‹ Essai sur le beauChapitre 3 sur 19 · SECOND DISCOURS · texte numérisé non relu

SECOND DISCOURS

Sur le Beau dans les Mœurs.

M .ESSIEURS,

La beauté du corps dont j’ai eu l’honneur de vous parler dans le premier discours sur le beau, est une qualité brillante que tout le monde admire naturellement, que chacun voudrait posséder, mais qu’il n’est au pouvoir de personne ni d’acquérir par ses soins, ni de conserver long-temps : c’est la nature toute seule qui la donne, et qui la reprend quand il lui plaît. La moitié de l’espèce humaine, qui la regarde comme son plusgrand mérite, en reconnaît elle-même, sinon la vanité, du moins la fragilité. Une maladie la défigure, un chagrin la ternit ; un air trop vif, un aliment trop fort , un excès de travail ou d’indolence, mille accidens la dégradent ; et après un petit nombre de beaux jours , qu’on appelle son printemps , l’àge impitoyable lui fait éprouver, comme aux fleurs, un dépérissement rapide qui l’emporte enfin totalement et sans retour.

Il n’en est pas ainsi du genre de beau dont j’ai aujourd’hui à vous parler. On ne forme jamais pour lux des vœux inutiles: nous pouvons toujours l’acquérir par nos

soins , le conserver tant qu’il nous plaît , le recouvrer quand nous Pavons perdu , lui ajouter même chaque jour quelque nouveau degré de perfection. A ces traits, l’on reconnaît, sans doute, lebeau dans lesmœurs. C’est îe {dus riche ornement dont on puisse parer la beauté du corps: il en relève les grâces , il en couvre les défauts , il en peut réparer les brèches , il en peut même remplacer la, perte ôu la privation totale. Un Socrate parmi les.Grecs, un Claranus parmi les Romains , un Pélisson parmi nous, que les disgrâces de la nature n’empêchèrent point d’être les délices de leur siècle, en sont d^lluslies témoins. Le beau; dans les moeurs est , à proprement parler, le seul vrai mérite de l’homme, puisque c’est celui du cœur, le seul mérite qui soit de son choix , le seul qui: soit à lui véritablement, et dont on puisse dire qu’il est en quelque sorte l’auteur ; enfui , c’est une beauté que 1 âge ne ride pas . que les'maladies ne peuven t ternir, et que nul accident né peut nous ravir malgré non». Pnis-je, Messieurs , vous alléguer des considéraitions plus puissantes pour obtenir une aitention favorable? Je commence par le.s notions les {dus communes.

Tout homme raisonnable convient sans peine que le beaiodans les moeurs, dans les sentimens, dans les manières, dans les procédés , sup|)Ose une loi qui en est la règle ; que cette règle du beau dans les moeurs est

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certain ordre qui se trouve entre les objets de nos idées, selon qu’ils renferment plus ou moins de perfection ; que cet ordre desobjels nous donne, dans les divers degrés de perfection qui les distinguent, la mesure naturelle de l’estime et de l’amour^ des sentimens du cœur et des égards effectifs que nous devons avoir pour eux; en un mot, que l’idée d’ordre entre nécessairement dan s la notion du beau moral.

Il n’y a rien là sans doute qu’on ne saisisse du premier coup-d’œil. Je veux dire, encore une fois., qu’il est évident que dans le moral, comme dans le physique, c’est l’ordre qui est toujours le fondement du beau. Je ne connais dans Tunivers qu’une espèce d'hommes qui en puissent douter ; ceux qui , n’ayant point de mœurs / voudraient aussi qu’il n’y eût point de morale. Mais pour faire voir qu’ils se font eux-mêmes plus aveugles qu’ils ne peuvent l’être, nous n’avons qu’à développer notre principe, en éclaircissant d’abord l’idée de l’ordre; après quoi nous n’aurons plus qu’à nous abandonner au fil des conséquences pour décider toutes les questions sur le beau que nousentreprenous d’expliquer.

Je distingue, par rapport aux mœurs, trois espèces d’ordres qui en sont la règle; un ordre essentiel, absolu et indépendant de toute institution, même divine; un ordre naturel; indéj>endani de nos opinions et de nos goûts,

mais qui dépend essentiellement de la volonté du Créateur ; enfin, un ordre civil et politique institué par le consentement des hommes pour maintenir les Etats et les particuliers chacun dans ses droits naturels ou acquis.

Voilà un grand pays, Messieurs , dont je vous propose de parcourir avec moi les différentes contrées. Je sais qu’il en coûte un peu pour y aller loinj mais considérez, s’il vous plaît, que c’est au pays du beau que je vous appelle, et vous me permettrez de croire que je ne vous dépayse pas.

D’abord, sortons un moment de ce monde matériel et terrestre, pour nous transporter dans la région des esprits, ou , comme parle Saint-Augustin , dans ce monde intelligible, qui est le séjour de la lumière et de la vérité. Là, pour peu que nous nous rendions attentifs à nos idées primitives, nous verrons tous les êtres que nous connaissons, Dieu, l’esprit créé, la matière, placés chacun dans le rang que lui marque dans l’univers son degré d’essence et de perfection; Dieu à la tête, comme l’étre infini et suprême , l’esprit créé immédiatement au dessous, comme son premier sujet, par sa prérogative essentielle de se connaître lui-même , et de pouvoir s’élever à son auteur j da matière dans le dernier rang, comme une substance aveugle et purement passive, capable de recevoir l’être, mais incapablede le sentir. A la vue de cette

lumière, je le demande, peui-on douter un moment que ce ne soit là Tordre véritable des trois divers êtres qui renferment tous les objets de nos connaissances? Peut-on douter que cet ordre ne soit essentiel , immuable et nécessaire , comme l’essence même de ces objets? Peut-on douter que cet ordre, immuable et nécessaire qui règne entre les objets de nos idées , ne doive aussi régner dans les jugemens que nous en portons? Et s’il n’y avait dans le monde que des esprits, je ne dis pas pénétrans, mais attentifs aux premiers principes de la raison , n’aurais-je pas même tort d’insister si long-temps sur une vérité qui se démontre par la seule intelligence des termes?

Or, de là je conclus, en trois mots, toutes les règles du beau dans les mœurs : que l’Etre Suprême doit donc avoir le rang suprême dans notre estime , dans notre amour, dans notre attachement; que nous devons donner à l’esprit le premier pas sur le corps; et que , si ces deux êtres, malgré la distance infinie qui les sépare , se trouvent réunis ensemble pour composer tin même tout, il faut que le corps soit soumis à l’esprit, comme à son supérieur naturel* ou, si Ton veut me permettre cette expression, il faut que l’esprit se considère dans le corps , comme un gouverneur d’une place, dont il doit répondre , à tous les instans du jour et de la nuit , au souverain qui la lui a con-

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fiée. Voilà l’ordre primitif, que les sens ne connaissetît pas, mais que la raison ne peut ignorer ; ordre essentiellement juste, puisqu’il établit cha((ue être dans son rang essentiel; ordre par conséquent éternel, absolu, immuable ; nous ne craignons point d’ajouter, indépendant de toute institution même divine ; et en cela , bien loin de man^ quer au respect’ que nous devons à l’Etre souverain , nous lui en rendons, au contraire, le plu» signalé témoignage, puisqu’il est visible que nous ne pouvons lui conserver son rang et ses droits, sans maintenir l’ordre qui les lui donne dans la possession de son indépendance et de son immutabilité absolue.

Ainsi , manifestement, nous avons dans la Titorale un peint fixe où il faut tout rapporter, l’oixlre essentiel que nous apercevons entre îes trois divers objets de nos connaissances, J)ieu , l’esprit et le corps ; c’est la première règle du beau dans les mœurs. Nous avons dit (^ue la seconde est l’ordre naturel ; je veux dire ce bel ordre que le Créateur a établi parmi les hommes. Voyons de quelle manière.

Jusqu’ici, Messieurs, je n’ai parlé qu’à l’esprit, en vous représentant les idées primitives de la raison sur le beau moral; je vais parler au cœur , en vous rappelant les ])reiniers sentimens de la nature; et comme, sans doute, il rpy a personne dans la com-

SXJH I-E BEAU. 3^

pagnie qui ne se fasse la justice de s’en piquer, je me flatte que, dans cet endroit, vous m’entendrez encore mieux , ou du moins plus agréablement que lorsque nous étions dans ce monde intelligible, qui ne l’est pas trop au commun des hommes ; je rentre donc dans le sensible.

Il est évident que tous les hommes sont , de leur nature, parfaitement égaux ; et par conséquent, que si le Créateur les avait formés tous ensemble, indépendamment les uns des autres, il n’y aurait point entre eux de subordination naturelle* il n’y aurait, dans cette hypothèse, ni supérieurs, ni inférieurs. Il y aurait peut-être dçs amis j mais point de sujets, point de maîtres, point de rang ni d’autorité légitime. Nous serions tous dans un parfait niveau de conditions, et chacun de nous composerait à part , comme un petit état isolé, libre et indépendant, mais qui aurait aussi le malhear de se voir étranger à tout le reste du mondé. Que fallait-il donc faire pour mettre parmi nous un ordre constant qui, sans détruire notre égalité naturelle, nous subordonnât néanmoins les uns aux autres par une loi efficace?

On admire, avec raison, l’ordre qui règne dans les cicux, dans le cours majestueux et uniforme des étoiles fixes, qui nous cachent tant de rapidité sous itrre apparence de reposdans la marche libre des planètes qui, raaL

gré les erreurs inséparables d une course •vagabonde, ne sortent jamais de leurs rangs dans leurs plus grandes irrégularités. Mais on me permettra de le dire , dans toutes ces merveilles du monde, si dignes de nos admirations, rien de comparable à l’ordre que le Créateur a établi parmi les hommes, et au moyen qu’il a trouvé dans sa sagesse pour le maintenir malgré l’obstacle de notre égalité naturelle. C’est de les soumettre les uns aux autres parla loi la plus douce, la plus forte et la plus facile à reconnaître , qui est celle du sang et du sentiment. On ne découvre bien le fônd des choses , que lorsqu’on les examine dans leur naissance. Remontons à notre origine. .

La plus ancienne (des histoires, qui est aussi la plus incontestable, nous apprend (i) que Dieu a formé un preiniec homme pour être, après lui, le père commun de tout le genre humain ; c’est le principe de l’ordre que nous appelons naturel. Car dès-lors voilà nécessairement des rangs établis parmi les hommes; un père, voilà un maître, un roi, mais dont l’empire est adouci par la tendresse paternelle; il y a des enfans, voilà des sujets, mais dont la sujétion est tempérée par la douceur de l’affection filiale ; ils ne lui naissent pas tous ensemble, mais successi-

(i) Gen. I,

SUBliEBEAV. 5^

vement ; voilà un droit d'aînesse f et en général celui de l’âge qui nous inspire du respect et de la vénération ; ces enfans lui en donnent d’autres; voilà des familles distinguées, mais toutes unies entre elles par les tendres noms de frères, de sœurs, de proches; ces familles se multiplient; voilà des peuples rassemblés sous divers chefs , mais tous encore subordonnés à un seul qui, étant leur père commun, demeure toujours leur roi naturel : ces peuples s’étant encore multipliés de son vivant et sous son règne, qui fut de neuf cents ans entiers, couvrent enfin toute la surface de la terre ; voilà les hommes bien séparés ; les uns demeurent sur la terre ferme , pendant que les autres vont, par colonies , peupler les îles de la mer.

Oui, voilà les hommes bien séparés, mais ils ne sont pas désunis ; un sentiment secret imprimé d<msleur âme par les mains mêmes de la nature , les rapproche tous malgré la distance des lieux. L’histoire de notre première origine s’est perdue dans la mémoire de la plupart des peuples; mais la tradition s’en est conservée dans les cœurs. Nous la trouvons parmi les barbares comme parmi les nations policées; et quand nous allons chez eux, ou qu’ils viennent chez nous, nous sentons profondément , surtout dans nos besoins ou dans les leurs, que nous ne pouvons empêcher de les reconnaître pour nos frères. Ce n’est pas une leçon que nous ayons ap-

prise des philosophes ; ce n'est pas une loi que nous ayons reçue des législateurs. Avant qu’il y eût des philosophes, il y avait des hommesj et avant qu’il y eût des législateurs, il y avait une loi d’humanité, un sentiment naturel et intime qui nous unissait tous. C’est un héritage que nous recevons , en naissant, du cœur de nos pères, et que notre sang porte , pour ainsi dire, empreint dans toute sa masse. Le frénésie du libertinage le méconnaît quelquefois, je l’avoue; la stupidité l’assoupit et l’endort ; le trouble des passions l’étouffe potir un temps; la petitesse de certaines âmes le restreint dans les bornes d’une famille, d’un canton, d'une province, dans ce qu’on appelle sa patrie.. Mais j’en atteste ici toutes les cotisciences Jtitentives ; le premier moment lucide de la raison le reconnaît dans les plus libertins ; le: premier réveil dtc la stupidité le découvre aux esprits les plus fermés à tout le reste; le premier calme des passions lui rend la vie et sa vivacité naturelle, la première liberté que nous laissons à notre eœur de s’étendre au gré de ses désirs ; il embrasse toute la nature humaine. Je me trouve aussitôt partout où il y a des hommes ; en Europe , eu Asie, en Afrique, dans l’ancien et dans le nouveau hionde. Je m’informe de leurs nouvelles , comme d’une partie de ma famille : quelle est leur situation , leur manière de vivre, leur religion., leurs lois, leurs

surlebeau. 4*

îiiceurs. Je ne distingue ni Européen, ni Asiatique, ni Grec, ni Barbare, ni Français , ni Romain. Celte portion de matière que j^appelle mon corps, n’est que d’un pays : mon cœur voit partout des compatriotes, ou plutôt des proches, dont, à la vérité, je ne connais pas le degré du sang qui me les lie , mats dont je sens bien que je ne puis méconnaître la sanguinité.

Au reste. Messieurs, ce n’est point là un sentiment qui me soit particulier. Je n’en rougirais pas, quoique j’avoue que ma soli-^ litude me ferait peur. Mais je n’ai rien à craindre; c’est le sentiment général du cœur humain, fondé sur l’ordre primitif de la nature, et qui se déclare par raille traits lumineux dans toutes les histoires. On sait rpie Socrate, le plus sage des Grecs, regardait toute la terre comme sa patrie , parce c[u’il y voyait partout des hommes. On sait que Sénèque, le prince de la philosophie romaine, veut (i) que nous regardions tous les peuples du monde comme nos concitoyens.

D' autres philosophes nous demandent encore plus; ils veulent que nous regardions lonl le genre humai ri eomnie une seule et même famille. Que faut-il encore pour achever de convaincre les esprits les plus pyrrhoniens , cpj’il y a dans tous les cœurs un sen-

(i) Sen. De Tranguil. an. c. 3.

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timent général d’humanilé, indépendant de l’éducation , de l’opinion , de toutes les institu lions arbitraires des hommes? V oudraien tils que nous leur fissions voir tous les peuples rassemblés pour le croire?* nous avons de quoi les satisfaire, ou du moins l’équivalent de la preuve qu’ils nous peuvent demander. Ce beau sentiment, qui embrasse tous les hommes , dans le cœur de chaque homme en particulier, a été en effet solennellement reconnu dans une assemblée fameuse, que nous pouvons considérer comme les étatsgénéraux de la nature humaine.

Saint Augustin rapporte , sur la foi de l’histoire, que la première fois qu’on entendit à Rome prononcer sur la scène ce beau vers de Térence ; Homo sum ; humani nihil à me alienum puto. e< Je suis homme , et je ne « puis regarder ni la personne d’un autre « homme, ni ses intérêts, comme étrangers : » il s'éleva dans l’amphithéâtre un applaudissement universel. Il ne se trouva pas un seul homme dans une assemblée si nombreuse , composée de Romains et des envoyés de toutes les nations déjà soumises ou alliées à leur empire, qui ne parût sensiblement touché, attendri, pénétré. Or, que nous apprend un concert si unanime entre des peuples, d’ailleurs si peu concertés, si différens d’opinions, de mœurs, d’éducation, d’inlérêls? Que disje, la plupart ennemis secrets, quclquesruns même déclarés? N’esi-ce point là évidemment

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le cri de la nature, qui, dans ce moment d’audience, que chacun donnait à la raison , en écoutant l’acteur, suspendait toutes les querelles particulières pour prononcer, avec lui, solennellement celte belle maxime, que tout homme est notre prochain, notre sang, notre frère. Votre cœur, Messieurs, à ce moment, l’entend aussi, sans doute, ce cri de la nature , qui rend un témoignage si glorieux à la sagesse de son auteur; ou si quelqu’un de la compagnie ne l’entendait pas, je lui permets de m’interrompre pour en faire sa confession publique ; et après cela, peut-être, je lui dirais pourquoi il y est sourd.

Conclusion par conséquent évidente ; que , de même qu’il y a dans nos esprits un ordre d’idées , qui est la règle de nos devoirs essentiels par rapport aux trois genres d’êtres que nous connaissons dans l’univers , il y a aussi dans nos cœurs un ordre de senlimens , qui est la règle de nos devoirs naturels par rapport aux autres hommes, selon les divers degrés d’union ou d’aflinité que la providence nous a donnés avec eux.

Je sais , Messieurs , que ces premiers senlimens de la nature, quoique beaux, quoique délicieux même , quoiqu’inelFacables de notre cœur, y trouvent néanmoins de cruels ennemis 'à combattre ; je veux dire, des passions rebelles qui semblent nées pour le malheur du genre hu-

main. C'est une contradiction , mais qui n’est que trop réelle. Toutes les passions humaines sont naturellement misanthropes, et ne tendent, si on les laissait faire, qu’à la destruction totale de l’homme. La colère en veut à sa vie , l’ambition à sa liberté , l’avarice à ses biens, l’envie à son. mérite ou à ses succès ; la plus basse de toutes, si basse que je n’ose la nommer , à son honneur et à sa vertu. Il fallait donc un frein pour en arrêter la Ucenee ; il fallait armer les droits de l’ordre essentiel et de l’ordre naturel contre la fureur de leurs attaques. C’est ce qu’on a exécuté en leur opposant la barrière de l’ordre civil et politique , troisième règle du beau , dans les mœurs, dont il nous reste à éclaircir l’idée.

Nous n’avons qu’à jeter les yeux sur la carte du inonde moral , pour découvrir par toute la terre une étonnante inégalité dans les conditions humaines ; les unes immédiaiernent ordonnées parla providence du Créateur.; des grands et des petits, des riches et des pauvres , tels uniquement par le sort de leur naissance : les autres établies par la prudence des législateurs , pour maintenir chacun dans ses droits et dans ses devoirs; des princes,, des magistrats, des officiers de toute espèce , préposés par les lois, ceux-ci pour veiller . ceux-là pour conmian- ■der , d'autres pour exécuter : c’est ce que iuous entendons par ordre civil et politique.

n n’esl pas question de le justifier à ceux qui auraient le malheur d’être mécoiiteus de leur partage : il nesl jamais permis de demander à Dieu raison de ses ordonnances, cl il n’est pins temps de la demander aux hommes. L’ordre est établi^ nous ne le changerons pas , et nous aurons plutôt fait de nous y soumettre , que de nous en plaindre. Mais de plus , sans demander ni à Dieu , ni aux hommes raison de leur conduite, il ii’esl pas difficile de prouver que, dans l’état présent de la nature humaine, cette inégale dislribiilion des biens et des rangs était absolument nécessaire , et que de là même il résulte dans l’univers une espèce de beauté, qui compense, peut-être avec usure , le désordre apparent de l’in^alitc des pariages-

Que celte inégalité soit une suite nécessaire de l’état présent delà nature humaine, la preuve eu saute aux yeux. Faites niijourd’hui , erttrc les hommes , le partage le plus égal et le plus géométrique des biens de la terre , riuégahlé sy remettra demain par la violence dos uns ou par la mauvaise économie des autres. Il faudrait ignorer trop parfaitement le monde pour en douter. De même , que l’on mette aujourd’hui tous les ho m m es da n s un pa rfai t ii i vea u pou r 1 es ra ugs , ce niveau, dont la théorie [laraît si agréable, se verra demain renversé dans la pratique par l’esprit de domination , qui saisira les

plus forts , pour s’élever sur la tête des plus faibles ; ou par l’esprit d'adulation , qui prosternera toujours les plus faibles aux pieds des pins forts. En faut-il d’autres preuves que le malheur des Etats qui tombent dans l’anarchie par le mépris de l’ordre établi par les lois? Quelle confusion î quelle tyrannie sous le nom de protection des peuples ! quelle servitude sous le nom de liberté ! Il n’y a pas bien long-temps que nous en avions à nos portes un exemple qui a fait frémir toute l’Europe. L’égalité géométrique ne pouvant donc subsister entre les hommes , ni pour les hiens y ni pour les rangs ; que nous dicte la raison , notre propre intérêt , celui de nos cortcitoyens que nous ne devons jamais séparer du nôtre? sinon que^ pour nous rendre mutuellement heureux , il faut nous contenter de cette espèce d’égalité morale, qui consiste à maintenir chacun dans ses droits , dans son état héréditaire ou acquis, dans sa terre, dans sa maison , dans sa liberté naturelle ; mais aussi dans la subordination nécessaire pour y maintenir les autres. C’est ainsi que les lois égalent tout le monde. Pouvons-nous sagement souhaiter d’être plus égaux?

Or, voilà le chef-d’œuvre de l’ordre civil et politique. H remplace, par l’équité des lois, l’égalité des conditions. Il n’était pas possible de les mettre de niveaut II a trouvé une balance pour les mettre du moins dans

une espèce d’équilibre; et de là, combien d’avantages, combien même d’agrémens et de beautés ne voyons-nous pas naître dans la société civile! C’est de quoi il importe encore à notre bonheur de nous bien convaincre.

Avant qu’il y eût, parmi les hommes, un ordre établi par les lois , quelle était la face du monde? La violence, les rapines, les assassinats. Représentons-nous tous les ravages que peut produire une armée de passions déchaînées. Nulle assurance pour lavie, nulle sauve-garde pour les biens , nul asyle pour l’honneur. La force, quia donné au lion l’empire sur les animaux, la donnait aussi sur les hommes au premier Nembrod qui se sentait assez puissant pour les subjuguer. C’est un fait attesté par toutes les histoires sacrées et profanes; mais voici un barrière qui va arrêter le cours du désordre. Aussitôt que les hommes eurent inventé le remède des lois pour mettre la force à la raison ; quand, pour les faire exécuter, on eut armé de la puissance du glaive un magistrat suprême, ici un roi, là un sénat, là un conseil populaire, car je ne décide point entre les diverses formes de gouvernement; en unmot, quand on eut établi l’ordre civil pour rétablir dans ses droits celui de la nature, quel heureux changement de scène! La subordination succède à l’indépendance, la règle à la confusion, la justice à la force, la sûreté pu-

blique à l’inquiétude générale, le repos des particuliers aux alarmes continuelles; tout devient tranquille sous la protection des lois. Sous cette garantie , nous pouvons sans crainte voyager dans toutes les parties du monde habitable; dans les pays étrangers, sur la foi du droit des gens , et dans le nôtre, sur la foi des ordonnnances royales : elles solit nos gardes pendant le jour, nos sentinelles pendant la nuit, nos escortes fidèles en tout temps et en tout lieu. En quelque endroit du royaume que je me transporte , je vois partout le sceptre de mon roi qui assure ma route, qui tient tout en respect, tout en paix, les laboureurs dans les campagnes , les artisans dans les villes, les marchands sur la mer , les voyageurs dans les forêts. Il semble que toutes les passions soient désarmées. Le cœur peut bien encore en recevoir secrètenaenl quelques impressions rebelles; mais le bras, retenu par la crainte, ndse plus les servir à leur gré. Semblables à ces torrens qui coulent entre des montagnes , il faut qu’elles se resserrent dans leurs bords, ou s’il y en a quelqu’une qui déborde encore malgié la digue des lois, un petit coup de sceptre vient, qui la fait à l’instant rentrer dans son lit pour ne plus désoler que son propre terrain, ou du moins pour ne causer au dehors aucun ravage considérable.

Mais ce n’est là que l’extérieur de l’ordre civil et politique : pénétrons-en l’intérieur.

Quel est le ressort secrel qui muinlient si constamment cet ordre dans une machine aussi composée qu’un Etat, et dans un si grand nombre d’Etats si difïérens, répandus dans le monde; les uns plus forts , les autres plus faibles; ceux-ci m'inarchiques, ceux-là républicains ; tous naturellement satisfaits de leur partage, pourvu qu’on les laisse jouir en paix des biens que la nature ou Thabitude leur y fait trouver ? C’est une des merveilfes de la Providence, nécessaire pour empêcher les nations de se confondre ou de se détruire ; une merveille d’autant plus admirable que depuis la dispersion des pen|)les nous la voyons partout subsister, comme d’elle-même et sans effort} je veux dire, l’amour de la patrie : amour aussi naturel que l’amour de nous-mêmes et de nos païens, qui naît en nous par instinct) mais qui se confirme par la raison ) qui s’accroît par l’habitude, mais qui se fortifie par la réflexion ; qui s’établit d’abord par l’intérêt, mais qui se soutient par l’honneur et par la vertu ; qui s’allume , pour ainsi dire, par le zèle pour sa propre maison, mais qui s’enflamme par celui des autels ; qui réiuiil ainsi tous les motifs divins et humains pour nous lier ensemble inséparablement sons les idées les plus touchau tes ^ les rois à leurs peujilc» comme à leurs enfaas, les peuples à leurs rois comme à leurs pères; les peuples entre eux comme les enfans d’une même famille. Car en effet ne sont-ce point Essai sur le Beau. 3

5o ESSAI

là les idées que nous présente naturellement le nom de pairie? Un père, des en fans, une famille réunie sous la même autorité paternelle : il n’en fallait pas moins pour maintenir tous les états chacun dans ses bornes , pour les conserver entre eux dans ce bel équilibre, que la politique humaine clierclierait en vain , si la nature ne lui en fournissait le ressort et le point d’appui nécessafte, dans l’amour de la patrie ; enfin , pour tenir chaque peuple attaché au lieu de sa naissance, quoique souvent très-mal partagé des biens de la vie ; à sa forme de gouvernement, quoique souvent très-dure; à ses lois et à ses coutumes, quoique souvent irès-incompiodes : il n’en fallait pas, dis-je, moins pour produire dans 1 univers tous ces miracles de conslancê. Mais aussi , messieurs , vous m’avouerez qu’il n’en fau l pas davantage pour démontrer à tout esprit attentif que par-là l’ordre civil , quoiqu’arbitraire dans une infinité de ses réglemens, l’entre néanmoins dans 1 ordre naturel, ou plutôt que l’ordre civil, pour mériter ce nom, ne doit être autre chose que l’oidre naturel armé par la force du pouvoir suprême Dour se faire obéir.

' Concluons en deux mots nos trois articles préliminaires. De même qu’il y a un ordre d’idées éternelles qui doit régler les jugemens que nous portons des objets considérés en eux-mêmes par Iei?r mérite absolu, et un

ordre de senlimens naturels qui doit réeler nos ailections pour les autres hommes, ,, aile mente, s. ,’ose ainsi dire, du sans oui nous umt ensemble dans une source coinmune; il y a aussi un certain ordre d égards civils qui doit régler nos devoirs extérieurs *ai le mente du rang, de la condition ou de a place des personnes avec qui nous avons a vivre ou à traiter dans le nmnde.

Ces principes supposé , nous n’avons P us , comme nous l’avions promis tm’à -uvre le cours des conséquJiceT

l e m m ks questLs d'n

beau moral j en quoi il consiste? combien il

J en a de sortes? quel est en particulier le caractère propre qui les distin%e?et en

ITnT&Zts?"'

En quoi il consiste? On voit d’abord que cest dans une constante, pleine et entâre conformité du cœur, avec toutes les espS d oidres que nous avons distinguées. ^

‘ y avons

ysen^liel, un ordre naturel, un ordre civil d où je conclus trois espèces de beau moral ’

u“rer un b" ^

O ’ "cau moral civil.

Quel est en particulier le caractère pronre

qui les distingue? Il est encore évident que

c< s trois sortes de beau moral se doivent ^dé-

Sa ESSAI

finir chacune par l’espèce d’ordre (jni la dénomme. Le beau moral essentiel , conformité du cœur avec l’ordre essentiel, qui est la loi universelle de toutes les intelligences ; le beau moral naturel, conformité du cœur avec l’ordre naturel , qui est la loi générale de toute la nature humaine ; le beau moral civil , conformité du cœur avec l'ordre civil , qui est la loi commune de tous les peuples réunis dans un même corps de cité ou d’étal.

Je suppose, messieurs, que les principes généraux que nous avons d'abord établis , vous sont encore assez présens pour y voir , tout d’un coup, la preuve de mes réponses aux trois premières questions proposées. La dernière , qui est plus subiilé , demande un examen plus profond. Il s’agit de savoir quelle est la forme précise du beau dans les mœurs ? Je veux dire, pour mettre la question dans tout son jour, ce qtii, dans les mœurs, dans les sentimens, dans les manières , dans les procédés , constitue le vrai honnête, le vrai décent, le vrai sublime, le vrai gracieux , en un mot , la vraie beauté morale de l’homme ?

Pour satisfaire à toute sorte d’esprit , j’appuierai ma réponse, comme dans le premier discours , sur une autorité respectable. C'est l’unité, dit saint Augustin , qui est la vraie forme du beau en tout genre de beauté.

SÜRI-EBEAU. 53

Omnis porro pulchritudinis forma unitas est (i). Nous avons déjà adopté ce principe dans toute son étendue : nous croyons l’avoir suffisamment démontré du beau visible ; faisons-en l’application au beau moral.

On peut considérer l’homme en deux états j seul , ou en société. Il doit partout avoir ce qu’on appelle des moeurs. Voyons en quel sens il est vrai de dire que dans l’ordre moral y comme dans l’ordre physique, c’est toujours une espèce d’unité qui est la forme essentielle du beau :

Quand je dis que l’homme peut être considéré seul , je ne prétends jias que dans cet état il soit absolument sans société. Dans quelque solitude que nous poissions être, nous avons toujours à vivie avec Dieu et avec nous-mêmes , c’est-à-dire que dans la retraite la plus sombre et la plus isolée, nous avons toujours un maître à contenter , un empire à gouverner sous ses ordres , un état à policer , des sujets à réduire , en un mot y un peuple de passions à mettre à la raison. Ce n’est point là être sans compagnie ; c’est en avoir trop : et l’auteur qui a dit que l’homme n'est jamais moins seul que lorsqu’il est seul , a dit peut-être plus qu’il ne voulait dire; car au lieu de ces belles pensées y avec lesquelles on suppose qu’il s’entretient

(i) S. Aug. Ep. i8 , édit, pp, BB.

<3aus la solitude , quelle est sa compagnie la plus ordinaire? Une imagination bizarre et impérieuse qui veut régner sur son esprit j des sens rebelles qui entreprennent de gouverner sa raison ; des humeurs sans règle , qui le subjuguent tour à tour ; des besoins qui crient toujours famine; des désirs plus inquiets encore que ses besoins : des idées fantastiques de gloire ou de bonheur, qui multiplient encore à l’infini et ses besoins et ses désirs, autant d’ennemis secrets, autant de partis contraires qui le divisent , et qui se divisent eux-mêmes pour le tirer chacun de son côté. Faut-il s’étonner que la plupart des hommes cherchent à s’éviter avec tant de soin? Ils ne peuvent rentrer chez eux sans trouver la guerre , la sédition , la révolte , sans y voir toutes les horreurs et toute la difformité d’un état armé contre lui-même.

Voulez-vous faire succéder l’idée du beau à ce monstre de laideur , mettez l’ordre dans cette multitude confuse de sentimens ennemis: que la raison commande à l’âme, que l’âme' reçoive la loi et la donne au corps ; que le corps , docile , ne fasse jamais qu’obéir sans murmure, ou du moins sans révolte. Vous rétablirez aussitôt la subordination dans toutes les facultés de l’homme , dans ses affections , dans ses sentimens, la subordination y mettra l’accord , l’accord la décence , et le tout ensemble sp trouvera ainsi réduit à une espèce d’unité , où rien

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ne se contredit, ne se dément. Or, parles principes du simple sens commun^ n est- ce point là dans les mœurs de l’homme considéré seul , ce qu’on doit appeler grand, noble , sublime^ beau; régner sur soi-même sous l’empire de la raison éternelle qui est une , et qui rend tout un ?

Suivons l’homme dans la société. N’estdl pas évident que l’unité y doit faire encore la véritable beauté de ses mœurs? Que ses discours soient toujours d’accord avec sa pensée, sa conduite avec ses maximes , ses maximes avec le bon sens, son air et ses manières avec son état , avec sa naissance , avec son âge, avec la place qu’il lient dans le monde : quelle estime aussitôt ne concevons-nous pas pour sa personne? Tout y plaît, parce que tout y convient : tout y plaît, parce que tout y est un. Et par la raison des contraires, quel mépris ne sentons-nous pas naître, sans égard ni au rang , ni à la naissance , ni même quelquefois au mérite personnel, à la vue de ces gens, qui paraissent toujours en contraste et en opposition aveceux-mêmes? Quand nous voyons , par exemple, un air cavalier dans un homme d’église , un air de soldat dans un homme de robe , un air de magistrat dans un homme d’épée , un air de village dans un courtisan , un air de cour dans un anachorète , un air de Caton (ftms un jeune homme, un air de petit-maître dans un vieillard ; en un mot ,

un air de masque sur un visage; on ne peut s’empêcher d’en rire: pourquoi? Nous cherchions un homme, el nous en trouvons deux sous la même tête, et toujours deux hommes qui ne conviennent pas. C’est ce qui fait le ridicule : assorliment bizarre , qui est toujours diamétralement opposé au beau dans les moeurs. Il n’est peut-être pas impossible de les avoir bonnes avec ce défaut : mais il est certain qu’on ne peut les avoir belles , tandis que la contrariété de la personne et du personnage rompra, pour ainsi dire, l’unité de l’homme par leur opposition indécente : c’est un princi})e incontestable du bon sens.

Des manières , je passe aux procédés.

N’est-ce pas encore par celte règle de funité, partout nécessaire pour la beauté des mœurs, que nous mesurons naturellement l’estime ou le mépris, l’amour ou la haine , la louange ou le blâme des diverses conduites que nous voyons tenir aux hommes dans la société? Car , pour n’alléguer que des exemples trèscommuns, pourquoi la justice, qui, sans acception de personnes, rend à chacun ses droits, nous paraît-elle une si belle vertu ? c’est qu’en jugeant ainsi toutes les conditions par l’équité de la même loi, elle nous fait souvenir agréablement que nous sommes tous égaux, tous un par nature. Pourquoi, au contraire, un procédé injure et inique nous paraît-il si révoltant? il rompt ce nœud

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d’éqnité qui nous réunissait tous, malgré la distance de nos fortunes. Pourquoi la modération est-elle dans le monde si généralement estimée? c’est qu elle nous fait voir des hommes qui tiennent à la société plus qu’à euxmêmes. Pourquoi , au contraire , les humeurs intolérantes et emportées sont-elles partout en horreur? elles sont toujours prêtes à faire schisme avec tout l’univers. Pourquoi sommes-nous si chai més de la poli tesse des grands, qui savent, par bonté , descendre jusqu’aux plus petits ? c’est qu’elle rend témoigtiage à l’unité de la nature. Pourquoi; au contraire; a-t-on tant de mépris pour la fîerte de quelques nouveaux nobles , qui, à peine sortis delà roture, se croient déjà au rang des demi-dieux? c’est cjue par-là il semble qu'ils renoncent à la communion de l'espèce humaine. Pourquoi l’amitié entre les }vroches nous offre-t'elle une iilée si agréable ? c’est que nous aimons à voir l’union naturelle du sang ratifiée par le choix du cœur. Pourquoi, au contraire; tienl on pour des monstres des frères ennemis, des eufans ingrats; des parens dénaturés ? c'est que la nature ne peut, sans horreur, voir désunis des cœurs où circule le mêtiie sang, t ourquoi tous les siècles ont-ils donné tant d'éloges aux amateurs de la patrie, à un Machabée, qui.s’imnsola j)Our la liberté de son peuple; à un Codrus et à un Décins; qui se dévoue. ent à la mort pour le salut de leur armée ? ils conservèrent en

mourant Tunité du corps dont ils avaient l’honneur d’être membres. Pourquoi , au contraire, détestons-nous les rois tyrans , les ministres brouillons , tous les gens de parti et de cabale? ils déchirent un corps dont ils devaient maintenir l’intégrité aux dépens de leur propre vie. Pourquoi , au seul nom de la paix, que notre grand monarque vient de nous procurer (i) , voyons-nous la joie partout répandue ? elle nous annonce l’union et la concorde. Mais, au contraire, jioiirquoi la guerre la plus juste nous paraîtelle toujours un fléau si terrible? elle rompt l’unité du genre humain.

Il me serait aisé de pousser plus loin cette induction , en citant Tun après l'autre tons les jugemens de la nature, pour démontrer le grand principe que nous avons adopté de saint Augustin : Que dans le moral^ comme dans le physique , d est toujours une espèce d’unité qui constitue la forme du beau. Mais je crois en avoir assez dit , et je finis en rassemblant tous les traits du beau moral dans une peinture sensible , que j’emprunte d’un ancien philosophe, pour faire voir que tout ce que j’en ai dit de plus fort ne passe pas les lumières de la raison naturelle. On reconnaîtra aisément Sénèque à sa manière de peindre, forte, vive, noble, hardie,

(i) En 1736.

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qui va quelquefois au-delà du bul^ mais qu’il est facile d’y ramener.

Voulons-nous, dit-il , nous tirer de celle bassesse de moeurs si commune dans le monde (i)? Elevons d’abord nos idées. Considérons-nous dans l’univers comme habitant deux grandes républiques ; l’une immense et véritablement publique, celle qui embrasse tous les êtres sociables, Dieu et les hommes; l’autre plus bornée dans sou contour , celle où la Providence nous a , pour ainsi dire , inscrits et incorporés par le sort de notre naissance. Duas animo respublicas complectamur : alteram magnam et vere publicam , qua DU atque bomines continentur : alteram oui nos adscripsit conditio nascendi. C’est dans ce point de vue que tout l’ordre de mes devoirs se présente à mon cœur sous la forme la plus aimable : je les vois, je les veux suivre. Et premièrement dans cette république universelle , qui embrasse tous les êtres sociables , Dieu à la tête, je veux désormais me le représenter sans cesse au-dessus de moi au-dedans , et partout à mes côtés , veillant nuit et jour sur mes pensées, sur mes discours , sur toutes mes démarches. Prœsides Deos supra me , circa me , stare sciam, factorum,dictorumque censores (2).

(i) Sén. De olio Sap., c. 3i.

(a) De vitd beatd , c. ao.

6o ESSAI

Dans la république générale des hommes , je n’oublieiai jamais que je suis né pour eux , rendant même grâces à l^’auteur de la nature d’une si glorieuse destination, de m’avoir fait pour tout le monde, et tout le monde pour moi. Ego sic vivarn , quasi me sciam aliis natum , et naturœ rerum hoc nomine gratias agam : unum me donavit omnibus, uni mihi omnes. Dans la république particulière^ où la Providence m’a placé, dans le monde, je n’aurai rien à moi qui ne soit à mes concitoyens. Sans ambition, sans envie, je verrai leurs terres dans l’abondance avec le même plaisir que les miennes propres, et je regarderai toujours les miennes comme une espèce de commune dont je ne me réserverai que le soin de la faire valoir à leur profit. Ego terras omnes tanquam meas videbo, meas tanquam omnium. Surtout en garde contre tout esprit de ligue , de secte ou de [tarti ; je n’épouserai jamais sans réserve , ni tou.-» les intéi êts , ni tous les sentimens d’aucune société, bien moins d’aucune persont*e particulière. S'attacher ainsi aux uns à revclusloa des autres , ce n’est pas union ni concorde , c’est faction et cabale. Sententiam si quis unius sequitur , non id vitæ , sed factionis est (i). Dans le commerce ordinaire de la vie ci-

(i) De oiio Sap. c. 3o.

SURLEBEAü. 6l

vile, sensible à l’amiiié , incapable de haine, complaisant pour mes amis, je serai toujours prêt à faire le premier pas , ou pour nous unir plus étroitement , ou pour nous réunir plus promptement. Ego amicis jucundus , inimicis mitis et facilis , exorahor antequàm roger. Dans le plus secret de ma maison , je regarderai tout ce que je fais sous les yeux de ma conscience , comme ayant tout le public pour spectateur. Populo teste Jieri credam quidquid me conscio faciarn. Maître de mes sens , je me gatv derai bien de partager avec eux l’empire de mon cœur. Suis-je donc né pour être l’esclave de mon corps ? Major sum , et ad majora genitus , quam ut mancipium sim corporis mei (i). Dans la fâcheuse nécessité de conserver un sujet rebelle , je songerai moins à satisfaire ses désirs qu’à les apaiser; jamais à les assouvir. Edendi erit hihendique finis, desideria naturœ restinguere, non implere (2). Laborieux et infatigable , je le soumettrai aux plus grands travaux , en soutenant sa faiblesse par mon courage. Lahorihus , quanticumque erunt , pareho , animo fulciens corpus. Et quand la Providence me viendra redemander la vie qu’elle m’a donnée, je tâcherai, par le bon usage

(i) Ep. 65.

(a) Z)e vitâ beatâ, c, 20 , etc.

de ses dons , de la lui rendre meilleure que je ne l’avais reçue, en prenant tout l’univers à témoin que, si je n’ai point été vertueux , j’ai , du moins , ainaé la vertu ; que j’ai rempli mes jours d’occupations utiles, et qu’en conservant ma liberté, j’ai toujours eu soin de respecter celle des autres. Quandocjue autem natura spiritum repetet , testatus exiho , honam me conscientiam amasse , bona studia : nuUius per me libertatem imminutam , minime meam , C’est, Messieurs, l’idée qu’avait, du beau dans les mœurs, un philosophe qui n’avait pour guide que le bon sens naturel , et encore bien obscurci par les ténèbres de son siècle. Quelle doit être la nôtre , avec des lumières infiniment supérieures à celles de la philosophie païenne ? Mais enfin , me dira-t-on, qui la pourra remplir , celte grande idée! On me permettra de répondre, qu’il me suffît d’avoir prouvé que le beau moral est une conquête proposée à tout le monde par l’auteur de la nature. Facile ou difficile ,ce n’est pas de quoi il s’agit : nous la devons entreprendre , chacun en personne, tous eu corps. L’ordre en est porté , la loi est générale; et quand elle pourrait avoir des exceptions, vous m’avouerez^. Messieurs, que ce ne serait pas pour une académie de belleslettres , à qui rien ne convient mieux que d’être en même temps une académie de belles mœurs..

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