‹ Essai sur le beauChapitre 6 sur 19 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

D’abord il est certain que la musique nous charme tous naturellement; c’est un goût aussi ancien que le monde , aussi répandu que le genre humain • et le Créateur, qui nous l’a inspiré avec la vie , n’a rien oublié pour l’enlvetenir dans notre âine par les concerts naturels de voix etd’instrumens, que sa providence nous fait entendre de toutes parts. Des oiseaux qui clftntent , conjme pour nous piquer d’émulation ; des échos qui leur répondent avec tant de justesse, des ruisseaux qui murmurent, des rivières qui grondent , les flots de la mer qui montent et qui descendent en cadence pour mêler leurs sons divers aux résonnemens des rivages j ici les zépliirs qui soupirent parmi les roseaux, là les aquilons qui sifflent dans les forêts; tantôt tous les vents conjurés, ou plutôt concertés ensemble parla contrariété même de leurs mouvemens , qui, après s’être choqués dans les airs, se réflécliisseni contrôles corps terrestres, montagnes, rochers , bois, vallons, collines, ^>alais, cabanes, Essai sur le Beau. 5

pour en, tirer toutes les parties d’un concert , et afin que rien ne manque à la symphonie, auxquels souvent se joint dans les nues celle belle basse dominante , vulg^airement nommée tonnerre , si grave;, si majestueuse , et. qui, sans doute, nous plairait davantage si la terreur qu’elle nous imprime ne nous empêchait quelquefois d’en bien goûter la magnifique expression.

Mais, après l’orage, voilà Iris qui paraît pour nous annoncer le calme. Le croirait-on que c'est encore là une image musicale? On ne peut guère en douter depuis les expériences du célèbre Newton. Il en rapporte plusieurs dans son Optique (i), d’où il conclut que les sept couleurs de l’arc-en-ciel, savoir : le rouge, l’orangé , le jaune , le vert, lebleu;4’indigo e,t le violet y occupent, dans la bande colorée, des- espaces qui sont entre eus; dans la meme proportion que les intervalles des septtons de la musique. Voilà donc une espèce de tablature naturelle que le Créateur présente à nos yeux , pour nous initier aux mystères de cet art, et avec elle combien nous donne-t-il de moyens pour rexécuier avec succès? Tant de corps sonores pour construire nos instrumens , des cordes harmonieuses, pour en tirer des sons, agréables.; des mains et des doiglsagiles pour

(i) Newton, Opt. p. io4 «t 177.

en composer des accoi-ds ; dbs vois de tous les degrés, des basses, des tailles, des dessus, pour en former des accompagnemens ; et ce qui était encore plus essentiel, un juge fin et délicat pour en diriger le concert, je veux dire l’oreille, que tout le monde reconnaît: aujourd'hui sans contestation pour le plus subtil et le plus spirituel de nos sens»

J’ai donc eu raison d’assurer que l’auteur de la nature n’a rien oublié pour entreteiair dans nos c.œui’S le goût de la inusique. Il y a réussi : nous la voyons aimée parmi tous, les peuples de la terre. Mais si le goût en est commun, on peut dire que la vraie Jdée en est assez rare. On se contente presque toujours du plaisir sensible qu’elle imprime dans le cœur, sans remonter à la source , qui, avec ce plaisir sensible , nous en donner rail un raisonnable, infiniment plus délicieux. Il faut donc, après avoir ébauché l'idée de la musique par lia considération des essais que nous en trouvons dans la nature, poser les principes fondamentaux de l’art pour en rendre la notion plus étendue : c’est un second prélude, qui ne me fournira pas des images aussi agréables que le premier, mais qui, en récompense, me sera beaucoup plus utile pour faire entendre pleinement mon sujet.

La musique, dans sa notion propre, est la science des sons harmoniques et de leurs accords.

J’appelle son harmonique , non pas un son tout simple, sec et instantané, qui n’est proprement que du bruit, comme celui d’un caillou qui en frappe un autre ; mais un son qui, par la résonnance du corps sonore d’où il part, nous fait entendre, outre le son principal, une succession de plusieurs autres agréables à l’oreille; comme celui du timbre d’une bonne cloche, celui de la corde d’un clavecin, ou celui d’une voix sonore qui entonne un air. Je dois cette idée au célèbre M. Sauveur. Hist. Àcad. Î701, p. 299, Mém.

Le son harmonique se divise en grave et en aigu. Tout le monde sait q.ue du grave on monte à l'aigu^ suivant l’ordre des notes musicales, ut, re , mi^fa^ sol y la y si^ ut, et que l’on descend de l’aigu au grave dans un ordre contraire , ut ^ si y la , sol, fa ^ mi y re , ut , c’est ce qu’on appelle gamme.

Il y a huit sons dans cette suite harmonique : on passe de l’un à l’autre, soit en montant, soit en descendant, par certains degrés ou intervalles qui les lient ensemble. Il yen a sept, et on les nomme vulgairement les sept tons de s eptem discrimina

t7ocwr/?.Nous en donnerons ailleurs une idée plus exacte; il suffit ici de remarquer en général :

1.® Que, si l’on prend les huit sons harmoniques en montant, on appelle seconde , la distance du premier au second, celle de ut

SUH liE BEAU. lOJ.

à re ; tierce, \dL distance du premier au troisième, celle de ut à mi; quarte , sa distance au quatrième /«; quinte, sa distance au cinquième sol; sixte ; sa distance au sixième la; septième sa distance au septième si; enfin, octave , sa distance au huitième^ celle de ut k ut, laquelle, comme vous le voyez, renferme dans son étendue tous les autres intervalles.

2° Que , si l’on veut pousser plus loin cette suite harmcmique, en montant du second ut à un troisième, d’un troisième à un quatrième , etc. , on appellera les notes interposées de l’un à l’autre , neuvième , dixième, onzième, etc., du nom de leur rang numérique. On a remarqué en effet , que la voix humaine, après é’êlre élevée à l’octave d’un ton, |)eut encore s’élever à l’octave de cette octave, et quelquefois même au-delà: c’est ce qu’on appelle son étendue. Hist. Acad. \'joo, pag. 261, Mém. etc,

3.® Que le son u’esl grave ou aigu que par comparaison; qu'il faut deux sons différens, l’un grave, et l’autre aigu, pour faire un ton ; deux tons pour faire une consonnance, deux consonnances pourfaireun accord, plusieurs accords pour faire un mode, et plusieurs modes pour faire une harmonie complète, une mélodie de voix, ou une symphonie d’instrumens bien remplie et bien variée : ce qu’on appelle aussi modulation.

4*® Que deux sons harmoniques peuvent

êuîe OU .successifs,, lOu simultanés ; «uccessife, Quandils s’eatre-suiv-eat comme dans léchant d'’.une seule .vais; simultanés, quand iLs,s^accotii^agneut„.loa’s„ par exemple, que plusieurs yoix chantent en parties..

Dans J’iun et dans l’aulrc cas, les .deux sous peuvent prodniie .dans l’oreille trois impressionsdilTérentes : l’unisson ) la consonnance et la dissonance.

innissonj quaad ils sont tous deux si égaux et&iconsoaaiansqu’ils sernhlent nefaire qu’tua seul cl même son.

La con soBinance , quand l’aigu et le grave se mêlent sans se confondre , en socle qu’on en voi-t sans peine la différence et la confesrjiûté P ladistluction et runiou ; ce .qui dionne à l’êrae ma plaisir ^cile, et par-dà tuèsegréahle.

La diswnance, quand ces deux sons se trouvent au. conü'aire si différens ou si disproportionnés, que leur rapport paraît à l’orcdle ou indéterminable* ou trop difficile à déterminer; difficulté que l’ânae ne peut sentir sans quelque désagrément.

De celte idée g.éoémle de la musique , il est aisé de conclure que c’est une science mixte, qui tient en même temps et de la physique et de la mathématique ; deux territoires, prenons-y garde, qu’il y faut bien distinguer pour leur assigner à chacun ses droits et ses limites.

En tant que science physique , elle a pour

SUR feEAU. lôS

objet le son barnionieti’X , tel ïjue tiCAîs !’&vous défini; le temps de sa durée, son degré d’aigu et degrave, ses élévations et sês abaissemens récipvo<p.ies , les vibrations dés Corps sonores •qnî le l endent, oelles de l’air qui le transmettent , et la nature des impressions qu’en reçoit l’oreille , selon qu’elle en est frappée.

En tant que science malhématique, elfe considère les rapports géométriques des sons, des iniervailes qui les séparent , des tons qui en résultent , et des accords qu’elle en compose. Elle exprime ces rapports par des nombres, pour les représenter à l’esprit avec toute la précision que demande une science véritable: enfin, de ces nombres qu’on appelle sonores à cause de cet usage , elle forme des piuporiions et des progressions harmoniques, pour mettre tout en règle dans ses compositions ; ainsi nous pouvons encore la définir , sous ce regard , la géométrie des sons.

La fin de la musique est double comme son objet; elle veut plaire à Toreille, qui est son juge naturel : elle veut plaire à la raison, qui préside essentiellement aux jugemens de l’oreille; et par le plaisir qu’elle cause à l’une et à l’autre , elle veut exciter dans l’âme les mouvemens les plus capables de ravir toutes ses facultés. Un ancien auteur, nommé Aristide, fameux par un excellent Traité de musique, lui donné UUe

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