on y découvre une

(i) Newton , Opt. pag. 8o.

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image plus sensible de Punité. C’est toujours le principe.

Il faut pourtant l’avouer : quelque brillante que soit une couleur, elle nous rassasierait bientôt , si nous n’en avions qu’une seule à considérer dans le inonde. L’auteur de la nature, en cela, commeen toute autre chose, a eu soin de prévenir nos dégoûts. Il y a trèspeu de couleurs simples. M. Newton n’en compte que sept : le rouge, forangé, le jaune, le verd, le bleu, l’indigo et le violet. Il yen a un nombre infini de composées; je veux dire, qui résultent de leurs divers mélanges en les prenant deux à deux, trois à trois, quatre à quatre, etc., et en combinant encore ces résultats les uns avec les autres pour en foi mer de nouveaux mélanges, qui, parles règles des combinaisons, nous en donneront encore un plus grand nombre, à l’infini. Ou plutôt, parce qu’il est évident que chacune d’elles, soit simples, soit composées, peut avoir , à l’infini , divers degrés de force et de vivaci lé , suivant lesquels on les peut mêler ensemble pour en produire d’autres ; ne pourrait-on pas dire qu’il y a dans la nature, non seulement une infinité, mais une infinité d’infinités de couleurs différentes ? Au moins est-il constant qu’ après tant de siècles d’observations , l’expérience nous en découvre tous les jours de nouvelles. Voilà donc encore , dans cette infinie variété de couleurs , une autre sorte de beauté, dont le Créateur

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indépendamment de nos opinions et de nos goûts , a décoré la scène de l’Univers : et , pour comble de merveilles, il ne faut qu’un rayon de lumière pour en faire tout d\ui cbup le discernement.

Voici quelque cliosequi vous paraîtra peutêtre encore plus digue d’attention , parce qu’il y paraît plus d’intelligence, ou du moins un art plus aisé à reconnaître. C’est le beau qui résulte, je ne dis plus du mélange des couleurs, qui détruit les unes pour produire les autres, mais de leur union et de leur assemblage , pour composer un tout hétérogène , où elles se voient distinguées sur le même fond, chacune dans sa beauté spécifique.

Afin de mieux comprendre ce nouveau genre de beau visible, qui est l’objet de la peinture; faisons, avec les maîtres de l’art, deux observations :

La première est que, de même qu’il y a dans la musique des sons accordans , et des sons discordans, il y a dans l’optique des couleur amies et des couleurs ennemies : des couleurs amies, qui semblent se rechercher pour s’embellir mutuellement; et des couleurs ennemies , jalouses , pour ainsi dire, de la beauté les unes des autres, et qui semblent se fuir, comme de peur d’être effacées ou obscurcies par leurs rivales. C’est ce qu’on suppose naturellement, quand on

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approche la doublure de rétoffe, pour voir si

elles sont bien assorties.

La seconde observation est, qu’il n’y a point de couleurs si amies, qui, étant assemblées sur le même fond, n’aient besoin de quelque autre couleur moyenne qui les sépare xin peu , pour empêcher que leur union ne paraisse trop brusque} ni de couleurs si ennemies, que l’on ne puisse les réconcilier ensemble par la médiation de quelqu’autre , comme par une amie commune. Deux points essentiels, que les habiles peintres ont toujours en vue, comme la perfection de leur art.

Ils veulent y dit un auteur fameux (i), que parmi les lumières et les ombres bien ménagées , on voie dans un tableau les vraies teintes du naturel : qiion aperçoive des masses de couleurs y où l’on observe soigneusement cette amitié-, ou cet accord, qui se doit trouver entre elles : qu’on assortisse habilement les chairs avec les draperies , les draperies les unes avec les autres, les personnages entre eux , les paysages , les lointains, en sorte que tout y paraisse a, tœil si artistement lié, que le tableau semble avoir été peint tout d’une suite , et, pour ainsi dire, d’une même palette de couleurs.

(i) Félibîen , Dial, des Peintres,

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Voilà justement ce qu’on peut appeler le roman de la peinture. Mais ce qui n’est qu’un roman par rapport à cet art, est dans la nature un phénomène très-commun. Toutes ces grandes idées de colorisation parfaite, que nous voyons dans les livres des peintres plus que dans leurs tableaux , nous les trouvons réalisées dans un million d’objets qui nous environnent ; dans les couleurs de l’arc-en-ciel, dans celles d’un paon qui fait la roue, dans celles d’un papillon éployé aux rayons du soleil , dans les parterres de nos jardins, souvent dans une simple fleur. Quelle profusion d’or, de perles, de diamans parsemés avec tant d’art sur un fond si fin, dans un contour si juste, dans un ordre si régulier, dans une perspective si exacte, dans un lustre si parfait! et, dans cet assemblage de couleurs si différentes , quelle sympathie entre quelques-unes! quelle adresse dans la conciliation des plus ennemies ! quelle vivacité dans celles qui dominent ! quelle douceur dansladégradationimperceptible de celles qui ne leur doivent servir que de parure! et entre celles-ci encore, quelle attention, si j’ose ainsi parler , pour ne pas offusquer leurs amies , ni même leurs rivales, qui en font autant de leur côté, comme par un retour de condescendance réciproque ! En un mot , quelle délicatesse dans le passage de l’une à l’autre! quelle diversité dans les parties; quel accord darjs le total! Tout y est distingué : tout y

est un. Oui, je défierais les yeux les plus pyrrhoriiens de ne point reconnaître là un beau indépendant de nos opinions et de nos goûts.

Allons plus loin : Si dans les êtres purement matériels il y a un beau visible réel et absolu, n’y en aura-t-il point dans l’homme? En peul-on douter sérieusement ? et ne serait-ce pas même lui faire injure, que de mettre sa beauté en comparaison avec celle d’aucun être animé ou inanimé? 11 porte sur le front, dans l’œil, dans son air, dans son port, les titres de l’empire et de la supériorité que le créateur lui a donnés sur eux en toute manière. Ses couleurs, il est vrai , ne sont pas tout à fait si vives que celles des objets dont nous venons de parler; mais en récompense , ne faut-il pas convenir qu’elles paraissent incomparablement plus vivantes? Peut-on avoir des yeux et ne pas voir que l’âme répand sur le visage un air de pensée, de sentiment , d’action qui lui donne un nouveau genre de beauté inconnue à tout le reste du monde visible ? Je veux bien croire que l’auteur de la nature, nous ayant faits pour vivre ensemble en société, notre cœur flatte quelquefois un peu les images que nous recevons à la vue les uns des autres. Mais la raison la plus en garde contre les illusions du cœur , peut-elle s’empêcher d’apercevoir du beau dans la régularité des traift d’un visage bien proportionné, dans le

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choix et dans le lempérament des couleurs qui enluminent ces traits^ dans le poli de la surface où ces couleurs sont reçues^ dans les grâces différentes qui en résultent successivement selon les divers âges de la. vie humaine^ dans les grâces tendres de l’enfance;, dans les grâces brillantes de la jeunesse, dans les grâces majestueuses de l’age parfait^ dans les grâces vénérables d’une belle vieillesse , et principalement dans cet air de vie et d expression qui relève les grâces mêmes ; qui les rend^ pour ainsi dire, parlantes; qui distingue si avantageusement une personne^ de sa statue et de son portrait; ei]fin^ qui donne au corps humain une espèce de beauté spirituelle?

Comment donc s’est-il trouvé des esprit assez bisarres ou assez stupides pour philo* sopher contre un jugement naturel si conforme à la raison? Gomment s’en troiive-t-il encore quelquefois dans certaines compagnies^ qui voudraient faire dépendre Fidée du beau de l’éducation, du préjugé, du caprice et de rimaginalion des hommes?

Allons à la source de l’erreur.

G^est qu’en effet il y a une troisième espèce de beau, qu’on peut appeler arbitraire, ou artificiel, comme il vous plaira. Les philosophes dont je parle, en auront remarqué sans peine partout où ils ont été, â la cour et à la ville, chez nous et parmi les étrangers : un beau de système et de manière dans ia pratique des arts, un beau

de mode ou de coutume dans les parures j certains agrémens même personnels , qui n’ont souvent d^autre mérite que d'avoir plu au hasard à cette espèce de gens qui donnent le ton dans le monde. Ils auront eu assez d’esprit pour voir qu’il entre Lien de l’arbitraire dans ces idées de beauté; et de-là ils ont conclu sans façon que tout beau est donc ai'bitraire. Je ne leur demanderai point par quelles règles de logique, ordinairement ces messieurs savent bien raisonner sans elles. Mais il faut leur démontrer par des raisons palpables, en quel sens on peut admettre un beau arbitraire, et en quel sens on ne le doit pas.

Je leur passe d’abord qu’il y en a dans tous les arts ; et l’on ne peut en douter, quand on fait attention à la nature de leurs règles. Celles de l’architecture m’ont paru les plus faciles à comprendre ; je m’y renferme pour mettre la matière à la portée la plus commune.

L’architecture a des règles de deux sortes : les premières , fondées sur les principes de la géométrie; les autres , formées sur les obser * varions particulières que les maîtres de l’art ont faites en divers temps sur les proportions, qui plaisent à la vue par leur régularité, vraie ou apparente.

On sait que les premières sont invariables , comme la science qui les prescrit. La perpendicularité des colonnes qui soutiennent l’édifice, le parallélisme des étages, la sy-

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niétrie des membres qui se répondent, le dégagement et l’élégance du dessin, surtout runité dans le coup-d’œil, sont des beautés architectoniques ordonnées par la nature , indépendamment du choix de l’architecte.

Il n’en est pas de même des règles de la seconde espèce. Telles sont, par exemple, celles qu’on a établies pour déterminer les proportions des parties d’un édifice dans les cinq ordres d’architecture : que , dans le Toscan, la hauteur de la colonne contienne sept fois le diamètre de sa base , dans le doriqvie huit, dans l’ionique neuf, dans le corinthien dix; et dans le composite autant; que les colonnes aient un renflement depuis leur naissance jusqu’au tiers du fût; que, dans les deux autres tiers , elles diminuent peu-à-peu en fuyant vers le chapiteau ; que les entre-colonneraens soient au plus de huit modules , et au moins de trois ; que la hauteur des portiques, des arcades, des portes et des fenêtres soit double de leur largeur , et plusieurs autres déterminations semblables, que l’on peut voir dans les livres d’architecture (i) ou dans les pratiques ordinaires, mais qui , n’étant fondées que sur des observations à l’œil, toujours un peu incertaines , ou sur des exemples souvent équivoques , ne sont pas des règles tout-à-fait indispensables.

(i) Vitruve , Palladio , Yignole , etc.

Aussi voyons-nous que les grands architectes prennent quehfuefois la liberté de se mettre au-dessus d’elles, lis y ajoutent, ils en rabattent, ils en imaginent de nouvelles selon les circonstances qui déterminent le coup-d’œil. Michel-Ange; Palladio, Vignole en Italie, Mansard et de l’Orme en France, l’ont fait avec une gloire qui doit animer leurs successeurs à imiter leur hardiesse, pourvu néanmoins qu’en se dispensant , comme eux, des règles établies par Tusage , ils aient autant d’application que leurs maîtres à ne les négliger , que pour leur en substituer de meilleures ou d’équivalentes.

Voilà doncmanifesiemeni un beau arbitraire, un beau si j’ose ainsi parler, de création humaine , un beau de génie et de système , que nous pouvons admettre dans les arts, mais toujours sans préjudice du beau essentiel, qui est une barrière qu'on ne doit jamais passer : murus aheneiis esto.

Me permettez-vous , messieurs , de me contredire un peu en favetir des grands génies'.^ Cette barrière même, qui nous paraît si nécessaire, n’est peut-être pas toujours, et en tout une loi de rigueur pour eux. Car, sans sortir de notre exemple, qu'en ont pensé les architectes les plus célèbres? Jugeons-en par leurs pratiques. Il y en a qui ont été assez hardis pour se permettre quelques licences contre certaines règles du beau même essentiel. Emportés par une

surlebeau. 25

espece de fureur poéüquc, ils ont jelë quelques drfauis de rëgulariié dam leurs^ ot viages^d adieu rs les ïuieux ordonnés, quand ils oui prevu, ou que oes petits défauts donneraient lieu a de grandes beautés, ouaiu’ib rendraient p us remarquables celles q„'i| avateu, dessein d’y faire plus dominer’, on enfin , que ces défauts mêmes paraîtra, em des beames au plus grand nombre de letim spectateurs , dans la place où ils les sauraleq™ mettre : c;es.-ù-dire, qu’ils ou, fai, des famé, pour avotr la gloire de les racheter avec vaniage. Autre espèce de beau arbitraire

«16 je . la nature tneme nous fournit une L tri'tés.'^ heureuses irrég,,-

^^'‘sohercliions la source de l’erreur assev

commune, qui fait dépendre l’idée du beau a^ ^prépigés de l’édu^tioii, du 4“ri^é de i ttislttultoo des bommes. Nous y '

«J je ne me ironipe. Encore un momem fl’.,* jentiona^ en l"

Un bel ouvrage de l’ait ou de la nature piesente a nosyeux. Onen est frappé; ou 1’!^ îiire ; GM Je trouve beau. Celte idee du h

qunmus a saisis dans le lotal, nous suit encmê dans I exatnen des uartips On n encore

diiiairernent par les plus belles ; o^^e-Tl^r mente aux suivante^ • pi cJ *eur

E«si sua “urtim

tre quelqu’une qui s’écarte un peu de la règle, on la voit si bien accompagnée, qu’on lui donne en propre une beauté qu’elle ne tire que de ses accompagnemens. C’est un défaut; mais un défaut si avantageusement réparé, que l’on veut bien lui faire la grâce de ne s’en point apercevoir. Souvent on va plus loin; on s’en aperçoit; mais l’objet où il se rencontre est un ouvrage de l’art, ou de la nature. Si c’est un ouvrage de l’art, sorti de quelque main fameuse, comme d’un Rubens ou d’un Raphaël , son défaut changera bientôt de nom et d’idée; on y remarquera du géjoie ; on y soupçonne du mystère : il n’en faut pas davantage. On le métamorphose en coup de maître. Et si c’est un ouvrage de la nature, un beau visage, par exemple, où l’on observe quelque petite irrégularité , on érigera volontiers ce défaut en agrément. On passe tout au talent ou au bonheur de plaire. C’est la première source de l’erreur : suivons-la dans ses progrès.

Qu’il arrive ensuite que l’on rencontre ce même défaut dans quelque imitation, quoiqu’imparfaite , de l’ouvrage ou de la personne qu’on admire, l’idée du beau qu’on y avait attachée, se réveille aussitôt dans i’esprit. On s’en souvient avec plaisir. Autrefois l’on avait admiré ce défaut dans l’original, par le mérite emprunté de ses accompagnemens ; et en vertu de cet agréablf -souvenir, on l’admire encore, quoiqu’isoh

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clans sa copie, par la force <le l’habitude , qui prévient la réflexion.

Que si ^ à ce jugement d’habitude, vous opposez la raison et la règle, on vous opposera dans le moment la contrebatterie ordinaire de l’exemple et de l’autorité. On vous rappellera ce chef-d’œuvre que vous admirez vous-même avec tout le monde. Mais vous ne prenez pas garde que c’est le total de l’ouvrage que j’admire avec tout le inonde^ et non pas cette partie accessoire qui est visiblement défectueuse. N’importe, on ne veut point distinguer des choses qui coûteraient trop à démêler. On s’en tient au premier coup'd’œil, qui a tout confondu. Ee. un mot, on veut croire en général que tout est beau dans ce qu’on estime, plus beau encore dans ce qu’on aime.

J’en appelle à ceux qui sont plus savans que moi sur l’article. Combien de laideurs travesties en beautés par cette manière de raisonner si commune parmi les hommes ! de là combien de peuples ont trouvé de la grâce dans plusieurs défauts visibles î C’est ainsi qu’un front étroit, un nez court, de petits yeux, de grosses lèvres sont devenus des beautés nationales. D’abord on ne les avait trouvées que supportables, et seulement dans certaines personnes en faveur de quelque heureuse compensation. A force de les voir, ils ont passé peu à peu pour excusables, puis pour louables, et enfin ^ de degrés en de-

grés , pour des agî^meus nécessaires à Is beautédupays. Je dois encore au princede la véritable philosophie, à Saint Angnstin (i), la première idée de cette airal^^se. Injucunday dit-il dans son Traité de la Musique, quibusdam gradibus appetitiii nost^ro conciliamus , et ea primo tolerabilitcr , i^eindè libenter accipimus.'S pour ce qui regarde le beau (pi’oü appelle personnel.

Quedi rons-nous de cel ui des modes? Combien de beautés arbitraires n’ont-elles pas été inventées pour paver celle qu’on a , ou pour suppléer à celle qu’on n’a pas ! On porte, en Europe, des pendans d’oreilles j on y joint, dans le Mogol , des pendans de nez. En France, on se poudre les cheveux , et on les frise pour les mettre en boucles ÿ en Canada on se les graisse pour les laisser pendre sur les épatdes. Dans le Nouveau Monde, on voit des peuples entiers qui se peignent levisagede vert, de bleu, de rouge, de jatine, de mille couleurs étrangères rdans notre Ancien Monde , qui se pique d’être plus élégant, on y. met un masque de tard , peint, à la vérité, de couleurs pins naturelles que celui des Américains, mais-qui n’en est j)as itioins un masque, et un mastjue trèscertainement qui nous paraîtrait aussi ridicnle, si nous n’étions aocoutnmés dans le ,

(f) S. Aug. Mus, lib. VI, c. »4-

înoiide à voir j)lus de masques que de visages ; preuve nouvelle et sensible de la force de i habitiide dans les jugemens que Von porle du beau.

Je ne finirais pas si j ’enlrepreuais d’épuiser la matière, mais il est temps de venir à la conclusion.

De ces diversités infinies d’opioioiis et de goûts sur le beau visible, les Pyrrhonieus ont conclu qu’il n’y a point de règle pour en juger. Mais qu'on aille à la source; qu’on examine lés eboses par les premiers principes du bon sens, on en conclura, au contraire , non pas qu’il n’y a point de règle pour en juger , mais que la plupart des hommes se plaisen t à juger sans règle. Nous avons fait voir qu’il y en a uire , qu’il est même facile de la reconnaître; qu’il n'y a d’abord qu’à distinguer en général trois sortes de beau î un beau e.ssentiel, un beau naturel, un beau artificiel ou imaginaire. Mais pour plus grand éclaircissement, il faudrait peut-être encore diviser le beau arbitraire en plusieurs espèces; un beau de génie, un beau de goût nu beau de pur caprice ; un beau de génie, fondé sur une connaissance du beau essentiel , assez étendue pour se former un système partictilier dans l’application des règles générales , ce que nous admettons dans les arts; un beau de goût, fondé sur unsenlimeitt éclairé du beau .naturel; ce qu’on peut admettre dans les

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modes avec toutes les restrîctioDs que demandent la modestie et la bienséance ; enûn,^, un beau de pur caprice, qui, n’étant fondé sur rien, ne doit être admis nulle part, si ce n’est, peut-être, sur le théâtre de la comédie.

Ne soyez pas surpris. Messieurs, si je coule si rapidement sur ce dernier détail ; je sais qu’à des esprits aussi pénétra ns que les vôtres, il suffit de montrer les principes de loin. Faites moi seulement la grâce de les retenir chacun dans sa place naturelle; vous en aurez bientôt percé toutes les conséquences , et vous en ferez sans peine les applications convenables à tous les genres de beau visible qui nous environnent dans le monde. '

sülv LE BEAU. 3ï

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