‹ Essai sur le cancerChapitre 3 sur 7 · ESSAI · texte numérisé non relu

ESSAI

Le cancer est une maladie entièrement inc on-» nue; elle est au nombre des plus graves , des plus douloureuses et de celles contre lesquelles Tart n’a eu 5 pour ainsi dire, jusqu’à présent, aucune espèce de ressources. Je pourrais citer ropinion générale des praticiens , pour prouver ce que je viens d’avancer, et donner ici l’interminable liste des remèdes indiqués contre ce mal , renièdes de toute nature, aux actions les plus opposées et qui témoignent , tout à la fois , de la puissance de la maladie à combattre, des efforts dirigés contre elle et de leur inutilité.

Cependant le cancer, qui peut envahir tous nos organes, agit souvent sous l’œil même du médecin, •et nul tissu, plus que le tissu cancéreux, n’aurait dû fournir à Fanatomie pathologique d’utiles enseignemens. Pourquoi donc ici , comme dans tant d’autres cas , Fanatomie pathologique a-t-elle fait si complètement défaut ? C’est que , se bornant à étudier des ruines, elle use tous ses efforts à en faire la description , inhabile qu’elle est à remonter aux causes de ces innombrables désorganisations , son triste et stérile domaine !

Le cancer est héréditaire comme la goutte, Ta-»poplexie, la folie (1), la phthisie tuberculeuse, les scrophules , et cette affection si grave est aussi, comme les précédentes , un des résultats de Faction du froid humide ; la statistique nous le démontrera, sans aucun doute.

Constatons, en attendant, que le cancer est habituellement accompagné d’une teinte jaunâtre de la peau, qui n’est pas sans analogie avec la coloration d’un assez grand nombre de fous.

Constatons aussi que le cancer, comme la folie , attaque beaucoup plus de femmes que d’hommes , compensation bien triste, bien déplorable de la rareté de la goutte aiguë chez les femmes , et considération nouvelle et bien puissante en faveur de l’opinion , qui tend à envisager la folie et le cancer comme des maladies goutteuses, ne différant de la goutte proprement dite , que par la différence de leur siège, mais ayant, du reste, une même origine,

La statistique médicale vient encore fortifier cette opinion , en nous montrant que la goutte et

(1) Après bien des recherches , dit le docteur Rush {medical inquiries) je n’ai pas pu trouver, parmi les Indiens , un seul exemple de démence , et je n’ai trouvé parmi eux que peu de maniaques et de mélancoliques.

Le baron de Humbold n’a pas entendu parler d’un seul aliéné parmi les Indiens sauvages de l’Amérique méridionale.

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la folie se développent surtout dans les pays humides et froids, et principalement chez les hommes de 30 à 40 ans , tandis que la folie et le cancer exercent le plus de ravages chez les femmes de 40 à 30 ans.

Ces maladies se développent donc toutes trois à répoque où les fonctions de la peau commencent à perdre de leur puissance ; où chez Thomme les rides commencent à sillonner son visage ; ou ses cheveux commencent à blanchir et à tomber ; où son tissu cellulaire se charge souvent d'une graisse inutile ; où chez la femme , a la diminution de vitalité de la peau , caractérisée aussi de la même manière que chez Thomme , vient s'ajouter la flétrissure du sein , ce puissant sécréteur acide et Fammlation des fonctions de l’utérus qui , par ses sympathies si étroites avec le sein et par le rôle qu'il joue dans la conception, semble devoir être rangé parmi les organes négatifs, le temps des règles excepté.

La teinte jaunâtre du cancéreux , son sang noir et plastique , aussi long-temps , du moins , que le malade n'est pas encore tombé dans le marasme , et qu'une suppuration abondante nest pas venue modifier, altérer profondément ses humeurs , ont trop peu fixé l'attention des praticiens. Cette teinte particulière de la peau, cette coloration, cette plasticité du sang des cancéreux , sont des accidens d’une grande importance.

Négligés jusqu’aujourd’hui^ ils sont on ne peut

plus propres 5 cependant, à nous éclairer sur la

nature d’une des plus affreuses maladies de l’homme

et sur les moyens de la combattre. Ils montrent

que chez le cancéreux la peau ne remplit plus

ses fonctions d’une manière régulière, qu’elle est

affaiblie et véritablement malade.

C’est à cela , et à cela seul , que nous devons attribuer, dans ce cas, la couleur foncée et la plasticité du sang, prétendue richesse qui caractérise le sang des vieillards, des apoplectiques, et celui de toutes les personnes qui ont des affections goutteuses.

Cette diminution de vitalité de la peau chez le cancéreux , cette altération profonde du plus puissant, du plus influent de nos sécréteurs , doit donc être prise en très-graiide considération. Ici l’on m’objectera peut-être que l’altération de la peau est un accident consécutif, une suite de l’établissement du cancer et non point sa cause, que l’on me montrera surtout dans des violences extérieures , telles qu’un coup sur le sein , etc. Mais si le cancer est quelquefois déterminé par une violence extérieure de même, au reste, que l’accès de goutte , il n’en est pas moins démontré qu’il a fallu que l’accident déterminant rencontrât une constitution prédisposée au cancer, que très-souvent le cancer s’établit sans qu’aucune violence extérieure puisse en être accusée, que dès qu’il

s’établit 5 on peut remarquer la teinte noire du sang et sa plasticité avant que la couleur de la peau soit altérée , comme une foule de fois Fœil le plus exercé ne peut point saisir l’affaiblissement ou la surexcitation de cette vaste membrane , alors cependant que ses modifications sont prononcées à ♦ ce point, qu’elles déterminent de graves maladies.

Quelques personnes étrangères aux progrès actuels de la science ne voudront pas admettre ces relations de cause à effet que j’établis ici entre la diminution de vitalité de la peau et. la plasticité du sang. Je les renverrai aux expériences si anciennes déjà de Sanctorius , véritable mine d’or dont on n’a su cependant tirer aucun parti; je !es renverrai surtout aux importans travaux de mon frère, publiés en 1857 déjà , travaux dont la supériorité est le plus grand défaut , et qui ont eu pour résultat la découverte des fonctions du tissu cellulaire , de la loi des sécrétions organiques , de la production et de la double nature du fluide nerveux , de la nature et des remèdes des maladies goutteuses et de la phthisie pulmonaire. Enfin je leur rappellerai le Mémoire de M. Levicaire , chirurgien de marine , qui a reconnu que dans les régions équatoriales , où la peau a une activité si grande, le sang a moins de fibrine et plus de sérum que dans les régions tempérées et froides ( Académie de Médecine de Paris , 24 mars 1840), fait curieux et qui , pour avoir été accueilli comme

une grande nouveauté, ne fait, avec beaucoup d’autres , que confirmer simplement les théories de mon frère (1).

Si j’insiste autant sur le rôle que joue la peau dans la production du cance.r, c’est que faute de bien connaître ee rôle, il est impossible de comprendre la nature de cette maladie et de lutter efficacement contre elle.

Ne bornons donc plus notre attention chez le cancéreux , à forgane sur lequel le cancer se développe. Nous avons à combattre , le plus souvent alors , une maladie générale infectant l’économie tout entière , caractérisée surtout par la diminution de vitalité de la peau , et sans doute aussi par celle des autres sécréteurs acides, puisqu’ils vivent tous d’une vie commune, et que Fuii d’eux- ne peut pas être affaibli sans que cette faiblesse soit partagée par les autres. C’est cette diminution des sécrétions acides qui amène la plasticité du sang,

(1) Les beaux travaux de mon ami M. le docteur Denis, de Commercy, sur la composition du sang , travaux qui , partout ailleurs qu’en France , lui auraient mérité de magnifiques récompenses, prouvent que le chlorure de sodium contribue pour beaucoup et de concert avec la soude à la liquéfaction du sang.

Je m’occupe d’expériences qui auront pour but d’établir,

dans des circonstances diverses, la quantité de chlorure S0“

dique fournie par la peau.

la teinte paille de la peau et tous les désordres de Fétat cancéreux.

Mais si dans le cancer Fensemble de la peau est affaibli j la portion de peau qui recouvre et environne le mal, paraît être dans un état tout contraire ; cela est évident pour le squirrhe souscutané prêt à passer à Fétat de cancer, et pour le cancer lui-même. Il paraît que cela existe aussi pour le squirrhe à son début , ainsi que cela se voit dans la peau de Farticulation envahie par la goutte.

En effet, Faccès de goutte le plus ordinaire arrive sous Finfluence de la diminution d’action des sécréteurs acides et de la tension morbide du système positif du corps qui en est la conséquencenécessaire , et qui entraîne à sa suite la décharge de son électricité d’un point quelconque, d’une séreuse articulaire d’une articulation des extrémités sur là peau , en triomphant pour cela de la résistance du tissu cellulaire, résistance moins forte là qu’ailleurs , à cause du peu de développement de ce tissu.

Alors la peau sur laquelle ce phénomène se produit rougit , s’échauffe au-delà du degré normal. Et bien les mêmes circonstances président au développement du cancer, et c’est encore sur la peau ou sur un autre organe acide, tel que le sein, que le mal se développe le plus souvent; mais dès le début du cancer, les deux électricités sont employées à altérer,’ à modifier bien plus profondément les tissus que ne le fait la goutte.

Si le lieu d’élection du cancer est une glande du sein, celle-ci, naturellement négative, voit bientôt son électricité entièrement saturée , et devenant elle-même positive , elle agit sur la peau comme le ferait une séreuse ’ articulaire ou tout autre organe positif, qui se trouverait le lieu d’élection par lequel s’accomplirait la communication morbide des deux pôles de l’économie.

Si le cancer, au lieu de se développer dans l’épaisseur du sein ou dans quelque autre organe sous-cutané , se porte directement sur la peau , le même résultat a lieu. Ce point devient un foyer incessamment entretenu aux dépens des deux électricités, des deux puissances nerveuses qui viennent là se perdre , en ne produisant d’autre résultat que d’affreuses désorganisations et d’intolérables douleurs.

On conçoit dès-lors comment s’usent si vite les

forces des cancéreux , alors même qu’il n’existe pas encore, ou presque pas de suppuration che^ eux : on comprend aussi que si mon opinion est fondée , tout l’art du médecin doit consister, d’une part , à rétablir les fonctions de la peau , pour que le fluide négatif puisse équilibrer le fluide positif et de Fautre , à détruire aussi vite qu’il le pourra la communication morbide qui existe par le point cancéreux entre les deux pôles de l’économie.

Le premier de ces résultats , celui qui consiste à combattre la cause du cancer, a été jusqu’ici presque

entièrement négligé, et de là les nombreuses récidives du cancer après les opérations chirurgicales les mieux faites, et dans des circonstances aux apparences les plus favorables.

Le second a été obtenu par plusieurs moyens qui , pour diiTérer beaucoup entre eux., atteignent cependant le même but. Je veux parler de la compression , de la cautérisation , des emplâtres doux et des cataplasmes.

La compression que Desault avait déjà conseillée contre le cancer du rectum, que Young appliqua dès 1809 au cancer du sein, que Péarson employa plus tard, fut singulièrement perfectionnée depuis par M. le docteur Récamier, auquel nous devons un traité très-remarquable sur cette si grave maladie.

Indépendamment de son action sur le tissu squirrheux ou cancéreux, la compression en exerce une évidente sur la peau ou sur la muqueuse qui , relativement au cancer qu’elle recouvre , agit de la même manière que la peau.

La compression repousse de la membrane qu’elle comprime le sang qui s’y portait en quantité trop considérable , et dès les premiers jours de son action , quand elle est supportée , on peut remarquer que la peau, qui était déjà rouge et prête à s’ulcérer, est revenue à sa coloration naturelle, que souvent même elle est plus pâle que dans son état normal.

Dès que Ton peut obtenir ce résultat d’une manière durable^ dès que Ton a vaincu la surexcitation de la portion de peau qui recouvre la glande cancéreuse , on a ôté à cette glande un des élcmens indispensables, non-seulement à son accroissement , mais à sa durée , et dès-lors elle disparaît , elle fond rapidement.

Ceci nous rappelle un fait très-remarquable ^ que Ton observe tous les jours et qui a cependant bien peu fixé Fattention des praticiens. Je veux parler de Famaigrissement , porté souvent trèsloin, de la partie seulement que comprime la bande d’un cautère ou d\m vésicatoire. Cet amaigrissement est bien le résultat seul de la compression de la peau , puisqu’au dessous de la bande le membre conserve son volume habituel, et puisque là où existent des plaies anciennes , il y a ordinairement augmentation de volume, lorsque ces plaies ne sont point entourées d’un bandage.

PREMIÈRE ORSERVATION.

Madame L... , opérée d’un cancer du sein par mon savant et bien bon ami, M. le docteur Champion, de Bar-le-Duc, me fut envoyée par lui pour combattre, à laide de nos eaux (1), la diathèse can-

(1) Les eaux de Pioiubières, à raison de leur nature alcailne et de leur température, sont un très-puissant moyen à opposer

céreuse fortement prononcée déjà , et qui semblait indiquer, comme prochaine, la fin de cette malade.

Des glandes nombreuses s’étaient développées le long de la cicatrice qui s’étendait jusque dans le creux de Faisselle. La peau , qui recouvrait plusieurs de ces glandes, était rouge, prête à s’ulcérer. J’ajoutai, dans ce cas si grave, le bandage de M. Récamier, à nos eaux thermales, et je fis disparaître ou diminuer beaucoup les tumeurs dont j’ai déjà parlé. Madame L. ne vit point se rouvrir son cancer, mais elle succomba douze ou quinze mois plus tard sans de grandes souffrances. Elle était alors tombée au dernier degré du marasme, et les régions hypogastriques étaient le siège de tumeurs squirrheuses d’un grand volume (1).

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